SUR LES AFFAIRES PRÉSENTES
Vous êtes étonné , Monsieur, que le citoyen d'une république voie avec indifférence cet amour de la liberté qui semble animer tous vos compatriotes; vous l'êtes davantage encore de me voir pencber vers ce que vous appelez le parti du gouvernement. Vous êtes donc indifférent, me dites-vous, à la liberté des autres hommes. Non, Monsieur; je me garderai bien de dire avec un de vos poètes : La liberté n'est rien si tout le monde est libre. Je crois, au contraire, que plus il existe de peuples libres, plus la liberté de chacun d'eux est assurée. Je crois même que tant qu'il existera sur le globe une grande nation esclave, ni la cause du génie humain ne sera décidée, ni ses chaînes brisées sans retour.
Si mes sentiments vous paraissent aujourd'hui dif- IX. 7
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férenls de ceux que j'ai montrés au momeiil où mes concitoyens ont élevé leurs premiers cris pour la liberté, c'est que les circonstances ne sont pas les mêmes.
Il s'agissait pour nous d'être soumis à une aristocratie étrangère, à l'autorité du parlement d'Angleterre; il s'agit pour vous d'être délivrés de l'aristocratie parlementaire. Des corps qui prétendent que leur sanction est nécessaire pour la validité des lois faites par le prince, et acce[)tées par l'assemblée de la nation ; qui, à ce droit négatif, joignent l'exercice du pouvoir judiciaire le plus étendu, réunion incompatible avec toute espèce de liberté; qui, dans l'exercice de ce pouvoir, ne se croient pas obligés de s'astreindre strictement à la lettre de la loi; qui, dans le cas où l'on conteste , soit leurs prétentions , soit la justice de leurs arrêts, .se permettent de rester juges dans leur propre cause; qui, sous le nom de grande police, se sont arrogé, sur une grande partie des actions des citoyens, un pouvoir législatif, exercé par eux seuls, et dont eux-mêmes, ou des officiers à leurs ordres, sont les seuls exécuteurs : de tels corps vous menaçaient d'une aristocratie tyrannitpie, d'autant plus dangereuse, que, se recrutant elle-même, elle était devenue presque héréditaire.
Il s'agissait pour nous de conserver l'avantage précieux d'une procédure criminelle, favorable à la sûreté des citoyens, procédure à laquelle le gouvernement anglais osait donner atteinte. Il s'agit pour vous d'être délivrés d'une procédure qui expose l'innocent , qui donne à vos juges une autorité arbitraire, et qu'eux
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seuls protègent contre la voix des hommes éclairés de toutes les nations, moins par préjugé peut-être, que d'après cette maxime si bien prouvée par l'expéiience : Plus la jurisprudence est mmwaise , plus les ju^es sont puissants.
Il s'agissait pour nous d'être arbitrairement taxés par des hommes vivant à i,5oo lieues de nous, n'avant à notre prospérité d'autre intérêt que celui qu'un maître prend à celle de ses esclaves. Il s'agit pour vous de détruire un système fiscal qui pèse sur le pauvre pour ménager le riche, de sacrifier à la nécessité de rétablir vos finances des privilèges odieux que des corps puissants se sont arrogés dans des temps d'ignorance et de faiblesse. Vous ne devez donc pas être surpris de me voir pencher vers le parti dont les opérations tendent à rétablir les citoyens dans leurs droits, à détruire une autorité dangereuse et une inégalité contraire au droit naturel , qui ordonne que chacun contribue à la dépense puhlique à proportion de ce qu'il possède.
Je n'aime point le despotisme , mais je hais encore plus l'aristocratie, qui est le despotisme de plusieurs. Je la hais plus encore lorsqu'elle est anarchique, comme le serait la ligue du clergé, de la noblesse, de trente cours souveraines répandues dans toutes vos provinces. Plus on a de maîtres , plus ils ont d'intérêts pailiculiers opposés à l'intérêt public; plus leur pouvoir est indépendant de l'opinion et de la volonté du plus grand nombre, plus il est difficile de les éclairer et de leur faire vouloir le bien du peuple.
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S'agit-il tie la législation des impôts, de celle du commerce, des lois civiles ou ciiminelles, des lois de police, comparez l'intéiét que peut avoir un monarque à ce que toutes ces parties de la législation soient vicieuses ou opj)ressives, et l'intérêt que peuvent y avoir tous les hommes riches et puissants d'un pays, réunis en corps sousdifféientes dénominations. Si cet intérêt existe pour un monarque et ses ministres, il sera presque toujours celui de ménager les hommes qui ont un crédit ou un pouvoir indépendant ; qui peuvent, si on blesse leurs intérêts, troubler la tranquillité publi([ue, ou perdre les ministres. La [)lupart des maux dont on se plaint dans les monarchies ont pour cause ce mélange d'une aristocratie, qui fait payer si cher au peuple le faible appui qu'elle lui prête quelquefois. J'ai étudié vos lois , vous en avez un grand nombre de mauvaises; mais j'en ai peu vu qui n'aient été établies ou conservées luiiquement parce qu'un crédit aristocraticjue les a sollicitées ou protégées.
Quel but se sont proposé les hommes en se réunissant en société régulière, en se soumettant à des lois? C'est sans doute de s'assurer, par ces mêmes lois, la jouissance de leurs droits naturels. Mais la sûreté est un de ces droits, et les hommes en jouissent-ils, s'il reste quelque chose d'arbitraire dans les jugements criminels , si des actions indifférentes sont érigées en crimes, si le droit de se défendre est enlevé aux accusés, si les preuves alléguées contre eux sont pour eux un secret , si les tribunaux formant des corps perpétuels ont des passions ou des préju-
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gés, des iiiléiéts ou des piélentioiis? La réforme de voire jurispiLidence criminelle, et celle de vos Iribunaux , est donc nécessaire au maintien du premier de vos droits, la sûreté. La liberté en est un autre; or, jouit-on de la liberté partout où la loi interdit aux citoyens, sous peine d'amende, des actions indifférentes et un usage de leurs facultés, une disposition de leur propriété, qui n'est pas contraire au droit d'autrui? Jugez d'après cela vos lois de commerce, vos jurandes défendues avec tant d'opiniâtreté par vos parlements, vosloisde police établies par eux, votre jurisprudence fiscale, etc.
La propriété est encore un droit naturel des hommes ; or, ce droit existe-t-il partout où il est attaqué par des impôts indirects, nécessaiiement répartis avec injustice, par une législation qui force un paysan d'Auvergne, de Poitou , de Lyonnais, à veniidéfendre dans la capitale le coin de terre qu'il cultive? Ce droit existe-t-il, lorsqu'en vertu de cette distribution des tribunaux, toute propriété , au-dessous de ce que coûte un procès, n'est garantie qu'autant qu'elle ne vaut pas la peine d'être usurpée, et lorsque tout homme qui veut sacrifier un pauvre à sa vengeance est le maître de le ruiner? La réfoime de vos impôts et de vos trijjunaux est donc nécessaire au maintien de vos droits de propriété.
L'égalité n'est pas moins un des droits naturels de l'humanité. Les hommes naissent égaux, et la société est faite pour empêcher que l'inégalilé de force , la seule qui vienne de la nature, ne produise impunén>ent des violences injustes. Toute inégalité qui , dans