JOSEPH
L'empereur Joseph II vient de donner à ses peuples une nouvelle législation sur les mariages. Par cette législation, le mariage devient ce qu'il doit être, un simple contrat civil. Il a également autorisé le divorce, sans exiger d'autre motif que la volonté constante des deux époux. Sur ces deux objets, plus importants qu'on ne croit pour la morale et la prospérité des Etats, il a donné un grand exemple qui seia suivi par les autres nations de l'Europe , quand elles com-
(1} Voltaire, tome XLVI, p. 107.
(2) Voltaire, tome XXXIX, p. 372.
menceront à sentir qu'il n'est pas plus raisonnable de consulter, sur la législation , les théologiens que les danseurs de corde.
JULIEN (l'empereur) (i).
M. de Voltaire a osé le premier rendre une justice entière à ce prince, l'un des hommes les plus extraordinaires qui aient jamais occupé le trône. Chargé, très-jeune et au sortir de l'école des philosophes, du gouvernement des Gaules, il les défendit avec un égal cou rage contre les Germains et contre les exacteurs qui les ravageaient au nom de Constance. Sa vie privée était celle d'un sage; général habile et actif pendant la campagne, il devenait l'hiver un magistrat appliqué, juste et humain. Constance voulut le rappeler; l'armée se souleva et le força d'accepter le titre d'Auguste. Les détails de cet événement, transmis par l'histoire, nous y montrent Julien aussi irréprochable que dans le reste de sa vie. Il fallait qu'il choisît entre la mort et une guerre contre un tyran souillé de sang et de rapines, avili pai- la superstition et la mollesse, et qui avait résolu sa perte. Son droit était le même que celui de Constantin, qui n'avait pas, à beaucoup près, d'excuses aussi légitimes.
Tandis que son armée, conduite par ses généraux, marche en Grèce, en traversant les Alpes et le nord de l'Italie, Julien, à la tête d'un coips de
(i) Voltaire, tome XIJ, p. 195.
cavalerie d'élite, passe le Rhin , traverse la Germanie et la Pannonie, partie sur les terres de l'Empire, partie sur celles des Barbares, et on le voit descendre des montagnes de Macédoine, lorsqu'on le croyait encore dans les Gaules. Cette marche, unique dans l'histoire, est à peine connue; car la haine des prêtres a envié à Julien jusqu'à sa gloire militaire.
En seize mois de règne il assura toutes les frontières de l'Empire, fit respecter partout sa justice et sa clémence, étouffa les queielles des chrétiens, qui commençaient à troubler l'Empire, et ne répondit à leurs injures, ne combattit leurs intrigues et leurs complots que par des raisonnements et des plaisanteries. Il fit enfin contre les Parthes cette guerre, dont l'unique objet était d'assurer aux piovinces d'Orient une barrière qui les mît à l'abri de toute incursion. Jamais un règne si court n'a mérité autant de gloire. Sous ses prédécesseurs, comme sous les princes qui lui ont succédé, c'était un crime capi'al de porter des vêtements de pourpre. Un de ses courtisans lui dénonça un jour un citoyen qui, soit par orgueil , soit par folie, s'était paré de ce dangereux ornement ; il ne lui manquait, disait-on , que des souliers de pourpre. Portez-lui-en une paire de nui pnrt ^ dit Julien , afin que l'habillement soit complet.
La Satire des Césars est un ouvrage l'empIi de finesse et de philosophie; le jugement sévère, mais juste et motivé, porté sur ces princes j)ar un de leurs successeurs, est un monument uni(|ue dans l'histoire. Dans ses lettres à des philosophes, dans son discouis aux Athéniens, il se montra supérieur, en
esprit et en talents , à Marc-Anlonin , son modèle , le seul empereur qui, comme lui, ait laissé des ouvrages. Pour bien juger les écrits philosophiques de Julien et son livre contre les chrétiens, il faut le comparer, non aux ouvrages des philosophes modernes, mais à ceux des philosophes grecs, des savants de son siècle , des pères de l'Église : alors on trouvera peu d'hommes qu'on puisse comparer à ce prince, mort à trente-deux ans, après avoir gagné des batailles sur le Rhin et sur l'Euphrate.
Il mourut, au sein de la victoire, comme Épaminondas, et conversant paisiblement avec les philosophes qui l'avaient suivi à l'armée. Des fanatiques avaient prédit sa mort, et les Perses, loin de s'en vanter, en accusèrent la trahison des Romains. On fut obligé d'employer des précautions extraordinaires pour empêcher les chrétiens de déchirer son corps et de profaner son tombeau.
Jovien , son successeur, était chrétien. Il fit un traité honteux avec les Perses, et mourut au bout de quelques mois , d'excès de débauche et d'intempérance.
Ceux qui reprochent à Julien de n'avoir pas assuré à l'Empire un successeur digne de le remplacer, oublient la brièveté de son règne; la nécessité de commencer par rétablir la paix, et la difficulté de pourvoir au gouvernement d'un empire immense dont la constitution exigeait un seul maître, ne pouvait souffrir un monarque faible, et n'offrait aucun moyen pour une élection paisible.
JUVENEL DES URSINS (Jean) (i).
Ce siècle d'horreur a cependant produit un magistrat dont la vie eût honoré des temps plus heureux. Il était de ce petit nombre d'hommes qui doivent leur vertu à leur conscience et à leur raison, et non aux opinions de leur siècle. C'est de Jean Juvenel des Ursins que nous parlons. Né sans fortune, il fut d'abord avocat (car, soit qu'il descendît réellement des Ursins d'Italie , soit que celte origine fût une fable, dont on a flatté depuis la vanité de ses enfants, il est certain qu'il subsista longtemps de cette profession); sa réputation de probité et de courage lui fit donner , par Charles VI , alors gouverné par des ministres vertueux , la place de prévôt des marchands, longtemps supprimée, et qu'on ciut devoir rétablir. A peine revêtu de celte charge, il voit que des moulins , construits par les seigneurs, sur les rivières de Marne et de Seine, gênent la navigation ; la puissance de ces seigneurs, leur crédit dans le parlement, ne l'arrêtent point; il sollicite un arrêt qui ordonne la destruction des moulins , et le remboursement de leur valeur au denier dix; il l'obtient, parce qu'on espère faire naître des obstacles à l'exécution. Mais la nuit même, tous les moulins sont abattus, et la subsistance du peuple assurée. Pendant la première attaque de folie de Charles VI, les princes s'emparèrent du gouvernement ; on per-
(i) Volraiie , tome XVII, p. "ÎV^.
sécuta les minisires. On ôta l'épée de connétable à Clisson; Nogenl et la Rivière fuient emprisonnés; Javenel prit leur défense, et les sauva. Le duc de Bourgogne, Philippe, irrité contre lui, veut le faire décapiter dans les halles; c'était alors le sort des gens en place disgraciés, comme l'exil il y a quelque temps, et maintenant l'oubli. On suborne des témoins contre lui; Juvenel était cher au peuple. Un cabaretier,qui avait surpris le cahiei' des informations (car c'était au cabaret que se traitaient les intrigues du gouvernement), s'expose à tout pour l'avertir; Juvenel, instruit, ne laisse pas le temps d'accomplir le projet, se présente hardiment aux princes, et réduit ses adversaires au silence. Echappé de ce danger, il conserve tout son courage; attaché au roi et à l'État, au milieu des factions des Orléanais et des Bourguignons, il ose repiocher au duc d'Orléans ses dissipations, sa légèreté et ses débauches, et lui en prédire les suites. Il reproche avec la même franchise , au duc de Bourgogne, ses liaisons avec des scélérats, et son obstination à tirer vanité de l'assassinat du duc d'Orléans.
En i4i<^? il devient avocat du roi au parlement; c'était dans le temps où le grand schisme d'Occident agitait toute l'Europe. Juvenel soutient que le roi a droit d'assembler son clergé, d'y présider, et, après l'avoir consulté, de choisir le pape qu'il voudra reconnaître; maximes qui annoncent des idées supérieures à son siècle.
Le duc de Lorraine avait fait abattre les armes de France, placées dans ses terres cpii relevaient du roi; lY. 29
45o NOTES
le parlement de Paris le condanina , par contumace ,
à la confiscation de ses leires et au bannissement.
Cependant le duc arrive à la cour, protégé par le
duc de Bourgogne , alors tout-puissant. Le parlement
députe au roi pour lui faire sentir la nécessité de
maintenir son arrêt. Juvenel airive avec la députa-
tion au palais du roi, à l'instant même où le duc
de Bourgogne allait lui présenter le duc de Lorraine.
Il expose avec force les motifs du parlement. Le duc
de Bourgogne, indigné de se voir arrêté par l'activité
et le courage de Juvenel : Jean Juvenel , lui dit-il , ce
nesi pas ainsi qiion (lifit. Si fait , Monseigneur , dit
.lean Juvenel; et il ajouta : Que tous ceux qui sont
bons citoyens se joignent it moi , et que les autres
restent avec M. de Lorraine. Le duc, étonné, quitte
la main du duc de Lorraine, se joint à Juvenel; et
le duc de Lorraine est obligé d'implorer la clémence
du roi. Avouons que ce trait vaut bien celui de
Popilius.
Après l'assassinat du duc d'Orléans , le duc de Bourgogne, maître de Paris, livrait aux bourreaux ceux des Armagnacs qui n'avaient pu s'échapper; une troupe de scélérats, à ses ordres, emprisonnait, forçait à des rançons, assassinait ceux qu'on n'osait ou qu'on ne daignait pas livrer à un sup})lice public. Le roi, la reine, le dauphin Louis, gendre du duc de Bourgogne, étaient piisonniers et exposés à l'insolence des satellites bourguignons. Juvenel ose concevoir seul l'idée de les délivrer et de sauver l'Etat. Il était aimé du peuple, et surtout de celui de son (luarlier. Il sait à la fois relever son courage, exciter
son zèle et le contenii'; et cette révolution, faite par le peuple, s'exécute sans qu'il en coûte un seul homme. Peu de jours après , il sauve le roi , que le duc de Bourgogne voulait enlever, sous le prétexte de le mener à la chasse. Ainsi , au milieu d'un peuple révolté, de princes, de grands, accompagnés de troupes armées , agités par l'ambition et par la haine, un seul homme rétablit la paix, et tout lui obéit ^ sans qu'il ait d'autre force que celle que donne la vertu.
Le dauphin, Louis, fut à la tête des affaires, et Juvenel devint son chancelier. On déclara la guerre au duc de Bourgogne, à qui Juvenel avait eu la générosité de laisser la liberté lors du tumulte de Paris. On reprit sur lui tout le pays dont il s'était emparé, depuis Compiègne jusqu'à Arras. Le roi fit en personne le siège de cette ville ; et le duc de Bourgogne, battu en voulant la secourir, demanda la paix, en consentant de remettre Arras. Juvenel fit conclure cette paix. Ce fut le dernier service qu'il rendit à son pays. Il était chancelier du dauphin; on lui présenta des lettres qui contenaient des dons excessifs, accordés par ce prince; il refusa de les sceller, et perdit sa place.
Lors de la prise de Paris par le duc de Bourgogne, Juvenel était dans la ville, attaché au parti du roi contre la cabale du duc; il s'attendait à périr. Il était douteux même que le duc de Bourgogne, qui lui devait la vie, l'eût épargné. Jamais tyran , peut-être, n'a uni tant de fausseté, de noirceur et de férocité , et il est difficile de supposer qu'un mouvement de
4 Sa NOTES
vertu ait pu lui éoliapper. Mais Juvenel avait également sauvé Debar, l'un des généraux du duc de Bourgogne, le même qui, avec Chalelus et l'Isle- Adam, s'étaient rendus si célèbres par leurs pillages, leurs exactions et leurs cruautés. Debar aveitit .luvenel de se sauver.
On ne parle plus de lui après cette époque. Ses services furent récompensés dans ses enfants. L'un fut chancelier; un autre, archevêque de Reims, a donné une histoire de ces temps malheureux, où il y a plus de patriotisme et moins de superstilion qu'on ne devait en attendre. Il a le courage de louer son père de ce qu'il avait osé dire contre les prétentions du clergé.
Cette famille est éteinte; les deux dernières héritières se sont alliées dans les maisons de Harville et de Saint-Chamans du Pesché.