IV
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vrage, est une extrémité qui répugne également à la conscience et à la noblesse du caractère; mais le crime est pour les hommes injustes qui rendent ce désaveu nécessaire à la sûreté de celui qu'ils y forcent. Si vous avez érigé en crime ce qui n'en est pas un , si vous avez porté atteinte, par des lois absurdes ou par des lois arbitraires, au droit naturel qu'ont tous les hommes, non-seulement d'avoir une opinion, mais de la rendre publique, alors vous méritez de perdre celui fju'a chaque homme d'entendre la vérité de la bouche d'un autre, droit qui fonde seul l'obligation rigoureuse de ne pas mentir. S'il n'est pas permis de tromper, c'est parce que tromper quelqu'un, c'est lui faire un tort, ou s'exposer à lui en faire un; mais le tort suppose un droit, et personne n'a celui de chercher à s'assurer les moyens de commettre une injustice.
INous ne disculpons point Voltaire d'avoir donné son ouvrage à l'abbé de Chaulieu; une telle imputation, indifférente en elle-même, n'est, comme on sait, qu'une plaisanterie. C'est une arme qu'on donne aux gens en place, lorsqu'ils sont disposés à l'indulgence sans oser en convenir, et dont ils se servent pour repousser les persécuteurs plus sérieux et plus
acharnés.
L'indiscrétion avec laquelle les amis de Voltaire lécitèrent quekjues fragments de la Pucdle, fut la cause d'une nouvelle persécution. Le garde des sceaux menaça le poëte àhui cid de basse-fosse, si jamais il paraissait rien de cet ouvrai^e. Â une distance du temps où ces tyrans subalternes, si bouffis d'une
puissance éphémère, ont osé tenir un tel langage à des hommes qui sont la gloire de leur patrie et de leur siècle, le sentiment du mépris cpi'on éprouve ne laisse plus de place à l'indignation. L'oppresseur et l'opprimé sont également dans la tombe; mais le nom de l'opprimé, porté pai- la gloire aux siècles à venir, préserve seul de l'oubli, et dévoue à une honte éternelle celui de ses lâches persécuteurs.
Ce fut dans le cours de ces orages que le lieutenant de police Hérault dit un jour à Voltaire : Quoi que vous écriviez, vous ne viendrez pas à bout de détruire la religion chrétienne. — C'est ce que nous \)errons^ répondit-il (i).
Dans un moment où l'on parlait beaucoup d'un homme arrêté sur une lettre de cachet, suspecte de fausseté, il demanda au même niagistrat ce qu'on faisait à ceux qui fabriquaient de fausses lettres de cachet : On les pend. — C'est toujours bien fait., en attendant qu'on traite de même ceux qui en signent de vraies.
Fatigué de tant de persécutions, Voltaire crut alors devoir changer sa manière de vivre : sa fortune lui en laissait la liberté. Les philosophes anciens vantaient la pauvreté comme la sauvegarde de l'indépendance; Voltaire voulut devenir riche, pour être indépendant, et il eut également raison. On ne connaissait point , chez les anciens, ces richesses secrètes qu'on peut s'assurer à la fois dans différents pays, et mettre à l'abii de tous les orages. L'abus des con-
(i) Voyez la correspondance générale.
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fiscations y rendait Jes richesses aussi dangereuses par elles-mêmes, que la gloire ou la faveur populaire. L'immensité de l'empire romain, et la petitesse des républiques grecques, empêchaient également de soustraire à ses ennemis ses richesses et sa personne. La différence des mœurs entre les nations voisines, l'ignorance presque générale de toute langue étrangère, une moins grande communication entre les * peuples , étaient autant d'obstacles au changement de patrie.
D'un autre côté, les anciens connaissaient moins ces aisances de la vie, nécessaires parmi nous à tous ceux qui ne sont pas nés dans la pauvreté. Leur climat les assujettissait à moins de besoins réels, et les riches donnaient plus à la magnificence, aux raffinements de la débauche, aux excès, aux fantaisies, qu'aux commodités habituelles et journalières. Ainsi, en même temps qu'il leur était à la fois plus facile d'être pauvres, et plus difficile d'être riches sans danger, les richesses n'étaient pas chez eux , comme parmi nous, un moyen de se soustraire à une oppression injuste.
Ne blâmons donc point un philosophe d'avoir, pour assurer son indépendance, piéféré les ressources que les mœurs de son siècle lui présentaient, à celles qui convenaient à d'autres mœurs et à d'autres temps.
Voltaire avait hérité de son père et de son frère une fortune honnête; l'édition delà llcuriadc^ faite à Londres, l'avait augmentée; des spéculations heureuses dans les fonds publics y ajoutèrent encore :
ainsi, à lavanlage d'avoir une fortune qui assurait son indépendance, il joignit celui de ne la devoir qu'à lui-même. L'usage qu'i! en fit aurait dû la lui faire pardonner.
Des secours à des gens de lettres, des encouragements à des jeunes gens en qui il croyait apercevoir le germe du talent, en absorbaient une grande partie. C'est surtout à cet usage qu'il destinait le faible profit qu'il tirait de ses ouvrages ou de ses pièces de théâtre, lorsqu'il ne les abandonnait pas aux comédiens. Jamais auteur ne fut plus cruellement accusé d'avoir eu des torts avec ses libraires; mais ils
avaient à leurs ordres toute la canaille littéraire, avide de calomnier la conduite de l'homme dont ils savaient trop qu'ils ne pouvaient étouffer les ouvrages. L'orgueilleuse médiocrité, quelques hommes de mérite blessés d'une supériorité trop incontestable, les gens du monde toujours empressés d'avilir des talents et de^ lumières objets secrets de leur envie, les dévots intéressés à décrier Voltaire pour avoir moins à le craindre; tous s'empressaient d'accueillir les calomnies des libraires et des Zoïles. Mais les preuves de la fausseté de ces imputations subsistent encore avec celles des bienfaits dont Voltaire a comblé quelques-uns de ses calomniateurs; et nous n'avons pu les voir sans gémir, et sur le malheur du génie condamné à la calomnie, triste compensation de la gloire, et sur cette honteuse facihté à croire tout ce qui peut dispenser d'admirer.
Voltaire n'ayant donc besoin, pour sa fortune, ni de cultiver des protecteurs, ni de solliciter des pla-
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ces, ni de négocier avec des libraiies, lenonca au séjour de la capitale. Jusqu'au ministère du cardinal de Fleury, et jusqu'à son voyage en Angleterre, il avait vécu dans le plus grand monde. Les princes, les grands, ceux qui étaient à la tète des affaires, les gens à la mode, les fenmies les plus brillantes, étaient recherchés par lui et le recherchaient. Partout il plaisait , il était fêté; mais partout il inspirait l'envie et la crainte. Supérieur par ses talents, il l'était encore par l'esprit qu'il montrait dans la conversation; il y portait tout ce qui rend aimables les gens d'un esprit frivole, et y mêlait les traits d'un esprit supérieur. I\é avec le talent de la plaisanterie, ses mots étaient souvent répétés, et c'en était assez pour qu'on donnât le nom de méchanceté à ce qui n'était que l'expression vraie de son jugement, rendue piquante par la tournure naturelle de son esprit.
A son retour d'Angleterre, il sentit ïpie, dans les sociétés où l'amour-propre et la vanité rassemblent les hommes, il trouverait peu d'amis; et il cessa de s'y répandre, sans cependant lompie avec elles. Le goût qu'il y avait pris pour la magnificence, pour la grandeur, pour tout ce qui est brillant et recherché, était devenu une habitude ; il le conserva même dans la retraite : ce goût endjellit souvent ses ouvrages; il influa (iuel((uefois sur ses jugements. Rendu à sa patrie, il se léduisit à ne vivre habituellement qu'avec un petit nombre d'amis. Il avait peidu M. de Genonville et M. de Maisons, dont il a pleuré la mort dans des vers si louchants, monuments de cette sensibilité vraie et profonde (|ue la nature avait mise
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dans son cœur, que son génie répandit dans ses ouvrages, et qui fut le germe heureux de ce zèle ardent pour le bonheur des hommes, noble et dernière passion de sa vieillesse. 11 lui restait M. d'Ar£:ental, dont la longue vie n'a été qu'un sentiment de tendresse et d'admiration pour Voltaire, et qui en fut récompensé par son amitié et sa confiance; il lui restait MM. de Formont et de Cideville, qui étaient les confidents de ses ouvrages et de ses projets.
Mais, vers le temps de ces persécutions, une autre amitié vint lui offrir des consolations plus douces, et augmenter son amour pour la retraite. C'était celle de la marquise du Cliâtelet, passionnée, comme lui , pour l'étude et pour la gloire; philosophe, mais de cette philosophie qui prend sa source dans une âme forte et libre; ayant approfondi la métaphysique et la géométrie, assez pour analyser /.^^/^z/^/i; et pour traduire Newton; cultivant les arts, mais sachant les juger, et leur préférer la connaissance de la nature et des hommes; n'aimant, de l'histoire, que les grands résultats qui portent la lumière sur les secrets de la nature humaine ; supérieure à tous les préjugés par la force de son caractère, comme par celle de sa raison ; n'ayant pas la faiblesse de cacher combien elle les dédaignait; se livrant aux frivolités de son sexe, de son état et de son âge, mais les méprisant et les abandonnant, sans regret, pour la retraite, le travail et l'amitié; excitant enfin, par sa supériorité, la jalousie des femmes, et même de la plupart des hommes avec lesquels son rang l'obligeait de vivre, et leur paidonnant sans effort. ïejle était l'amie que choisit
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Vollaiio pour passer avec lui des jours remplis par le travail, et embellis par leur amitié commune.
Falii^ué de querelles littéraires, révolté de voir la ligue que la médiocrité avait formée contre lui, soutenue en seciet par des hommes que leui- mérite eût dû préserver de cette indigne association; trouvant, depuis (pi'il avait osé dire des vérités, autant de délateurs qu'il avait de critiques, et les voyant arrner sans cesse contre lui la religion et le gouvernement, parce qu'il faisait bien des vers , il chercha dans les sciences une occupation plus tranquille.
Il voulut donner une exposition élémentaiie des découvertes de Newton sur le système du monde et sur la lumière, les mettre à la portée de tous ceux (|ui avaient une légère teinture des sciences mathématiques, et faire connaître en même temps les opinions philosophiques de Newton, et ses idées sur la chronologie ancienne.
Lorsque ces éléments parurent, le cartésianisme dominait encore, même dans l'Académie des sciences de Paris. Un petit nombre de jeunes géomèties avaient eu seuls le courage de l'abandonner, et il n'existait, dans notre langue, aucun ouvrage où l'on pût prendre une idée des grandes découvertes publiées en Angleterre depuis un demi-siècle.
Cependant on refusa un privilège à l'auteur. Le chancelier d'Aguesseau s'était fait cartésien dans sa jeunesse, parce que c'était alors la mode painii ceux <pii se j)i(|uaient de s'élevei' au-dessus des préjugés vulgaires; et ses sentiments p()Iiti(jues et religieux s'unissaient contre Newton à ses opinions philoso-
vu: DE VOLTAIRE. 4'
j)liiques. Il trouvait qu'un chancelier de France ne devait pas souffrir qu'uti philosophe anglais, à peine chrétien, renipoitât sur un Français qu'on supposait orthodoxe. D'Aguesseau avait une mémoire immense; une application continue l'avait rendu très-profond dans plusieurs génies d'érudition; mais sa tête, fatiguée à force de lecevoir et de retenir les opinions des autres, n'avait la force, ni de combiner ses propres idées, ni de se former des principes fixes et précis. Sa superstition, sa timidité, son respect pour les usages anciens, son indécision, rétrécissaient ses vues pour la réforme des lois, et arrêtaient son activité. 11 mourut après un long ministère, ne laissant à la France que le regret de voir ses grandes vertus demeurées inutiles, et ses rares qualités perdues pour la nation.
Sa sévérité pour les éléments de la philosophie de Newton n'est pas la seule petitesse qui ait marqué son administration de la librairie: il ne voulait pas donner de privilèges pour les romans; et il ne consentit à laisser imprimer Clévelaiid qu'à condition que le héros changerait de religion.
Voltaire se livrait en même temps à l'étude de la physique, interrogeait les savants dans tous les genres, répétait leurs expétiences, ou en imaginait de nouvelles.
11 concourut pour le prix de l'Académie des sciences, sui- la nature et la propagation du feu ; prit pour devise ce distique qui, par sa précision et son énergie, n'est pas indigne de l'auteur de la Henriade :
Ignis iihique latel, naturam amplectitur onineni, Cuiicla parit, inioval, dividit, unit, alil.
Le prix fut donné à l'illustre Euler, par qui, dans la carrière des sciences , il n'était humiliant pour personne d'être vaincu. Madame du Cbâtelet avait concouru en même temps que son ami, et ces deux pièces obtinrent une mention très-honorable.
La dispute sur la mesure des forces occupait alors les mathématiciens. Voltaire, dans un mémoire présenté à rA.cadémie, et approuvé par elle, prit le parti de Descartes et de Newton contre Leibnitz et les Rernoulli, et même contre madame du Châtelet, qui était devenue leibnitzienne.
Nous sommes loin de prétendre que ces ouvrages puissent ajouter à la gloire de Voltaire, ou même qu'ils puissent lui mériter une place parmi les savants; mais le mérite d'avoir fait connaître, aux Français qui ne sont pas géomètres, Newton, le véritable système du monde, et les principaux phénomènes de l'optique, peut être compté dans la vie d'un philosophe.
Il est utile de répandre dans les esprits des idées justes sur des objets qui ne semblent appartenir qu'aux sciences, lorsqu'il s'agit ou de faits généraux, importants dans l'ordre du monde, ou de faits communs qui se présentent à tous les yeux, i^'ignorance absolue est toujours accompagnée d'erreurs, et les erreurs en physicpie servent souvent d'appui à des préjugés d'une espèce plus dangeieuse. D'ailleurs, les coimaissances physiques de Voltaire ont servi son talent pour la poésie. Nous ne parlons pas seulement ici des pièces où il a eu le mérite rare d'exprimei- en vers des vérités piécises sans les défigurer, sans cesser
d'être poêle, de s'adresser à l'imagination et de flatter l'oreille : l'étude des sciences agrandit la sphère des idées poétiques, enrichit les vers de nouvelles images. Sans cette ressource, la poésie, nécessairement resserrée dans un cercle étroit , ne serait plus que l'art de rajeunir, avec adresse et en vers harmonieux, des idées communes et des peintures épuisées.
Sur quelque genre que l'on s'exerce^ celui qui a, dans un autre, des lumières étendues ou profondes aura toujours un avantage immense. Le génie poétique de Voltaire aurait été le même ; mais il n'aurait pas été un si grand poëte, s'il n'eût point cultivé la physique, la philosophie, l'histoire. Ce n'est pas seulement en augmentant le nomhre des idées que ces études étrangères sont utiles, elles perfectionnent l'esprit même, paice qu'elles en exeicent, d'une manière plus égale, les diverses facultés.
Après avoii- donné quelques années à la physique, Voltaire consulta sur ses progrès Clairaut, qui eut la franchise de lui répondre qu'avec un travail opiniâtre il ne parviendrait qu'à devenii" un savant médiocre, et qu'il perdrait inutilement pour sa gloire un temps dont il devait compte à la poésie et à la philosopliie. Voltaire l'entendit, et céda au goût naturel qui, sans cesse, le ramenait vers les lettres, et au vœu de ses amis qui ne pouvaient le suivre dans sa nouvelle carrière. Aussi, cette retraite de Cirey ne fut-elle point tout entière ahsorhée parles sciences.
C'est là qu'il fit Alzire ^ Zulime, Mahomet; qu'il acheva ses Discours sur r/ionmic; qu'il écrivit YHis-
toirc. de Charles J\7/, prépara le Siècle de Louis XIV, et rassembla des matériaux pour son Essai sur les mœurs et l'esprit des Nations, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours.
Alzire et Mahomet sont des monuments immortels de la hauteur à laquelle la réunion du génie de la poésie à l'esprit philosophique peut élever l'art de la tragédie. Cet art ne se borne point, dans ces pièces, à effrayer par le tableau des passions, à les réveiller dans lésâmes, à faire couler les douces larmes delà piliéou de l'amour; il y devient celui d'éclairer les hommes, et de les porter à la vertu. Ces citoyens oisifs, qui vont porter au théâtre le triste embarras de finir une inutile journée, y sont appelés à discuter les plus grands intérêts du genre humain. On voit, dans Alzire, les vertus nobles, mais sauvages et impétueuses de l'homme de la nature, combattre les vices de la société corrompue par le fanatisme et l'ambition, et céder à la vertu perfectionnée par la raison, dans l'âme i^ Aharcs ou de Gusman, mourant et désabusé. On y voit à la fois comment la société corrompt l'homme en mettant des préjugés à la place de l'ignorance, et comment elle le perfectionne dès (|ue la vérité prend celle des erreurs. Mais le [)lus funeste des préjugés est le fanatisme; et Voltaire voulut immoler ce monstre sur la scène, et employer, pour l'arracher des âmes, ces effets terribles que l'art du tbéâlre peut seul produire.
Sans doute il était aisé de rendre un fanatique odieux : mais que ce fanali(|ue soit un grand homme; (pi'en l'abhonant on ne puisse s'empcchcr de l'ad-
mirer ; qu'il descende à d'indignes artifices sans être avili; qu'occupé d'établir une religion et d'élever un empire, il soit amoureux sans être ridicule; qu'en commettant tous les crimes il ne fasse pas éprouver cette horreur pénible qu'inspirent les scélérats; qu'il ait à la fois le ton d'un prophète et le langage d'un homme de génie; qu'il se montre supérieur au fanatisme dont il enivre ses ignorants et intrépides disciples, sans que jamais la bassesse, attachée à l'hypocrisie, dégrade son caractère; qu'enfin ses crimes soient couronnés par le succès; qu'il triomphe et qu'il paraisse assez puni par ses remords : voilà ce que le talent dramatique n'eût pu faire, s'il n'avait été joint à un esprit supérieur,
Ma/iomet fut d'abord joué à Jjille en i']l\i. On remit à Voltaire, pendant la première représentation, un billet du roi de Prusse, qui lui mandait la victoire de Molvvitz; il interrompit la pièce pour le lire aux spectateurs. Vous verrez y dit-il à ses amis réunis autour de lui, que cette pièce de Mohvitz fera réussir la mienne. On osa la risquer à Paris; mais les cris fanatiques obtinrent, de la fail)lesse du cardinal de Fleury, d'en faire défendre la représentation. Voltaire prit le parti d'envoyer sa pièce à Benoît XIV, avec deux vers latins pour son portrait. Lambertini, pontife tolérant, prince facile, mais homme de beaucoup d'esprit, lui répondit avec bonté, et lui envoya des médailles. Crébillon fut plus scrupuleux que le pape. Une voulut jamais consentir à laisser jouer une pièce qui, en prouvant (pi'on pouvait porter la terreur tragique à son comble, sans sacrifier l'intérêt et sans
révolter par des horreurs dégoûtantes, était la satire du genre dont il avait l'orgueil de se croire le créateur et le modèle.
Ce ne fut qu'en i^Si que M. d'Âlembert, nommé, par M. le comte d'Argenson, pour examiner Mahomet, eut le courage de l'approuver, et de s'exposer, en même temps, à la liaine des gens de lettres ligués contre V^oltaire, et à celle des dévots ; courage d'autant plus respectable, que l'approbateur d'un ouvrage n'en partageant pas la gloire , il ne pouvait avoir aucun autre dédommagement du dangerauquel il s'exposait, que le plaisir d'avoir servi l'amitié et préparé un triomphe à la raison.
Zidiinc n'eut point de succès, et tous les efforts de l'auteur pour la corriger, et pour en pallier les défauts, ont été inutiles. Une tragédie est une expérience sur le cœur liumain, et cette expérience ne réussit pas toujours, même entre les mains les plus habiles. Mais le rôle de Zulime est le premier au théâtre oii une femme passionnée, et entraînée à des actions criminelles, ait conservé la générosité et le désintéressement de l'amour. Ce caiactère si vrai, si violent et si tendre, eût peut-être mérité l'indulgence des spectateurs, et les juges du théâtre auraient pu, en faveur de la beauté neuve de ce rôle, pardonner à la faiblesse des autres, sur la(|uelle l'auteur s'était condanmé lui-même avec tant de sévérité et de franchise.
Les Discours sur Vhomnie sont un des plus beaux monuments de la poésie française. S'ils n'offrent point un plan régulier comme les Epttres de Pope,
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ils ont l'avantage de renfermer une philosophie plus vraie, plus douce, plus usuelle. La variété des tons, une sorte d'abandon, une sensibilité touchante, un enthousiasme toujours noble, toujours vrai, leur donne un charme que l'esprit, l'imagination et le cœur goûtent tour à tour; charme dont Voltaireaseul connu le secret; et ce secretest celui de toucher, de plaire, d'inslruire sans fatiguer jamais, d'écrire pour tous les esprits comme pour tous les âges. Souvent on y voit briller des éclairs d'une philosophie profonde qui, presque toujours exprimée en sentiment ou en image, paraît simple et populaire : talent aussi utile, aussi lare que celui de donner un air de profondeur à des idées fausses et triviales, est commun et dangereux.
En quittant la lecture de Pope, on admire son talent et l'adresse avec laquelle il défeitd son système; mais l'âme est tranquille, et l'esprit retrouve bientôt toutes ses objections plutôt éludées que détruites. On ne peut quitter Voltaire sans être encouragé ou consolé, sans emporter, avec le sentiment douloureux des maux auxquels la nature a condamné les hommes, celui des ressources qu'elle leur a préparées.
La Vie de Charles XII est le premier morceau d'histoire que Voltaire ait publié. Le style, aussi rapide que les exploits du héros, entiaîne dans une suite non interrompue d'expéditions brillantes, d'anecdotes singulières, d'événements romanesques, qui ne laissent reposer ni la curiosité ni l'intérêt. Rarement quelques réflexions viennent interrompre le récit; l'auteur s'est oublié lui-même pour faire
agir ses personnages. Il seml)le qu'il ne fasse (jue raconter ce qu'il vient d'apprendre sur son héros. H n'est question que de combats, de projets militaires; et cependant on y aperçoit partout l'esprit d'un philosophe, et l'âme d'un défenseur de l'humanité.
Voltaire n'avait écrit que sur des mémoires originaux, fournis par les témoins mêmes des événements; et son exactitude a eu pour garant le témoignage respectable de Stanislas, l'ami, le compagnon, la victime de Charles XII.
Cependant on accusa celte histoire de n'être qu'un roman, parce qu'elle en avait tout l'intérêt. Si peutêtre jamais aucun homme n'excita autant d'enthousiasme, jamais peut-être personne ne fut tiaité avec moins d'indulgence que Voltaire. Comme en France la réputation d'esprit est, de toutes, la plus enviée, et qu'il était impossible que la sienne en ce genre n'effaçât toutes les autres, on s'acharnait à lui contestei" tout le reste; et la prétention à l'esprit étant au moins aussi inquiète dans les autres classes que dans celles des gens de lettres, il avait presque autant de jaloux que de lecteurs.
C'était en vain que Voltaire avait cru que la retiaile de Cirey le déroberait à la haine : il n'avail caché que sa personne; et sa gloire importunait encore ses ennemis. Un libelle, où l'on calomniait sa vie entière, vint troubler son repos. On le tiaitail comme un prince ou comme un ministie, parce qu'il excitait autant trenvie. L'auteur de ce libelle était cet abbé Desfontaincs qui devait à Voltaire la liberté, et peul-êtie la vie. Accusé d'un vice honteux
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que la supeislition a mis au rang des crimes, il avait été emprisonné dans un temps où, par une atroce et ridicule politique, on croyait très à propos de brûler quelques hommes, afin d'en dégoûter un autre de ce vice pour lequel on le soupçonnait faussement de montrer quelque penchant.
Voltaire, instruit du malheur de l'abbé Desfontames, dont il ne connaissait pas la personne, et qui n'avait auprès de lui d'autre recommandation que de cultiver les lettres, courut à Fontainebleau trouver madame de Prie, alors toute-puissante, et obtint d'elle la liberté du prisonnier, à condition qu'il ne se montrerait point à Paris. Ce fut encore Voltaire qui lui procura une retraite dans la terre d'une de ses amies. Desfontaines y fit un libelle contre son bienfaiteur. On l'obligea de le jeter au feu, mais jamais il ne lui paidonna de lui avoir sauvé la vie. Il saisissait avidement, dans les journaux, toutes les occasions de le blesser; c'était lui qui avait fait dénoncer, par un prêtre du séminaire, le Mondain, badinage ingénieux où Voltaire a voulu montrer comment le luxe, en adoucissant les mœurs, en animant l'industrie, prévient une partie des maux qui naissent de l'inégalité des fortunes et de la dureté des riches.
Cette dénonciation l'exposa au danger d'une nouvelle expatriation, parce qu'au reprocbe de prêcher la volupté, si grave aux yeux des gens qui ont besoin de couvrir des vices plus réels du manteau de l'austérité, on joignit le reproche plus dangereux de s'être moqué des plaisirs de nos premiers pères.