LE DESPOTISME
Despotisme vient du mot grec ^esiroV/i;, qui signifie maître. H y a despotisme toutes les fois que les hommes ont des maîtres, c'est-à-dire sont soumis à la volonté arbitraire d'autres hommes.
Le despotisme d'un seul homme est un être de raison ; mais le despotisme du petit nombre sur le grand nombre est très-commun, et il a deux causes: la facilité que le petit nombre a de se réiuiii-, et ses richesses, avec lesquelles il peut acheter d'autres forces.
Si on examine l'histoire des pays où l'on s'est imaginé avoir trouvé le despotisme d'un seul, on verra toujours une classe d'hommes ou plusieurs corps qui partagent avec lui sa puissance. En Turquie, les janissaires et la tribu des gens de loi ; à Rome , les gardes prétoriennes et les douze aimées établies sur
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les frontières ; en France, les douze parlemenls; en Prusse, l'armée; en Russie, les régiments des gardes et les grands (i).
Il V a deux sortes de despotisme qu'on pourrait appeler de droit et de fait, si le mot de droit pouvait s'unir à celui de despotisme, mais que j'appellerai despotisme direct et despotisme indirect. Le despotisme diiect a lieu dans tous les pays où les représentants des citoyens n'exercent pas le droit négatif le plus étendu , et n'ont pas des moyens suffisants pour faire réformer les lois qu'ils trouvent contraires à la raison et à la justice. Le despotisme indirect existe lorsque, malgré le vœu de la loi, la représentation n'est ni égale, ni réelle, ou lorsqu'on est assujetti à une autorité qui n'est pas établie par la loi.
Ainsi, en Angleterre, par exemple, on trouvera que le despotisme direct existe, puisque le droit négatif du roi et de la chambre des pairs ne laisse à la nation aucun moyen légal de révoquer une mauvaise
(j) Ce n'est pas qu'un conquérant, un grand général, un tel roi ne puisse être réellement le seul maître, comme souvent dans une démocratie un homme par son ascendant sur le peuple exerce seul l'autorité; mais il ne peut être question ici que de l'état habituel , et non de l'influence personnelle de certains individus.
L'autorité arbitraire du chef sur son armée ne fait pas qu'il soit seul despote. Le bev d'Alger peut faire couper la tète aux officiers de ses troupes ; mais il est forcé de se conformer aux préjugés, aux prétentions, aux caprices de la milice.
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loi; que les représentants du peuple nonl, pour obtenir celte léfornie , que des moyens indirects qui blessent également la raison , la dignité nationale et l'ordre public. Mais l'Angleterre est suitoul soumise au despotisme indirect, parce que la chambre des communes, (lui devrait, par la loi, représenter la nation, ne la représente pas dans la réalité; qu'elle n'est qu'un corps aristocratique dont quarante ou cinquante personnes, soit ministres, soit paiis, soil membres des communes, dictent les résolutions.
Ces deux genres de despotisme sont prescpie toujours réunis. En Turquie, on est soumis au despotisme direct du sultan et du corps des gens de loi , dont il est obligé, au moins par l'usage, de prendre l'avis, et même, dans certains cas, d'obtenir l'autolisation, et qui, ayant d'ailleurs l'autorité d'interpréter les lois civiles, sont les vrais législateurs; mais le despotisme des janissaires n'est (ju'indirect. Ce n'est pas en vertu d'une loi expresse, d'un usage consacré, que le sultan est obligé de céder à leur volonté. Dans certains pays, la populace de la capitale exerce un despotisme indirect; dans quelcpics autres, les chefs de la nation se sont mis dans la dépendance des gens à argent; les opérations du gouveinement dépendent de la facilité d'obtenir d'eux des fonds d'avance; ils forcent de choisir les ministres cpii leur conviennent, et alors le peuple est soumis au despotisme des banquiers.
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Tous ces pouvoirs, soit directs, soit indirects, forinent dans les divers pays un corps de citoyens dont la volonté arbitraire commande au reste de la nation; et souvent, au milieu de tant de maîtres, elle ne sait pas à qui elle obéit.
Quelques écrivains, soit de bonne foi, soit parce qu'ils étaient ou espéraient devenir membres de la partie dominante, ont honoré du nom de liberté l'anarchie produite par la discorde entre les divers pouvoirs; ils ont appelé équilibre l'espèce d'inertie pour le bien encore plus que pour le mal où chacun de ces pouvoirs se trouve réduit par leur résistance mutuelle; mais il aurait fallu ajoutei' alors que la nation est le point d'appui qui supporte l'effort des deux puissances opposées.
Pour réfuter cet absurde système, nous nous bornerons à une seule réflexion : un esclave qui aurait deux maîtres, souvent divisés entre eux, cesserail-il d'être esclave? Serait-il plus lieureux que s'il avait un seul maître ?
il est plus facile de délivrer une nation du despotisme direct que du despotisme indirect ; elle voit le premier, et elle souffre du second sans le savoir, souvent même en regardant ceux qui l'exercent comme ses protecteurs.
D'ailleurs, les moyens de prévenir le despotisme direct sont bien plus simples. Qu'aucune loi ne puisse
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élre faite, aucun impôl accordé saus le consentement des représentants du peuple ; qu'aucune loi nouvelle qui serait nécessaiie pour élabjii' la jouissance des droits naturels de l'homme dans toute leur étendue, aucune réforme des anciennes lois, ne puissent élre refusées, si elles sont demandées par les mêmes représentants de la nation ou par un autre corps également représentatif: alors le despotisme direct sera détruit. En Angleterre, comme nous l'avons déjà dit , il n'existe aucun moyen légal d'établir une loi nouvelle, d'en détruire une ancienne ; la nation n'a qu'un moyen indirect, celui d'y forcer par son refus de consentir à d'autres mesures les deux autres parties de la puissance législative ; et c'est un grand vice que toute nation sage aura soin d'éviter dans sa constitution. Ce vice n'existe pas dans les Etats-Unis : leur puissance législative est divisée en plusieurs corps , mais en plusieurs corps de représentants du peuple , qui , sous une forme plus ou moins compliquée, plus ou moins bonne, ont le pouvoir de changer les lois nuisibles. Ainsi, le despotisme direct existe en Angleterie, et n'existe pas en Amérique.
Le despotisme indirect peut être celui du corps même législatif, du gouvernement, de certains ordres de citoyens, des ministres de la religion , des tribunaux et des gens de loi , de l'armée, des gens d'affaires et de la populace. IVous allons exposer les moyens de piévenir ces différents despolismes.
Celui du corps législatif a lieu lorsque la représentation du peuple cesse d'être réelle ou devient trop inégale; on préviendra ce danger en veillant sur la composition des lois qui prescrivent la forme suivant laquelle on doit élire les représentants, et qui fixent les divisions du territoire auxquelles ou attribue le droit d'en élire un ou plusieurs, et en assurant en même temps à la nation un moyen légal de changer ces formes et ces divisions, au bout d'un temps marqué , assez long pour ne pas rendre ces changements trop fréquents, mais assez court pour que le désordre ne puisse faire des progrès qui le tendent diflicile à détruire.
On s'opposera efficacement au despotisme du gouvernement, toutes les fois qu'on rendra indépendantes de sa volonté la réunion et la durée de l'assemblée des représentants de la nation , toutes les fois que les impôts ne pourront être levés que par le consentement de cette assemblée. En Angleterre, où le parlement ne s'assemble que par la volonté du roi, on a cru remédier à ce vice de la constitution en établissant l'usage de n'accorder que pour une année une partie des impôts. Ce moyen ne doit pas être imité ; c'est sur le besoin réel de l'Etat que les iuqjôts doivent être réglés, et leur durée doit être fixée d'après celle du besoin. Mais on parvien-