‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 37 sur 40 · VI. M · texte numérisé non relu

VI. M

croire, parce (ju'il porte nalurellemeiit au delà de ces limites étroites dans lesquelles se circonscrit la vérité.

L'idée de substituer une erreur à une autre, une religion à demi absurde à une religion extravagante, est trop loin de l'époque où nous sommes; mais celle d'aider la vérité par l'enthousiasme peut éblouir encore, et n'en est que plus dangereuse; car non-seulement toute vérité qu'on exagère cesse d'en être une, mais toute vérité reçue par enthousiasme, comme un préjugé et non pour elle-même, ou d'après les preuves qui l'établissent, continuera d'être adoptée, même sous de fausses interprétations, avec une extension dont elle n'est pas susceptible, et pour des applications auxquelles elle se refuse, en un mot, lorsque ce ne sera plus qu'une erreur.

Ainsi, l'égalité de droits entre les hommes, la souveraineté du peuple, les droits des individus, perdent ce caractère lorsqu'ils deviennent évidemment contraires à ceux de la société. Ces vérités fondamentales deviennent la source d'erreuis funestes et un instrument dangereux entre les mains de l'hypocrisie, si on les prêche au lieu de les analyser; si on a l'imprudence ou la peifidie d'échauffer les esprits, au lieu de se borner à les en convaincre ; si , au lieu d'une adhésion forte au sens précis qu'elles présentent, on veut attacher un sentiment passionné aux sons par lesquels on les exprime.

Si vous voulez que la masse d'un peuple connaisse la raison, parlez à cette raison seule quand vous at-

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kujuerez ses préjugés. Tout autre moyen cesse d'être léi^itinie, dès qu'il est permis de tout dire et de tout entendre, dès (|uc les obstacles élevés entre l'iionnuo et la vérité se sont abaissés à la voix de la vérité et de la justice.

En pailant de dissiper à la longue, par l'instruction, les préjugés trop fortement liés aux habitudes intellectuelles pour que la raison puisse les ébranler à la fois dans tous les esprits, je n'entends pas qu'on s'y occupe de porter des attaques directes à aucune opinion particulière : car l'instruction ne doit présenter comme doctrine que des principes généraux et reconnus; elle se coriomprait bientôt, si ceux qui la dirigent se permeUaient de propager, pai' l'enqjire que la faiblesse de la raison donne alois à l'habitude, tout ce qu'ils croient ou font seuiblant de croire être la vérité.

Ce ne sont point des dogmes philosophiques ou politiques qui sont l'objet dune instruction conforme aux vrais principes de la raison , aux intérêts, aux droits de ceux qui la reçoivent; on ne doit y connaître aucune espèce de catéchisme.

Le seul moyen d'y cond^altre les préjugés est de donner à la raison de chacun assez de force et tie justesse pour qu'elle puisse, sinon s'en défendre ellemême, du moins s'appuyer de celle d'autrui pour s'en préserver. Ce moyen s'applique également aux préjugés qui offusquent encore la raison générale; à ceux qui, protégés, amenés par les événemenls, par les erreurs inévitables dans toutes les institutions, menacent de la corrompre; enfin aux oj)inions

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fausses, contre les(|uelles celle de chaque individu peut avoir à se prémunir.

Il se réduit donc à développer, à fortifier cette faculté naissante, à lui enseigner l'art, à lui faire contracter l'habitude de diriger ses opérations.

Parmi les idées générales, il en est qui sont le résultat d'un grand nombre d'observations faites sur nous-mêmes, sur nos semblables, sur les objets extérieurs. Elles sont désignées par des niots qui nous servent non-seulement pour les exprimer, mais aussi pour les fixer en quelque sorte dans notre esprit , pour qu'elles y restent constamment les mêmes. Rarement les hommes les plus éclairés peuvent-ils se répondre d'avoir donné à ces idées des limites bien précises, et de ne jamais, en les employant, s'écarter de ces limites, tant que de nouvelles lumières postérieurement acquises ne leur font pas éprouver la nécessité de les déterminer de nouveau. Dans les autres, ces idées sont vagues, incertaines, changeantes pour eux-mêmes, et les mêmes mots sont loin de répondre aux mêmes idées pour divers individus. Il ne s'agit pas seulement ici de ces différences légères, que, dans l'état actuel de nos lumières et de nos langues, il est presque impossible aux philosophes mêmes d'éviter absolument , si on en excepte les idées de l'analyse mathématique ou de la géométrie. Encore cette exception est-elle susceptible de quelques restrictions. Ces différences au contraire sont souvent telles, et les mêmes mots expriment pour deux hommes des idées si peu identiques, que la plupart des proposi-

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lions formées avec ces mots sont nécessairement fausses pour l'un, dès qu'elles sont vraies pour l'autre.

Ces idées générales se sont formées au hasard ])Our chaque individu, d'après ses réflexions, ses observations, ses lumières, ses relations avec d'autres hommes; il faut, poui- qu'elles acquièrent de la précision , revenir sur soi-même , analyser toutes les idées intermédiaires pai- lesquelles il a fallu passer pour arriver à celte combinaison de tous les éléments qui y sont entrés. Il faut examiner ensuite quels sont ceux (|u'il convient de conserver dans celle idée générale perfectionnée, et déterminer quelles limites on doit lui donner, pour qu'elle devienne une de ces idées qu'il est bon de fixer dans l'entendement, en y attachant un signe, soit (ju'elles doivent nous servir dans la recherche des vérités nouvelles, soit pour la connaissance des vérités utiles.

Il ne s'est pas encore trouvé, dil Bacon, un homme qui, suspendant toutes ses opinions , se séparant de toutes ses connaissances acquises, renonçant à toutes les notions déjà formées dans son esprit, ait eu et la force de tête et le courage de lefaire en quelque sorte son intelligence, d'analyser, de recomposer toutes ses idées, et de soumettre à un examen nouveau tout ce que sa raison avait adopté.

Ce que Bacon osait à peine espérer d'un philosophe, je parais ici le proposer à une génération entière. Mais il est plus aisé de diriger la formation de ces idées dans un entendement neuf encore,

que de les lefuiidre , après que l'habitude leui- a donné de la consistance, a établi entre leurs éléments une liaison plus difficile à rompre. D'ailleurs il ne s'agit point ici de la masse des idées qui forment le système de la philosophie, mais seulement de celles qui sont nécessaires pour connaître la marche de notre esprit , et qui entrent dans les connaissances élémentaires indispensables pour se conduire d'après sa raison , pour acquérir cette indépendance d'une raison étrangère , ce sentiment éclairé de ses devoirs et la conscience distincte du bien, sans lesquels l'homme ne jouit qu'à moitié de l'égalité sociale, et ne remplit qu'à demi sa destinée.

Il faut donc que le plan d'une instruction générale renferme l'analyse des diverses opérations de l'intelligence humaine, celle des sentiments moraux, celle des idées de devoir, de justice, de droit, celle enfin des rapports généraux qui existent entre nous et les autres hommes, entre l'homme et les autres objets de la nature.

Les lumières nécessaires à chaque individu pour exercer sa raison sont : i** une connaissance analytique raisonnée des droits de l'homme, qui doit précéder celle de l'exposition plus ou moins complète de ces droits, tels que la société dont il fait partie les a reconnus et les garantit à tous ses membres.

Expliquer à un homme la déclaration des droits de son pays, n'est ni lui faire connaître quels sont ceux qu'il tient delà nature, ni lui apprendre quel est le principe de ces dioits : c'est seulement lui dé-

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velopper quelle a été , sur la manière de les e\j)Osei', l'opinion de ceux qui exercèrent en telle année , dans tel pays, la fonction de législateurs, et lui dire que les citoyens qui vivaient alors et ceux (jui les ont remplacés, se sont contentés de cette exposition.

2** La connaissance des principes généraux de la science sociale, que doit suivre celle de la constitution et des lois de son pays. Par connaitre cette constitution et ces lois, on ne peul pas entendre en avoir appris et retenu tous les articles , mais en bien savoir les dispositions fondamentales, les parties les ])lus usuelles, être en état d'entendre et deraisonnei' le texte.

3** Une connaissance élémentaire de l'économie publique.

Enfin les premières notions de l'aritbmétique, de la géométrie, et des éléments des sciences physiques, assez étendus j)our que l'ignorance des lois générales et des phénomènes de la nature, ne livre pas la raison aux erreurs de l'ignoiance, à l'enthousiasme de la superstition, aux ruses du charlatanisme.

La précision des idées devient inutile sans le secours de ces connaissances; car si celui à qui elles manquent avait besoin de prendre une décision même sur des objets très-simples qui les exigent , il serait forcé ou de n'en prendre aucune, ou de s'en rapporter à l'autorité d'autrui ou au hasard : et comme il peut être obligé d'agir, comme il n'existe même pour lui aucune probabilité en faveui- de sa propre raison, clic nîême lui conseillerait nlors de

sacrifiei- so» indépendance. Eut-il enfin ces connaissances nécessaires, il se trouve encore exposé à l'erreur, s'il n'est pas éclairé sur la nature des vérités identiques et des vérités de fait , sur les motifs de l'adhésion qu'il doit y donner, sur la nature de la probabilité cjui devient celle de ces motifs, sur la distinction des cas où cette mesure doit y être appliquée avec plus ou moins de précision. La justesse d'esprit, lorsqu'elle se borne à une sorte d'instinct, à ce qu'on nomme le bon sens, peut étonner quel- (juefois par une sagacité inattendue ; mais elle trompe souvent lorsque les combinaisons d'idées qu'il faut envisager présentent des rapports fins ou compliqués; elle fait abandonner alors la route qui conduirait sûrement, directement à la vérité, pour prendre une route détournée et moins sûre; elle substitue à la vraie méthode, une espèce d'empirisme et de divination conjecturale. A. ces lumières, il est nécessaire de joindie encore la connaissance des moyens, ou de trouver une vérité par ses propres réflexions, ou de suivre et juger les preuves qui nous en sont présentées; c'est-à-dire les moyens de reconnaître l'identité qui existe sous certains rapports entre deux combinaisons d'idées qu'on peut comparer immédiatement, mais qu'on rapproche, en les comparant successivement à d'autres combinaisons , qui ont avec l'une et l'autre cette même identité, mais plus facile à saisir.

On ne peut prétendre porter sur aucun objet l'instruction générale assez loin, pour que l'habitude résultante de celle instruction même en assure su(-

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fisamment la conseivatioii , en rende l'usage assez (iicile. Il faut donc s'allacher siirloul à diriger le développement des facultés naluiellesjà les fortifier par l'exeicice en même temps qu'on les perfectionne par l'inslruction ; à lendre si fannlier l'emploi de ces idées justes, de ces connaissances élémentaires, de ces méthodes pour reconnaître la vérité ou pour j)eser les motifs de croire, qu'il devienne une sorte d'instinct, mais un instinct des opérations duquel on conserve une conscience assez distincte pour ne pas perdre le pouvoir de les surveiller. Conmie on doit vouloir surtout que la raison, ainsi formée, serve à préservei- dans la conduite de la vie, des faux calculs de l'intérêt, des sopliismes de la passion , des préjugés dans lesquels la prévention , les combinaisons fortuites du hasard, les ruses des chailalans peuvent entraîner, il faut qu'elle devienne une arme que l'on puisse retrouver à tous les instants, toujours préparée, toujouis en état d'agir.

Heureusement l'étendue de l'instruction, et cet exercice habituel des facultés, sont bien loin d'être incompatibles; on peut, dans une bonne méthode d'enseigner, faire servir cette instruction même à former la raison , si, au lieu d'enseigner les vérités , on se borne à diiigei- dans la manière de les trouver, si l'acquisition de chaque connaissance nouvelle devient à la fois et une leçon sur l'ait de reconnaître la vérité et d'en suivre la preuve, et un exercice propre à se former dans l'emploi mênie de cet art.

Des éléments de géomclrir, d'analyse, de physi-

(|ue, ne peuvent tenir lieu de logique; mais la meilleure méthode d'enseigner cette logique, c'est d'en faire observer, découvrir les principes, et pratiquer l'art en étudiant ses éléments; c'est d'en faire naître les règles générales de leurs applications particulières à des raisonnements nécessairement rigoureux et justes; c'est, en un mot, d'exercer l'intelligence active, en même temps que la faculté de concevoir et de retenir.

Il est également utile que chaque individu forme pour lui-même ces idées générales, auxquelles on veut donner de la précision et de la constance, afin que le mot qui les désigne réveille la même idée, et dans le même individu des temps différents, et dans les divers individus qui l'entendent à la fois.

Si ces idées sont exprimées par des mots de la langue vulgaire que les jeunes gens emploient déjà , auxquels ils attachent un sens vague, incertain , il faut dans la suite de leur instruction leur faire sentir la nécessité, leur inspirer le désir d'attacher à ces mêmes mots un sens plus précis et plus fixe, de rectifier, de circonscrire ces idées que le hasard a déjà foimées. Dès qu'ils auront ce désir, on doit se réduire à les diriger dans ie travail , exposer l'analyse de ces idées, en développant devant eux toute la suite des opérations par lesquelles on parvient à la former, afin qu'ils ne se boinent pas à l'adopter, à la comprendre, mais qu'ils l'exécutent eux-mêmes en quelque sorte.

On sera plus sûr du succès, si on prévient le moment où l'habitude peut avoir déjà donné quelque

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fixilé à ces combinaisons, où déjà elles ont pu prêter un appui à quekjues })réjugés.

Si ces idées n'existent pas encoie dans l'entendement d'une manière fixe même en apparence, si les enfants ne connaissent pas encore ce signe par le- (|uel on les désigne , il faut les conduire à la formation de ces idées, et ne les nommer qu'au moment où eux-mêmes en doivent éprouver le besoin, comme un algébriste n'introduit un signe nouveau dans son calcul, qu'après avoir bien reconnu l'idée de ce qu'il doit expiimer et senti l'utilité d'en enrichir sa langue.

On conservera les effets salutaires de cette instruction , en la prolongeant au-delà du terme où l'enfant devient homme et citoven. Le nombie des vérités qu'il est utile à tous de connaître s'accroît sans cesse; dans plusieurs genres, ces vérités ellesmêmes acquièrent, par de nouvelles recherches, une précision plus grande, il se présente de nouveaux faits dont il importe que tous soient instruits. Les changements dans les lois en rendraient la connaissance inutile , si celle mêitie de ces changements n'était une paitie essentielle de l'instruction. Or ces objets sur lesquels il est nécessaire d'éclairer la généralité des citoyens, peuvent servir à exercer leurs facultés, à leur conserver la force ou la flexibilité que dans quelques-uns les passions, dans d'autres la paresse, dans plusieurs la faiblesse d'esprit ou de caractère , ou enfin des accidents fortuits de fortune ou de santé, auraient pu leur faire perdre; si dans ces instructions destinées ;hi\ hommes, <mi évite

avec aillant de soin que dans celles qui sonl données à la jeunesse, d'imposer aucune opinion personnelle comme une vérité qu'on est obligé de croire; si en exposant des faits, des observations , des théories, on y joint les développements qui indiquent la marclie que doit suivre la raison dans les conséquences qu'elle peut en tirer, dans les jugements qu'elle peut en porter, sans cependant la dispenser d'agir par elle-même. Alors, sans révolter parla prétention d'instruire, sans avoir l'air d'exiger que le peuple ne cesse jamais d'aller à l'école , on fortifiera , on perfectionnera sa raison ; on fera cesser ce phénomène, si ridicule et si commun jusqu'ici dans nos sociétés, de jeunes gens instruits transformés en hommes ignorants, perdant une por- 1 tion de leur raison et de leurs lumières à mesure qu'ils avancent dans la vie, et plutôt corrompus et raffinés , qu'éclairés et formés par l'expérience.

Un des fléaux les plus funestes à la raison humaine, est l'opposition qui peut se trouver entre elle et les institutions sociales. Elle ne peut donc devenir commune que chez un peuple vraiment libre, mais les mêmes préjugés peuvent encore faire naîtie celte opposition. L'instruction, alors dirigée par des préjugés, ne serait qu'un obstacle de plus à l'établistemenl du règne de la raison. Aussi le point où la liberté renaît chez un peuple, et celui où la raison et la vertu en éclaireront, en dirigeront la masse entière, peuvent-ils être séparés par un long intervalle. C'est par le progrès des lumières parmi les hommes qui cullivent leur esprit , c'est par leur influence

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sur la raison générale , que celle-ci perfectionnant peu à peu les institutions pubrK[iies, et à son tour perfectionnée par elles, la marche générale du peuple vers ce but jusqu'ici refusé aux désirs des philosophes et au bonheur de l'espèce humaine, deviendia alors constante et plus rapide. D'ailleurs ou la liberté et l'égalité n'existeraient que de nom , ou les institutions vraiment dangereuses pour la raison n'auraient (ju'une durée éphémère; car la liberté de la presse fournit les moyens de les attaquer, et l'égalité sociale laisse à la raison toute son autorité et toute sa force. Qu'on ne s'effraye donc pas si l'on voit un peuple libre paraître marcher vers la corruption et l'ignorance; qu'on se garde surtout d'en conclure qu'elles doivent le ramener un jour à la servitude. Non ; si le feu de la philosophie n'y est pas éteint , s'il brûle encore dans quelques hommes de génie, si la race entière des citoyens véritablement éclairés n'y est point anéantie , si on ne l'a point fait disparaître en même temps chez les nations voisines, il suffira, pour assurer la liberté, de lui faire traveiser sans naufrage cet orage passager d'illusions et de désordres, pour la conserver jusqu'au moment où la liberté de la presse, triomphant d'une Ivrannie éphémère , aura par degrés ramené le jour. Croit-on, par exemple, que l'opinion qui fait consister l'égalité morale, non dans l'é<rale distribution des lumières nécessaires et dans un dcK'eloppcrnenl égal des sentiments moraux et perfectionnés parla raison, mais dans l'égalité de l'ignorance, de la corruption , de la férocité ; croit-on que cette opi-

Sqo fragment

nion sf lipide puisse longtemps dégrader une nation i* Croit-on que les hommes dont l'ambitieuse et jalouse médiocrité a besoin de rendre les lumières odieuses et la vertu suspecte, puissent produire une illusion durable?

Non; ils peuvent faire pleurera l'humanité la perte de quelques hommes qui ont bien mérité d'elle, ils peuvent forcer leur patrie à gémir sur des injustices irréparables; mais ils n'empêcheront pas le foyer des lumières, dispersé un moment, de se réunir bientôt, et de porter dans les ténèbres où ils se cachent un jour éclatant et terrible. 11 est possible encore de tromperies peuples, de les égarer; il ne l'est plus de les abrutir et de les corrompre.

Peut-être regarde ra-t-on comme chimérique le tableau que je viens de tracer des moyens de former la raison et la morale des peuples; et sans doute si je disais qu'ils sont applicables dans leur entier à tout peuple libre; qu'ils obtiendront partout, dès les premiers instants, un succès égal et complet, on me reprocherait avec raison de me livrer à des rêves philanthropiques. Mais il suffit que ces moyens puissent influer assez sur une génération première, pour être employés par elle avec plus de succès en faveur de la génération suivante, qui elle-même s'en servira pour conduire une génération nouvelle plus près de ce but, et ne plus laisser entre elle et lui qu'un espace facile à franchir.

Comme l'emploi de ces moyens suppose l'instruction des pères et des maîtres, qu'il faut d'abord lormer eux-mêmes dans leur enfance, on voit que

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le succès ne peut en être que graduel, niais (|u'il esl j)ossible et même assuré, pourvu (jue l'on puisse espérer d'obtenir un perfectionnement réel pour un grand nombre de ceux (jui profiteront les premiers de ces nouveaux secours. Or, qui pourrait se refuser à cette espérance? Qui pourrait croire que ce succès, qui ne saurait être entier, puisse cependant rester absolument nul, pour peu que ces moyens soient employés avec art, avec sagesse; ce qui exige seulement des lumières étendues, non dans la masse générale du peuple, mais dans la classe des liommes éclairés, nécessairement très-nombreuse à l'époque que je considère ici.

L'égalité sociale sufilt presque seule pour détruire deux causes principales de la corruption et des préjugés, l'exemple et f oisiveté.

Comment les hommes auraient-ils une morale dans une monarchie où les vices sont les compagnons inséparables et comme la route la plus sure des dignités, de la puissance, de la richesse; où la médiocrité parait seule avoir besoin de vertu, où elle semble une pure duperie sous le chaume comme dans la pourpre?

N'est-on pas exposé à la tentation de se rapprocher des grands au moins par les vices, pour se consoler de ne pouvoir prétendre à une autre égalité? INe doit-on pas chercher à les flatter en les imitant, et craindre de les blesser en leur montrant des vertus qui accusent leur conduite? Les erreurs qu'ils protègent ou qu'ils partagent n'en deviennent-elles pas plus contagieuses? N'oiit-ils pas sur l'opinion pu-

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blique une autoiîlé plus puissante que celle de la raison? Ne met-on pas de l'amour-propre à penser comme eux? Et si quelquefois une grande masse d'hommes paraît résister à cette autorité ou se faire honneur de la braver, n'est-ce point seulement lorsqu'ils sont divisés entre eux, ou que la révolution qui doit les détruire est déjà préparée? Combien en France n'ont-ils pas servi au maintien des opinions religieuses, tant qu'ils ont porté le masque de l'hypocrisie? Combien ensuite n'onl-ils pas aidé à leur destruction , lorsque leur vanité s'est crue interressée à le rendre plus transparent? Qu'au contraire toute inégalité disparaisse, et l'autorité sur les actions, sur les jugements ne peut appartenir qu'aux hommes éclairés ou vertueux.

Qui pourrait rendre imposante l'opinion d'un individu , sinon sa renommée, les ouvrages, les travaux qui l'ont rendu célèbre, les actions qui lui ont mérité festime publique?

Dans un pays oii l'égalité sociale est établie , celle des fortunes, sans jamais devenir entière, diminue tellement la masse des hommes dont la subsistance ou le bien-être ne dépendent pas d'un travail journalier, (|u'il en doit rester à peine assez pour remplir dans la société les emplois qui exigent de longues éludes, et pour accélérer le progrès des lumières en s'y consacrant tout entiers. C'en est assez pour préserver de ces habitudes vicieuses qui sont le fruit d'une longue oisiveté, pour les empêcher de naitre dans une société, de s'y perpétuer, de s'y répandre, pour les y détruire lorsqu'elles s'y sont antérieure-

UK 1. JlISIOlKl l)F l.\ \' LP(JQI K. Jq'^

ment glissées à la suite de rignorance et de l'inégalité. Mais riiomnie qui, dans un moment de loisir, même passager, n'a, pour échapper à l'ennui, ou pour se distraire de sa douleur, aucun njoven indépendant de la volonté d'aulrui et de la foitune, se trouve entraîné par un intérêt de pins vers les mauvaises actions, (|ue le besoin des richesses ou celui de disposer d'une autre volonté peuvent inspirer. Il sera plus faible contre les accidents de la vie, contre les privations, contre les attraits du plaisii-, que l'homme qui porte toujours avec lui, dans la faculté, dans le goût de s'occuper, un secret pour remplir sa vie, même un moyen de bonheur. S'il est utile de procurer à chaque homme la faculté de pourvoir à sa subsistance par son travail ; si même cette faculté, en rassurant contre les maux de la pauvreté, peut avoir sur la morale une influence utile , il ne le serait pas moins de faire contracter également à chaque individu l'habitude d'une occupation, telle qu'il pût à son gié se procurer des jouissances plus ou moins vives, mais suffisantes pour échapper à l'ennui, et que, pour cette partie si importante de son bonheur, il approchât d'une indépendance presque entière des événements et des houmies. C'est à ce défaut d'un plaisir attaché à l'exercice des facultés intellectuelles qu'il faut attiibuer presque toutes les habitudes dégoûtantes et grossières auxquelles se Ijvre presque partout la masse du peuple : le goût des liqueurs fortes, celui du jeu, du libertinage, des pratiques superstitieuses. C'est encore cette même oisiveté qui produit la cré-

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