‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 136 sur 183 · A BARRE · texte numérisé non relu

A BARRE

Sur la condamnation de ce chevalier [i].

Il n'existait aucune loi en France d'après laquelle on pût condamner le chevalier de la Barre; et ce qui le prouve, c'est que, depuis vingt ans, aucun des membres du tiibunal que cet arrêt a couvert d'opprobre , n'a osé la citer ; mais il est vrai qu'ils en ont supposé l'existence , ce qui prouve ou une ignorance honteuse de la législation, ou un fanatisme porté jusqu'à la démence.

(i) Voltaire, lome LXV, p. 3/|i.

LACÉDÉMOrSE (i).

Lacédémone n'évita le luxe qu'en conservant la communauté ou l'égalité des biens; mais elle ne conserva l'un ou lautre qu'en faisant cultiver les terres par un peuple esclave. C'était la législation du couvent de Saint-Claude ; à cela près que les moines ne se permettaient point d'assassiner ni d'assommer leurs mainmortables. L'existence de l'égalité ou de la communauté des biens suppose celle d'un peuple esclave. Les Spartiates avaient de la vertu, comme les voleurs de grand chemin , comme les inquisiteurs, comme toutes les classes d'iiorrmies que l'habitude a familiarisés avec une espèce de crimes, au point de les commettre sans remords.

(2j L'histoiie des Lacédémoniens ne commence à être un peu certaine que vers la guerre de Xerxès; et on ne voit alors qu'un peuple intrépide, à la vérité, mais féroce et tvrannique. Il est bien vraisemblable qu'il en est des beaux siècles de Lacédémone comme des temps de la primitive Église, de celui où tous les capucins mouraient en odeur de sainteté, de l'âge d'or, etc. D'ailleurs, il n'y a rien à répondre à la cruauté exeicée contre les ilotes, et qui remonte à ces beaux siècles. On peut être fort ignorant, avoir beaucoup d'esprit, être tempérant, aimer jusqu'à la fureur sa liberté, ou l'agrandissement de sa république, et cependant être très-méchant et très-ccrrompu.

(i) Voltaire, tome XLI, p. 5o.'|.

(2) Voltaire, lorne XXIX, p. 3(î().

454 NOÏJiS

LALLY (le général) (i).

Les ennemis du comte de Lally avaient tellemii excité la liaine contre lui , (|u'un bruit , vrai ou fai. s'élant réj)andu que le parlement avait envoyé u roi une députation poui" le prier de ne point accoror de grâce, personne ne païut s'étonner d'une démelle qui, faite par des juges contre un liomaie quis viennent de condannier, serait un aveu de leur p,-tialité ou de leur corruption. On a dit aussi quea crainte de voir cet acte de la justice et de la bore du roi -empéclier une mort devenue nécessaires l'existence et à la fortune des ennemis de Lally, av<t fait accélérer l'exécution, et que ce fut cette raisn qui fit négliger, à son égard, toute espèce de bief séance; mais on ne peut le croire sans accuser ceu qui présidaient à l'exécution d'être les complices di calomniateurs de Lally. D'autres ont aussi prétend qu'on avait voulu le punir, par cette liimiiliatioii d'avoir chercbé à se tuei-. Celte idée est absurde on ne p3ut soupçonner des magistrats d'une super; tition aussi cruelle que bonteuse. Le fait du bàillo n'est que trop vrai; mais personne, dès le îendt main de l'exécution , n'osa s'avouer l'auteur de et abominable raffinement de barbarie. Dans un pay ou les Jois seraient respectées, un bomme capable d'ajouter à la sévérité d'un supplice prononcé pa un arrêt, serait sévèrement puni, et l'impunité d« ceux qui ont donné l'ordre du bâillon est un oppro

(i) Voltaiie, tome XXVI, p. 45y.

SUR VOLT/VIRK. 4'^'^

b\ pour la législation française, à latiuelle les étranges ne font déjà que trop de reproches.

Le comte de Lally a laissé un fils, né d'un mariage seret. Il appiit en même temps sa naissance, la mrt horrible de son père, et l'ordie fju'il lui donnil de venger sa mémoire. Forcé d'attendre sa raajcité , tout ce temps fut employé à s'en rendre dçne. Enfin , l'arrêt fatal fut cassé , au rapport de M Lambert, par le conseil, tpii fut effrayé de la fale des violations des formes légales qui avaient pécédé et accompagné ce jugement. M. de Voltaue élit mourant lorscpi'il apprit cette nouvelle ; elle 1< tira de la léthargie où il était plongé : ./(i meurs entent, écrivit-il au jeune comte de Lally, je vois (je le roi aime la justice.

Le parlement de Normandie fut chargé de revoir l.procès; la haine pour Lally ne subsistait plus que dus le cœui- de ce ramas de brigands cpii jouissaient àParis du fruit des rapines (pi'ils avaient exercées ans l'Inde. L'opinion publique avait changé, et le prlement de Paris se conduisit avec la modération < la dignité convenable à des juges qui savent que c n'est pas l'erreur, mais la partialité ([ui peut les éshonorer. Le neveu d'un des employés de la comagnie crut devoir, au parlement de Paris et a la lémoire de son oncle, qui lui avait prescrit le contaire, de se rendre partie dans nn procès qui lui tait étranger. Le parlement de Rouen admit son itervenlion, que toutes les lois devaient l'obliger e rejeter. Le conseil fut forcé de casser encore cet rrét, et de renvoyer de nouveau le jugement au

pailement de Bourgogne. Le fils du comlede Lally a défendu lui-même, dans tous les tribunaux, la cause de son père, avec une éloquence simple, noble et patbétique; la piété fdiale en a fait un jurisconsulte et un orateur; et, quel que soit l'événement de cette grande cause, l'estime et le respect de loutes les âmes bonnéles sera sa récompense.

LAW (système dk) (i).

Il est sûr qu'en payant en papier- monnaie les dettes d'un Etat, il se trouve libéré, sans qu'il en ait rien coûté; mais, pour que cette opération soit juste et utile, il faut que ces billets aient, dans le commerce, une valeur égale à la somme d'argent qu'ils représentent. Or, des billets ne peuvent conserver cette valeur, s'il n'existe pas une opinion générale, que tout possesseui- de ces billets pourra , au moment qu'il voudra, les convertir en argent comptant. Cette opinion n'est pas fondée uniquement sur la proportion de la sonnne de ces billets avec la masse d'argent donné à la banque, ni même avec la totalité de l'aigent du pays. Il suffit que cbacun se regarde comme assuré (pie le nombre des billets qu'on voudra Ii(piidei' à la fois n'excédera point la somme que la banque peut réaliser à chaque instant; et, ce qui en est la conséquence, qu'ils continueront de circuler dans le commerce; mais

(i) Voltaire, rome XXll, p. 19.

lorsque la somme de ces billets est supérieure à celle qu'on suppose que la banque peut réunir en argent , cette opinion ne peut s'établir que peu à peu, et par l'habitude. En supposant même la confiance entière, la valeur totale des billets doit encore avoir des bornes; si elle surpasse la quantité d'argent nécessaire pour la circulation, c'est-à-dire pour les opérations du commerce intérieur, le surplus devient inutile, et ceux qui le possèdent doivent chercher à le réaliser. Il faudrait donc que, outre la somme nécessaire à tenir en rései've pour liquider les billets qui servent à la circuhuion, la banque eût toujours, en argent comptant, une somme égale à la valeur de ces billets superflus. Ainsi, loin d'être utiles à la banque dont ils seraient sortis, ou à l'Etat qui les aurait employés, ils leur deviendraient à charge, et les exposeraient à perdre leur crédit, s'ils n'avaient pas des moyens sûrs, quoique onéreux, de rassemh\ev en peu de jours les sommes nécessaires pour ces liquidations. Les États-Unis d'Amérique, tout éclairés (ju'ils sont , n'ont pas senti ces vérités si simples, et le discrédit rapide de leurs papiers a prouvé combien l'opinion de l'usage indéfini d'un papiermonnaie était peu (ondée.

Law paraît avoir été dans la même erreur; mais il savait très-bien que si l'on se bornait , dans la circonstance où il se trouvait , à payer les dettes en papier-monnaie, ces billets seraient bientôt sans valeur; il fallait donc chercher à leur en donner une. Il employa pour cela trois moyens : le premier consistait à donner à la banque des profits de finance ou

(les privilégies de coniinerce, en adineltant les poiteurs de billets au partage de ces pioHts. Il était clair, en effet, que dès lors le papier pouvait valoir, outre la somme qu'il leprésentait , un profit plus ou moins considérable; il devait donc, suivant l'idée qu'on aurait de la possibilité de ces profits, ou se maintenir au niveau de sa valeur, ou même s'éleveiau-dessus. Le gouvernement avait besoin d'une confiance moins grande, puisque l'espérance de gagner doit engager à courir des risques; mais il fallait que le profit espéré fût au-dessus de l'intérêt ordinaire du commerce, et dès lors l'établissement de la banque n'était plus cpi'un emprunt onéreux pour l'Etat. Aussi ce n'était point ce que voulait Law ; il espérait seulement accréditer les billets par des espérances vagues ou plutôt trompeuses, comptant que loisque la nation y serait accoutumée, ils pourraient se soutenir d'eux-mêmes; et c'est surtout dans cette partie de ses opérations qu'il se permit d'employer la charlatanerie. Nous n'en citerons qu'un exemple : lorsqu'il accorda à la banque le privilège du commerce d'Afrique, il y joignit une petite prime pour cliaque livre d'or qu'elle introduirait en France. Cette prime n'était pas un cin(juième pour cent de la valeur, et par conséquent ne pouvait être comptée pour queli[ue cbose , qu'en supposant l'introduction d'une grande quantité de livies d'or. Le piemier moyen réussit; les actions gagnèrent, et Law les multipliait à l'excès, en y attachant toujours de nouveaux |)r()fits en espérance.

Ces charlataneries ne pouvaient soutenir le crédit

que pendant très-peu de temps; les billets tombèrent. 11 prit alors un second moyen ; on contraignit à recevoir les billets de banque comme argent comptant. Ceux qui remboursèient leurs dettes avec ces billets eurent le profit des banqueroutes, dont ils partageaient Tbonneui- avec le ministère. Mais cette contrainte ne peut exister dans les opérations de commerce. Le marcband qui vend sa denrée argent comptant, est le maître de la donner à meilleur marcbé que s'il la vend en billets. Ainsi ce moyen , injuste en lui-même, ne put ni soutenir suffisamment les billets, ni avoir longtemps de l'influence.

Law, jusque-là, était un homme persuadé faussement que l'établissement d'une banque augmentait les richesses réelles , et que dans le cas où il la fondait , elle devait anéantir la dette publique. Peu délicat sur les moyens , il avait été injuste et charlatan ; mais il pouvait paraître habile aux yeux de ceux qui n'étaient point assez éclairés pour sentir qu'il ne pouvait résulter de son système, en lui supposant tout le succès possible, que l'existence d'une compagnie maîtresse des impôts et des privilèges de commerce, une lianque très-compliquée, enfin, une banqueroute faite au hasard, et sans (pie les pertes fussent proportionnelles, ce qui la rendait encore plus injuste et plus funeste.

Mais, à cette dernière époque, toute cette habileté ap[)arente disparut. Il imagina d'aboid de dégoûter de l'argent comptant par des variations rapides dans les monnaies. T/argent monnayé devenant par ce moyen d'un usage incommode, et ceux qui avaient

Page 1