‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 179 sur 183 · TRAGÉDIE DE MAHOMET · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE DE MAHOMET

Sur ce vers de Zopire à Séide, qui paraissait étonné que l'ennemi de son Dieu connût la vertu :

Tu la connais bien peu , puisque tu t'en étonnes.

C'est la seule bonne réponse à tous ceux qui croient, ou font semblant de croire qu'il n'y a de vertu que parmi les bommes qui pensent comme eux. Ce vers renferme un sens profond. Un bomme, en effet, qui pense que pour avoir de la justice, de l'bumanité , de la générosité, il faut croire une telle opinion spéculative, imaginer que dans un autre monde on sera payé de cette action, savoir même précisément comment on sera payé; un tel bomme regarde nécessairement la vertu comme une cbose peu naturelle à l'espèce bumaine , ne connaît pas les véritables motifs qui inspirent les actions vertueuses aux âmes nées pour la vertu. Enfin, les bonnes actions qu'il a pu faire n'ont été inspirées que par des motifs étrangers, ou bien il n'a pas su démêler le principe de ses propres actions. Tel est le sens de ce vers , le plus pbilosopbique peut-être , et le plus vrai de la pièce.

(i) Voltaire, fome III, p. 2i3.

Sur ces vers de Clodius, dans Catilina (i) :

Et cet homme inconnu, ce fils heureux du sort, Condamne insolemment ses maîtres à la mort.

A cette époque , aucun citoyen romain ne pouvait être condamné à mort qu'en violant les lois. Cicéron, avant de faire de l'autorité illimitée qu'il avait reçue, un usage contraire à une loi respectée dans Rome, et chère au peuple, consulta le sénat. Ce fut dans cette occasion que César et Caton prononcèrent deux discours : Caton , poui- prouver la nécessité de faire mourir les conjurés; César, pouiproposer de les renfermer seulement dans quelques villes d'Italie. Ces discours nous ont été transmis par Salluste. On ignore ,à la vérité , si ce sont réellement ceux que César et Caton ont prononcés dans le sénat, ou des discours de l'invention de Salluste, suivant l'usage des anciens historiens.

Il est à remarquer que César, souverain pontife, dit, en plein sénat, dans ce discours, qu'il ne faut pas punir de moit les conjurés, parce que la mort leur ôtera le sentiment de toutes les peines, et celui de leiu" opprobre, qu'elle serait une grâce plutôt qu'un supplice : il nie hautement les peines après la mort. Soit que César ait fait ce discours, soit que Salluste , auteur contemporain , l'ait attribué au souverain pontife, il en résulte également que les idées religieuses des anciens Romains étaient bien diffé-

(i) Tome IV, p. ■^67.

58o NOTES

rentes des nôtres. Lin auteur qui ne serait pas absolument fou (ce qu'on ne peut supposer deSalluste) n'introduirait pas dans un livre sérieux un roi d'Angleterre , avançant , en plein parlement, qu il n'y a rien après la mort, comme une opinion toute simple, et qui ne doit scandaliser personne. Le sénat suivit l'avis de Caton ; mais le suffrage de ce corps si puissant n'empêcha point que Cicéron ne fût recherché dans la suite, comme ayant abusé de son pouvoir, et qu'il ne subît la peine de l'exil. Clodius fut son accusateur.

Sur ces vers d'Idamé, dans l'Orphelin de la Chine ( i) :

Il m'aimait, et mon cœur s'en applaudit peut-être :

Peut-être qu'en secret je tirais vanité

D'adoucir ce lion dans mes fers arrêté,

De plier à nos mœurs cette grandeur sauvage,

D'instruire à nos vertus son féroce courage ,

Et de le rendre enfin , grâces à ces liens.

Digne un jour d'être admis parmi nos citoyens.

On peut comparer ces vers à ceux que dit Aricie dans la Phèdre de Racine.

Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée: Pour moi je suis plus hère, et fuis la gloire aisée D'arracher un hommage à mille autres offert, Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert; Mais de faire fléchir un courage inflexible , De porter la douleur dans une âme insensible. D'enchaîner un captif de ses fers étonné,

(i) Tome IV, p. 349.

Contre un joug qui lui plaît, vainement mutiné; Voilà ce qui me plait , voilà ce qui m'irrite. Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte; Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté, Préparait moins de gloire aux yeux qui l'ont dompté.

Quelle différence entre la coquetterie bourgeoise d'Aricie, qui se plaît à porter la douleur dans une âme insensible, et le noble orgueil d'idamé, qui tire une vanité secrète d'adoucir ce lion dans ses fers arrêté, et d'instruire aux vertus son féroce courage!

Comment l'habitude avait-elle pu familiariser Racine avec le goût d'une galanterie ridicule, au point d'mlroduire, dans une tragédie, une princesse qui préfère un jeune héros à Hercule, parce qu'Hercule/j/'^ï/j^ra/V moins de gloire aux jeux qui Tairaient dompté? Idamé ne parle point de la gloire de ses jeux. Un refus a causé les malheurs de la terre.

Sur ces vers de Zamli , dans la même tragédie (i):

Hélas ! la vérité si souvent est cruelle,

On l'aime , et les humains sont malheureux par elle.

L'abbé Mongant était très-vaporeux. Employé à l'éducation du duc d'Orléans, régent, avec l'abbé Dubois, il n'avait eu qu'une abbaye : et Dubois était devenu cardinal et premier ministre, quoique l'abbé Mongant lui fût supérieur en naissance, en esprit, en lumières et en probité. Il eul la faiblesse d'être malheureux de la destinée du cardinal : il

(i)Tome IV, p. 349.

582 JNOTES

n'aurait pas voulu sans doute racheter au même prix, lin jour on lui demandait ce que c'était que les vapeurs dont il se plaignait : Cest une tcrrihie maladie, répondit -il; cl la fait, voir les choses telles quelles sont. C'est dans ce même sens que ces vers de Zamti sont vrais.

Sur ces vers d'Ida nié, dans ta même tragédie (i):

La nature et l'hymen , voilà les lois premières,

Les devoirs, les liens des nations entières :

Ces lois viennent des dieux; le reste est des humains.

On était accoutumé sur notre théâtre à voir des sujets immoler leurs enfants pour sauver ceux de leurs rois; et l'on fut étonné d'entendre dans l'Orphelin le cri de la nature. Zamti ne devait pas sacrifier son fils pour le fils de l'empereur. Un particulier, une nation même, n'a pas le droit de livrer un innocent à la mort pour des vues d'utilité politique. Mais Zamti, en immolant son fils unique, faisait, à ce qu'il regardait comme son devoir, le sacrifice le plus grand qu'un homme puisse faite. En sacrifiant un étranger, il n'eût été qu'odieux ; en sacrifiant son fils, il est intéressant, quoique injuste.

Sur ces vers d'Idamé, dans la même pièce [t.] :

Accorde-moi mon fds, accorde-moi ce sang, Que le plus pur amour a foruiédans mon flanc.

On peut conq)arer cette situation à celle de Cly-

(i) Tome IV, p. ii/.y.

(2) Tome IV, p. 35o.

leiiinestie. Observons que dans Iphb^énie^ un père égorge sa fille pour faire changer le vent; qu'aucun personnage, dans la pièce, ne s'élève contre cet absurde fanatisme; que Clytemnestre trouve qu'il serait plus naturel d'immoler la fille d'Hélène, puisqu'enfin c'est Hélène qui est coupable : tant les idées superstitieuses qu'on a reçues dans l'enfance familiarisent les hommes avec les principes les plus absurdes , non-seulement des superstitions régnantes, mais même des superstitions qui n'existent plus !

Sur ces vers de Ge/igis, dans la même pièce (i) :

Ce cœui' lassé de tout, demandait une erreur Qui pût de mes ennuis chasser la nuit profonde.

On peut comparer cette situation de Gengis à celle d'.4uguste, et ces vers de l'Orphelin à ceux-ci de (iiina :

Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir. Toujours vers quelque objet pousse quelque désir. Il se ramène en soi n'ayant plus où se prendre; Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.

Rien ne forme plus le goût, comme le remarcjuc M. de Voltaire , que ces comparaisons , lorsque surtout deux hommes d'un génie égal , mais très-différent, ont à exprimer un même fonds d'idées, dans des circonstances et avec des accessoires qui ne sont pas les mêmes. Ici , l'un peint un tyran , et la

(i)Toinc IV, p. 35o.

584 NOTKS

satiété d'une âme épuisée par des passions violentes ; et l'autre peint un conquérant , et le vide d'un cœur qui a conservé sa sensibilité et son énergie.

Sur- cette réflexion de Voltaire, dans l'Épître à madame de Pompadour, à la tête de Tancrède : Qu'il vaut mieux fertiliser la terre, que de se plaindre, à Paris, de sa stérilité (i).

La France était alors obérée et surcbargée d'impôts, mais les campagnes étaient cultivées; et si l'on avait comparé la masse des impôts avec la somme du produit net des terres, peut-être l'auraiton trouvée dans une moindre proportion que du temps de Charles IX, de Henri III, ou même de Henri IV. Si on avait comparé de même la somme de ce produit net au nombre des hommes employés à la culture, on l'auiait trouvée dans un lappoit plus grand. Il résulte de cette seconde comparaison, qu'il pouvait y avoir, en 1760, plus de valeuis réelles qu'on pouvait employer à payer la maind'œuvre des travaux d'industrie et de construction , que dans des temps regaidés comme plus heureux. L'impôt est injuste lorsqu'il excède les dépenses nécessaires, et strictement nécessaires à la prospérité publique : il est alors un véritable vol aux contribuables. 11 est itijuste encore lorsqu'il n'est pas distribué proportionnellement aux propriétés de chacun. Il est tyrannique lorsque sa forme assujettit les citoyens à des gênes ou à des vexations inutiles; mais il n'est destructeur de la richesse nalio-

(r) Tome IV, p. .',/,i.

nale, que lorsque , soit j3ar sa grandeur, soit par sa forme, il diminue l'intérêt de former des entieprises de culture, ou qu'il les fait négliger. Il n'était pas encore parvenu à ce point en 1760; et quoiqu'il y eût en France beaucoup de malheureux, quoique le peuple génn't sous le poids de la fiscalité, le royaume était encore riche et bien cultivé. Tout était si peu perdu à cette époque, que quelques années d'une bonne administration eussent alors suffi pour tout réparer. Ce que dit ici M. de Voltaire était donc trèsvrai; mais ce n'était en aucune manière une excuse pour ceux qui gouvernaient.

Sitr ce vers d'Jménaïde, dans la même pièce (i) : Je pleure mon destin, je gémis sur mon père.

Iphigénie,près d'être immolée, dit à son père:

D'un œil anssi content, d'un cœur aussi soumis. Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tète innocente.

Celte résignation paraît exagérée : le sentiment d'Aménaïde est plus viai et aussi touchant ; mais dans cette comparaison ce n'est point Racine qui est inférieure Voltaire , c'est l'art qui a fait des progrès. Pour rendre les vertus dramatiques plus imposantes, on les a d'abord exagérées; mais le comble de l'art est de les rendre à la fois naturelles et héroïques.

(i) Tome IV, p. 4/, I.

Cette perfection ne [)oiivait être (jue le fruit du temps, de l'étude des grands modèles, et surtout de l'étude de leurs fautes.

Sur ce vers d'Aménaïde, dans la même pièce {\) : L'injustice à la fin produit l'indépendance.

On a cru reconnaître dans ce vers le sentiment qu'une longue suite d'injustices avait dû produire dans l'âme de l'auteur ; comme dans ceux-ci :

Proscrit dès le berceau , nourri dans le malheur, Moi toujours éprouvé, moi qui suis mon ouvrage, Qui d'États en Etats ai porté mon courage, Qui partout de l'envie ai senti la fureur, Depuis que je suis né, j'ai vu la calomnie Exhaler les venins de sa bouche impunie, Chez les républicains comme à la cour des rois.

On a cru reconnaître encore le sentiment d'un grand homme, qui, après avoir été privé de la liberté dans sa jeunesse, pour des vers qu'il n'avait point faits, forcé de fuir en Angleterre la haine des bigols, d'aller oublier à Berlin les cabales des gens de lettres, et la haine que les gens en place portent sourdement à tout homme supérieur ; qui, après avoir été enfin obligé de quitter Beilin par les intrigues d'un géomètre médiocre , jaloux d'un grand poète, retrouvait à Genève les monstres qui l'avaient persécuté à Paris, à Berlin, la superstition et l'envie.

Remarquons ici que c'est vraisemblablement au

(i) Tome IV, p. /,42.

goût de M. de Voltaire pomrArioste, que nous lui devons Tancrède. Il était impossible qu'un aussi grand artiste ne vît dans YHistoire cV Arioilant et de Genèi>re, un bloc précieux d'où devait sortir une belle tragédie. C'est une des pièces du théâtre français qui fait le plus d'effet à la représentation , et peut-être celle de toutes oii l'on trouve un plus grand nombre de vers et de situation d'une sensibilité profonde et passionnée.

Sur ce vers de la Henriade , C. i ( i ) : Quélus et Saint-Maiyrin, Joyeuse et d'Espernon.

C'étaienteux qu'on appelait les mignons de Henri III. Saint-Luc, Livarot, Villequier, Duguast et Maugiron eurent part aussi , et à sa faveur, et à ses débauches. 11 est certain qu'il eut pour Quélus une passion capable des plus grands excès. Dans sa première jeunesse on lui avait déjà leproché ses goûts ; il avait eu une amitié fort équivoque pour ce même duc de Guise qu'il fit depuis tuer à Blois. Le docteur Boucher, dans son livre de jiista Henrici tertii ahdicatione, ose avancer que la haine de Henri HI pour le cardinal de Guise, n'avait d'autre fondement que les refus qu'il en avait essuyés dans sa jeunesse; mais ce conte ressemble à toutes les autres calomnies dont le livre de Bouclier est rempli.

Henri HI mêlait avec ses mignons la religion à la débauche; il faisait avec eux des retraites, des pèle-

(i) TomoX, p. 20^, n°4.

rinages, et se donnait la discipline. Il institua la confiérie de la mort , soit pour la mort d'un de ses mignons, soit pour celle de la princesse de Condé , sa maîtresse : les capucins et les minimes e'taient les directeurs des confrères , parmi lesquels il admit quelques bourgeois de Paris; ces confrères étaient vêtus d'une rol)e d'étamine noire avec un capuchon. Dans une autre confrérie toute contraire , qui était celle des pénitents blancs , il n'admit que ses courtisans. 11 était peisuadé, aussi bien que certains théologiens de son temps, que ces momeries expiaient les péchés d'habitude : on lient que les statuts de ces confrères, leurs habits, leurs règles, étaient des em- • blêmes de ses amours, et que le poète Desportes, abbé de Tyron, l'un des plus fins courtisans de ce temps-là, les avait expliqués dans un livre, qu'il jeta depuis au feu.

Henri III vivait , d'ailleurs , dans la mollesse et dans l'afféterie d'une femme coquette; il couchait avec des gants d'une peau particulière pour conserver la beauté de ses mains, qu'il avait effectivement plus belles que toutes les femmes de sa cour; il mettait sur son visage une pâte préparée et une espèce de masque par-dessus : c'est ainsi qu'en parle le livre des Hertuaplirodites , qui circonstancié les moindres détails sur son coucher, sur son lever et sur ses habillements, il avait une exactitude scrupuleuse sur la propreté dans la parure : il était si attaché à ces petitesses, qu'il chassa un jour le duc d'Espernon de sa présence, parce qu'il s'était présenté devant lui sans escarpins blancs et avec un habit mal boutonné.

SUR VOLTAIRE. 58q

Quélus fut tué en duel le 27 avril 1578.

Louis de Maugii-on , baron d'Ampus, était l'un des mignons pour qui Henri II! eut le plus de faiblesse: c'était un jeune bonime d'un grand courage et d'une grande espérance. Il avait fait de fort belles actions au siège d'Issoire , où il avait eu le malheur de perdre un œil. Cette disgrâce lui laissait encore assez de charmes pour être infiniment du goiit du roi; on le comparait à la princesse d'Éboli, qui, étant borgne comme lui, était dans le même temps maîtresse de Philippe II, roi d'Espagne. On dit que ce fut pour cette princesse et pour xMaugiron , qu'un Italien fit ces quatre beaux vers renouvelés depuis :

Lumine Acon dextro, capta est Leonida sinistro , Et pote rat forma vincere uterque Deos ;

Parve puer, lumen quod hahe.s concède puellœ , Sic tu cœcus Amor, sic erit illa Venus.

Maugiion fut tué en servant Quélus dans sa querelle.

Paul Stuart de Caussade de Saint-Maigrin , gentilhomme d'auprès de Boideaux , fut aimé de Henri IH autant que Quélus et Maugiron, et mourut d'une manière aussi tragique : il fut assassiné le 21 juillet de la même année, dans la rue Saint-Honoré, sur les onze heures du soir, en revenant du Louvre. Il fut porté à ce même hôtel de Boissy, où étaient morts ses deux amis , et il y mourut le lendemain, de trente-quatre blessures qu'il avait reçues la veille. Le duc de Guise le Balafré fut soupçonné de cet

assassinat, parce que Saint-Maigrin s'était vanlé d'avoir couché avec la duchesse de Guise. Les mémoires du temps rapportent que le duc de Mayenne fut reconnu parmi les assassins , à sa barbe large et à sa main faite en épaule de mouton. Le duc de Guise ne passait pourtant point pour un homme trop sévère sur la conduite de sa femme; et il n'y a pas d'apparence que le duc de Mayenne, qui n'avait jamais fait aucune action de lâcheté , se fût avili jusqu'à se mêler dans une troupe de vingt assassins, pour tuer un seul homme.

Le roi baisa Saint-Maigrin , Qnélus et Maugiron après leur mort, les fit raser, et garda leurs blonds cheveux; il ôta de sa main, à Quélus, des boucles d'oreilles qu'il lui avait attachées lui-même. M. de l'Étoile dit que ces trois mignons moururent sans aucune religion; Maugiron en blasphémant, Quélus en disant à tout moment : Ahl mon roi ^ mon roi! sans dire un seul mot de Jésus-Clirist ni de la Vierge. Ils furent enterrés à Saint-Paul : le roi leur fit élever dans cette église trois tombeaux de marbre, sur lesquels étaient leurs figures, à genoux; leurs tombeaux furent chargés d'épitaphes, en prose et en vers , en latin et en français : on y comparait Maugiron à Horatius Coclès et à Ânnibal, parce qu'il était borgne comme eux. On ne rapporte point ici ces épitaphes, quoiqu'elles ne se trouvent que dans les antiquités de Paris, imprimées sous le règne de Henri IIL II n'y a rien de remarcpiable ni de trop bon dans ces monuments; ce qu'il y a de meilleur est répitaj)he de Quélus :

5qi

Non injuriarn , .\ed mortem patienter tulit. Il ne put souffrir un outrage, Et souffrit constamment la mort.

Sur ces deux vers du même chant (i) :

De la religion , terrible en son courroux , Le fatal anathème est lancé contre vous.

Henri IV, mi de Navarre, avait été solennellement excommunié par le pape Sixte V, dès l'an 1 585, trois ans avant l'événement dont il est ici question. Le pape dans sa bulle l'appelle génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon ;\e prive, lui et toute la maison de Condé, à jamais, de tous leurs domaines et fiefs, et les déclare, surtout, incapables de succéder à la couronne.

Quoique alors le roi de Navarre et le prince de Condé fussent en armes à la tête des protestants, le parlement, toujours attentif à conserver l'honneur et les libertés de l'État, fit contre cette bulle les remontrances les plus fortes; et Henri IV fit afficher dans Rome, à la porte du Vatican, que Sixte V, soi-disant pape, en avait menti, et que c'était lui-même qui était hérétique, etc.

Sur ce vers du même chant (2) :

Mornay son confident, mais jamais son flatteur.

Duplessis-Mornay, le plus vertueux et le plus grand

(i)Tome X, p. 2o5.

(2) Tome X, p. 206.

Ogi NOTES

homme du parti protestant , naquit à Buy, le 5 novembre 1549. ^^ savait le latin et le grec parfaitement, et l'héljieu autant qu'on le peut savoir ; ce qui était un prodige alors dans un gentilhomme. Il servit sa religion et son maître de sa plume et de son épée. Ce fut lui que Henri IV, étant roi de Navarre, envoya à Elisabeth , reine d'Angleterre. Il n'eut jamais d'autres instructions de son maître qu'un blanc-signé. 11 réussit dans presque toutes ses négociations, parce qu'il était un vrai politique, et non un intrigant. Ses lettres passent pour être écrites avec beaucoup de force et de sagesse.

Lorsque Henri IV eut changé de religion, Duplessis-Mornay lui fit de sanglants reproches, et se retira de sa cour. On l'appelait le pape des huguenots. Tout ce qu'on dit de son caractère dans le poème est conforme à l'histoire.

La raison qui poita l'auteur à choisir le personna<^e de Mornay, c'est ce caractère de philosophe qui n'appartient qu'à lui, et qu'on trouve développé au chant huitième :

Et son rare courage ennemi des combats, Sait affronter la mort et ne la donne pas.

Et au chant sixième :

Il marche en philosophe où l'honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son maître et le suit.

Sur ce vers du même chant ( i ) :

Et je parle en soldat plus qu'en ambassadeur.

Ceux qui n'approuvent point que l'auteur ait supposé ce voyage de Henri IV en Angleterre, peuvent dire qu'il ne parait pas permis de mêler ainsi le mensonge à la vérité dans une histoire si récente; que les savants dans l'iiistoire de France en doivent être choqués, et les ignorants peuvent être induits en erreur; que si les fictions ont droit d'entrer dans un poëme épique, il faut que le lecteur les reconnaisse aisément pour telles ; que quand on personnifie les passions, que l'on peint la Politique et la Discorde allant de Rome à Paris, l'Amour enchaînant Henri IV, etc., personne ne peut être trompé à ces peintures; mais que lorsque l'on voit Henri IV passer la mer pour demander du secours à une princesse de sa religion , on peut croirefacilement que ce prince a fait effectivement ce voyage; qu'en un mot, un tel épisode doit être moins regardé comme une imagination de poëte, que comme un mensonge d'historien.

Ceux qui sont du sentiment contraire, peuvent opposer, que non-seulement il est permis à un poëte d'altérer l'histoire dans les faits qui ne sont pas des faits principaux, mais qu'il est impossihie de ne le pas faire; qu'il n'y a jamais eu d'événement dans le monde tellement disposé par le hasard, qu'ont piit

(i) Tome X, p. 207.

lY. 38

en faire un poëme é|)i(|ue, sans y lien changer; qu'il ne faut pas avoir plus de scrupule dans le poëme (|ue dans la tragédie, où l'on pousse beaucoup plus loin la liberté de ces changements; car si l'on était I rop servilement attaché à l'histoire, on tomberait dans le défaut de Lucain , qui a fait une gazette en vers, au lieu d'un poëme épique. A la vérité, il serait ridicule de transporter des événements principaux et dépendant les uns des autres, de placer la bataille d'Ivry avant la bataille de Coutras , et la Saint-Barthélemi avec les Barricades. Mais l'on peut bien faire passer secrètement Henri IV en Angleterre, sans que ce voyage, qu'on suppose ignoré des Parisiens mêmes, change en rien la suite des événements historiques. Les mêmes lecteurs, qui sont choqués qu'on lui fasse faire un trajet de mer, de quelques lieues, ne seraient point étonnés qu'on le fit aller en Guyenne, qui est quatre fois plus éloignée. Que si Virgile a fait venir en Ualie Énée, qui n'y alla jamais; s'il l'a rendu amoureux de Didon, (|ui vivait trois cents ans après lui, on peut, sans scrupule, faire rencontrer ensemble Henri IV et la reine Elisabeth , qui s'estimaient l'un l'autre, et eurent toujours un grand désir de se voir. Virgile, dira-t-on, parlait d'un temps très-éloigné, il est vrai; mais ces événements, tout reculés qu'ils étaient dans l'antiquité, étaient fort connus. L'Iliade et Thistoire de Cartilage étaient aussi familières aux Romains, que nous le sont les histoires les plus récentes : il est aussi permis à un poëte français de tromper le lecteur de cpielques lieues, qu'à Virgile de le tromper de trois cents ans. Lnfin ce mélange de l'histoire et

SUR VOLTAIRE. Sg5

de la fable esl une règle établie et suivie, non-seulement dans tous les poèmes, mais dans tous les romans. Ils sont remplis d'aventures qui, à la vérité, ne sont pas rapportées dans l'histoire, mais qui ne sont pas démenties par elle. Il suffit, pour établir le voyage de Henri en Angleterre , de trouver un temps où l'histoire ne donne point à ce prince d'autres occupations. Or il est certain qu'après la mort des Guise, Henii a pu faire ce voyage, qui n'est que de quinze jours au plus, et qui peut aisément être de huit. D'ailleurs cet épisode est d'autant plus vraisemblable, que la reine Elisabeth envoya effectivement six mois après, à Henri le Grand , quatre mille Anglais ; de plus , il faut remarquer que Henri IV, le héros du poème, est le seul qui puisse conter dignement l'histoire de la cour de France, et qu'il n'y a guère qu'Elisabeth qui puisse l'entendre. Enfin il s'agit de savoir si les choses que se disent Henri IV et la reine Elisabeth sont assez bonnes pour excuser cette fiction dans l'esprit de ceux qui la condamnent, et pour autoriser ceux qui l'approuvent.

Sur CCS vers du C. [^ [\):

Parmi ces combattants ennemis de leur maître, Un frère de Joyeuse osa longtemps paraître.

Henri , comte de Bouchage, frère puîné du duc de Joyeuse, tué à Coutras.

(i) Tome X, p. 232.

Un jour qu'il passait à Paris, à quatre heures du matin, près du couvent des capucins, après avoir passé la nuit en débauche, il s'imagina que les anges chantaient les matines dans le couvent. Frappé de cette idée , il se fit capucin sous le nom de frère 4nge. Depuis il quitta son froc , et prit les armes contre Henri ÏV. Le duc de Mayenne le fit gouverneur du Languedoc, duc et pair, et maréchal de France. Enfin il fit son accommodement avec le roi; mais un jour ce prince étant avec lui sur un balcon , au-dessous duquel beaucoup de peuple était assemblé : Mon cousin, lui dit Henri IV, ces gens- ci me paraissent fort aises de voir ensemble un apostat et un, renégat. Cette parole du roi fit rentrer Joyeuse dans son couvent , où il mourut.

Sur ce vers du même chant {^i) :

Il ôte aux nations le bandeau de l'erreur.

On a souvent appliqué ce vers à l'auteur de la Henriade ; et M. Wirchter l'avait mis pour légende à la médaille qu'il a frappée. Cette médaille est fort rare, parce qu'à Genève l'on exigea de M. Wirchter de supprimer la légende.

Sur ces vers du même chant (2) :

Nous réprouvons Valois, il n'est plus notre roi; Serments jadis sacrés, nous brisons votre chaîne.

(i) Tome X, p. 232.

(2) Tome X, p. 232.

SUR VOLTAIRE. Sq!

Le 17 de janvier de l'an 1689, ^^ Faculté de théologie de Paris donna ce fameux décret, par lequel il fut déclaré que les sujets étaient déliés de leur serment de fidélité, et pouvaient légitimement faire la guerre au roi. Le Fèvre , doyen, et quelques-uns des plus sages refusèrent de signer. Depuis, dès que la Sorbonne fut libre, elle révoqua ce décret que la tyrannie de la ligue avait arraché de quelques-uns de son corps. Tous les ordres religieux qui , comme la Sorbonne, s'étaient déclarés contre la maison royale, se rétractèrent depuis comme elle. Mais, si la maison de Lorraine avait eu le dessus, se seraiton rétracté?

Nous avons cru devoir imprimer ici le décret de la Sorbonne, qui ne se trouve que dans les livres qu'on ne lit plus.

DÉCRET DE LA FACULTÉ DE PARIS CONTRE HENRI III. Responsum Facultatis theologicae Parisiensis.

^nno Dotnini millesimo quingentesiino octoi^esimonono, die septimd mensis Januarii , sacratissinia tlicolo^iœ Facultas Parisiensis coi igregata fuit apudcollegiujn Sorhonœ^ post pablicam supplicationem omnium ordinum dictœ Facullatis, et missam de Sancto Spiritu ibidem celehratani postulantibus clarissimis D. D. prœfecto^ Jidelibus, consulibus et catliolicis cii^ibus, oblato publico instrumento et tabellis per eonindem actuarium obsignatis et publico urbis sii^Ulo munitis, (Udibc.nUura super duobus sequenlibus articulis qui

SqS jvotes

deprompti surit ex lihello supplice prœdictoriirn eiviunt, cujus tenur est hujusmodi.

Réponse de la Faculté de théologie de Paris.

«L'an du Seigneur, iSSg, 7 janvier, à la réquisition des gouverneurs, officiers de la ville et des habitants catholiques, qui ont présenté un acte public, signé par leur greffier et scellé du sceau public de la ville, la très-sacrée Faculté de théologie de Paris , après une procession solennelle de tous les ordres de ladite Faculté et la célébration de la messe du Saint-Esprit? s'est assemblée pour délibérer sur les deux articles suivants, qui sont extraits de la requête des susdits habitants, dont voici la teneur :

A monseigneur le duc d' Aumale , gouverneur, et à messieurs les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris.

« Vous remontrent humblement les bons bourgeois , manants et habitants de la ville de Paris, que plusieurs desdits habitants et autres de ce royaume sont en peine et scrupule de conscience pour prendre résolution sur les préparatifs qui se font pour la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine de cette ville de Paris et de tout l'Etat de ce royaume, à l'encontre des desseins cruellement exécutés à Bîois, et infraction de la foi publique, au préjudice de ladite religion et de l'édit d'union et de la naturelle liberté de la convocation des états : sur quoi lesdils su|)[)liants désireraient avoir une sainte et véritable résolution. Ce considéié, il vous

SUR VOLTAIKE. SqC)

plaise jjroiiiouvoil' que iiiessieurs de la Facullé de lliéologie soient assemblés pour délibérer sur ces points, circonstances et dépendances, et s'il est permis de s'assembler, s'unir et contribuei- contre le roi, et si nous sommes encore liés du serment que nous lui avons juré, pour, sur ce, donner leur avis et résolution.

« Soit la présente requête envoyée par-devers messieurs de la Faculté de théologie, les(juels seront suppliés s'assembler et donner sur ce leur résolution. Faitleseptièmejanviermilcin(|centquatre-\ingt-neuf; signé Evérard, et scellé du sceau public de la ville, w

Arliciili de quibus deliberatum esta praedictâ Facultate.

/In populus rei^ni Galliœ sit liheralus cl solulus à sacraniento fidelitads et obedientiœ Henrico tertio prœstito ?

An tutd conscientid possit idem populus urnuiri , uniri et pecunias colliu;ere et contribuere ad defensionem et conservationeni religionis catholicœ, apostolicœ et romand' in hoc regno , (uh>ersus nefaria consilia et conatus prœdicti régis et quorumlihet adhœrentium , et contra jîdei puhlicœ violationem ab eo Blesis factam in pra'judiciuni prœdictœ religionis catholica' , et edicti sanctœ unionis et naturalis libertatis convocationis trium ordinum hujus regni?

Super cpdbus articulis, audild omnium et singuloruin magistrorum , (jui (ul septuaginta convenerant mat uni, accuratd et libéra deliberatioiie , et auditfs multis et variis rationibus , (puv magnà e.x parte tam

boO NOTES

ex scripturis sacris , tam canonicis sauctionihus et decretis pontijicwn in médium dissertissimis verbis productœ sunt , conclusum est à domino decano ejusdem Facultatis, nemine refragante , et hoc per modiim consilii ad liberandas conscientias prœdicti populi.

Primiim , qiiod populus Jiujiis regni solutus est et liberalus à sacramento Jîdelilatis et obedientiœ prcefacto Henrico régi prœstito.

Deindè , quod idem populus licite et tutd conscientiâ potest armari, uniri, et pecunias colligere et contribuere ad defensionem , conseivationem religionis catholicœ , apostoUcœ et romance , ad^ersiis nefaria consilia et conatus prœdicti régis et cjuorumlibet illi adhœrentium^e.x quofidem puhlicam violavit inprœjudicium prœdictœ religionis catholicœ et edictœ sanctœ unionis et naturalis libertatis , convocationis trium ordinum hujus re^ni.

Quam conclusionem insuper visum est eidem Parisiensi Facultati transmittendam esse ad sanctissimum D. nostrum papam , ut eam sanctœ sedis apostolicœ authoritate probare et confirmare , et eddem opéra ecclesiœ gallicanœ , gravissimè laboranti, opem et auxilium prœstare digne tur.

Articles sur lesquels il a été délibéré par la susdite Faculté.

i( Si le peuple du royaume de France est délié du serment de fidélité prêté à Henri III ?

« Si le même peuple peut , en sûreté de conscience, s'armer, s'unir, lever de l'argent, et contribuer pour la défense et conservation de la religion catliolicjue,

SUR VOLTAIRE. 6o I

apostolique et romaine dans ce royaume, contre les horribles projets et attentats du susdit roi et de ses adhérents, et contre l'infraction de la foi publique par lui commise à Blois, au préjudice de la susdite religion catholique, de l'édit de la sainte union et de la liberté naturelle de la convocation des états?

« Après avoir oui, sur ces articles, la délibération mûre, exacte et libre de tous les docteurs assemblés au nombre de soixante et dix , et avoir entendu plusieurs raisons différentes tirées , en grande partie , 4ant des saintes écritures, que des saints canons et des décrets des pontifes, il a été conclu par M. le doyen de la même Faculté , sans réclamation , et ce , par forme de conseil , pour lever les scrupules dudit peuple.

c< D'abord , que le peuple de ce royaume est délié du serment de fidélité prêté au roi Henri.

« Ensuite , que le même peuple peut , en sûreté de conscience, s'armer , s'unir , lever de l'argent , et contribuer pour la défense et conservation de la religion catholique, apostolique et romaine, contre les horribles projets et attentats du susdit roi et de ses adhérents , depuis qu'il a violé la foi publique, au préjudice de la susdite rehgion catholique, de l'édit de la sainte union et de la liberté naturelle de la convocation des états. De plus, la même Faculté de Paris a jugé à propos d'envoyer cette conclusion au pape, pour qu'il daigne l'approuver et confiimer par l'autorité du saint-siége apostolique, et par ce moyen secourir l'église galHcane qui est dans le plus pressant dangei'. »

Sur ce vers du C 5 ( i j :

Ses sacrilèges vœux au ciel sont adressés.

L'on imprima et l'on débita publiquement une lelalion du martyre de frère Jacques Clément , dans laquelle on assurait qu'un ange lui avait apparu, et lui avait ordonné de tuer le tyran, en lui montrant une épée nue. 11 est resté depuis un soupçon dans le public, que quelques confrères de Jacques Clément , abusant de la faiblesse de ce misérable, lui avaient eux-mêmes parlé pendant la nuit , et avaient aisément troublé sa tête, échauffée par le jeune et par la superstition. Quoi qu'il en soit, Clément se prépara au parricide, comme un bon chrétien ferait au martyre, par les mortifications et par la prière. On ne peut douter qu'il n'y eût de la bonne foi dans son crime; c'est pourquoi on a piis le parti de le représenteiplutôt comme un esprit faible, séduit par sa simplicité, que comme un scélérat déterminé par son mauvais penchant,

Jacques Clément sortit de Paris le dernier juillet iSSg, et fut mené à Saint-Cloud par la Guèle, piocureur général. Celui-ci, qui soupçonnait un mauvais coup de la part de ce moine, l'envoya épier pendant la nuit dans l'endroit où il était retiré. On le trouva dans un profond sommeil; son biéviaiie était auprès de lui, ouvert et tout gras, au chapitre du meuitie d'Holopherne pai- Judith. On a eu

(i) Tame X, p. '243.

SUR VOLTAIRE. 6o3

soin, dans le poème, de présenter l'exemple de Judith à Jacques Clément, à l'imitation des prédicateurs de la ligue, qui se servaient de l'Écriture sainte pour prêcher le parricide.

IVous citerons ici le passage d'un livie fait par un jacohin, et imprimé à Troyes , chez M. Moreau, peu de temps après la mort de Henri III.

«De façon que Dieu exauçant la prière de cestui serviteur, nommé frère Jacques Clément, une nuit, comme il étoit en son lit , lui envoie son ange en vision , lequel avec grande lumière se présente à ce ïeligieux, et lui montrant un glaive nud , lui dit ces mots : Frère Jacques , je su/s niessoi^er du Dieu toutpuissant, qui te viens acertcner ^ que par toi le tyran de France doit être mis a mort. Pense donc à toi, et te prépare comme la couronne du nuirtyre t'est aussi préparée.

« Cela dit , la vision se disparut , et le laissa rêver à telles paroles véritahles. Le matin venu , frère Jacques se remet devant les yeux l'apparition précédente; et, douteux de ce qu'il devoit faire, s'adresse à un sien ami, aussi religieux, homme fort scientifupie, et bien versé en la sainte Écriture, auquel il déclare franchement sa vision , lui demandant d'abondant si c'étoit chose désagréable à Dieu , de tuer un roi qui n'a ni foi, ni religion, et (pii ne cheiclie (pie l'oppression de ses pauvres sujets, étant altéré du sang innocent, et regorgeant en vices, autant qu'il est possible. Â quoi l'honnête honnne lit réponse que véritablement il nous étoit défendu de Dieu estroilement d'être homicides; mais d'autant

6o4 NOTES

que le roi qu'il entendoit étoit un homme distrait et séparé de l'Eglise, qui bouffoit de tyrannies exécrables, et qui se déterminoit d'être le fléau perpétuel et sans retour de la France, il estimoit que celui qui le mettroit à mort, comme fit jadis Judith un Holopherne, feroit chose sainte et très-recommandable. »

Sur ces vers du C. 7 (i):

Et vous , brave amazone ,

La honte des Anglais et le soutien du trône.

Jeanne d'Arc, connue sous le nom de la Pucelle d'Orléans, servante d'hôtellerie, née au village de Domremi-sur-Meuse, qui, se trouvant une force de corps et une hardiesse au-dessus de son sexe, fut employée par le comte de Dunois pour rétablir les affaires de Charles VII. Elle fut prise dans une sortie à Compiègne, en i43o, conduite à Rouen , jugée comme sorcière par un tribunal ecclésiastique, également ignorant et barbare, et brûlée par les Anglais, qui auraient dû honorer son courage.

Voici ce qu'on a éciit de plus raisonnable sur la Pucelle d'Orléans ; c'est Monstrelet, auteur contemporain, qui parle :

« En l'an 1428, vint devers le roi Charles de France, àChinon, où il se tenoit, une pucelle, jeune fille âgée de vingt ans, nommée Jeanne, laquelle étoit vêtue et habillée en guise d'homme, et étoit des parlies entre Bourgogne et Lorraine, d'une ville nommée

(1) Tome X, p. ^53.

SUR VOLTAIRE. 6o5

Droimi, à présent Domremi, assez piès de Yaucouleurs, laquelle pucelle Jeanne fut grand espace de temps chambrière en une hôtellerie, et étoit hardie de chevaucher chevaux , les mener boire , et faire telles autres apertises et habiletés que jeunes filles n'ont point accoutumé de faire; et fut mise à voye, et envoyée devers le roi, par un chevalier nommé messire Roger de Baudrencourt , capitaine, de par le roi, de V^aucouleur, etc. »

On sait comment on se servit de cette fille pour ranimer le courage des Français, qui avaient besoin d'un miracle; il suffit qu'on l'ait crue envoyée de Dieu, pour qu'un poète soit en droit de la placer dans le ciel avec les héros. xMézeray dit tout bonnement que saint Michel, le prince de la milice céleste, apparut à cette fille, etc. Quoi qu'il en soit, si les Français ont été trop crédules sur la Pucelle d'Orléans, les Anglais ont été trop cruels en la faisant brûler; car ils n'avaient rien à lui reprocher, que son courage et leurs défaites.

Sur ce vers du même chant (i) :

Vauban sur un rempart, un compas à la main.

Le maréchal de Vauban, né en i633, le plus grand ingénieur qui ait jamais été , a fait fortifier, selon sa nouvelle manière, trois cents places anciennes, et en a bâti trente-trois; il a conduit cinquante-trois sièges, et s'est trouvé à cent quarante actions; il a

(i) Tome X, p, îSg.

laissé douze volumes manuscrits, pleins de projels pour le bien de l'État, dont aucun n'a encore été exécuté. Il était de l'Académie des sciences, et lui a fait plus d'honneur que personne, en faisant servir les mathématiques à l'avantage de sa patrie.

Sur ce vers du poëme de Fontenoi (i) : D'Eu, par qui des Français le tonnerre est guidé.

11 était gouverneur de Languedoc. Le roi l'ayant envoyé tenir les états de la province, lui annonça qu'il serait payé de ses dépenses sur ses mémoires; M. le comte d'Eu ne voulut point y consentir. Sire , dit-il au roi, ce que je tiens de l'État suffit pour les dépenses extraordinaires que son sen^ice peut exiger de moi.

Sur ces vers (2) :

Le jeune d'Aubeterre

Voit de sa légion tous les chefs indomptés.

M. le marquis d'Aubeterre, depuis ambassadeur à Rome. Il y fut chargé des négociations relatives à l'abolition de l'ordre des jésuites, et eut l'honneuide contribuer à un événement si utile à la raison et à l'humanité. Depuis il a été nommé commandant de Bretagne. La bonté de ses principes d'administration , son intégrité, son amour du bien, la douceur et la franchise de son caractère lui ont mérité l'estime publi([ue.

(i) Tome XII, p. 241.

(2) Tome XII, p. 242.

SUR VOLTAIRE. Go'J

Sur ces vers (i) :

Je te rends grâce, ù Mars ! Dieu de sang, Dieu cruel, Guerchy n'est point frappé, la vertu peut te plaire.

Régnier de Guerchy, d'une ancienne famille de Boiirgosne, et dont un des ancêtres avait été tué à la Saint-Barthélemi (voyez /a Henrùide , cliant ii), fut fait colonel du régiment du roi après la bataille. Il le commanda pendant la guerre dernière, et se signala surtout à la retraite de Crevelt, où il sauva l'hôpital des blessés, et à celle de Minden. Sa valeur, une humanité dans la guerre, rare même dans ce siècle, son amour de l'ordre et de la discipline, une probité également incorruptible dans les armées, à la cour et dans les affaires; le soin (pi'il prenait de former, dans son régiment, des sujets utiles à la patrie, soit dans la carrière politique, soit dans l'état militaire; enfin, la réunion de toutes les qualités d'un brave officier, d'un honnête homme et d'un bon citoyen , ont vérifié ce jugement de M. de Voltaire, qui ne pouvait être alors qu'une espèce de prophétie. ïl fut nommé ambassadeur en Angleterre après la dernière paix.

Nous nous sommes fait un devoir de rendre ici justice à la mémoire de M. le comte de Gueichy, parce qu'il a été calomnié, à la fin de sa vie et depuis sa mort, par un de ces êtres vils qui, à force d'impudence et de méchanceté, parviennent (|uel(|uefois à se donner une existence, et acfpiièrent, par leurs

(i) Tome XII, p. 2/,2.

6o8 NOTES

excès mêmes, une sorte de célébrilé lionleiise, il est vrai , mais qui peut en imposer à la multitude.

Sur ce vers (i) :

Soubise et Pecquigny vous mènent à la gloire.

Depuis duc de Chaulnes. Il fut honoraire de l'Académie des sciences. On a de lui un ouvrage intitulé : Art de dmser les instruments de matJiéma tiques, dans lequel il propose des moyens ingénieux pour rendre ces divisions plus siires et plus exactes. Il avait un véritable talent pour cette partie de la mécanique qui s'occupe de la perfection et de l'exactitude des instruments délicats. Son fils en a montré de plus grands pour la physique, pour la chimie et les aits qui en dépendent.

Sur ce vers (Etrennes aux sots) (2) :

Que de le Dains succèdent aux Bignons!

Nom d'un avocat qui prononça un plaidoyer pour faire rayer du tableau un de ses confrères, convaincu d'avoir prouvé que l'excommunication des comédiens du roi, pensionnaires de Sa Majesté, est abusive et contraire aux libertés de l'Église gallicane. Le Dain fut hué, mais il réussit à faire rayer son confrère. ( Huerne de la Mothe, auteur de l'ouvrage intitulé : Libertés de la France contre le pouvoir arbitraire de V excommunication. 1761, in- 12,

(i)Tome XII , p. 2/42.

(2) Tome XIV, p. 173.

Sur ce vers ( 1 ) :

Giiyon moins plat, Moreau plus fin railleur.

Guyon , auteur de V Oracle des noiweaux philosophes, ouvrage distingué par son ridicule, dans la foule des libelles sans nombre publiés avec approbation contre le citoyen qui faisait le plus d'honneur à son pays, et un de ceux qui lui ont été le plus utiles.

Moreau, avocat au conseil. Il a l^eaucoup écrit en faveur des fermiers généraux el contre la philosophie. Il est l'auteur du Catéchisme des Cacouacs. Dans ses livres sur l'histoire de France , il s'est permis d'altéier et de déguiser les monuments de nos anciennes annales, connue si l'aulorité royale avait besoin d'être soutenue par des mensonges. Ses livres ont eu le sort qu'ils méritaient; ils ont été méprisés et payés. On a de lui quekjues jolis couplets dans le genre flagorneur. (Moreau est l'auteur du nouveau Mémoire pour les Cacouacs ; le Catéchisme est attribué à un abbé de Saint-Cyr.)

Sur ces vers (Les trois Empereurs) (2) :

Et Turenne amoureux, mourant pour son pays, Brûle éternellement chez les anges maudits.

On a prétendu (jue Turenne avait quitté, dès 1670, madame de Coatquen , (jui le saorifiail au chevalier

(i) Tome XIV, p. 17 i.

(2) Tome XIV, p. 20S.

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