‹ Œuvres. Publiées (volume 5)Chapitre 23 sur 80 · SENTIMENTS D UN RÉPUBLICAIN. I · texte numérisé non relu

SENTIMENTS D UN RÉPUBLICAIN. I

élals f!;énérau.\, un inléiêl dilTéieiil de rinlérèl nalional , plus il iiiipoi le de leur donnei- une constitution qui réponde du résultat qu'on en doit attendre.

Dans un pays où il n'a jamais existé d'assemblée nationale, où celles qui en ont tenu la place n'ont reçu leui' forme que de l'autoiité du prince, où n'ayant jamais été périodiques , où n'ayant pas même été fréquentes, surtout depuis que l'invention de: rinq)rimerie a permis quelcpic conmuniicalion entie les honimes dispersés, on rie peut dire qu'elles aient jamais obtenu même une sanction tacite; où cent soixante et quatorze ans d'interruption, dans l'espace de temj)S pendant lequel les bonniies ont passé des plus grossières ténèbres à l'auioiedu jour (|ui est prêt enfin à les éclairer, ne permet tenl plus de regaider l'ancien usage comme une autorité; c'est à la puissance publique, telle qu'elle existe, à fixer la forme d'une assemblée nationale.

Cette forme n'est point arbitraire : une telle assemblée doit représenter la nation; el il n'est pas difficile, à tout homme de bon sens, de savoir si une assemblée représente ou non une nation. Pour être rigoureusement légitime, la représentation doit être égale; mais si elle l'est plus que ne l'a jamais été aucune assemblée de la même nation; si l'inégalité qui peut y rester est de nature à être facilement détruite, alors ceux à qui cette inégalité est défavorable , mais qui obtiennent plus qu'ils n'ont jamais obtenu , peuvent ne pas demander davantage, et attendredu temps et du progrès des lumièies une justice plus exacte.

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Personne, au contraire, ne peut avoir droit de demander une inégalité plus grande.

De même, chaque division de teiritoire doit élire ses représentants; elle doit en élire plus d'un , pour être sûre d'être toujours représentée, pour avoir moins à craindre les conséquences d'un mauvais choix. On doit conserver, dans cette élection, plus d'égalité encore entre les citoyens, que dans la représentation , parce que le véritable droit est à ceux qui élisent , et non à ceux qui représentent ; que le droit des premiers est conservé dans la réalité, si la forme de la représentation leur permet d'élire des hommes sur lesquels ils puissent compter.

Mais les règles particulières et déduites de ces principes , les formes suivant lesquelles on doit les mettre en pratique, le nombre des électeurs ou des députés, le jour, le lieu de chaque élection, le lieu, l'époque de l'assemblée : tous ces détails, qu'il est rigoureusement nécessaire de fixer d'une manière précise, ne peuvent l'être que par une volonté unique, par celle du chef de la nation. Sans cela i! faudrait donc une première convention formée d'elle-même; nous y avons été forcés au commencement de la révolution; mais, comme je vous l'ai déjà dit, ce moyen, praticable dans une nation où il n'existait ni privilèges, ni prérogatives héréditaires, ni distinction entre les citoyens, ni aucun corps, ne peut être proposé dans une nation qui n'a point les mêmes avantages.

Il ne s'agit pas même que le prince agisse seul, il suffit qu'il reste juge. Vos provinces, à l'exception

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de quelques-unes que vos parlements ont privées de cet avantage; vos provinces ont chacune un corps, qui peut devenir vraiment repiésentatif dans celles où existent les assemblées provinciales, puis(|u'il suffirait d'en faire élire les membres , et qui, dans les autres, passe pour l'être même aux yeux du peuple ignorant et trompé. Ces corps peuventétre consultés sur la forme delà convocation des états; la pluralité de leurs avis peut former une sortede vœu national; et s'ils ne se pressent pas trop de répondre, si les défenseurs des droits du peuple ont le temps et la liberté de les discuter, on peut espérer que ce vœu sera conforme à ses véritables intérêts. L'orgueil du pouvoir, cette pente vers l'aristocratie, véritable fléau de l'espèce humaine dans un siècle où les esprits flottent encore entre la lumière et les ténèbres, n'ont point corrompu les assemblées provinciales; leui' propre intérêt les engage autant que celui des citoyens à suivre, dans la formation de l'assemblée nationale, un plan qui unisse cette assemblée avec elles; et comme elles sont en plus grand nombre que les anciens pays d'états, on peut d'avance présumer que le vœu de la pluralité ne sera point en faveur d'une forme trop aristocratique, et trop éloignée des mœurs et de l'esprit de notre siècle.

C'est au gouvernement , c'est à la sagesse qu'il a eue de s'appuyer du suffrage des assemblées provinciales, et d'écarter les réclamations des parlements en faveur des usages antiques, et leurs prétentions à partager le pouvoir législatif, (pie la nation devra la restamation dont elle a conçu l'espérance; et c'est

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ce qui doit arriver dans loulesles monarchies européennes. Le despotisme ne peut plus y subsister longtemps; et dans ces changements inévitables que la révolution des opinions doit amener, l'intérêt des souverains et du peuple est nécessairementle même , celui d'échapper au joug dont l'aristocratie les menace également. Différents ordres d'assemblées repiésentatives formeront toujours une constitution modérée, amie de l'ordre et de la paix : plus il y régnera d'égalité, plus ces avantages y seront sensibles. L'aristocratie, au contraire, est ambitieuse, turbulente. Jusqu'à ce qu'elle ail tout anéanti , et même le souvenir des droits des hommes, elle ne connaît point de repos; ensuite c'est le repos de la mort, c'est celui de Venise.

Il ne me reste plus qu'à vous parler des prétentions de quelques-unes de vos provinces. Elles ne veulent plus faire partie de la monarchie française, mais devenir autant de républiques indépendantes. Cependant, protégées par le corps de la nation, défendues à ses dépens, partageant toutes les places, tous les avantages qui naissent delà réunion, elles n'en supporteront les charges qu'autant qu'elles le voudront. Admises dans les états généraux, elles consentent à faire partie de la France , mais à condition qu'elles restent maîtresses d'accepter ou de rejeter ce que ces états auraient réglé de concert avec le roi. !1 est juste, ajoute-t-on , que ces provinces conservent des lois particulières, puisque, par leurs mœurs, leurs usages, leurs climats, elles diffèrent tant du reste de la France. D'ailleurs, les autres

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n'ont point à s'en plaindre; rien n'est plus digne de la majesté d'un i^rand empire, que d'avoir pour chaque province des lois différentes.

La constitution qui naîtrait des prétentions de ces provinces, aurait quelque chose de bien admirable. Par exemple, il faudrait, dans certains cas, pour la Bretagne, que le roi, l'assemblée nationale, les trois ordres des états de la province, et déplus le parlement de Rennes et la chambre des comptes de Nantes, eussent adopté une loi, afin qu'elle fût valide. Supposons trois oiclres séparés dans les étals généraux, comme le désirent les sages partisans des usages antiques; voilà une province quia le bonheur d'avoir une puissance législative composée de neuf parties; ce qui esl bien plus parfait que rAngleteire, où il n'y en a que trois; les changements n'en seront que plus difficiles; mais c'est tant mieux; les lois, les usages constitutionnels, conformes à l'esprit des provinces, ont été établis dans le quatorzième siècle; et l'on y connaissait si bien les principes de la législation et les droits des hommes!

Telles sont les idées qu'on a cherché à faire valoir, soit pour augmenter le trouble par de nouvelles difficultés, soit pour conserver plus longtemps l'aristocratie dans quelques provinces.

Mais il est d'abord évident que toutes les provinces doivent contribuera la dépense nécessaire à la sûreté de l'Etat, et contribuer proportionnellement à leur revenu, et que jamais elles ne peuvent piétendre au droit de n'y contribuer que librement. Une république fédérative, fondée sur un antre principe, serait

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vicieuse; nous l'avons senti, et nous y avons remédié.

Il est encore évident que toutes ces piovinces ont le plus grand intérêt à renoncera toute distinction , par la raison très-simple, que toute loi générale, uniforme pour un grand royaume, agréée par la généralité des députés de ses provinces, sera naturellement plus conforme à la raison et à la justice; (jue les abus particuliers, résultant des usages de chaque pays, seront détruits plus sûrement, auront des juges plus éclairés, plus impartiaux; que l'aristocratie particulièie à chaque province deviendrait nulle devant une assemblée nationale; que lepeuplepourrait espérer d'y être défendu contre ces aristocraties, et d'en obtenir la destruction.

11 ne s'agit point, dans cette réunion , de renoncer à des franchises, mais de voir diminuer des privilèges, de voir réformer des usages abusifs. La distinction est facile à saisir : une franchise est un droit qui fait partie des droits naturels à l'homme, et qui n'est devenu un avantage particulier que par le malheur qu'ont eu d'autres hommes d'en être privés: un privilège, au contraire, est une violation du droit naturel. Or, tout ce que chaque province a de franchises, en prenant ce mot dans ce sens, le seul raisonnable, doit être irrévocablement conservé; mais une assemblée nationale, ayant nécessairement poui' but de rétablir les citoyens dans leurs droits, ne peut former le projet de les enlever à une partie d'entre eux; d'ailleurs, elles peuvent être l'objet d'une réserve particulièi e. Tels seraient , par exemple , rexenq)tion

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lie gal)elle, la liberté de la chasse, le droit d'élection pour les places municipales, celui de n'être pas jugé par un tribunal étranger. Mais il serait absurde de mettre au rang des franchises, ni la conservation d'un tribunal où les charges soient vénales, ni le droit de ne payer que des impôts indirects, comme on prétend que l'a statué le roi René, qui n'a jamais passé pour se connaître eu finance.

Il est donc de l'intérêt des provinces de se réunir à la monarchie, intimement et sans aucune léserve, et elles peuvent s'y réunir sans perdre leurs franchises; enfin, réunies ou non, elles doivent contribuer, de la manière fixée par les états généraux, à la dépense commune de la nation, parce qu'il serait injuste que la nation payât pour elles.

Mais ces provinces ont-elles formé ce vœu pour une séparation? L'ont-elles formé d'une manière réfléchie? Ont-elles senti à quelles mains elles se livraient? à quel esclavage leur noblesse, leur magistrature voulait les réduire? Non sans doute. Ce serait seulement après ([u'une assemblée vraiment représentative aurait été convoquée , que l'ordre aurait été rétabli dans la province, que l'autorité publique aurait mis les citoyens à l'abri de toutes les violences particulières, des séditions de la populace, de la proscription des corps; qu'enfin, après une mûre déhbération , on aurait voté pour cette séparation; ce serait alors seulement qu'une province pourrait traitei- avec la nation assemblée, sur les conditions de l'alliance qu'il faudrait conserver entre elles. Voilà ce que des hommes sages auraient proposé, s'il pou-

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vait V avoir à celte séparation un motif raisonnable ou même plausible. Mais ils auraient senti en même temps, qu'une contribution proportionnelle au payement de la dette contractée pour des besoins communs, en était une consécpience; ils n'auraient pas cru ni juste ni honnête de proposer de se séparer pour faire banqueroute. Cependant cette honteuse proposition est nécessaire pour qu'il résulte de cette séparation une diminution dans les impôts de ces provinces, seul moyen d'intéresser le peuple à cette mesure, et de lui faire envisager des avantages réels, bien que passagers; avantages qu'il trouverait avec usure dans la destruction des abus aristocratiques sous lesquels gémissent ces mêmes provinces. Ainsi, je rencontre ici, comme dans tout le reste, un peuple trompé par ceux qui se disent ses protecteurs.

Le défaut le plus dangereux pour votre nation n'est pas sa légèreté; aucune n'est plus attachée à ce qui est consacré par le temps, n'y renonce après plus de répugnance, n'attache une plus sérieuse importance à ce qui est étiquette, cérémonie, formalité ; mais c'est son goût pour l'imitation. Il n'existe nulle part beaucoup d'hommes à qui l'on puisse appliquer ce que Luther disait d'Érasme avec un secret dépit : Erasme est Erasme^ et ne sera jamais antre chose. Mais ces hommes sont plus rares chez vous que partout ailleurs. Il semble qu'un Français ne puisse exister ni penserseul; il tient à un corps, ou il est d'une secte, il pense et signe, non ce qu'il croit, mais ce que disent ceux qui ont avec lui certaines ((ualités communes; il a une telle opinion, comme

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gentilhomme; une telle autre, comme prêtre; unetroisième, comme magistrat : il emploie son esprit, non à connaître ses dioits, ses intérêts, ses devoirs, mais à savoir comment il soutiendra ce que l'avis de son ordre ou de sa compagnie lui a prescrit de penser et de croire ; il adopte aujourd'hui , à la suite de gens qu'il méprise au fond du cœur, les mêmes principes qu'hier il tournait en ridicule; il ne se doutait pas, ou il se moquait, il y a deux jours, de l'opinion pour laquelle il jurera demain qu'il est prêt à sacrifier sa vie.

Vous avez fait imprimer mes lettres; je ne le trouve pas mauvais. Mon style, malgré son air étranger, peut se soutenir a côté de celui de vos pamphlets. Mais votre imprimeur a cru honneraent que mes lettres étaient de vous, et y a mis les lettres initiales de votre nom, ce qui, de ma connaissance, les a fait attribuer déjà à cinq ou six personnes. Elles s'en défendent en disant qu'elles n'auraient pas fait un si mauvais ouvrage. Heureusement les gens de mon pays n'écrivent point pour la gloire, mais pour dire les vérités qu'ils croient utiles.

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