IV
Enfin le journaliste publia la VoUairomanie . Ce fut alors que Voltaire , qui depuis longtemps souffrait en silence les calomnies de Desfontaines et de Rousseau , s'abandonna aux mouvements d'une colère dont ces vils ennemis n'étaient pas dignes.
Non content de se venger en livrant ses adversaires au mépris public, en les marquant de ces traits que le temps n'efface point, il poursuivit Desfonlaines, qui en fut quitte pour désavouer le libelle, et se mit à en faire d'autres pour se consoler. C'est donc à quarante-quatre ans, après vingt années de patience, que Voltaire sortit, pour la première fois, de celte modération dont il serait à désirer que les gens de lettres ne s'écartassent jamais. S'ils ont reçu de la nature le talent si redoutable de dévouer leurs ennemis au ridicule et à la bon le, qu'ils dédaignent d'employer cette arme dangereuse à venger leurs propres querelles, et qu'ils la réservent contre les persécuteurs de la vérité et les ennemis des droits des bommes!
La liaison qui se forma, vers le même temps, entre Voltaire et le prince royal de Prusse, était une des premières causes des emportements où ses ennemis se livrèrent alors contre lui. Le jeune Frédéric n'avait reçu de son père que l'éducation d'un soldat; mais la nature le destinait à être un boni me d'un esprit aimable, étendu et élevé, aussi bien qu'un grand général. Il était relégué à Rémusberg par son père, qui, ayant formé le projet de lui faire couper la tête, en qualité de déserteur, parce qu'il avait voulu voyager sans sa permission, avait cédé aux
représentations du ministre de retiipereui', et s'était contenté de le faire assister au supplice d'un de ses compagnons de voyage.
Dans cette retraite, Frédéric, passionné pour la langue française, pour les vers, pour la plûlosophie, choisit Voltaire pour son confident et pour son guide. Ils s'envoyaient réciproquement leuis ouvrages; le prince consultait le philosophe sur ses travaux , lui demandait des conseils et des leçons. Ils discutaient ensemble les questions de la métaphysique les plus curieuses comme les plus insolubles. Le prince étudiait alors Wolf, dont il abjura bientôt les systèmes et l'inintelligible langage, pour une philosophie plus simple et plus vraie. Il travaillait en même temps à réfuter Machiavel, c'est-à-dire à prouver que la politique la plus sure, pour un prince, est de conformer sa conduite aux règles de la morale, et que son intérêt ne le rend pas nécessairement ennemi de ses peuples et de ses voisins, comme Machiavel l'avait supposé, soit par esprit de système, soit pour dégoûter ses compatriotes du gouvernement d'un seul, vers lequel la lassitude d'un gouvernement populaire, toujours orageux et souvent cruel, semblait les porter.
Dans le siècle précédent, Tycho-Brahé, Descartes, Leibnitz, avaient joui de la société des souverains, et avaient été comblés des marques de leur estime; mais la confiance , la liberté ne régnaient pas dans ce commerce trop inégal. Frédéric en donna le premier exemple, que, malheureusement pour sa gloire, il n'a pas soutenu. Le prince envoya son ami, le ba-
Si VIE DE VOLTAIRE.
ron de Keyserling, visiter les divinités deCirey, et porter à Voltaire son portrait et ses manuscrits. Le philosophe était touché, peut-être même flatté de cet honuTiage ; mais il l'était encore plus de voir un prince destiné pour le trône cultiver les lettres , se montrer l'ami de la philosophie et l'ennemi de la superstition. Il espérait que l'auteur de XAnti-Mach l'ai^el sermt un roi pacifique; et il s'occupait avec délices de faire imprimer secrètement le hvre qu'il crovait devoir lier le prince à la vertu, par la crainte de démentir ses propres principes et de trouver sa condamnation dans son propre ouvrage.
Frédéric, en montant sur le trône, ne changea point pour Voltaire. Les soins du gouvernement n'affaiblirent ni son goût pour les vers, ni son avidité pour les ouvrages conservés alors dans le portefeuille de Voltaire, et dont, avec madame du Châtelet, il était presque le seul confident ; mais une de ses premières démarches fut de faire suspendre la publication de \Anti-MacJiiai^el. Voltaire obéit; et ses soins, qu'il donnait à regret, furent infructueux. Il désirait encore plus que son disciple, devenu roi, prit un engagement public qui répondit de sa fidélité aux maximes philosophiques. Il alla le voir à Wesel, et fut étonné de tiouver un jeune roi en uniforme sur un lit de camp, ayant le frisson de la fièvre. Cette fièvre n'empêcha point le roi de profiter du voisinage pour faire payer à l'évêcpie de Liège une ancienne dette oubliée. Voltaire écrivit le mémoire, qui fut appuyé par des soldats; et il revint à Paris, content d'avoir vu ([ue son héros était un
VIE DE VOLTAIKE. 53
homme très-aimable; mais il résista aux offres qu'il lui fit pour l'attirer auprès de lui , et préféra l'amitié de madame du Châtelet à la faveur d'un roi, et d'un roi qui l'admirait.
Le roi de Prusse déclara la guerre à la fille de Charles VI , et profita de sa faiblesse pour faire valoir d'anciennes prétentions sur la Silésie. Deux batailles lui en assurèrent la possession. Le cardinal de Fleury, qui avait entrepris la guerre malgré lui , négociait toujours en secret. L'impératrice sentit que son intérêt n'était pas de traiter avec la France, contre laquelle elle espérait des alliés utiles, qui se chargeraient des frais de la guerre, tandis que, si elle n'avait plus à combattre que le roi de Prusse, elle resterait abandonnée à elle-même, et verrait les vœux et les secours secrets des mêmes puissances se tourner vers son ennemi. Elle aima mieux étouffer son ressentiment, instruire le roi de Prusse des propositions du cardinal , le déterminer à la paix par cette confidence , et acheter, par le sacrifice de la Silésie, la neutralité de l'ennemi le plus à craindre pour elle.
La guerre n'avait pas interrompu la correspondance du roi de Prusse et de Voltaire. Le roi lui envoyait des vers du milieu de son camp , en se préparant à une bataille, ou pendant le tumulte d'une victoire; et Voltaire, en louant ses exploits , en caressant sa gloire militaire, lui prêchait toujours l'humanité et la paix.
Le cardinal de Fleury mourut. Voltaire avait été assez lié avec lui , parce qu'il était curieux de con-
54 vit DE VOLTAIRE.
iiaîhe les anecdotes du règne de Louis XIV, et que Fleury aimait à les conter, s'arrètant surtout à celles qui pouvaient le regarder, et ne doutant pas que Voltaire ne s'empressât d'en remplir son histoire ; mais la haine naturelle de Fleury et de tous les hommes faibles pour qui s'élève au-dessus des forces communes, l'emporta sur son goût et sur sa vanité.
Fleury avait voulu empêcher les Français de parler, et même de penser, pour les gouverner plus aisément. 11 avait, toute sa vie, entretenu dans l'État une guerre d'opinions, par ses soins mêmes, pour empêcher ces opinions de faire du bruit, et de troubler la tranquillité publique. La hardiesse de Voltaire l'effrayait. H craignait également de compromettre son repos en le défendant, ou sa petite lenommée en Fabandonnant avec trop de lâcheté ; et Voltaire trouva dans lui, moins un protecteur (|u'un persécuteur caché, mais contenu par son respect pour l'opinion et l'intérêt de sa propre gloire.
Voltaire fut désigné pour lui succéder dans l'Académie française. Il venait d'y acquérir de nouveaux droits (pii auraient imposé silence à l'envie, si elle pouvait avoir quelque pudeur ; il venait d'enrichir la scène d'un nouveau chef-d'œuvre, de Mérope y jusqu'ici la seule tragédie où des larmes abondantes et douces ne coulent })oint sur les malheurs de l'amour. L'auteur de Zaïre avait déjà combattu cette maxime de Despréaux :
De cette passion la sensible peinture
Est pour aller aii rœui la loute la plus sûre.
Il avait avancé que la nature peut produire au théâtre des effets plus pathétiques et plus déchirants; et il le prouva dans Mérope.
Cependant, si Despréaux entend, par sûre, la moins difficile, les faits sont en sa faveur. Plusieurs poètes ont fait des tragédies touchantes, fondées sur l'amour; et Mérope est seule jusqu'ici.
Entraîné par l'intérêt des situations, par une rapidité de dialogue inconnue au théâtre, par le talent d'une actrice qui avait su prendre l'accent vrai et passionné de la nature, le parterre fut agité d'un enthousiasme sans exemple : il força Voltaire , caché dans un coin du spectacle, à venir se montrer aux spectateurs. Il parut dans la loge de la maréchale de Villars ; on cria à la jeune duchesse de Villars d'embrasser l'auteur de Mérope; elle fut obligée de céder à l'impérieuse volonté du public, ivre d'admiration et de plaisir.
C'est la première fois que le parterre ait demandé l'auteur d'une pièce. Mais ce qui fut alors un hommage rendu au génie, dégénéré depuis en usage, n'est plus qu'une cérémonie ridicule et humiliante, à laquelle les auteurs qui se respectent refusent de se soumettre.
A. ce nouveau titre , que la dévotion même était obligée de respecter, se joignait l'appui de madame de Châteauroux , alors gouvernée par le duc de Richelieu , cet homme extraordinaire qui à vingt ans avait été deux fois à la Bastille pour la témérité de ses galanteries; qui, par l'éclat et le nombre de ses aventures, avait fait naître parmi les femmes une
espèce de mode, et presque regarder comme un honneur d'être déshonorées par lui; qui avait étabh parmi ses imitateurs une sorte de galanterie où l'amour n'était phis même le goût du plaisir, mais la vanité de séduire; ce même homme qu'on vit ensuite contribuera la gloire de Fontenoi, affermir la révolution de Gênes, prendre iMahon , forcer une armée anglaise à lui rendre les armes ; et lorsqu'elle eut rompu ce traité, lorsqu'elle menaçait ses quartiers dispersés et affaiblis , l'arrêter par son activité et son audace; et qui vint ensuite reperdre dans les intrigues de la cour, et dans les manœuvres d'une administration tyrannique et corrompue, une gloire qui eût pu couvrir les premières fautes de sa vie.
Le duc de Richelieu avait été l'ami de Voltaire dès l'enfance. Voltaire, qui eut souvent à s'en plaindre, conseiva pour lui ce goût de la jeunesse, que le temps n'efface point, et une espèce de confiance que l'habitude soutenait plus que le sentir;nent; et le maréchal de Richelieu demeura fidèle à cet ancien attachement, autant que le permit la légèreté de son caractère, ses caprices, son petit despotisme sur les théâtres, son mépris pour tout ce qui n'était pas homme de la cour, sa faiblesse pour le crédit, et son insensibihté pour tout ce qui était noble ou utile.
Il servit alors Voltaire aupiès de madame de Châteauroux; mais M. de Maurepas n'aimait pas Voltaire. L'abbé de Chaulieu avait fait une épigramme contre OEdipr, |)arce qu'il était blessé fju'un jeune homme, déjà son rival dans le genre des poésies
fugitives, mêlées de philosophie et de volupté, joignît à cette gloire celle de réussir au théâtre; et M. de Maurepas, qui mettait de la vanité à montrer plus d'esprit qu'un autre dans un souper, ne pardonnait pas à Voltaire de lui ôter trop évidemment cet avantage, dont il n'était pas trop ridicule alors qu'un homme en place pût être flatté.
Voltaire avait essayé de le désarmer par une épître, où il lui donnait les louanges auxquelles le genre d'esprit et le caractère de M. de Maurepas pouvaient prêter le plus de viaisemblance. Cette épître, qui renfermait autant de leçons que d'éloges, ne changea rien aux sentiments du ministre. Il se lia, pour empêcher Voltaire d'entrer à l'Académie, avec le théatin Boyer, que Fleury avait préféré, pour l'éducation du Dauphin, àMassillon, dont il craignait les talents et la vertu , et qu'il avait ensuite désigné au roi, en mourant, pour la feuille des bénéfices, apparemment dans l'espérance de se faire regretter des jansénistes. D'ailleurs, M. de Maurepas était bien aise de trouver une occasion de blesser, sans se compromettre, madame de Châteauroux , dont il connaissait toute la haine pour lui. Voltaire, instruit de celte intrigue, alla trouver le ministre, et lui demanda si, dans le cas où madame de Châteauroux secondât son élection, il la traverserait : Oui, lui répondit le ministre, et je vous écrase-
î^ai.
11 savait qu'un homme en place en aurait la facilité, et que, sous un gouvernement faible, le crédit d'une maîtresse doit céder à celui des prêtres intri-
gants on fanatiques, plus méprisables aux yeux de la raison , mais encore respectés par la populace : il laissa triompher Boyer.
Peu de temps après, le ministre sentit combien l'alliance du roi de Prusse était nécessaire à la France; mais ce prince craignait de s'engager de nouveau avec une puissance dont la politique incertaine et timide ne lui inspirait aucune confiance. On imagina que Voltaire pourrait le déterminer. Il fut chargé de cette négociation, mais en secret. On convint que les persécutions de Boyer seraient le prétexte de son voyage en Prusse. 11 y gagna la liberté de se moquer du pauvre théatin , qui alla se plaindre au roi que Voltaire le {sàs^ii passer pour un sot dans les cours étrangères , et à qui le roi répondit que c'était une chose convenue.
Voltaire partit, et Piron, à la tête de ses ennemis, l'accabla d'épigrammes et de chansons sur sa prétendue disgrâce. Ce Piron avait l'habitude d'insulter à tous les hommes célèbres qui essuyaient des persécutions: ses œuvres sont remplies des preuves de cette basse méchanceté. Il passait cependant pouiun bon honmie, parce qu'il était paresseux, et que, n'ayant aucune dignité dans le caractère , il n'offensait pas l'amour-propre des gens du monde.
Cependant, après avoir passé quel([ue temps avec le roi de Prusse, qui se refusait constamment à toute négociation avec la France, Voltaire eut l'adresse de saisir le véritable motif de ce refus : c'était la faiblesse qu'avait eue la France de ne pas déclarer la guerre à l'Angleterre, et de paraître, par cette con-
VIE DE VOLTAIRE. Sq
duile, demander la paix , quand elle pouvait piétendre à en dicter les conditions.
Il revint alors à Paris , et rendit compte de son voyage. Le printemps suivant, le roi de Prusse déclara de nouveau la guerre à la reine de Hongrie, et, par cette diversion utile, força ses troupes d'évacuer l'Alsace. Ce service important, celui d'avoir pénétré, en passant à la Haye, les dispositions des Hollandais, encore incertaines en apparence, n'obtint à Voltaire aucune de ces marques de considération dont il eût voulu se faiie un rempart contre ses ennemis littéraires.
Le marquis d'Argenson fut appelé au ministère. Il mérite d'être compté parmi le petit nombre des gens en place qui ont aimé véritablement la philosophie et le bien public. Son goût pour les lettres l'avait lié avec Voltaire. Il l'employa plus d'une fois à écrire des manifestes, des déclarations, des dépêches, qui pouvaient exiger, dans le style, de la correction, de la noblesse et de la mesure.
Tel fut le manifeste qui devait être publié par le prétendant à sa descente en Ecosse, avec une petite armée française que le duc de Richelieu auiait commandée. Voltaire eut alors l'occasion de travailler avec le comte de Lalli , jacobite zélé , ennemi acharné des Anglais, dont il a depuis défendu la mémoire avec tant de courage, lorsqu'un arrêt injuste, exécuté avec barbarie, le sacrifia au ressentiment de quelques employés de la Compagnie des Indes.
Mais il eut, dans le même temps, un appui plus
6o VIE UE VOLTAIRE.
puissant, la marquise de Pompadour, avec laquelle il avait été lié lorsqu'elle était encore madame d'Etiolés. Elle le chargea de faire une pièce pour le premier mariage du Dauphin. Une charge de gentilhomme de la chambre, le titre d'historiographe de France, et enfin la piotection de la cour, nécessaire pour empêcher la cabale des dévots de lui fermer l'entrée de l'Académie française, furent la récompense de cet ouvrage. C'est à cette occasion qu'il fit ces vers :
Mon Henri quatre et ma Zaïre,
Et mon Américaine Alzire, Ne m'ont valu jamais un seul regard du roi; J'eus beaucoup d'ennemis avec très-peu de gloire. Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi,
Pour une farce de la foire.
C'était juger un peu trop sévèrement la Princesse de Navarre, ouvrage rempli d'une galanterie noble et touchante.
Cependant la faveur de la cour ne suffisait pas pour lui ouvrir les portes de l'Académie. Il fut obligé, pour désarmer les dévots, d'écrire une lettre au père de Latour, où il protestait de son respect pour la religion , et, ce qui était bien plus nécessaire, de son attachement aux jésuites. Malgré l'adresse avec laquelle il ménage ses expressions dans cette lettre, il valait mieux sans doute renoncer à l'Académie, que d'avoir la faiblesse de l'écrire; et cette faiblesse serait inexcusable , s'il avait fait ce sacrifice à la vanité de porter un titre qui, depuis longtemps, ne pouvait plus honorer le nom de Voltaire. Mais il le faisait à
sa sûreté ; il croyait qu'il trouverait daus l'Académie un appui contre la persécution; et c'était présumer trop du courage et de la justice de ses confrères.
Dans son discours à l'Académie, il secoua le premier le joug de l'usage qui semblait condamner ces discours à n'être qu'une suite de compliments, plus encore que d'éloges. Voltaire osa parler dans le sien de littérature et de goût ; et son exemple est devenu, en quelque sorte, une loi dont les académiciens gens de lettres osent rarement s'écarter. Mais il n'alla point jusqu'à supprimer les éternels éloges de Richelieu , de Séguier et de Louis XïV; et jusqu'ici deux ou trois académiciens seulement ont eu le courage de s'en dispenser. Il parla de Crébillon, dans ce discours, avec la noble générosité d'un homme qui ne craint point d'honorer le talent dans un rival, et de donner des armes à ses propres détracteurs.
Un nouvel orage de libelles vint tomber sur lui, et il n'eut pas la force de les mépriser. La police était alors aux oidres d'un homme qui avait passé quelques mois à la campagne avec madame de Pompadour. On arrêta un malheureux violon de l'Opéra, nommé Travenol, qui, avec l'avocat Rigoley de Juvigny, colpoi'tait ces libelles. Le père de Travenol , vieillard de quatre-vingts ans , va chez Voltaire demander la grâce du coupable : toute sa colère cède au premier cri de l'humanité. 11 pleure avec le vieillard, l'embrasse, le console, et court avec lui demander la liberté de son fds.
La faveur de Voltaire ne fut pas de longue durée. Madame de Pompadour fit accorder à Crébillon
des honneurs qu'on lui refusait. Voltaiie avait rendu constamment justice à l'auteur de Rhadamisthe ; mais il ne pouvait avoir l'humilité de le croire supérieur à celui i^Alzire^ de Mahomet et de Mcrope. Il ne vit dans cet enthousiasme exagéré pour Créhillon qu'un désir secret de l'iiumilier; et il ne se tiompait pas.
Le poète, le hel esprit aurait pu conserver des amis puissants; mais ces titres cachaient dans Voltaire un philosophe, un homme plus occupé encore des progrès de la raison que de sa gloire personnelle.
Son caractèie, naturellement fier et indépendant, se prétait à des adulations ingénieuses; il prodiguait la louange, mais il conseivail ses sentiments, ses opinions, et la liherté de les montrer. Des leçons fortes ou louchantes sortaient du sein des éloges; et cette manière de louer, qui pouvait réussir à la cour de Frédéric, devait hlesser dans toute autre.
Il retourna donc encore à Cirey, et hienlôt apiès à la cour de Stanislas. Ce prince, deux fois élu roi de Pologne, l'une par la volonté de Charles XII, l'autre par le vœu de la nation, n'en avait jamais possédé que le litre. Retiié en Lorraine, où il n'avait encore que le nom de souverain, il réparait, par ses hienfaits, le mal que l'administration française faisait à celte province, où le gouvernement paternel de Léopold avait léparé un siècle de dévastations et de malheurs. Sa dévotion ne lui avait ôté ni le iroùt des [)l;»isirs, ni celui des gens d'esprit. Sa maison élait celle d'un particulier très-riche; son ton, celui d'iui homme simple et franc, qui, n'ayant jamais été mal-
heureux que parce qu'on avait voulu qu'il fût roi , n'était pas ébloui d'un titre dont il n'avait éprouvé que les dangers. Il avait désiré d'avoir à sa cour, ou plutôt chez lui, madame du Châtelet et Voltaire. L'auteur des Saisons , le seul poëte français qui ait réuni, comme Voltaire, l'âme et l'esprit d'un philosophe, vivait alors àLunéville, où il n'était connu que comme un jeune militaire aimable ; mais ses premiers vers, pleins de raison, d'esprit et de goût, annonçaient déjà un homme fait pour honorer son siècle.
Voltaire menait à Lunéville une vie occupée , douce et tran(piille, lorsqu'il eut le malheur d'y perdre son amie. Madame du Châtelet mourut au moment où elle venait de terminer sa traduction de Newton, dont le travail forcé abrégea ses jours. Le roi vint consoler Voltaire dans sa chambre, et pleurer avec lui. Revenu à Paris, il se livra au travail; moyen de dissiper la douleur, que la nature a donné à très-peu d'hommes. Ce pouvoir sur nos propres idées, cette force de tête que les peines de l'âme ne peuvent détruire, sont des dons précieux qu'il ne faut point calomnier en les confondant avec l'insensibilité. La sensibilité n'est point de la faiblesse; elle consiste à sentir les peines, et non à s'en laisser accabler. On n'en a pas moins une âme sensible et tendre, la douleur n'en a pas été moins vive parce qu'on a eu le courage de la combattre, et que des qualités extraordinaires ont donné la force de la vaincre.
Voltaire se lassait d'entendre tons les gens du mon-
()4 VIF. DE VOLTAinn.
de, et la plupart des gens de lettres, lui préférer Crébillon, moins par sentiment que pour le punir de l'universalité de ses talents; car on est toujours plus indulgent pour les talents bornés à un seul genre , qui, paraissant une espèce d'instinct, et laissant en repos plus d'espèces d'amour- propre , humilient moins l'orgueil.
Cette opinion de la supériorité de Crébillon était soutenue avec tant de passion, que depuis, dans le discours préliminaire de Y Encyclopédie^ M. d'Âlembert eut besoin de courage pour accorder l'égalité à l'auteur à'Jhire et de Mérope , et n'osa porter plus loin ta justice. Enfin Voltaire voulut se venger, et forcer le public à le mettre à sa véritable place , en donnant Sémiramis , Oreste et Rome sauvée^ trois sujets que Crébillon avait traités. Toutes les cabales animées contre Voltaire s'étaient réunies pour faire obtenir un succès éphémère au Catilina de son rival, pièce dont la conduite est absurde et le style barbare, où Cicéron propose d'employer sa fille pour séduire Catilina, où un grand prêtre donne aux amants des rendez-vous dans un temple, y introduit une courtisane en habit d'homme, et traite ensuite le sénat d'impie, parce qu'il y discute des affaires de la républi([ue.
Rome sauvée, au contraire, est un chef-d'œuvre de style et de raison : Cicéron s'y montre avec toute sa dignité et toute son éloquence; César y parle, y agit comme un homme fait pour soumettre Rome, accabler ses ennemis de sa gloire, et se faire pardonner la tyrannie à foice de talents et de vertus; Cati-
lina y est un scélérat, mais qui cherche à excuser ses vices sur l'exemple et ses crimes sur la nécessité. L'énergie républicaine et lame des Romains ont passé tout entières dans le poète.
Voltaire avait un petit théâtre, où il essayait ses pièces. Il y joua souvent le rôle de Cicéron. Jamais, dit-on, l'illusion ne fut plus complète; il avait l'air de créer son rôle en le récitant; et quand, au cinquième acte, Cicéron reparaissait au sénat, quand il s'excusait d'aimer la gloire, quand il récitait ces beaux vers :
Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire; Des travaux des humains c'est le digne salaire. Sénat, en vous servant il la faut acheter: Qui n'ose la vouloir n'ose la mériter,
alors le personnage se confondait avec le poète. On croyait entendre Cicéron ou Voltaire avouer et excuser cette faiblesse des grandes âmes.
Il n'y avait qu'un beau rôle dans V Electre de Crébillon , et c'était celui d'un personnage subalterne. Oreste, qui ne se connaît pas, est amoureux de la fille d'Égisthe, qui aie malheur de s'appeler Iphianasse. L'implacable Electre a un tendre penchant pour le fils d'Égisthe ; c'est au milieu des Furies qui conduisent au parricide un fils égaré et condamné par les dieux à cette horrible vengeance, que ces insipides amours remplissent la scène.
Voltaire sentit qu'il fallait rendre Clytemnestre intéressante par ses remords, la peindre plus faible que coupable, dominée par le cruel Égisthe, mais