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dulité, eu inspirant du penchant pour les doctrines, pour les opinions qui occupent l'àme en l'entretenant d'espérances et de craintes chimériques. Supposez un homme qui , même sans le projet de s'instruire, sans aucun motif de vanité, peut chaque jour remplir quelques heures du seul plaisir de chercher, de trouver, de méditer des vérités, d'occuper son esprit d'une suite d'idées nouvelles , de se séparer ainsi de ses besoins, de ses intérêts, de ses dangers, de ses privations, de ses inquiétudes, de ses peines, et pour ainsi dire de lui-même ; placez-le dans les diverses circonstances que le hasard peut produire, et jugez s'il n'est pas plus inaccessible à l'injustice, plus éloigné du malheur, que celui que le désœuvrement a laissé exposé sans relâche, à l'action des objets extérieurs, et aux agitations de son âme, et à sa propre faiblesse.
Si c'est la peur qui a fait croire aux premiers miracles de la religion ou de la magie, c'est l'ennui , c'est le besoin d'intérêts nouveaux, d'émotions fortes , qui a perpétué ces croyances.
Les moyens que nous avons proposés serviront à donner à la généralité des hommes ce goût d'une occupation intellectuelle, dont on vient de voir toute l'utilité. Il suffit de porter l'instiuction au degré où l'on ait à la fois le désir de l'augmenter encore, et la faculté d'v réussir sans secours étranerers et sans trop de fatigues. Enfin, pour inspirer ce désir, il suffira de le diriger de manière à faire sentir par l'expérience que le travail de l'esprit est un véritable plaisir.
1)1 l'iiisioiiu: 1)1- I \ x' l'i'OQUE. 5rp
Je crois tlotic avoir prouvé la possihilik', et indiqué les moyens de résoudre le problème le plus important peut-être pour l'espèce humaine : celai de sa perfrctibilitc considérée dans ses masses générales ; c'est-à-dire, de rendre la justesse d'esprit, une raison indépendante et saine, une conscience éclairée, une soumission habituelle aux règles de l'humanité, à la justice, des qualités presque universelles; de faire en soite que l'état habituel de l'homme, dat s un peiq)le entier, soit d'être conduit par la vérité , (juoique sujet à l'erreur; soumis dans la conduite aux règles de la morale, quoique entraîné quelque- Ibis dans le crime; se nourrissant de sentiments doux et purs qui l'unissent à sa famille, à ses amis , au malheureux, à sa patrie, à l'humanité entière , (|uoique susceptible encore d'être égaré par des passions personnelles; heureux, enfin, autant qu'il est permis de l'être au milieu des douleurs, des besoins et des pertes qui sont pour lui la suite nécessaire des lois «[énérales de l'univers.
Tel est le point où doivent infailliblement le conduire les tiavaux du génie, le progrès des lumières qui en est l'ouvrage, la liberté, l'égalité, qui sont un de leurs bienfaits. Tel est l'éta" où l'on peut espérerde contempler un jour la réunion imposante de plusieurs millions d'individus, sur cette même terre qui ne nous avait présenté d'aboid qu'un être faible , isolé, occupé de ses besoins et de ceux d'une famille que le hasard lui a donnée, et se distinguant à peine des quadrupèdes pai' quelques légei-s avantages, compensés à l'égard de quelques espèces
096 fragmi:nt, etc.
par une infériorité de force , d'adresse, de légèreté, ou de moyens nalmels de se défendre. Plus riiomine avancera vers ce perfectionnement des peuples , moins les grandes vertus lui deviendront nécessaires ; aussi le but de la morale, de l'art social, doit être de les rendre inutiles et non de les rendre communes.
Nous avons vu ailleurs comment les institutions dirigées vers ce dernier but, loin de pouvoir l'atteindre, n'ont fait que dénaturer l'homme, ne l'ont élevé un instant que pour le précipiter dans un abîme plus profond. Ici, au contraire, si, le but une fois atteint, même d'une manière imparfaite, on a l'espérance certaine, non-seulement d'un bien durable, mais d'un progrès constant vers un bien plus grand , les hommes, en s'éclairant toujours davantage, pourront plus aisément acquérir une raison plus sûre et moins sujette à l'erreur. Ils ne pourront devenir meilleurs, sans voir la route de la justice s'aplanir de plus en plus devant eux.
On a dit : Heureux les peuples dont le nom ne fait pas de bruit dans l'histoire, et souvent ils n'ont dû leur obscurité qu'à l'uniformité du malheur. On pourra dire un jour : Heureux le peuple 011 les bonnes actions sont si communes, qu'il ne s'y offre point d'occasion pour en faire de grandes, et dont l'histoire ne présente plus d'actes d'héroïsme, parce que tout ce qui est honnête y est facile, et que la perversité, qui rend les grands sacrifices nécessaires . y est inconnue.
SK
d'un
TABLEAU HISTORIQUE
DES PUOGRÈS
DE l/ESPKI 1^ HUMAL\.
Fragment sur F Allantide , ou efforts eonibincs de l'espèce humaine pour le progrès des sciences.
Bacon avait conçu l'idée d'une société d'hommes uniquement dévoués à la recherche de la vérité. Son plan embrasse toutes les parties des connaissances humaines; une foule d'observateurs parcourt sans cesse le globe pour connaître les animaux qui l'habitent, les végétaux qu'il nourrit, les substances répandues sur sa surface et celles qu'il renferme dans son sein, poui- en étudier la foime extérieure et l'oiganisation. Ils cherchent à reconnaitre les monuments et les preuves des anciens bouleversements (le la terre, à saisir les traces de ces révolutions paisibles dont la main lente du temps conduit la marche insensible; d'autres honnnes. fixés dans les diverses régions, y suivent avec une exactitude journalière
les phénomènes du ciel el ceux de l'almosplière terlestre. De vastes édilices sont consacrés à ces expériences qui , forçant la nature à nous montrer ce <pie le cours de ses opérations ordinaires cacherait à nos regards , lui arrachent le secret de ses lois. On ne se borne point aux essais dont quelques heures ou quelques mois peuvent constater la réussite ; on sait employer ce moyen si puissant que la nature semblait s'être réservé à elle seule, le temps; et des résultats qui ne doivent éclore que pour des générations éloignées, se préparent en silence; on y embrasse , et tout ce qui doit éclairer l'homme, et tout ce qui peut le conserver ou le servir. Là, tous les appareils , tous les instruments, toutes les machines par lesquelles nous avons su ajouter à nos sens ou à notre industrie, accroître nos forces ou multiplier nos moyens d'observer, de connaître ou de produire, se réunissent pour l'instruction du philosophe comme pour celle de l'artiste. L'amour de la vérité y rassemble les hommes que le sacrifice des passions communes a rendus dignes d'elles; et les nations éclairées, connaissant tout ce qu'elle peut pour le bonheur de l'espèce humaine, y prodiguent au génie les moyens de déployer son activité et ses forces.
Voilà ce (ju'un esprit créateur a osé concevoir dans un siècle couvert encore des ténèbres d'une superstitieuse ignorance, ce qui n'a paru longtemps qu'un rêve philosophique , ce que les progrès rapides, et des sociétés, et des lumières, donnent aujourd'hui l'espoir de voir réaliser par les généra-
SUR l'atlawtide, etc. 599
lions procliaines, et peut-être commencer par nousmêmes.
Dans un temps où les événements n'avaient pus encore prononcé si la cluite inévitable à laquelle la raison avait condamné les rois, serait le paisible ouvrage des lumières, ou l'effet rapide de l'indignation des peuples détrompés, il était peimis de penser que peut-être un jour le hasard inspirerait à un monarcpie la passion des sciences, au même degré où ils poitaient si souvent la fureur de la cliasse ou la manie des constructions. Alors, parmi ces grandes entreprises dont l'étendue ôte jusqu'à l'idée même de les tenter^ paimi ces difficultés que le génie isolé ne pourrait vaincre même avec le secours du temps, ce monarque aurait choisi celles qui auraient le plus ou piqué son goût , ou flatté son orgueil. On aurait vu tantôt exécuter ces vastes travaux qui exigent la réunion des efforts obscurs et pénibles d'un grand nombre d'hommes dirigés vers un même but, tantôt entreprendre ces recherches qui demandent que la nature soit interrogée à la fois et par la même méthode , dans tous les climats , sous tous les aspects , à toutes les hauteurs : ici, pour arriver à la connaissance de quelques vérités, on eût égalé ce que l'amour de l'or a fait tenter et souflrir; là, des instruments dont la construction est d'un prix au-dessus d'une fortune particulière eussent arraché au ciel (|uelques-uns de ses secrets. Il n'est point de science (jui, à certaines époques , et pour quelques-unes de ses parties, ne puisse être ariétée , faute de ces ressources extraordinaiies ; il n'en est poiiit où cc\u\
6oO FRAGMENT
qui en parcourt le syslètne ne voie des questions qui les attendent et les appellent.
Mais ce souhait eùl-il été accompli, on n'aurait encore obtenu qu'une partie de ce qu'on peut espérer d'une conjuration d'hommes éclairés en faveur du progrès des sciences.
Il est des obstacles qui ne peuvent être vaincus que par le temps , des tiavaux dont rien ne peut accélérer le succès, et pour lesquels il faut une volonté longtemps soutenue, longtemps dirigée vers le même but , autant que des moyens vastes et les efforts combinés d'un grand nombre de savants. La fantaisie personnelle n'eût répandu la lumière qu'au hasard et sur quelques portions isolées; mais cette constance , cet ensemble de vues embrassant une longue suite de générations, s'étendant au système entier des sciences, voilà ce que la puissance des rois ne peut promettre, voilà ce qu'on peut attendre d'un peuple dont une raison forte et pure aura dicté les lois et combiné les institutions.
Cependant ne l'espérons pas même encore de la puissance publique. L'esprit d'égalité dégénère souvent en une basse envie, dans les âmes faibles ou dures, et dans les têtes étroites ou vides. L'ambition hypocrite de la médiocrité hait un rival encore dangereux , redoute un juge pénétrant et sévère, dans le talent même le plus modeste. Plus les hommes qui gouveinent restent au niveau des citoyens , plus leur autorité est passagère, partagée et bornée, et plus la supériorité personnelle que donnent le génie et les lumières, offense leur orgueil ; quand même
SLK LATLANTIDI-:, KTC. 6o i
ils ne préféreraient pas la cbailalanerie qui flatte el qui rampe, au mérite qui se tient à sa place el qui sait y mettre les autres, quelle force peut retenir dans la même route celte masse d'hommes influents dont les éléments changent sans cesse, lui imprimer une volonté constante, et faire que les opinions el la confiance sur un plan de travaux scientifiques se perpétuent à travers leur succession rapide?
En fait de législation, ils ont pour barrière, et la nécessité de respecter les droits des hommes, et la crainte de fatiguer les citoyens par des changements trop répétés, et le frein de l'opinion publique, qui leur devient redoutable par la facililé d'instruire les peuples des suites fatales et des dangers d'une mauvaise loi. Mais quant aux institutions d'instruction publique, et aux encouragements qu'il serait de leur devoir de donner à ceux qui cultivent les sciences , ils ne peuvent avoir qu'un seul guide, l'opinion des hommes éclairés sur ces objets , nécessairement étrangers au plus grand nombre. Or, il faut être doué d'une raison supérieure, et avoir acquis beaucoup de lumières soi-même, pour savoir écouter celte opinion, ou pouvoir seulement la bien connaître.
En supposant une bonne méthode d'élire chez un peuple instruit de tout ce qu'il est possible d'apprendre à la généralité des citoyens, on peut espérer que les choix tomberont en généial sur des hommes ayant, dans les affaires confiées à leurs soins, celte capacité commune, suffisante pour les empêcher de rejeter, par amour-propie, ce qui est bon, cl
d'adopler ce qui est mauvais au jugement général des hommes , à qui la \oix publique accorde une supériorité de lumières.
Mais la capacité, pour décider des moyens de parvenir à des vérités nouvelles, ne peut jamais avoir le peuple pour juge, et ne doit même pas être le motif de ses choix. Il y aura toujours une énorme distance entre celui qui ne veut acquérir que les connaissances utiles à lui-même, nécessaires pour les fonctions dont il peut être chargé, et celui pour qui la recherche de la vérité est le but , l'occupation de sa vie entière; entre l'homme d'un esprit juste, capable de recevoir une instruction bornée, et celui qui joint la force et l'activité du génie à tout ce que la passion de l'élude et la facilité d'apprendre lui ont donné de lumières et de moyens.
Ainsi ces espérances de voir un jour les efforts des hommes se combiner pour pénétrer ce que la nature s'obstine à nous cacher, pour atteindre ce qu'elle semble avoir placé au-dessus de notre faiblesse, toutes ces espérances resteiont reléguées dans la classe des chimères, s'il ne se forme, entre les hommes qui s'élèvent au-dessus du niveau commun par leurs lumières, par leur génie , par la force de leur raison , une réunion volontaire de vues et de principes, telle que les mêmes plans suivis avec une longue constance puissent se perfectionner, se corriger, s'agrandir, sans être ni abandonnés par légèreté ou par dégoût, ni changés par esprit de système ou par vanité. Si cette réunion est possible, loutes les difficultés disparaissent, et le succès de-
SUR LATLAiMIDE, KTC. ()()3
vient niéme indépendant de la puissance publique.
Examinons donc celte possibilité, en considérant d'abord une seule grande nation ; soit qu'elle se trouve, comme la France, réunie en un seul peuple, soit ({u'elle se divise en plusieurs Etats, liés entre eux par une fédération plus ou moins intime, comme l'Allemagne, l'Amérique anglaise; ou, soit (jue ces Etats, comme ceux de l'Italie, n'aient d'autres liens (|ue la proximité, l'usage d'une même langue , et les communications faciles et multipliées (jui en sont la suite, .le parlerai ensuite de la réunion générale des savants du globe dans une république universelle des sciences, la seule dont le projet et l'utilité ne soient pas une illusion puérile. Je me suis placé dans un pays vraiment libre, oii règne une égalité réelle, où la simplicité des lois et celle de l'administration dispensent à la fois, et de multiplier les agents publics, et de leur confier des fonctions qui puissent exciter l'avidité et flatter l'ambition ; où les j^laces confiées pour un temps trèscourt, distribuées de manièie que cbacune d'elles puisse être bien remplie par un individu d'une capacité ordinaire, ne peuvent devenir ni l'objet, ni l'occupation exclusive d'une classe d'bommes qui s'y seraient préparés par des éludes étrangères au reste des citoyens ; où enfin il n'existe plus de ces institutions, de ces lois uniquement calculées pour offrir les moyens d'acquérir l'opulence et de grandes richesses.
Or, dans un tel pays, la gloire des talents doit bientôt devenir la piemière; et l'étude, l'occupalic)!)
6o4 FRAGIMENT
presque générale des hommes qui ont une conception facile, de l'activité et du loisir.
Je me suis placé dans un pays où les lumières ijénérales et la connaissance des droits de l'homme ne permettaient pas de craindre qu'on voulût jamais fonder le bonheur public sur l'égalité de l'ignorance et de la sottise. Ainsi personne ne pourrait y donner les bornes étroites de son intelligence pour celles de la raison humaine, y faire enseigner ses préjugés, comme les seules vérités dignes d'être connues.
Je puis exiger ces conditions, puisqu'il s'agit ici des progrès de l'espèce humaine affranchie du moins de ses plus grossières erreurs.
Dès que les véritables méthodes d'étudier les sciences et d'y faire des progrès sont une fois connues, il ne peut manquer d'exister entre tous ceux qui cultivent chacune d'elles avec quelque succès, une opinion commune, des principes avoués dont ils ne pourraient s'écarter sans trahir leur sentiment intérieur, sans se dévouer à la réputation ou d'ignorance ou de mauvaise foi.
Ces hommes ne sont pas sans doute exempts des petitesses de l'amour-propre, ils ne sont pas étrangers à la jalousie ; mais ils ne sacrifieront pas aux mouvements de ces misérables passions l'objet même qui les excite. Comme ils sont placés à des degrés différents de talent et de réputation , l'homme de génie qui se trouve an premier rang, a pour défenseur, contre ceux qui le suivent de plus près, la classe plus nombreuse (jui marche après ces derniers, et qui, assez instruite pour prononcer entre
SLR l'aTLANTIDE, ETC. Go5
eux, sans pouvoir préleiiclre à la rivalité à l'égard des premiers, est plus disposée à reconnaître leuj supériorité qu'à la combattre. Il est très-rare cpie les jeunes gens, s'ils ont un véritable talent , soient blessés de ne pas partager avec égalité des avantages qu'il leur est permis de regarder comme le prix de lexpérience, ou qu'ils soient jaloux d'une réputation accrue par le temj)s, d'une place dans l'opinion qu'ils espèrent un jour pour eux-mêmes. Dans les sciences, la génération qui commence, partant du point où celle qui finit s'est arrêtée pour suivre sur ses traces une route certaine, n'a pas besoin de la rabaisser pour s'élever elle-même. Quelque loin que la première ait reculé les limites de la science, la seconde peut prétendre avec justice, et avec l'assurance du succès, à les reculer encore. Enfin, les savants de chaque pays ont pour juges ceux de toutes les nations éclairées; c'est leur suffrage commun qui dispense la gloire, la célébrité durable; on ne peut ni s'y soustraire, ni le récuser : impartial comme celui de la postérité, il n'est pas moins infaillible.
Or, nous n'avons même ici besoin que d'une justice grossière : il importe peu que la jalousie distribue mal les rangs entre les hommes de génie; il suffit qu'elle n'en accorde les honneurs ni à la médiocrité, ni au charlatanisme.
L'inconstance ou les erreurs ne seront pas plus ^ craindre que les passions. Cn plan de recherches formé par des hommes éclairés, et nécessairement conforme à roj)inion conmiune de la classe de sa-
(Jo6 FRAGMKNT
vants qu'il intéresse, ne sera point assez mauvais pour que la génération suivante soit forcée de l'abandonner et ne puisse le corriger. Mais aussi il ne sera pas assez bon pour que le progrès des lumières ne rende pas ces corrections nécessaires. Il y aura donc toujours de la gloire à le suivre en le réformant, en le perfectionnant ; des reproches de présomption ou de charlatanisme à craindre, si on veut tenter une refonte inutile pour y attacher son nom. D'ailleurs, on peut compter assez sur cette politique qui porte les hommes habiles à ménager l'ouvrage de leurs prédécesseurs , pour être sûr que celui qu'ils préparent soit respecté par leurs successeurs. L'esprit de parti remplace quelquefois cette politique par la passion de tout détiuire ; mais l'esprit de secte ou d'école qui le représente dans les sciences, qui y produit les mêmes effets , n'y existe plus depuis que les vraies méthodes ont été découvertes et reconnues dans toutes les branches de leur système.
Maintenant, les hommes qui cultivent les sciences auront-ils la volonté de combiner un tel plan et les moyens de l'exécuter? Oui, sans doute; parce que dans l'état de société que nous avons supposé, leur nombre est trop grand pour que chacun d'eux puisse avoir l'idée de faire de l'étude un moyen d'obtenir dans l'opinion au delà d'une simple estime ; parce que la plupart auront pour premier mobile de leurs travaux la curiosité, et pour but le plaisir de connaître des vérités nouvelles. Ainsi le désir de contribuer à la découverte de ces vérités, en formant des entreprises communes, ne peut leur ètie étran-
sun L'Air.vMiDi:, kjc. G07
i^er. Croil-on (jue le inonient où, dans chaque année, on leur annoncerait le résultat des observations , des expériences, des reclierches, des calculs, dont l'examen aurait élé dirigé d'après leurs vues, ne serait pas attendu avec impatience? qu'ils n'éprouveraient pas une jouissance vive et pure en voyant qu'une de leurs conjectures a élé vérifiée, qu'un de leurs doutes a été résolu, (|u'une vérité longtemps poursuivie en vain n'a pu échapper à leur constance, à leur zèle? Quel est maintenant même le savant, l'amateur éclairé d'une science qui peut apprendre sans tiansport, que loin de lui on a tetité une expérience importante, on a pris des moyens certains d'éclairer des questions obscures, préparé de grands travaux ou des voyages lointains? Or, tout ce qui n'existe pas encore dans ce que j'ai supposé , ne peut se réaliser sans rendre ce sentiment (qui existe déjà) plus général et plus actif, en écartant du fanatisme des sciences, Fintérét, l'ambition, la personnalité, en rendant l'usurpation de la célébrité plus difficile, en mettant les ])laisirs intellectuels à la portée même des âmes communes.
On pourrait craindre encore l'espèce de rivalité qui règne entre les sciences. Il est de l'intérêt de la vérité qu'elles se réunissent toutes, parce qu'il n'en est pas une seule qui ne tienne à toutes les autres parties du système scientifique par une dépendance plus ou moins immédiate. Il n'en est pas une où l'on puisse rompre la cliaine, sans nuire aux deux portions que l'on aurait séparées. Ainsi, par exemple, les sciences métaplivsiques tiennent aux sciences
6t)8 FRAGMENT
malhémaliques, et par la théorie, soit des combinaisons, soit des probabilités, et par l'impossibilité d'avoir, sans l'étude de ces mêmes sciences, des idées justes, étendues, approfondies, sur la quantité, la grandeur, le mouvement, sur ses lois générales et nécessaires, enfin sur la nature des lois mécaniques ou physiques de l'univers. Combien l'observation des mœurs des animaux, de leur intelligence, de leur industrie, de leurs passions, n'est-elle pas encore utile aux sciences métaphysiques?
Les sciences sociales ne tiennent-elles pas aux sciences mathématiques et physiques, puisqu'il n'en est aucune qui n'offre des vérités susceptibles d'être appliquées aux besoins des hommes, au bien-être des sociétés; puisque, sans le secours de ces mêmes sciences, il serait impossible ou de résoudre complètement une grande partie des questions que les sciences sociales piésentent, ou d'obtenir les données nécessaires à leur solution? Ceux qui cultivent une science ne sont-ils pas avides d'en multiplier les applications,d'exercer leur génie sur des objets qui, soit par leur nouveauté, soit par leur importance, excitent un intérêt plus général? Ils chercheront donc à lier la science qu'ils cultivent avec celles qui peuvent avoir besoin d'en emprunter les principes ou les méthodes , d'en employer les théories ou les procédés.
S'il s'agissait de réunir des savants, soit pour conférer et discuter ensemble, soit pour exécuter des travaux communs, sans doule alors il deviendrait nécessaire de les diviser en plusieurs classes;
SUR l'a.tlantide, etc. 609
autremenl, cljiUjue objet n'intéressant (ju'une partie des hommes (jui formel aient celle réunion trop étendue, on perdiait pour les sciences tout le temps qu'on les obligerait d'employer récipioquement à des objets ou tiop indifférents, ou trop étrangers. En les condamnant à cette nullité périodique, à cet ennui qu'ils receviaienl et se rendiaient tour à tour, on ferait naitre entre les sciences une espèce de rivalité; et entre ceux qui les cultivent, un dédain irréfléchi , absolument contraire au but de leur réunion.
Mais il s'agit ici d'unir seulement leur volonté et leurs moyens pour le progrès des sciences en général; et; sous ce point de vue, aucune d'elles n'est indifférente pour celui qui en cultive une autre.
On n'exige point de chaque savant qu'il suive les travaux, qu'il se traîne sur les petits détails d'une science (|ui lui est étrangère; on deuiande uniquement (|u'il en contemple avec attention les résultats importants, les applications utiles.
Toute rivalité entre les hommes qui cultivent les sciences ne sera pas détruite sans doute, et il ne faut ni espérer, ni même désirer que le zèle plus actif dont chacun est animé pour l'objet de ses études, puisse être contre-balancé jusqu'à un entier équilibre. Le motif qui inspire cette préférence n'estil pas ce même attrait qui anime les efforts, qui soutient dans les travaux? Mais on peut préserver les esprits d'une préférence trop exagérée, trop exclusive. Cette idée d'étendre à la fois le domaine de toutes les sciences est si grande, si élevée, le but en VI. 39
6lO l'RAGMFNI
est si utile, qu'elle suffit pour exciter clans les télés vraiment philosophiques un enthousiasme capahle de balancer les penchants personnels, les intérêts particuliers. Ces intérêts, ces penchants se partagent entre divers objets, ne sont pas les mêmes dans les différents individus; cet enthousiasme, au contraire, les dirige tous vers un même point : fût-il plus faible dans chacun d'eux, il aura sur la masse totale une force unique, supérieure à ces forces divisées. Cette philosophie générale qui embrasse dans ses vues, dans ses désirs, dans ses combinaisons, les principes, les effets et l'ensemble de toutes les connaissances humaines, qui n'est que la raison agrandie, fortifiée par l'étude, deviendra nécessairement l'apanage commun des hommes éclairés dans tous les pays où l'intelligence humaine aura reconquis ses droits et sa liberté.
D'ailleurs, si on examine les causes de la rivalité qui paraît exister entre les diverses sciences, on verra qu'elle tient bien moins qu'on ne croit à la nécessité rigoureuse de préférer l'objet auquel on a consacré sa vie, de vouloir placer au premier rang la gloire à laquelle on aspire. On en trouvera les véritables causes dans cet ordre vicieux, qui faisait de la culture des sciences, non une occupation individuelle, mais un état , duquel on pouvait espérer d'autres avantages que la célébrité due au talent, et le plaisir pur attaché aux travaux de l'esprit; on les trouvera encore dans un système social combiné pour la vanité, au milieu duquel il n'était pas étonnant sans doute qu'on eût imaginé d'attacher de
SllK L ATLANTIDE, KTC. 6l I
lamour-propre, non-seulement aux pro^^rès ou aux découvertes cju'on avait faites, mais au oljoix même de ses occupations. Knfin, on trouvera ces causes dans les vices de l'instruction commune, qui, laissant presque tous les hommes dans une ignorance profonde des sciences vers lesquelles un aurait puissant ne les avait pas entraînés, leur faisait presque une nécessité de concentrer sui une seule toute leur activité connue toutes leurs idées. Aussi cet esprit de rivalité se faisait-il remarquer surtout dans ceux qui, éloignés d'atteindre aux premiers degrés de la science (pi'ils cultivaient, avaient besoin de se consoler de cette infériorité par la prééminence du genre même de leurs occupations. Il est aussi plus commun parmi ceux dont l'esprit s'est exclusivement renfermé dans le cercle d'une seule science. Dans presque tous il était la suite de cette disproportion extiême entre les prétentions et le talent, (jui n'est point l'ouvrage de la nature, mais celui des mauvaises institutions. Après avoir écarté les obstacles que la volonté et les passions peuvent apporter à l'établissement d'une société perpétuelle pour le progrès des sciences, il reste à voir si, dans une telle réunion, les movens d'agir répondraient à l'étendue du plan qu'elle doit embrasser. Ces moyens peuvent se diviser en trois classes : ceux qui doivent assurer la bonté du plan et le choix d'hommes capables d'en exécuter les diverses parties; ceux dont elle a besoin pour triompher des obstacles étrangers; enfin, ceux de suffire aux dépenses nécessaires pour le succès d'un plan si vaste. Mais pour prononcer sur la suffisance des
6ia FRAGMF.NT
moyens qu'une telle réunion peut employer, il faut, avant tout, déterminer avec plus de précision ce même plan, dont j'examinerai la possibilité. Il suffisait d'en connaître l'objet pour voir également, et qu'il ne pouvait être bien rempli que par la volonté libre et spontanée des hommes qui cultivent les sciences, et que l'honneur d'avoir concouru à une telle entreprise, le plaisir d'en voir réaliser le succès, celui de se livrer à des espérances plus étendues, étaient des motifs assez puissants pour inspirer cette volonté, pour lui donner toute la force, toute l'activité, toute la constance nécessaire à la réussite.
Ce plan doit embrasser les portions des diverses sciences; autrement la découverte de la vérité resterait dans la dépendance du hasard, et les heureux effets des sciences ne deviendraient probables que dans une longue suite de siècles, si elles n'attendaient leurs progrès que des travaux successifs ou simultanés d'hommes isolés, et n'ayant entre eux que des communications passagères.
On doit compter parmi les objets de leurs travaux, toutes ces recherches qui sont à la fois journalières et perpétuelles, qu'il faut suivre avec une exactitude constante, sans jamais les cesser, ni les interrompre.
Telles sont les observations astronomiques, celles de météorologie, celles de l'histoire naturelle de l'homme, celles de l'économie rurale.
Il est nécessaire aux progrès de l'astronomie , que dans un même observatoire on recueille jour par jour tous les faits de l'histoire céleste, de manière (piaucun phénomène extraordinaire, aucun de ceux
SUR i/aTLANTIDK, KTC. ()I3
(|iii reviennent au bout de certaines périodes, ne passent sans v être observés, et que la position des étoiles fixes, ses variations, celles de leur lumière, Torbite des planètes, soient constatées avec une précision toujours croissante , par des observations journalières et répétées sans cesse.
Il est même nécessaire qu'il y ait de ces observatoires sur plusieurs points du globe, et qu'ils puissent correspondre entre eux.
Les savants de cbaque nation doivent cboisir sur son territoire la contrée oii le ciel est le plus pur; et parmi ceux où cet avantage serait à peu près égal, le lieu le plus éloigné des observatoires établis cbez d'autres nations.
Ainsi, par exemple, en France, l'orgueil seul des* rois a pu cboisir Paris pour le lieu d'un obseivatoire; il devait être placé dans les départements méridionaux, en préférant celui où l'on peut obtenir un ciel pur, sans trop s'approcber de l'Italie et de l'Espagne.
Les observations météorologicjues ont coûté des travaux immenses à un grand nombre de savants laborieux et zélés : cependant, jusqu'ici, elles n'ont répandu sur l'bistoire et les lois des variations de l'atmospbère. (jue des lueurs faibles et incertaines.
L'aca<lémie de Manbeim, encouragée par l'électeur \ Cbarles-Tbéodore), avait formé un plan général d'observations; mais elle n'avait ni l'autorité, ni les moyens nécessaires pour en faire réussir l'exécution.
Ce travail doit cmbinsserles variations journalières de la tem]irr;»tnrr. de la piossion de ralmosplièic ,.
6l4 FRAGMENT
de rhumidité de l'air, de la proportion des différents fluides qui le composent, de la direction et de la force des vents, de la direction et de la force magnétiques (i), enfin de l'électricité natuielle. En même temps, les observateurs ne doivent laisser échapper ni aucun des phénomènes non journaliers que présente l'atmosphère, ni aucun des effets que ces phénomènes ou les variations journalières peuvent avoir sur l'homme, sur les animaux, sur les productions du sol ou sur le sol lui-même.
Ces observatoires doivent et le multipliés dans un même pays, de manière à pouvoir connaître les variations qui dépendent de la hauteur, de la position, de la configuration du terrain, et déterminer l'éten- ' due, soit d'un même phénomène extraordinaire, soit d'une même loi, dans ces variations des phénomènes journaliers. 11 faudrait répéter les observations, dans un même lieu, à des hauteurs aussi différentes entre elles qu'il est possible, afin de séparer, d'une manière plus sûre, ce qui, dans les phénomènes météorologiques, appartient à cet élément. On combinerait, avec les observations faites à terre, non-seulement celles que l'on peut faire à bord des vaisseaux, mais celles qu'on peut tenter dans ces aérostats jusqu'à présent inutiles, et qui cesseront de l'être, lorsqu'un enthousiasme éclairé et durable pour les progrès des sciences, et non le désir de mettre à profit pour son
(i) Ici le mot de direction est pris dans son sens général; il s'entend à la fois de la direction dans le plan de l'horizon, et de la direction dans un plan qui lui est perpendiculaire. Une girouette UK^téorologique doit indiquer ces deux directions.
SlIR l' ATLANTIDE, ETC. 6l5
intérêt ou sa célébrité l'engouemenl de l'ignorance, dirigera ceux qui s'occuperont de les employer. Les observations météorologiques y seraient d'autant plus faciles, qu'on peut en préparei- les appareils de manière à ne pas exiger la présence de l'observateur. Dans les observations sur Ihisloire naturelle de l'homme, on peut, quant à la manière de les rassembler, suivre deux méthodes très-différentes: la première consiste à embrasser dans ces observations, la généralité des individus d'un pays; la seconde, à ne les étendre que sur une partie de ces mêmes individus, suivant que le hasard les otTre à l'observateur, ou qu'il les choisit d'après certaines combinaisons. Si l'on se borne à ce deinier svstème d'observations, et qu'on veuille en déduire une loi générale, on étendra aux événements futurs ce qu'elles apprennent desévénemenls passés. Connue elles sont en moindre nombre, comme le choix n'est pas nécessaiiement fait de manière à représenter toutes les observations possibles, il en résulte à la fois, et plus de difficulté de connaître un résultat général, et plus d'incertitude dans la permanence de celui qu'on aura déduit. On doit donc préférer le premier système, toutes les fois que ces deux causes d'incertitude ne se sont pas contre-balancées par celle qui naîtrait de la nécessité de confier des observations délicates à des hommes trop peu éclairés. La seconde méthode sera donc réservée pour celles tjui demandent plus de sagacité, plus de lumières (ju'on ne peut en supposer dans le nombre d'observateurs qu'elles exigent. Ainsi, par exemple, on emploiera le premier moyen pour
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se procurer des tables générales de mortalité, contenant non-seulement l'âge des morts, mais leur sexe, leur profession, la durée de leur résidence dans le lieu de leur mort, le nombre de leurs enfants, la maladie même dont ils sont morts, parce qu'en composant des tableaux de ces différentes conditions, il sera facile de tiouver partout des hommes en état de les remplir d'une manière suffisante.
Ici, le genre de la maladie n'est pas considéré sous un point de vue rigoureux; on ne doit avoir pour objet que de connaître quelles sont parmi les classes de maladies bien distinctes, celles qui, dans une telle année, dans un tel lieu, ont contribué le plus à la destruction de l'espèce humaine; quelles sont celles qui, pour les différents âges, les diverses professions de l'un ou de l'autre sexe, moissonnent un plus grand nombre d'individus.
On voit combien ces mêmes observations, par leur combinaison avec celles de la météorologie, acquièrent, et d'étendue et d'utilité.
S'agil-il, au contraire, d'observations médicales, il vaut mieux en moins multiplier le nombre, et les confier à des mains plus hal)iles, en ayant l'attention dechoisirles points où les observateurs seront placés de manière à obtenir, soit un motif très-fondé de croire que leurs observations représentent l'universalité des faits avec quelque exactitude, soit une espérance moins incertaine d'arriver à des résultais dignes de quelque confiance, soit enfin un moindre danger d'èlrp conduit à en adoptei de faux.
su II i.'atlawtidk, kic. 617
On ne doit pas étendre ces observations au delà du terme où l'on peut se flatter d'arriver par elles à des résultats certains; il faut examiner surtout si Ces observations, au lieu de l'incertitude (ju'elles auraient donnée, si le hasard seul en eût fait choix, ne sont pas accompagnées de circonstances (|ui les empêchent également de pouvoir être regardées connue la représentation de la niasse entièiedes faits.
Mais quand bien même on pourrait employer le premier système, il serait encore utile de faire usage du second, parce qu'il peut donner les moyens de remarquer et de corriger les inexactitudes des résultats du premiei-, et d'en perfectionner la méthode elle-même.
Les objets que je viens d'indiquer ne sont pas les seuls pour lesquels l'histoire naturelle de l'homme ait besoin d'observations suivies et multipliées.
Je ne m'arrêterai point à montrer en détail tout ce que ces observations de médecine et d'Iiygiène, faites sur un plan systématique, peuvent nous apprendre de vérités utiles sui- le rapport de notre régime, de nos habitudes, de notre constitution organique, et de ses dérangements, avec nos facultés intellectuelles, nos })assions et notie constitution morale : je ne m'attacherai point à prouver la nécessité de suivre ces observations, dans la vue de prévenir ou de guérir les difformités naturelles, et les maladies réputées incurables; d'arrêter les contagions, ou de prévoir et de dissiper les causes des épidémies; enfin, d'anéantir ces (léaux destructeurs, qui, nés dans un coin du globe, en oui inreclé toute
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la surface, et font acheter si cher à Thumanité les avantages d'une communication plus active, plus étendue entre les nations qui les composent; fléaux dont plusieurs exemples ont déjà prouvé la possibilité de se délivrer.
Je ne m'occuperai point de développer combien ces observations peuvent fournir de vues sur les moyens de perfectionner l'espèce humaine, et de di« minuer le nombre et l'intensité des maux auxquels la nature semble l'avoir exclusivement condamnée, et dont la supériorité de son intelligence, jusqu'ici mal dirigée, n'a pu lui procurer encore qu'une compensation trop imparfaite.
Je me bornerai à un petit nombre de questions, que des observations multipliées et longtemps continuées peuvent aider à résoudre, et qui tiennent de plus près à celle de la perfectibilité indéfinie des facultés humaines et de l'ordre social.
Est-ce une espérance ou plutôt une opinion chimérique, que celle de voir un jour la durée de la vie des hommes s'étendre bien au delà du terme où, depuis que l'histoire s'est dégagée du mélange des fables, aous la voyons s'arrêter dans toutes les parties du globe, malgré la différence des climats, des mœurs et des habitudes?
Si nous examinons cette question d'après les observations déjà existantes, les analogies les plus vraisemblables, les connaissances les moins hypothétiques de l'économie animale, nous serons tentés de regarder au contraire cette opinion comme assez probal>le, non pour être adoptée, mais pour mériter
suK l'atlantide, etc. 619
d'être comprise au nombre de celles qu'un système général d'observations doit embrasser. Je la crois même assez fondée, pour ne pas négliger d'examiner dans la suite de cet ouvrage, quels seraient les effets de cette plus longue durée de la vie sur le sort des individus et sur les progrès des sociétés.
Les observations sur les animaux domestiques ou sauvages, celles des voyageurs sur les hommes qu'ils ont trouvés dans les premiers degrés de civilisation, prouvent également que dans un climat sain, avec un régime frugal, un travail modéré, l'abstinence de tout excès, l'absence des passions violentes et des chagrins profonds qui les accompagnent et (jui les suivent, riionnue doit parvenir presque toujours au terme de la vieillesse, si des causes accidentelles ne l'arrachent point à la vie. La plupart des maladies qui en tranchent le cours dans tous les âges sont la suite, soit de l'insahibi ité de l'air oij il vit, de la profession qu'il exerce, de l'épuisement ou des désordres qui naissent de l'abus de ses forces, de la tyrannie de ses pencliants; soit de la mollesse et de l'intempérance qui accompagnent les richesses, ou des besoins et des angoisses qui poursuivent l'indi-
gence.
Si ensuite nous examinons ces affections qui produisent de véritables maladies à des périodes plus ou moins régulières , ou celles ([ui détruisent lentement, soit les principes de la vie, soit les organes nécessaires à sa conservation, comme la goutte, les obstructions, la disposition calculeuse , ce (ju'on appelle vulgairement une humeur ou un virus, nous
GaO FRAGMENT
trouverons qu'elles doivent leur origine à des causes éloignées ou prochaines dont il est en notre pouvoir de prévenir ou du moins d'atténuer l'action.
Or, ces maladies, ces affections , lors même que nous échappons à la mort prématurée dont elles nous menacent, abrègent encore la durée de la vie qu'elles ont respectée, elles amènent une vieillesse plus rapide et plus promptement terminée.
N'est-il donc pas très-probable que si nous pouvions affaiblir ces causes d'une destruction anticipée, les rendre aussi rares qu'elles sont communes, ce changement qu'il est permis d'attendre du progrès combiné des lumières de la raison générale, de l'ordre social et de l'économie publicjue , en produirait un très-sensible dans la durée de la vie, éloignerait le terme au delà duquel nous ne croyons pas que les forces de la nature puissent le porter?
Et puisque la destruction de ces mêmes causes doit donner aux générations qui suivront une constitution plus forte et plus robuste; puisqu'il est peu d'hommes sur lesquels nous puissions croire qu'aucune de ces causes n'a exercé son action; puisque enfin nous pouvons découvrir un jour, et des causes de dépérissement ou de mort qui nous ont échappé jusqu'ici, et des moyens de nous garantir de leui- influence , n'est-il pas vraisemblable encoie (jue le point où ce terme peut être reculé , n'est pas très-voisin de celui auquel nos observations actuelles nous obligent de le fixer?
Si maintenant nous considérons l'homme soumis à l'action lente du temps , nous le voyons d'abord
SUR r.'.VTI ANTIDi: , ETC. 62 [
composé uniquement de parlies molles el flexibles; quelques-unes accjuièrenl ensuite peu à peu une inflexibilité entière, el toutes prennent une plus grande consistance : presque toutes augmentent de grandeur, suivant des lois diverses, qui en changent la proportion et les formes. La nourriture sert à la fois à réparer les pertes journalières, et à former ce qui est nécessaire à l'accroissement. Il arrive une épofjue 011 cet accroissement , devenant d'abord moins raj)ide , peut s'arrêter absolument. Certaines sécrétions, dont jusqu'alors les oiganes n'avaient pas acquis leur perfection, absorbent cette surabondance de nourriture. Mais les parties inflexibles contractent chaque jour plus de dureté; celles qui ont conservé de la flexibilité et de la mollesse prennent plus de sécheresse et plus de roideur. L'irritabilité des organes du mouvement diminue; ceux des diverses sécrétions ont moins d'activité et d'cnergie , ou par la suite de ce changement dans leur substance, ou par la destruction de leurs parties les plus finement organisées ou les plus mobiles. Les actions nécessaires à la conservation de l'existence se font plus péniblement, avec plus de lenteur et d'une manière plus impai faite. Ainsi, par des gradations successives , on parvient au terme où la cessation absolue d'une de ces actions entraîne celle de la vie.
Or, si tout nous prouve (pie cet ordre est une conséquence nécessaire des lois au\(|uelles la matière organisée est soumise, rien ne montre que le temps pendant lecpiel elle doit parcourir ces diffé-
bli FRAGMENT
rentes périodes , ne pnisse être raccourci ou prolongé.
11 n'est aucun de ces phénomènes sur lequel l'air, la nourriture, les habitudes, n'aient une influence qui semble porter au contraire à leur attribuer le pouvoir d'en accélérer ou d'en retarder la marche.
Supposons deux montres construites par un même ouvrier et parfaitement semblables; chaque jour le frottement nécessaire à leur action même , en use les différentes parties et avance par degrés insensibles le terme de leur destruction. Chaque jour voit s'accroître, soit par leurs propres débris, soit par les atomes suspendus dans l'air qui viennent s'y déposer, la masse étrangère qui finirait par opposer au mouvement une résistance supérieure à la force du principe moteur. Il est impossible de les débarrasser de cette masse étrangère , sans enlever à chacune de leurs parties une portion de sa substance. Je suppose que toutes deux, traitées avec ménagement, n'éprouvent aucun de ces accidents qui en détruiraient l'action , que toutes deux sont également portées , qu'elles sont employées aux mêmes usages. Mais si l'une est régulièrement remontée avec plus de précautions ; si on évite plus soigneusement que des corps étrangers puissent s'y introduire; si elle est mise à l'abri de tous les mouvements inutiles à l'usage qu'on en peut faire; si même on trouve des moyens pour que ces mouvements nécessaires la fatiguent moins en la rendant d'un service plus sûr et non moins étendu, celte montre ne conservera-t-elle pas son action plus longtemps?
SUR L'ATLANXrDi;, FTC. 623
Supposons maintenant que la constiuclion des tleuv montres soit absolument la même , que le travail de l'horlogerie se borne à disposer les pièces que d'autres artistes ont fabriquées; n'est-il pas évident encore que celui qui mettrait en œuvre les pièces les moins destructibles, assurerait à ses montres une durée plus longue ? Or, ces réflexions ne peuventelles pas s'applifpier aux machines bumaines? Pourquoi ne découvrirait-on pas des moyens d'en retarder la destiuction, sans diminuer la masse d'action utile qu'elles peuvent produire? Pourquoi, malgré l'impossibilité de rien changer à la natuie , ni de la substance , ni de l'organisation de leurs parties , n'aui'ions-nous pas le pouvoir de faire tomber l'action destructive de la nature sur celles des combinaisons conformes à ses lois, qui promettent plus de solidité et une action plus libre ?
Des observations bien dirigées nous éclaireraient à la fois, et sur les moyens de conservation, et sur ceux d'obtenir une première constitution plus robuste, plus saine, plus heureusement combinée; elles pourraient, après un long temps, nous apprendre par le succès même de ces moyens, non pas précisément le terme qu'il est impossible de franchir, mais une limite plus ou moins éloignée, qu'il ne serait plus absurde de se flatter de pouvoir atteindre.
Une distinction entre ce qui, relativement aux qualités physiques et morales, est transmis par les parents, et ce (jui appartient au soin de l'éducation de l'enfance , à l'instruction , au climat , aux lois , à
Ga/j FRAGMENT
la différence des professions, des exercices, des habiUides, on même des divertissements, à ce qu'il faut encore altiihuer an hasard; cette distinction , dis-je, établie sur des faits bien vus et analysés avec exactitude, nous offrirait une mine de vérités encore intacte et longtemps inépuisable.
Des observations qui apprendraient à connaître rétendue de l'influence des races, donneraient à la fois, et de nouveaux moyens pour le perfectionnement de l'espèce humaine , et des lumières sur la nature de sa })erfeclibililé.
On sait, par l'observation des animaux domestiques, et même des animaux sauvages , que les qualités physiques, comme la force, l'agilité, la beauté des formes, la finesse ou la longueur de la laine et des poils, l'aptitude à certaines opérations, se transmettent dans les races avec la vie parla naissance, et que cette transmission ajoute à l'influence du cliiîîat , de l'éducation, du régime. Les qualités peuvent également, ou se perfectionner, ou se détériorer en passant à travers plusieurs générations ; et cette observation s'étend même aux plantes. Il n'est pas douteux que dans les mêmes espèces d'animaux, les qualités intellectuelles et morales qui dépendent de ces qualités physiques, ne soient soumises à l'action de la même cause dont les effets commencent déjà cependant à se confondre davantage avec ceux de l'éducation.
Mais ces mêmes observations deviennent plus difficiles à faire sur l'homme. En effet , s'il est impossible de nier que ses facultés intellectuelles, quant
siiK i.'atlamidk, ftc. G-^5
à leur torce, à leur activité, à leur étendue, ne dépendeiU en grande partie de son organisai ion première , on n'aperçoit cependant point de lapport précis ou constant entre ces facultés et entre les différentes qualités des organes, ou la constitution pbysi(jue lies individus. La constitution physique paraît même influer sur l'intelligence, non comme ayant le pouvoir de la modifier, mais comme opposant des obstacles à son activité, ou donnant la force de l'employer avec plus de constance à des liavaux plus étendus ou plus pénibles. Elle parait agir comme une cause accidentelle qui fait que l'on peut donner à l'étude une application plus ou moins foite, plus ou moins suivie. !Ni la mauvaise constitution de Pascal , ni son jansénisme n'ont pu détruire ni même affaiblii- son génie mathématique, mais elles l'ont empêché d'en faire usage; elles en ont arrêté le développement, et diminué la masse de ses productions. L'influence de notre organisation première sur nos facultés, ne peut se reconnaître d'après des différences observées dans celle organisation auxquelles il en correspond d'analogues dans ces facultés elles-mêmes. Nous savons seulement que parmi celles qu'on observe entre les facultés des divers individus , il en est qui ne peuvent être attribuées à des causes postérieures. Nous savons que cette égalité absolue d'aptitude n'existe, au moment de la naissance, ni pour aucun de nos sens, ni pour aucune de nos facultés. Mais des observations nouvelles peuvent seules nous apprendre s'il existe, entre les flilférences qu'on peut remarquer d.ins l'organisation VI. 40
()2(j FKAGMEM
physique et les divers degrés des facultés inlellectuelles, des rapports assignables, ou si nos lumières doivent éternellement se borner à savoir que ces rapports existent. Les mêmes réflexions s'appliquent aux facultés morales.
Puisque l'influence de l'organisation première sur nos facultés intellectuelles et morales nous est encore si peu connue, combien sommes-nous éloio^nés de pouvoir reconnaître ou déterminer les rapports de ces facultés, soit avec ce qu'elles sont dans nos parents, soit avec ce qu'ils nous ont transmis de leur organisation? Nous ne pouvons espérer d'obtenir sur ces objets des lumières certaines, que pasun grand nombre d'observations faites avec précision et suivant un plan bien combiné; mais alors on aurait à résoudre ces deux questions importantes: Les facultés humaines sont-elles perfectibles par le perfectionnement même des organes qui les produisent? le sont-elles seulement par le progrès des moyens de développer ces organes, de les diriger, de les fortifier en les exerçant , par le progrès des méthodes employées, soit pour rendre le système d'une science plus facile à saisir, soit pour en étendre les limites?
Supposons l'organisation d'Euler reproduite dans quelques siècles : non-seulement des méthodes ignorées aujourd'hui, une masse immense de vérités non découvertes encore, mettront ce nouvel être, après quelques années d'études, à portée de résoudre des problèmes que nous ne pouvons même songer à nous proposer aujourd'hui : mais un meil-
SIR l'aTLANTIDK, liTC. th.-j
leur svsième d'instruction pourra de celle même organisation tirei-, et un développement plus étendu, et une plus grande énergie d'intelligence; reiulie cette intelligence susceptible d'une attention plus forte, plus soutenue; et sans qu'elle ait besoin d'une intensité plus grande, lui donner la faculté d'embrasser avec une égale clai té un plus grand nombre d'idées à la fois.
Alors son génie pourra s'élever à des spéculations dont Euler lui-même n'aurait su former l'idée, et qui, si elles avaient pu lui être révélées en quelque sorte, auraient confondu sa vaste et puissante intelligence. IMais Euler, placé avec cette même organisation, dans le vingt-quatrième ou le vingt et unième siècle avant notre ère, aurait été le rival de Pvtliagore ou d'Arcbimède; il n'aurait pu se proposer ou résoudre que les mêmes problèmes ; il n'aurait pu concevoir la possibilité de s'élever aux questions qui l'ont occupé dans celui qui vient de finir.
Mais au delà de cette perfectibilité, n'en existet-il pas une qui tient à l'organisation même; de manière que partant du même point, ayant reçu les mêmes secours, un individu pût parcourir à lui seul toute la carrière, qui à peine n'aurait pu l'être dans plusieurs siècles par une succession d'bommes du génie le plus actif et le plus profond, si cette organisation n'eût pas été susceptible de se perfectionner?
Est-il possible de porter ce progrès au point qu'ut» bomme, par exemple, placé dans le siècle d'Arcbimède, après avoir atteint le terme où le géomètre
G'iS fra(;mext
de Syracuse a porté les sciences mathématiques, pût arriver ensuite, clans le court espace d'une vie humaine, jusqu'au point où Euler et la Grange les ont laissées?
Or, cette hypothèse renferme nécessairement celle de la transmission graduelle d'une organisation plus ou moins parfaite, relativement aux facultés intellectuelles. Elle ne peut être conforme à la vérité, à moins que les perfectionnements donnés à ces mêmes facultés par l'éducation , ne réagissent à leur tour sur l'organisation physique, ne la modifient, et parla ne deviennent eux-mêmes vraiment transmisslbles.
Ce qne je viens de dire des facultés intellectuelles peut s'étendre aux facultés morales, comme la conscience ; elles sont susceptibles d'une perfectibilité dépendante, et de celle de la constitution physique, et de celle de l'intelligence.
Le degré de \ertu auquel un homme peut atteindre un jour, est aussi inconcevable pour nous que celui auquel la force du génie peut être portée. Qui sait, |>ar exemple, s'il n'arrivera pas un temps où nos intérêts et nos passions n'auront sur les jugements qui dirigent la volonté, pas plus d'influence que nous ne les voyons en avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifiques; où toute action contraire au droit d'un autre, sera aussi physiquement impossible, qu'une barbarie commise de sang-froid l'est aujourd'liui à la plupart des hommes?
Au reste, il ne faut pas confondre cette transmission de qualités d'une génération à l'autre, avec une
SUll I.'ATLAIVrinK, FTC. Git)
Itansmission individuelle, une soiie d'iiérédité, quoique l'une soit le résultat général de l'autre. Celle-ci est nécessairement exposée h l'action des causes accidentelles et particulières qui arrêtent ou niodilient les effets de la cause générale, sans cependant les détruire. Les physiciens qui ont observé les progrès ou la dégénération des espèces dans les animaux ou dans les plantes, dans ces classes d'êtres soumis à une des causes dont l'action est plus régulière et moins coujpliquée. ont vu souvent de ces exceptions, et savent qu'elles n'inlerrom|)ent pas la marche générale du phénomène. Pour lefuser de les adnietlie, il faudrait supposer que toutes les altérations des (|ualités quelconques sont transmissibles à un égal degré; que celles d'une même qualité le sont également, quelle qu'en puisse être la cause.
Autrement, si une cause dont l'effet immédiat n'est pas transmissible, est contje-balancé par un autre dont l'effet immédiat peut se transmettre, le résultat combiné de ces deux causes devient nul dans l'individu qui s'y trouve à la fois soumis; et cependant , celui des deux effets qui seul est transmissible, n'en est pas moins réel; quoiqu'il ne puisse être aperçu , il n'en doit pas moins passer à une autre génération où il peut devenir sensible. D'ailleurs, il s'agit ici seulement de la transmission des qualités semblables : elle n'existeiail |)as moins quand ces qualités seraient différentes; et (piand elles seraient ou seulement analoerues. ou même opposées , il suffirait qu'on en eut observé la succession constanle, comme celle des individus.
(;3c) FRAGMENT
L'observation en devient plus difficile, les lois à |
suivre pour la bien faire deviennent plus compliquées; le voile cpii couvre la vérité l'enveloppe dans un plus grand nombre de replis : mais ce n'est pas une raison pour en nier trop tôt l'existence, pour renoncer à l'espoir d'en pénétrer le secret. L'influence du sexe sur les qualités intellectuelles et morales n'est pas moins importante à déterminer. Quelques philosophes semblent avoir pris plaisir à exagérer ces différences : ils ont en conséquence assigné à chaque sexe ses droits, ses prérogatives, ses occupations, ses devoirs, et presque ses goûts, ses opinions, ses sentiments, ses plaisirs; et prenant ces rêves d'une imagination romanesque pour la volonté de la nature, ils ont dogmatiquement prononcé que tout était le mieux possible pour l'avantage commun; mais cet optimisme, qui consiste à trouver tout à merveille dans la nature telle qu'on l'invente , à condition d'admirer également sa sagesse, si, par malheur, on avait découvert cju'elle a suivi d'autres combinaisons; cet optimisme de détail doit être banni de la philosophie, dont le but n'est pas d'admirer, mais de connaître; qui, dans l'étude, cherche la vérité, et non des motifs de reconnaissance. D'ailleurs, on ne voit pas trop pourquoi un des sexes se trouvait en quelque sorte la cause finale de l'existence de l'autre. Sans doute un philosophe abeille ne manquerait pas de trouver que les bourdons ont été faits pour renouveler la race des ouvrières. L'orgueil du fort se laisse aller aisément à croire que le fiiible a été formé pour lui:
SUR LATLANTIDli, LTC. t>3 I
mais ce n'est là ni la pliilosopliie de la raison, ni celle de la justice.
J'ai établi ailleurs qu'une entière égalité des droits entre les individus des deux sexes, est une conséquence nécessaire de leur natiue; que ces droits doivent être les mêmes pour tous les êtres sensibles, doués de la faculté de raisonner et d'a\oir des idées morales.
J'ai fait voir (jue l'intérêt du bonheur commun, d'accord avec la justice, prescrivait de respecter cette égalité dans les lois, dans les institutions, dans toutes les parties du système social. J'ai indi({ué quelle serait alors la distribution naturelle des fonctions entre les deux sexes également libres, distribution dans laquelle de nombreuses exceptions rempliraient le vœu de la nature, loin de le contredire, et qui se fera de la manière la plus utile, si on l'aliandonne à la volonté indépendante des individus, si surtout elle cesse même d'être dirigée par des préjugés. Mais ces préjugés dispaïaîtront-ils avant ré|K)que où la différence entre les facultés intellectuelles et morales de l'homme et de la femme pourra être appréciée d'après des observations assez précises, assez certaines, assez répétées, pour détruire les sophismes de la vanité des deux sexes, et ceux qu'jns[)irent aux hommes, tantôt l'amour de la supériorité, tantôt l'envie de plaire ou de gouverner, et aux femmes le ressentiment d'une injustice éternelle, ou la fausse crainte de perdre un empire plus doux, en aspirant à la simple égalité?
Nous saNons que 1rs feniines sonl plus faibles;
(j5i FIlAGMEiNT
mais quand nous croirions pouvoir rigoureusenienl conclure de cette infériorité de forces physiques, une égale différence dans celles de l'âme ou de Tintelligence, il en résulterait seulement que les femmes ne peuvent s'élever à la même hauteur que les hommes extraordinaires ; mais que celles qui occupent le premier rang dans leur sexe, peuvent cependant laisser derrière elles la grande majorité de l'espèce humaine.
D'ailleurs, on sait que la force musculaire, et tout ce qui contribue à la vigueur du corps, ne paraît contribuer à l'énereie des facultés intellectuelles ou morales, que jusqu'au terme où ces qualités physiques sont nécessaiies pour soutenir les efforts qu'exige, soit la contention de l'esprit, soit la résistance de l'âme à ses penchants, et ne pas céder à la fatigue, à l'épuisement qui suivait ces efforts : or, la force organique des femmes atteint et surpasse même ce terme de bien loin.
Une révolution physique qui coïncide avec cette époque si précieuse pour l'instruction, où l'esprit commence à devenir capable d'efforts, sans avoir encore perdu la flexibilité de l'enfance, peut sans doute être dans les femmes un obstacle au développement de leurs facultés intellectuelles.
Une indisposition qui se renouvelle après de courts intervalles, les souffrances de la grossesse, les soins de l'allaitement, sont encore des obstacles très-réels; mais s'il résulte de ces observations qu'une femme ne peut devenir Euler ou Voltaire, il n'en résulte pas qu'elle ne puisse être Pascal ou Rousseau.
On a pensé que les femmes, douées des mêmes
Sun LATLAMllDl, 1 If.. 63'i
facuhés que les hommes, mais à un degré plus faible, ne pouvaienl s'élever à la première de toutes, le génie; (ju'elles paitageaient tout avec les hommes, excepté le talent de l'invention.
Mais l'analyse de ce talent montierail qu'il ne consiste pas uniquement dans la force de l'attention, mais aussi dans la proujptitude, dans la justesse des opérations de l'esprit. Oi", si on suit dans l'histoire des sciences la marche des découveites, on en veira beaucoup qui n'ont pu exiger de combinaisons trèsétendues ou très-profondes, et qui sont dues, non à l'intensité de l'attention, mais à la précision, à la finesse du lacl qui l'a dirigée. Les femmes seraient donc capables de faire des découvertes de ce genre; et il n'en resterait plus qu'une seule classe, exclusivement réservée au sexe dominateur. INIais souvent une découverte à laquelle la foice du génie d'un seul homme a pu s'élever, aurait pu, comme d'autres de la même nature, se partager en plusieurs découvertes successives, dont chacune n'eut exigé que de j)lus faibles efforts. Le temps l'aurait amenée, si le hasard en avait écarté le génie heureux auquel elle est due. Ainsi les femmes peuvent concourir aux découvertes les plus importantes dans les sciences même oi^i elles sont le huit d'une méditation profonde; el dans les autres sciences comme dans les arts, le génie ne suppose pas cette force qui parait leur avoir été refusée. Mais (juisait si lorsqu'une autre étiucation aura peiniisà la raison des femmes d'acquérir lout son développement naturel, les relations inti»nesde la mère, de la nourrice avec l'enfant, relations
qui n'existent pas pour les liommes, ne seront pas poui' elles un moyen exclusifde parvenir à des découvertes plus importantes, plus nécessaires qu'on ne croit à la connaissance de l'esprit humain, à l'art de le perfectionner, d'en hâter, d'en lliciliterles progrès? Les ouvrages faits par des femmes ont confirmé cette opinion, ou tout au moins ne l'ont pas encore détruite. En effet, si on ne compte que le petit nombre de femmes qui ont reçu, par l'instruction, les mêmes secours que les hommes, qui se sont livrées à l'étude d'une manière aussi exclusive, il n'est pas assez grand pour en tirer un résultat général. , Veut-on les comparer à ceux des hommes que leur éducation première destinait à des travaux mécaniques, à ceux qu'un instinct naturel a portés vers les connaissances les plus sublimes, dont le courage a surmonté tous les obstacles? Alors, si on observe que la plupart de ces hommes ont fait de l'étude l'occupation, l'objet unique de leur vie, on voit qu'il faudrait, pour être juste, faire seulement entrer dans cette comparaison les femmes auxquelles il a pu être permis de se livrer à la même passion d'une manière aussi exclusive. On en trouverait trop peu, pour donner même une faible probabilité à la conclusion qu'on en pourrait tirer contre elles. Si, au contraire, on veut faire entrer dans ce calcul toutes les femmes qui ont cultivé leur esprit, il faut alors comparer leurs ouvrages à ceux des hommes connus sous le nom d'amateurs, et l'observation prouverait bien plus en leur faveur.
11 y a plus : Sapho fui longtemps le seul poète
SLR I.'aTLAMIUE, ETC. 635
(jui eût peint avec vérité, avec foice, la passion de l'amour. Ou le génie du style n'existe pas, ou les Lettres de Se'i'ig/ie en ol lient des exemples (i); ou le génie de la composition, celui de l'expression n'existe point dans les romans, ou ceux de la Fayette (2) en présentent des traces : il faut encore ou l'exclure du Romdn sentimental ^ et la refuser à Ricliardson, ou l'accorder à Miss Burnet.
Je ne puis trouver de semblables exemples dans les sciences ; mais le nombre des femmes qui les ont portées au point de pouvoir y faire des découvertes, est presque nul. L'histoire n'en présente même à peine qu'une seule, la célèbre Âgnesi. Les ouvrages de la belle Ilypalie, assassinée dans l'église d'Alexandrie par les moines aux gages de saint Cyrille, ne sont pas venus jusqu'à nous. Nous ignorons également jusqu'où elle portait ses connaissances, et si ses ouvrages renfermaient ou non des vérités nouvelles. Or, en comparant legiand nombre d'hommes qui ont porté leius études à ce point, au petit nombre de ceux qui ont fait des découvertes, on
(1) Tel est ce mot. célèbre : Comment se porte mon frère? Sa pensée n'osait aller plus loin, on peij^nant nue mère à qui on vient annoncer la nouvelle de la mort de son fils.
(2) Les deux amants qui, se rencontrant le premier jour, ijrnorant réciproquement la lant;ue de chacun d'eux, et qui, eu se retrouvant, s'aperçoivent qu'ils se sont accordés pour l'apprendre, et sont éclairés sur leur amour mutuel. La princesse de Clèves, qui, voyant à côté d'elle Nemours plongé dans le silence et l'immobilité d'une rêverie profonde, tourmentée de son idée, lui dit : Monsieur ^laisscz-moi tranquille.
veira qu'on ne peut tirer aucune conclusion piobable d'un exemple unique.
Si on clierclie à comparer l'éneigie morale des femmes à celle des hommes, en ayant égard aux effets nécessaiies de l'inégalité avec laquelle les deux sexes ont été traités par les lois, par les institutions, par les mœurs, par les préjugés; et qu'ensuite on arrête ses regards sur les nombreux exemples qu'elles ont donnés de mépris de la mort ou de la douleur, de constance dans les résolutions et dans les sentiments, d'intrépidité, de courage, d'esprit ou de grandeur, on verra que l'on est bien éloigné d'avoir la preuve de cette infériorité prétendue. Il n'y a donc que des observations nouvelles qui puissent répandre une véritable lumière sur la question de l'inégalité naturelle des deux sexes.
L'influence des climats sur les facultés intellectuelles et morales des hommes, est encore un de ces faits généraux dont la réalité ne peut être contestée, mais dont les limites incertaines nous laissent abandonnés à toutes les chimères de l'exagération et des hypothèses exclusives.
Tous les objets que nous venons de parcourir exigent, non-seulement des observateurs instruits, mais des hommes qui sachent choisir et analyser les faits soumis à leur examen ; mais un plan qui puisse conserver dans la suite de ces observations une entière unité de vues et de moyens.
Ce que je viens de dire sur l'histoire naturelle de l'homme , s'étend également à celle des productions employées par lui, soit qu'il les reçoive immédiate-
suii l'atlantidk, ¥.rc. G'S'j
menl de la nalure, soil (ju'il conlrihno par son travail ou ses soins à les imiIti|)litM , à les riiodilier, à les transformer en de nouvelles combinaisons. Que nous les considérions en elles-mêmes , ou par rapport aux besoins et aux facultés des hommes, et nous retrouverons encore ici la nécessité de faire usage des deux systèmes d'observations dont j'ai déjà exposé les inconvénients et les avantages.
En effet, on doit employer le premier, s'il s'agit de connaître pour un pays la masse générale des choses |)roduites , employées, consommées, la quantité de chacune d'elles, la valeur comparée de celle quantité, sa distribution sur le territoire, sa division entre les hommes, la masse de la consommation annuelle, et la somme des travaux nécessaires pour assurer une reproduction équivalente. Mais s'agit-il de comparer les produits réels des terrains diveisement employés, ou ce qui reste de ces produits après avoir retranché la dépense nécessaire pour obtenir une plus giande somme de nourriture; cherche-ton à savoir si une teire emplovée à des productions qui se sont consommées par les animaux dont nous tirons ensuite nos aliments, nous fournit une masse de nourriture plus ou moins grande que la terre entièrement semblable dont nous consommerions immédiatement les fruits, c'est uniquement en se servant du second système d observations, que ces (|uesli()ns peuvent être décidées. Mais il est un art à l'aide duquel on parvient à recueillir les obser\ations, de manière qu'aucun des résultats qu'elles offrent ne puisse échapper, et
t)38 b'RAGMEM
que la probabilité de ces résultats puisse être appré-
ciée.
Il faut d'abord, pour atteindre ce but, que les diverses circonstances qu'une observation piésente, soient classées suivant un ordre méthodique qui détermine le nombre et la nature de celles auxquelles on doit avoir égard, et en même temps des divisions auxquelles chacune de ces circonstances puisse être rapportée.
Il faut ensuite les ordonner, de manière que l'on puisse combiner à volonté les observations, suivant les divers rapports que présentent ces mêmes circonstances. Aussi le concours d'un grand nombre d'hommes est-il nécessaire , non-seulement poui' faire les observations, mais pour les recueillir et les ordonner.
Cependant, nous n'avons encore parlé que des observations individuelles; il reste à en tirer des résultats généraux. Les uns ont déjà été l'objet des recherches des savants; la question qu'ils résolvent a été proposée, et la recherche n'offre plus de grandes difficultés : les autres résultats n'ont pas été même cherchés ; ils doivent servir à résoudre des questions auxquelles on n'a point songé. Ce sont des vérités que les observations renferment, et qu'il faut dégager du voile qui les couvre. Cet autre travail demande plus d'habileté, exige ce tact heureux qui fait pressentir les découvertes. Quelquefois le coup d'œil du génie ne peut même les soupçonner assez, pour savoir les chercher; et alors des méthodes de calcul souvent pénibles, mais dont l'usage n'exige
SUR L ATLANTIDE, KTC:. 63f)
que de l'atlention et du travail, conduisent a la découverte de ces lois plus compliquées; celles que l'on nomme empiriques, et qui ne sont que des vérités de fait, qu'aucune analogie ne confirme, peuvent servit" ensuite à trouver des lois plus généiales et plus simples.
Enfin, il reste à déterminer la probabilité (|ui résulte des observations en faveur de la vérité des conclusions générales qui en ont été déduites. Nous trouvons donc encore ici une preuve nouvelle, et de la nécessité du concours d'un grand nombre d'hommes, pour rendre ces recherches utiles, et de l'intérêt que ces graîuls travaux doivent inspirer.
A. ces observations qui s'étendent dans la durée, qui ont pour objet direct et principal la succession des faits, se joignent celles qui se rapportent à l'espace, et tombent directement sur les faits simultanés.
Telles seraient les recherches qui auraient pour objet la connaissance de la configuration du globe terrestre; de la distribution, soit des inégalités de sa surface, soit des eaux qui le couvrent; de la nature des substances répandues sur sa superficie, composant les montagnes dont il est hérissé, ou cachées dans ses entrailles; de leur disposition, ou les imes à l'égard des autres, ou relativement à la masse générale de la terre. Telles seraient encore les observations qui nous apprendraient à connaître les végétaux et les animaux de chaque contrée, leur distribution sur la terre, suivant les hauteurs, le
r)4o FRAGMENT
climat ou la nature du sol. Enfin, les variétés actuelles de l'espèce humaine dans ses qualités physi(|ues, intellecluelles ou morales; les diverses productions de la culture et les différentes méthodes de les obtenir; les produits des arts, les niachines, les procédés qu'ils emploient.
Quand même on embrasserait toute l'étendue du globe, une réunion peu nombreuse d'observateurs pourrait suffire ici, parce que la simultanéité que l'on doit entendie n'est ni celle du jour, ni celle de l'année , et qu'ainsi les mêmes hommes peuvent embrasser un grand territoire.
Cependant , comme les observations des faits successifs acquerraient plus de généralité, si phisieuis réunions formées dans des pays différenls s'y livraient d'après des plans à peu près semblables; de même il serait à désirer que ces réunions convinssent en quelque sorte de se partager le globe pour les observations simultanées. On pourrait alors les étendre à plus d'objets, et on triompherait plus aisément des obstacles qu'opposent au succès la distance des lieux, les dangers et la dépense des voyages, la différence des langues, et même les difficultés qui peuvent naître des préjugés des peuples et de la barbarie ou de la corruption des gouvernements, tant que la révolution générale du globe ne sera point terminée , tant qu'il restera des nations soumises à la tyrannie de l'erreur ou à celle de quelques hommes.
Dans les observations des faits successifs, on ne s'est pas borné à un seul point de l'espace, et de
SUR 1. ATLANUDt, liTC. 64 1
nièiue les obseisatiuiis des faits siuiullanés embrassent nécessairement une certaine duiée. On cherclie à étendre Jes premières sur le plus grand espace possible, poui- qu'elles acquièrent une plus grande ge'néralilé; on doit cherclier à étendre les secondes dans toute la succession des temps, et à connaître les variations (pi'éprouvent , après une époque déterminée, les objets qu'elles ont fait connaître.
Ces observations simultanées nous donnent donc encore un nouveau plan à former, un nouveau travail à suivie sans interruption et sans jamais pouvoir en atteindre le terme.
A ces grands systèmes d'observations, qui n'ont de bornes ni pour l'étendue, ni pour la durée, que celles de notre univers et de l'existence du globe, il faut joindre, dans presque toutes les sciences, ces questions dont la solution exige ou les efforts combinés de plusieurs individus, ou la durée de plusieurs générations; celles enfin dont un motif étranger aux difficultés propres de la science pourrait éloigner, et auxquelles on préfère celles qui, offiant une gloire égale, ne rencontrent pas les mêmes obstacles, eu n'excitent pas la même répugnance.
Je place ici au premier rang ces expériences, dans lesquelles nous nous proposons soit d'imiter des combinaisons que la natuie exécute loin de nous, soit d'obtenir des produits qui, placés dans l'ordre de ses lois générales, demandent cependant l'intervention de riionnue ou le concours de circonstances extraordinaiies pour être réalisés, et qui nous échapperaient, si nous n'ajoutions nos forces aux sciences, VI. 41
t>4^ FR.\tii\l£INT
si nous n'avions le pouvoir de déterminer ces circonstances.
Mais la nature ne calcule pas !a marche de ses opérations sur la rapidité de notre existence éphémère. Nos générations disparaissent , et le temps où doivent se former et s'accomplir les résultats de ses lois reste encore tout entier à son éternelle activité. Cette portion du passé, que nos connaissances ou nos conjectures peuvent embrasser, étonne notre imagination, et peut-être n'esl-elie qu'une faible partie d'une des grandes périodes de la nature, dont le rapport avec le tout nous confondrait encore par sa petitesse. Cependant, en ajoutant des générations à des générations, nous pouvons, non l'atteindre, mais la suivre de plus près, et embrasser des ordres de plus en plus élevés dans le système de ces grands espaces, sans jamais en pouvoir épuiser les immenses combinaisons. Je citerai pour exemple ces expériences où l'on essayerait de produire les substances du règne minéral, dont l'analyse n'a point échappé aux méthodes de nos laboratoires, mais dont la recomposition, seule preuve bien ceitaine que cette analyse est complète, semble exiger la lenteur des opérations de la nature : j'y ajouterai celles oii l'on imiterait ces transformations, au moins apparentes, de substances élémentaiies qui s'opèrent dans les végétaux et dans les animaux, où l'on chercherait a décomposer ces mêmes éléments qui échappent à l'action rapide de nos instruments, mais qui céderaient peut-être à la force prolongée de moyens moins puissants eux-mêmes.
SUR i.'a.tla.ntidi: , irrc. 6/|'^
Telles seraient encore des expériences (jui montreraient (|uels changements la végétation (ait éprouver au\ terres où les plantes ont vécu, et [)ar 1m quelle influence physique nu rhinii(jU(' le tenain exerce sur celles qu'il nourrit.
D'autres essais ré[)andraient quelques lumières sur les lois tle la dégénérescence ou du peifectionnement des plantes ou des races d'animaux, sur la possibilité ou le résultat du méhmge des espèces dans Tun ou l'autre règne, et feraient connaître les effets des croisements de races, répétés suivant diverses combinaisons, ou des greffes indéfiniment multipliées.
Combien n'en pourrail-on tenter également , en employant la lente, mais puissante action du temps dans un grand nombre de préparations des arts chimiques?
Considérons ensuite ces recherches qui, par la dépense, par l'étendue des travaux qu'elles exigent, sont au-dessus de la fortune ou des forces d'un individu. Quels motifs auiait-il, même pour s'y dévouer, puisque souvent les découvertes qui en doivent être le fruit ne présentent point d'autres obstacles, ne promettent d'autre gloire que celle de les avoir entreprises, ne peuvent obtenir d'autre récompense que l'honneur d'aimer les sciences, et d'v consacier avec générosité ou ses richesses ou ses longs efforts?
Telle serait, dans l'astionomie , la recherche de In parallaxe du grand orbe, le calcid plus rigoureux de lorbile des comètes; en algèbre, la formation réelle
6/(4 FilAGMlNT
et l'examen (Je rétjuation du vingt-qiialrième degré, à laquelle on peut réduire celle du cinquième. On peut placer dans la même classe l'examen des moyens de découvrir, dans un espace de temps plus ou moins long, les inégalités de la révolution diurne de la terre; inégalités si difficiles à reconnaître, puisque les mouvements employés à les mesurer seraient et plus irréguliers, et soumis h l'action de plus de causes pertuibatrices que celui dont ils doivent indiquer les variations.
L'optit|ue nous demanderait des recherches sur le point extrême de grossissement compatible avec la quantité de lumière nécessaire pour la vision et la conservation de la forme des objets.
En chimie, on exécuterait un système d'expériences combinées pour le progrès de la science ou celui des arts, dans lesquelles on emploierait soit un système d'expériences failes en grand, et la chaleur d'un verre ardent supérieur à ceux qui ont été fa^ briqués jusqu'ici, soit le feu animé par un courant d'air oxygène, ou même enfin la combinaison de ces moyens.
Dans la même science , par un semblable système d'expériences, on dirigerait l'usage de la distillation dans le \ide, et on aurait réuni ainsi les deux extrêmes de l'action de la chaleur ap[)liquée à la décomposition des corps. On tenterait des moyens d'obtenir, dans une même expérience, et la plus iirando intensité du feu, et la moindre résistance à révaporisation.
Une autre suite d'expériences ferait connaître
'^ SIR l.'ATLAiMlDK. KTC. i)l\^
avec précision les lois plivsifjues de la résistance des fluides.
En histoiie nalurelle, des expériences délcnnincraient jusqu'à quel point, dans les diflerenles espèces vivipares, le temps de la gestation est variable ou constant; quelles sont les causes de ces variations, la possibilité et les moyens de faire agir ces causes à volonté, les effets cjui en lésultent pour l'individu dont la naissance est accélérée ou retardée.
On chercherait , par la dissection de l'homme et des grands animaux, à connaître jusqu'à quel point le svstème de Torfranisation est constant dans une même espèce, et quelle est dans le nombre, dans la forme, dans la disposition des parties, l'étendue des variétés individuelles, compatible avec l'exercice sensiblement éçal des mêmes fonctions. Au milieu de ces variétés, on chercherait à distinguer celles (jui tiennent à l'organisation première, celles qui ont pour cause ou des accidents, ou la diversité de l'éducation, du régime, des habitudes ; celles enfin qui, dépendantes de l'âge, sont la suite des lois imposées par la nature à l'accroissement et à la destruction graduelle des êtres organisés.
En portant ses regards sur l'économie générale des sociétés, on s'aperçoit bientôt que les limites naturelles de leurs progrès sont celles de la reproduction des substances nécessaires aux besoins des honunes, et (pie, parmi ces substances, les aliments «t les combustibles sont celles (jui menacent d'arriver le j)lus tôt à ce dernier terme. Des moyens de diriger le feu de manière à jjroduire les mêmes effets avec
GàS
une consommation moindre, seraient donc au nombre de ces découvertes auxquelles sont attachées les destinées de l'espèce humaine. La recherche de ces moyens mérite d'autant plus d'occuper les hommes passionnés pour le progrès des lumières, que la rareté des combustibles ralentirait la marche des sciences, forcerait celle d'un grand nombre d'arts à rétrograder, longtemps avant d'avoir mis un terme à la multiplication de l'espèce humaine. Or, cette recherche, celle de la quantité de matière viaiment nutritive que renferment les divers aliments, exigeraient une longue suite d'expériences plus pénibles que brillantes, de travaux plus utiles que glorieux. Serait-il chimérique de chercher à porter, dans les observations sur les objets qui , par leur petitesse, échappent à notre vue, cette même certitude, cette même précision, que nous avons obtenue dans les observations astronomiques, à mesurer ces atomes, à connaître la vitesse de leurs mouvements, comme nous savons mesurer les diamètres et déterminer la vitesse des astres?
Ne serait-il pas également utile aux progrès des lumières , à la conservation des individus et au perfectionnement de l'espèce humaine, de faire, autant qu'il serait possible, sur toute l'économie animale, des expériences semblables à celles de Sanctorius et de Dodart, sur la transpiration insensible, d'analyser tous les produits de l'action vitale, de comparer les résultats de ces analyses avec les phénomènes }>hysiologiques que les mêmes individus présentent simultanément ?
sifR l'atlantfde, ktc. 647
Je n'expose ici que ce qui s'est ufTeil à ma première pensée; mais c'en esl assez pour juger combien d'autres objets de travail, non njoins importants, se présenteraient à une réunion d'hommes qui auraient approfondi tout le système des sciences, dont j'ai à peine effleuré (juelques parties. Combien les observations nouvelles n'indiqueront-elles pas encore de recherches nécessaires pour rendre plus précis les résultats qu'elles présentent, pour vérifier ceux qu'elles ne font qu'indiquer, pour changer en vérités les conjectures qu'elles font naître?
Enfin, il esl des tentatives auxquelles, soit par la nature même de l'objet, soit par sa petitesse apparente, soit par l'extrême incertitude du succès, un seul homme craint de se livrer, parce qu'il s'exposerait soit au ridicule, soit à une sorte de honte : eh! qui ne sait combien on les craint encore, ces flétrissures, même quand on sent qu'elles ne peuvent être imprimées que par la main d'un préjugé méprisable; combien on redoute l'opinion de ceux même dont on dédaigne le plus la raison? On braverait sans doute cette opinion, si elle portait sur une science entière; si, dans leur vaste système, on ne trouvait d'autres travaux vers lesquels un attrait égal nous entraine. Il faudrait attendre que la philosophie eût absohnnent triomphé de cette faildesse, que l'opinion commune eût été délivrée de tous les préjugés qui l'ont infectée; car le plus faible obstacle suffit pour déterminer notre choix entre des objets qui, par eu\-mêmes, se trouvent déjà dans un équilibre presque parfait.
648 FBAG.MKINT
Je placerai dans cetle classe les recherclies commencées par Spallanzani sur une génération , en quelque sorte artificielle, ou celles des causes qui déterminent le sexe, soit dans les fœtus des animaux vivipares, soit dans les germes des œufs.
On peut y ajouter une suite d'expériences, qui auraient pour objet la formation artificielle des substances végétales , ou même animales, dont l'analyse nous fait connaître les éléments, et l'imitation de quelques-unes de leurs parties constituantes, dont l'organisation mécanique, considérée indépendamment de l'action vitale, pourrait n'être qu'une cristallisation compliquée. Serait-il absurde de chercher à rendre perceptibles et mesurables des instants qui nous échappent; à nous faire apercevoir dans la durée, comme on nous fait apercevoir dans l'étendue, des espaces qui, sans le secours des instruments ou des méthodes artificielles, resteraient insensibles ? Combien , par exemple , dans nos jugements n'entre-t-il pas d'idées successives dont nous n'avons pas la conscience? Combien de choses que nous sentons comme simultanées, et qui, par leur nature même, ont dû coexister avec une succession d'instants dont nous ne distinguons pas les parties! Et combien ce secret, si nous pouvions y atteindre, ne nous serait-il pas utile dans l'étude de la nature , et pour la connaissance de nous-mêmes !
Ne pourrait-on pas tenter une foule d'autres expériences sur les moyens de diminuer les consommations , sans altérer les jouissances; d'employer à des usages utiles des substances qu'on abandonne.
SLR LATLANTIUt, KTC. G4<J
qu'on est oljligé d'éloigner et de détruire avec un soin pénible ou coûteux, si Ton n'était éloigné de ce travail par l'espèce de ridicule attaché à ces détails minutieux , et quelquefois dégoûtants?
A tous ces objets viennent encore se joindie d'autres travaux, où l'on doit réunir l'exposition des vérités connues, à la recliercbe de vérités nouvelles, et dont quelques-uns même se bornent à cette exposition.
Ainsi, dans l'anatomie, on aurait besoin d'une description exacte et complète du corps bumain ; ouvrage déjà tenté plus d'une fois avec courage , mais qu'il n'a encore été donné à personne d'avoir le temps d'achever : et ce travail exige à la fois que l'on vérifie ce qui a été observé, et que l'on élève au niveau commun quelques parties qui ont été trop négligées.
L'anatomie comparée nous présente des matériaux immenses, mais dispersésjusqu'ici. Ils attendent que des mains habiles en forment un édifice régulier, et réunissent ceux qui seraient nécessaires encore pour assurer l'ensemble, la liaison, le juste rapport de ses diverses parties.
La physique et l'anatomie végétales; l'analyse des substances que nous offrent les trois règnes de la nature; la connaissance des configurations régulières qu'affectent presque tous les corps, loiscpie leurs éléments se peuvent réunir avec lenteur et sans trouble, soit dans un espace libre, soit dans un fluide qui en retarde les mouvements, nous offrent égalemeni une grande masse de fails observés, un
030 FllAGMENT
système à former, des faits nouveaux à chercher pour le compléter, pour en laccorder entre elles toutes ies branches.
Enfin, il nous manque un tableau général des vérités connues, oi^i l'on puisse saisir, d'un coup d'œil, l'état actuel de chaque science, le terme où elle s'est arrêtée, les découvertes les plus nécessaires à ses progrès, celles dont elle peut avoir une espérance plus prochaine; un tableau où l'on distingue les vérités prouvées et reconnues, celles qui, presque aussi certaines, mais encore entourées de quelques nuages, ne brillent qu'aux yeux impartiaux et pénétrants; celles dont les preuves indirectes ou contestées permettent encore un doute raisonnable; celles enfin que des probabilités imposantes, des suffrages d'un grand poids, ou l'opinion commune ont consacrées, mais que cependant il faut laisser dans la classe des simples conjectures, jusqu'à ce que le temps et de nouvelles recherches aient tlxé invariablement leur place, soit dans le système des sciences , soit dans la masse des erreurs qui ont momentanément usurpé le nom de vérités.
Ce tableau, qui ne devrait contenir que la simple exposition des vérités, mais qui indiquerait où l'on peut en trouver les détails , les développements , la discussion et les preuves, ne pourrait être formé, même pour une science , que par plusieurs hommes qui en auraient entre eux approfondi toutes les branches : il exigerait à la fois, au moins à l'égard de plusieurs sciences, et des lumières assez étendues pour qu'aucun objel ne put leur échapper, et une
SUR L \TLA!VTIDi: , ETC. 0!) f
philosophie assez sûie pour ne pas confondre les vérités et les opinions; pour distinguer dans un fait, ce qui est le fait en lui-même, et ce qui n'en serait réellement qu'une explication conjecturale; pour séparer dans une proposition , le véritable sens qui résulte des preuves, de celui que présente la langue hypothétique employée par les savants.
Mais il est inutile de multiplier ces exemples : j'en ai dit assez pour montrer, et toute l'étendue, el toute l'importance du plan (pi'une société nombreuse aurait à former pour le progrès des sciences ; et maintenant que je vais examiner si elle aurait les moyens d'en combiner avec sagesse l'ensemble et les diverses parties, d'en diriger l'exécution avec succès, d'y persister constamment, de subvenir aux dépenses qu'elle entraîne, de triompher des obstacles étrangers qu'elle peut rencontrer, j'en ai dit encore assez pour qu'on ne m'accuse pas d'en avoir affaibli les difficultés, en resserrant ce plan dans des bornes trop étroites.
Il ne faut pas ici perdre de vue l'hypothèse que j'ai d'abord établie, celle d'une grande nation vraiment libre; c'est-à-dire, d'une nation où non-seulement la masse entière du peuple ait conservé la souveraineté, où les citoyens exercent leurs droits politiques dans toute leur étendue, mais où le système entier des lois respecte les droits naturels de l'individu , où l'on ne puisse lui rien interdire au delà de ce qui blesse le droit paiticulicr d'un autre, où le droit qui, appartenant à chacun comme membre de la société, est commun à tous, el ne pou-
(]jî FRA-GMI'JNT
vanl être violé à l'égard d'un seul sans l'être à l'égard de tous, paraît un droit de la société même.
Plus un peuple se rapprochera de ce point, moins la réalisation du plan que je considère ici doit rencontrer d'obstacles.
11 faul d'abord qu'un ou plusieurs hommes, de concert, proposent de former la réunion , et le proposent sous des conditions provisoires.
Ces conditions seraient simples. Elles consisteraient en cela seul , que tous ceux qui voudraient concourir au projet se fissent inscrire, et consentissent à élire, suivant la forme qui leur serait indiquée, un petit nombre de savants, chargés par eux de rédiger le plan même de l'association.
Cette élection , comme toutes celles qui seraient faites par la tolalité des membres, doit être combinée de manière à ne pas exiger qu'ils se rassemblent dans un même lieu, ni même dans plusieurs, par portions séparées. Il faut en général éviter toute réunion nombreuse : c'est le seul moyen d'obtenir une égalité véritable, d'éviter l'influence de l'intrigue, de la charlatanerie et du verbiage; de conserver à la simple vérité tout son empire, d'être conduit par les lumières, et non par les passions.
Deux letties et deux réponses suffiraient pour chaque élection.
Le projet d'association une fois formé, serait rendu public; et ceux qui ont concouru à choisir les rédacteurs, conservant la liberté de ne pas entrer dans l'association ou d'en former une autre, il devient inutile de soumettre le projet à leur accep-
SLR l'ati.awtide, tTC. G5^
latioii postéiiouieiiient. Comme ici le v(jeu de l;i majorilé ne peut (aire loi pour la minorité; comme d'autres indi\idus peuvent arbitrairement se joindre à l'une ou à l'autre, il est évident cjue cette décision serait absolument sans objet. Klle ne dit rien de plus, et même elle dit c|uelque chose de moins que la simple résolution de contribuer à l'exécnlion , ou de s'y refuser.
JN'est-il pas permis de supposer rpie ce projet d'association serait combiné de manière à inspirer aux hommes véritablement zélés pour le progrès des lumières, le désir d'en être des membres utiles, du moins par leur zèle; qu'il offrirait des moyens de bien choisir, et les hommes qui sciaient chargés de former un système général d'observations à suivre, ou d'expériences à tenter, et ceux à (jui ces observations et ces expériences seraient confiées?
Serait-il difficile de trouver un mode d'élection qui donnât à tous les individus de cette société une influence suffisante pour soutenir leur intérêt, en s'assurant cependant des précautions nécessaires pour que ces choix tombassent seulement sur des hommes capables du travail dont ils seraient chargés, ayant l'activité qu'il exige, et le loisir comme la volonté de s'y livrer avec constance?
Quant aux moyens de subvenir aux dépenses nécessaires, on aurait d'abord une souscription générale de tous les associés; souscription modi(|ue, en retour de laquelle ils recevraient chaque mois , et déplus chaque année, un recueil d'observations et de mémoires , qu'un comité de l'association serait
chargé de publier. Les recueils, si les souscripteurs étaient tiès-nombreux , seraient presque un équivalent de leurs dépenses, et de plus, ils y trouveraient l'avantage de voir publier leurs propres travaux dans un ouvrage néces.sairement très-répandu.
Lorsqu'une fois le tableau général des sciences aurait été formé , on donnerait, chaque dixième année, celui des vérités dont elles se sont enrichies. On aurait soin de n'y insérer que les découvertes qui ont déjà quelques années de date. Une publication annuelle exigerait que l'esprit philosophique des rédacteurs , leur impartialité , et l'empire des savants sur les mouvements de leur amour-propre, eussent atteint un degré encore trop éloigné de nous.
Au produit des souscriptions, on joindrait les offrandes volontaires des membres de l'association.
On les recevrait, ou pour l'objet général de la réunion, ou pour quelqu'une de ses divisions particuculières. Dans ce dernier cas, on imposerait deux conditions : l'une, qu'un dixième , par exemple, de la souscription serait toujours regardé comme destiné à remplir les vues générales de l'association, atin d'être sur que son utilité pourra s'étendre à tout le système des connaissances humaines, et que l'esprit dominant de chaque époque, en favorisant davantage quelques-unes de ses parties, n'en pourra condamner aucune à un abandon absolu.
L'autre condition doit être que ces applications particulières formeront de grandes divisions déterminées par l'association elle-même, qui ne doit pas s'exposer à la tentation de les soumettre aux vues,
SDK l'atlaïntide, irc. tj5:*)
aux idées d'un individu. Dix ou douze divisions suffiraient pour satisfaire au j^oiit des lioninies qui oui à la fois un véritable zèle pour le progrès des sciences et des lumières réelles.
Le plan des travaux en renferme nécessairement deux classes, qu'il paraît difficile de pouvoir suivre avec le secours incertain et variable des souscrij>tions. L'une est celle des recherches, qui deviennent inutiles, si el!es ne sont ou perpétuelles , ou cotilinuées très-longtemps ; l'autre , celle des travaux qui exigent une première mise très-considérable. Mais on peut corriger, soit l'inégalité, soit l'insuffisance de ces ressources, en établissant, sur le produit de chaque année, deux fonds de réserve, l'un destiné aux dépenses premières qu'exigerait l'entreprise d'un nouveau travail , l'autre consacré à former un revenu fixe. Cette précaution suppose des lois sur les hypothèques aussi sages que celles qui existaient , il y a vingt-deux siècles, dans la république d'Athènes; mais ce n'est pas trop exiger de l'état de civilisation où je suppose que l'espèce humaine est parvenue.
Ainsi s'unissent entre elles, par quelques points, les parties du système social les plus éloignées en apparence.
Ainsi, pour que la raison puisse exercer entièrement son empire sur une seule, il faut qu'elle soit parvenue à l'étendre sur toutes; et il est également impossible que le mal ou le bien y puissent s'isoler, de même que dans un corps organisé il n'est point de mal local cpii n'affecte tout l'ensemble, cl que le
650 FHAGMKISr
bien n'y existe qu'à demi , s'il ne l'embrasse lout entier.
Le gouvernement pourrait concourir à ces dépenses; mais il faudrait que l'association sentît toute la dignité de l'indépendance qui appartient à l'individu chez un peuple libre, qu'elle refusât les bienfaits, ou qu'ils fussent assujettis aux règles communes. Il serait trop dangereux de souffrir qu'aucune autorité s'introduisît dans un empire où la vérité doit régner sans partage, et que des vues étrangères, fussent-elles même utiles, vinssent troubler le culte pur qu'une volonté libre lui aurait voué.
Sans doute on pourrait attendre et désirer de la puissance publique, soit des facilités pour la correspondance, soit des moyens pour exécuter des voyages éloignés, soit la concession d'emplacements dont quelques-uns peuvent être rigouieusement nécessaires ; soit l'entremise de ses agents extérieurs et intérieurs; interventions indispensables pour certaines recherches, comme celles qui ont pour objet la formation de tables générales de mortalité : sans doute tous ces objets établiraient entre la puissance publique et une association libre, des relations dont le progrès des sciences et l'utilité générale seraient le but et la récompense. Mais si les dépositaires de celte puissance ne sont pas assez éclairés pour sentir qu'ils ne doivent pas diriger les travaux, mais les seconder; qu'ils ne doivent pas ordonner les découvertes , mais en profiter, ils seront bien plus incapables encore d'en combiner les encouragements avec des vues justes, étendues, profondes,
srn i.'atlaniidi- , f.tc. 65^
et il esl permis de tloulei si leur iiiHueiice ne serait pas alors plus miisihle que leurs secouis ne seraient utiles.
C'est à Tassociation à juger seule, d'une manière indépendante, ce qu'elle croit devoii- être entrepris pour accélérer le progrès des sciences. C'est à la puissance publique à juger, avec la même indépendance, ce qui , dans ses projets, paraît mériter ou son concours, ou sa munificence. Ne désespérons pas (pi'il ne vienne un temps où ce pailage pourra être fait par la raison seule, sans (jue la main de l'amourpropre pèse trop fortement sur aucun des côtés de la balance.
On peut demander maintenant qui assurera la constance et le perfectionnement du plan général, qui assurera la même constance dans l'exécution?
Ces movens se trouveront dans les règlements de l'association, et il suffira d'y introduire l'usage des décisions à des pluralités plus ou moins nombreuses. La nature des questions à examiner exige que les délibérations se fassent toujours entre un trèspetit nombre d'hommes. Il est impossible de ne pas supposer que ces hommes, nécessairement choisis dans le nombre des savants connus dans toute l'étendue d'un grand teiriloire, n'eussent-ils même que cette faible portion de sagacité natuielle nécessaire pour faire des progrès dans une branche quelconque du système des sciences, seront en élal d'entendre et de suivre des formes de décisions combinées avec quelque soin. Ainsi l'on pourra graduer les pluralités exigées, suivant la nature des VI. 12