‹ Œuvres. Publiées (volume 3)Chapitre 67 sur 91 · DE LA CIRCULATION DES SUBSISTANCES · texte numérisé non relu

DE LA CIRCULATION DES SUBSISTANCES

bienfaiteur ou celui de ses frères, un simple négociant qui, dans l'espoir d'obtenir un bénéfice légitime, procure aux autres hommes les denrées nécessaires à leurs besoins; c'est-à-dire, un anneau nécessaire de cette chaîne de travaux, de services et de salaires qui lie tous les individus aux intérêts de la grande famille nationale.

On a cherché à rendre odieux ceux qui font le commerce des grains, en leur donnant les noms de monopoleurs, d'accapareurs. Ce premier mot désigne celui qui voudrait s'emparer seul du commerce d'une denrée, et le second, celui qui s'assure d'avance, par des marchés sur lesquels il donne des arrhes, d'une quantité assez grande d'une marchandise, pour en augmenter la rareté et le prix. Il est aisé de sentir combien de pareilles manœuvres sur les grains deviennent difficiles, lorsque le commerce en est libre, actif, constant, et comment alors une prompte concurrence arrêterait la marche de ces opérations et en détruirait le succès. Ainsi, loin que la crainte du monopole ou des accaparements doive rendre odieux le commerce libre, c'est une raison, au contraire, de désirer d'en voir les agents se multiplier. Sans doute, dans ce commerce, comme dans tous les autres, les négociants peuvent se livrer à des opérations contraires à l'intérêt public, à la probité. Mais pourquoi, dans les autres commerces, la loi n'a-t-elle rien prononcé contre ces manœuvres ? C'est qu'on a senti la difficulté de distinguer l'innocent du coupable; c'est qu'on a craint de frapper sur l'industrie, en croyant ne frapper que sur la mau-

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vaise foi; c'est qu'on a craint d'arrêter le commerce au lieu d'en prévenir les abus. Or, si on a eu raison de redouter l'incertitude d'une loi faite par des hommes éclairés, les erreurs des jugements confiés à l'examen rigoureux d'hommes instruits, quelle confiance pourraient avoir, dans leur propre opinion , des citoyens qui n'ont pas les mêmes moyens de s'assurer des faits, de les suivre, de les apprécier? Ce qui paraîtrait, à quelques-uns, un immense accaparement, ne serait, dans la réalité , qu'une faible partie de ce qu'il faudrait, non pour fournir, mais pour soutenir, dans un état constant d'abondance, pendant un ou deux mois, les marchés d'un département, ou seulement d'une grande ville.

Comment un négociant serait-il sûr de pouvoir, dans les temps qui précèdent immédiatement la nouvelle récolte, fournir des grains aux pays qui ont besoin de cette ressource, s'il n'avait la liberté de les acheter et de les rassembler d'avance? Comment pourrait-il faire parvenir à un département qui éprouve la disette, des bâtiments chargés de grains, s'il n'avait la faculté d'en réunir paisiblement la masse nécessaire pour leur chargement? N'est-il pas évident que si, au lieu d'arrher des grains, il fallait en acheter, en payer, en transporter sur-le-champ la masse entière, il en résulterait des frais inutiles, dont l'effet serait un rehaussement de prix au détriment du seul consommateur?

Ainsi , par celte haine aveugle contre ceux qu'on flétrit de ces noms odieux, on s'expose à regarder comme des scélérats des négociants utiles à la chose

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publique, on s'expose à écarter les hommes désintéressés, honnêtes, amis de la patrie, d'un commerce nécessaire, qu'il serait à désirer de ne voir confié qu'à des mains pures ; on produit encore réellement le mal dont on se plaint.

Ces inquiétudes, ces faux jugements, en diminuant, en suspendant pour un temps, en éloignant, en troublant les secours qu'apporterai! un commerce libre, font plus de mal que l'intempérie des saisons et la rareté réelle des denrées. Les mesures administratives, qui d'ailleurs, en établissant une concurrence inégale, éloignent ces mêmes secours, ne peuvent les remplacer qu'imparfaitement. Elles ne sont utiles qu'autant que le commerce libre n'a point acquis encore une activité, une constance suffisante. Elles le sont encore, lorsque des obstacles étrangers gênent la liberté. Ainsi, bien loin qu'il faille la restreindre par des lois pour se reposer habituellement sur l'effet des mesures administratives, il faut, au contraire, chercher à l'établir pour pouvoir se passer de ces mesures si dangereuses par les erreurs que peuvent commettre ceux qui en sont chargés, par les infidélités dont ils peuvent se rendre coupables.

Ce n'est donc point par une indifférence qui serait criminelle, ce n'est point par des vues de politique commerciale, que l'assemblée nationale, en ne négligeant point des moyens dont les circonstances autorisent l'emploi , a cependant fondé sur les secours du commerce libre ses plus fermes espérances; c'est par une conviction intime, appuyée sur la raison, X. 24

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sur l'opinion des hommes les plus éclairés, sur une expérience constante. Si elle ne fait pas de lois répressives, c'est qu'elle sait combien ces lois seraient injustes et funestes; si elle ne cède pas aux désirs des citoyens, à leurs inquiétudes, c'est que, plus à portée de connaître l'ensemble des détails, le système général des faits, elle sait qu'en cédant à ces désirs, elle ne ferait que redoubler leurs terreurs, tromper leurs espérances, nuire à d'autres portions de l'empire, sans utilité pour celle qui se plaint, et causer un mal général, sans même pouvoir se flatter de produire un bien particulier. Ainsi , la justice, la loi, l'intérêt général, celui de chaque individu, tout fait aux citoyens un devoir de respecter la libre circulation des subsistances ; et pourraient-ils oublier que ce devoir leur est imposé par ce serment célèbre, prêté au nom de la France entière, dans le champ de la fédération , et qu'il est une des conditions de ce pacte éternel sur lequel reposent l'union et la force de l'empire français?

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