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igl ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMIIVE.
i 755 que M. Tenon, de cette Académie, eut le courage de faire, en France, les premières inoculations. Il n'en fallait plus pour s'y soumettre, mais il en fallait encore pour les tenter ; il fallait en outre de ce courage d'esprit qui brave les erreurs de la multitude, qui fait que l'on règle sa conduite sur sa propre raison , et non sur l'opinion que les autres hommes formeront d'après l'événement.
L'inoculation, toujours combattue, faisait toujours des progrès. On essaya d'effrayer le gouvernement; on osa même invoquer le nom de la religion; enfin , à force de cris et de faits , ou exagérés ou faux , on obtint, du parlement, un arrêt qui, dans la vue, sans doute très-sage , de prévenir les épidémies que l'usage imprudent de l'inoculation pouvait multiplier dans les villes, mit des entraves à la liberté d'inoculer. Mais cet arrêt, en rendant l'inoculation impraticable , excepté aux riches , privait de ses avantages le plus grand nombre des citoyens. La faculté de médecine , et même la faculté de théologie furent consultées. Celle de théologie répondit prudemment, que tout ce qui était salutaire aux hommes était agréable à Dieu , et qu'il n'appartenait qu'aux médecins de juger de l'utilité des remèdes. La faculté de médecine donna deux rapports contraires, et chacun fut signé par un égal nombre de médecins. Lorsque enfin cette querelle eut occupé le public, presque aussi longtemps que si elle eût été frivole, il l'oublia. Les anti-inoculateurs cessèrent de crier, ou l'on cessa de les entendre; et heureusement l'inoculation continua d'être pratiquée. Pendant toute
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cette dispute, M. de Ja Condamine n'avait cessé de la défendre par des raisonnements, par des faits, et même par des plaisanteries : c'est partout l'arme la plus sûre, et même dans les pays où l'on ne parle point au peuple assemblé, la seule qu'on puisse employer avec succès contre les opinions populaires. Très-peu d'hommes sont en état de suivre les preuves d'une vérité; mais tous rejettent une opinion qui est devenue un ridicule. Cette disposition d'esprit n'est point particulière aux Français. Chaque nation a ses plaisanteries, bonnes ou mauvaises, tristes ou gaies, dont ceux qui veulent dominer les opinions font un usage également heureux.
M. de la Condamine vécut assez pour jouir du triomphe de l'inoculation pratiquée en Angleterre , en France, en Allemagne, dans le Nord, en Suisse, en Hollande , en Italie. L'Europe entière retentissait des succès des inoculateurs : les rois, en se soumettant à l'inoculation , avaient entraîné une foule de particuliers; et ses adversaires n'osaient plus l'appeler absurde ou impie. Ce n'était plus à la voix de la raison que l'on cédait , mais à celle de l'exemple, qui malheureusement est faite pour être entendue par un plus grand nombre d'hommes.
M. de la Condamine eut même la consolation de voir sa famille donner cet exemple dans la province, exposant sans cesse au public les succès de l'inoculation, et lui en préparant de nouveaux; parlant toujours avec une candeur qui persuadait, avec une chaleur qu'il devait à une conviction intime, et ne laissant jamais au public le temps d'oublier l'inocu-
lation, ni d'être la dupe des faits allégués contre elle. Si, par l'effet d'un usage général de l'inoculation, le fléau terrible de la petite vérole disparaît un jour de la terre (comme il y a peut-être lieu de l'espérer), lorsque ses ravages ne seront plus connus que par les descriptions effrayantes consignées dans nos livres , le nom de M. de la Condamine sera prononcé avec attendrissement par quiconque attachera quelque prix à la vie, ou sentira celui de la beauté.
En 1757, M. de la Condamine lit un voyage en Italie. Gomme il n'avait pour objet qu'une dissipation utile à sa santé, il évita de porter avec lui des instruments; il voulait qu'il lui fut impossible de faire des observations. Heureusement son projet était incompatible avec la curiosité toujours agissante, qui était le caractère de son esprit. A son retour, il lut à l'Académie un mémoire rempli d'observations sur l'Italie. Ses recherches sur les mesures anciennes en sont la partie la plus curieuse. Comme on connaît à peu près les limites de ces mesures , il imagina de les déterminer avec plus d'exactitude, d'après cette idée ingénieuse que chaque partie principale des édifices anciens a dû contenir un nombre rond de mesures. M. de la Condamine mesura donc, avec la plus grande exactitude, les dimensions des édifices de Rome les mieux conservés ; et supposant qu'elles étaient d'un nombre rond de pieds romains, qu'il savait être d'environ onze pouces, il trouva des valeurs de ce pied assez d'accord entre elles, et il en déduisit une valeur moyenne. En parcourantritalie, [M. de la Condamine la trouva cou-
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verte cle débris de volcans : l'Auvergne, le Languedoc, l'Irlande, les îles du nord de l'Ecosse, une partie de l'Islande et de l'Allemagne, offrent les mêmes objets; et tout, sur la surface du globe, annonce de grandes révolutions antérieures à nos histoires.
M. de la Condamine vit à Naples le Vésuve et les antiquités qu'on retirait en foule d'une ville ensevelie, il y a plus de seize siècles, sous les laves de ce volcan, et sur les débris de laquelle on construisait de nouvelles habitations; tant l'habitude a le pouvoir de familiariser les hommes avec les dangers les plus effrayants : il serait plus aisé qu'on ne croit de les guérir de la peur, et par conséquent de la plupart de leurs erreurs et de leurs maux.
M. de la Condamine avait vu, à Gènes, ce vase tl'émeraude que le peuple regarde comme une relique, et les gens plus éclairés comme une antique très-précieuse; il y avait observé des bulles d'air et d'autres marques qui semblent prouver que ce vase si vanté, ce gage sur lequel les Génois ont jadis emprunté des sommes si considérables, n'est qu'un plat de verre coloré. M. de la Condamine eût voulu le soumettre à une épreuve plus sure , et en examiner la dureté. Les idées religieuses qu'on a eu soin d'attacher à ce monument, les précautions avec lesquelles on le montre, et qui prouvent combien les possesseurs du vase craignent ces épreuves, les rendent difficiles et même dangereuses. On prétend néanmoins que M. de la Condamine eut l'audace de les tenter; qu'en faisant semblant d'examiner le vase avec luie attention scrupuleuse, il allait en essayer la du-
reté avec la pointe d'un burin, lorsque heureusement pour la réputation du vase , le prêtre chargé de ce dépôt sacré lui arrêta la main. Peut-être eut-il été plus sage , et sûrement il eût été plus prudent de respecter l'erreur populaire. Un philosophe qui s'expose à un danger, pour s'assurer d'une vérité si indifférente, pourra paraître ridicule à bien des gens : cependant cette imprudence ne peut être commise que par un homme en qui l'amour de la vérité est une véritable passion ; et ne pourrait-on pas dire qu'il n'y^a point d'erreur indifférente, du moment où elle est adoptée par une nation entière?
De tout ce que M. de la Condamine rapporta d'Italie, ce qui devait lui être plus cher, était une dispense qui lui permettait d'épouser sa nièce. M. de la Condamine, âgé alors de cinquante-cinq ans, avait besoin d'une compagne; mais il ne voulut ni se rendre ridicule, ni faire le malheur de personne. Il trouvait dans sa nièce une jeune femme accoutumée à l'aimer comme un père, à respecter en lui sa gloire, ses talents, et jusqu'à des infirmités qui n'étaient à ses yeux que les marques honorables de ses travaux pour les sciences. Il crut qu'une femme raisonnable, sensible, et qui savait combien il est rare que les convenances de fortune et de naissance , plus recherchées que celles d'où dépend le bonheur, permettent d'épouser celui que le cœur aurait choisi, pourrait ne pas regarder comme un malheur de s'unir à un oncle en qui elle était assurée de trouver un ami. Cette union fut heureuse : sûre de la confiance et de la tendresse de son mari, les mouve-
iiients*d'humeur, inévitables clans un homme dont l'activité prodigieuse était contrariée sans cesse par ses infirmités , ne paraissaient à madame de la Condamine qu'un malheur de plus dont elle devait le consoler. Quelque longue , quelque infirme qu'ait été la vieillesse de son mari, jamais elle n'a cessé de lui prodiguer les soins les plus tendres qui ne lui coûtaient rien. L'idée qu'elle remplissait un devoir sacré à plus d'un litre soutint son courage; et il lui semblait que, soigner la vieillesse de M. de la Condamine, c'était acquitter les dettes de l'humanité. Lorsque enfin elle a eu le malheur de le perdre, elle l'a pleuré , comme une jeune épouse pleure celui qu'une mort prématurée lui enlève, comme on pleure une perte irréparable.
Le voyage d'Italie ne fut pas le dernier qu'entreprit M. de la Condamine; il alla en Angleterre dans l'année 1763. Jusque-là il n'avait voyagé que pour faire des observations sur la nature : ce fut alors pour voir des hommes. Le pays qui a été le berceau de l'inoculation devait exciter sa curiosité; et quel homme n'est pas avide de connaître une nation à qui le genre humain doit Bacon, Locke et Newton!
A peine arrivé à Londres , M. de la Condamine y essuya une légère injustice. Il invoqua le secours des lois anglaises, si justement admirées de TEurope entière, et si peu imitées; mais il apprit avec étoiinement que ces lois ne lui assuraient aucune réparation, lien appela à la nation anglaise qui ne se trouva point blessée du reproche de manquer de police , et qui n'eut garde de se corriger. Jalouse à l'excès de ses
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droits, elle croit que, dans une constitution telle que la sienne, plus on multiplie les fonctions du gouvernement , plus la liberté est en danger.
Peu de temps après son retour d'Angleterre, M. de la Condamine fut attaqué d'une insensibilité presque totale dans les extrémités. Il sentit alors que le temps du travail était passé , et qu'il ne devait plus songer qu'à dérober à l'ennui ce qui lui restait encore de temps à vivre et à souffrir. T.e talent de la poésie, qu'il avait négligé depuis son enfance, devint alors sa ressource. Il réussit souvent dans les petites pièces où il ne faut que de l'esprit, du naturel et des tournures piquantes. L'art d'écrire en vers est le fruit d'une longue étude, à moins que le génie n'y supplée : il n'est donc jamais le partage de ceux pour qui la poésie n'est qu'un délassement, mais seulement du petit nombre d'hommes dont elle est la première occupation ou le premier plaisir. Cependant on lira toujours les vers de M. de la Condamine , sur l'inoculation, et ses chansons sur des infirmités dont lui seul pouvait avoir le courage de plaisanter. Quoique incapable, par sa situation, de rien faire pour les sciences, il aimait à s'occuper de ce que les autres faisaient pour elles. Lorsqu'il ne fut plus en état de venir à l'Académie, il voulut du moins en parcourir les registres, et lire ceux des mémoires dont l'objet lui paraissait intéressant : il essaya même de rendre utiles au public ces mêmes maladies qui l'empêchaient de le servir d'une autre manière : il proposa un prix sur la nature de l'espèce de paralysie dont il était attaqué. L'Académie de Berlin
consen1.it à en être juge. Il se soumit à de longues expériences d'électricité, qui malheureusement ne le soulagèrent pas. Enfin, lorsqu'il n'eut plus rien à donner à l'humanité , il lui fit le sacrifice de sa vie. Ayant lu la description d'une opération peu connue encore , et qu'on proposait comme utile pour guérir une des maladies dont il était attaqué, il voulut consacrer le peu qui lui restait de jours à une épreuve utile : il se soumit à cette opération , instruisit le chirurgien qui devait la lui faire, en discuta avec lui tous les détails. L'opération fut secrète ; et aucun mot, aucun signe de douleur ne trahit ce mystère, même aux yeux de sa femme, que sa tendresse devait rendre si clairvoyante.
Il mourut des suites de cette opération, sans que son courage, sa gaieté et son activité se soient démentis un seul instant. Quelque temps après l'avoir soufferte, il dressa un mémoire de réponses à des questions sur les mœurs des Américains, qu'un savant étranger lui avait proposées. Peu de jours avant sa mort, il voulut faire confidence de son état à un ami; et le premier mot de cette confidence fut un couplet plaisant sur les suites de l'opération qui le conduisait au tombeau. Son ami, étonné de ce début, le fut encore davantage lorsque après lui avoir achevé le détail de ses maux , // faut nous quitter^ dit le mourant; fai deux réponses à faire en Espagne ; cest le jour de la poste; le courrier prochain , peut-être il ne sera plus temps. Dans ces derniers joiu's, où ses douleurs lui laissaient à peine une heure de relâche, il fit encore des vers. Toujours semblable à lui-même.
il fut sans faste comme sans faiblesse, et vit s'approcher la mort du même œil dont il l'avait bravée tant de fois. Les lettres, les sciences et l'humanité le perdirent le 4 février 1774-
Cette simple exposition de la vie de M. de la Condamine le peint mieux que tout ce que je pourrais ajouter. Incapable de jalousie, puisqu'il n'en eut pas même contre M. Bouguer, il n'eut point d'ennemis, ou du moins il ne crut pas en avoir. Son amitié était courageuse et constante : zélé pour le service de ses amis, capable de leur faire des sacrifices, il se livra aux soins de l'amitié avec cette activité , cette ardeur qu'on n'a que pour les plaisirs: il semblait qu'agir était son premier besoin. Cependant on voit qu'il soupirait après le repos ; il le regardait comme le seul bien réel de la vie ; il croyait insensé de le sacrifier à l'amour de la gloire : mais le repos qu'il regrettait , lui eut été insupportable. Tel est le sort de tous les hommes : l'action nous épuise, le repos nous tourmente; et il semble que la nature ne nous laisse que le choix de la fatigue ou de l'ennui. Mais l'exemple de M. de la Condamine prouve du moins que l'activité est un grand bien: toujours occupé, toujours agissant, il n'eut jamais le temps de sentir ses maux; et, malgré tant de souffrances, il ne fut point malheureux.
On n'a point de grandes qualités à un degré si élevé, sans avoir aussi les défauts qui en sont l'excès. L'activité de M. de la Condamine allait jusqu'à l'inquiétude, et le rendait souvent importun à ceux qui ne pouvaient prendre le même inlérêl que lui aux
choses qui l'occupaient. Son zèle extrême pour tout ce qui est utile ne lui permettait pas de croire qu'il y eût rien d'indifférent : il entrevoyait dans tout une utilité au moins éloignée ; et souvent il mettait aux petites choses une importance fatigante pour les autres. Sa curiosité devait le rendre indiscret; elle était en lui une véritable passion à laquelle il sacrifiait, sans même s'en apercevoir, ces bienséances d'usage qu'il est bon sans doute de respecter toujours, mais auxquelles nous attachons peut-être trop d'importance. Il était avide de réputation ; mais il semblait en aimer par préférence ce qu'elle a d'incommode pour la plupart des hommes, ces détails de correspondances et de visites qu'elle entraîne. Il entretenait un commerce de lettres immense, et sur toutes sortes d'objets, avec les savants de toutes les nations, et dans tous les genres. C'était un moyen de satisfaire à la fois et sa curiosité et son amour pour la célébrité : car le savant dont les étrangers parlent le plus, n'est pas toujours celui qui fait les meilleurs ouvrages, mais celui qui écrit le plus de lettres. Il entendait, il écrivait même la plupart des langues vivantes : il lisait tous les livres; on aurait peine à citer une seule chose dont on ait parlé de son temps , et sur laquelle il n'ait pas écrit; un homme célèbre avec qui il n'ait pas eu des liaisons ou des disputes; un journal où il n'ait pas inséré quelque pièce. Il avait besoin de répandre au dehors ses idées, ses opinions, ses projets; peut-être même aurait-il été fâché que le public fut longtemps sans s'occuper de lui. Répondant à toutes les critiques, et flatté de toutes les louanges,
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il ne méprisait aucun suffrage, pas même ceux des gens méprisables : c'est une faiblesse qu'ont eue beaucoup de grands hommes , et dont l'amour de la gloire ne peut les excuser.
Avec une âme ardente et une constitution forte, il dut être entraîné vers les plaisirs : mais il eut le courage d'y renoncer, pour aller passer dix ans dans les déserts du Pérou; ce qui prouve du moins que sa première passion était le plus noble de tous les sentiments , le désir de mériter un nom illustre par des services rendus à l'humanité.
M. de la Condamine eut donc des défauts et des faiblesses : mais il eut cet avantage, que ses défauts tenaient à des qualités respectables, et que ses faiblesses furent plus que compensées par des vertus vraiment utiles. Ses défauts et ses faiblesses seront bientôt oubliés, et il ne restera plus de lui que le souvenir du bien qu'il a fait aux hommes.
Quelques mois avant sa mort, il revit un de ses anciens compagnons de voyage, M. Godin des Ordonnais , parent de l'académicien de ce nom , qui vient de revenir en France, après quarante ans d'absence et des malheurs inouïs. M. de la Condamine écrivit, à cette occasion, une petite lettre sur le sort de ceux qui avaient eu part à la mesure du méridien; il y parle de ses maux avec gaieté, et avec sensibilité de ceux des autres : enfin , il eut l'avantage d'intéresser, aux malheurs de M. Godin , le public et le gouvernement, et le dernier écrit qu'il ait publié a été une action de bienfaisance.
La plupart des ouvrages de M. de la Condamine
traitent d'objets utiles ou intéressants. Le style en est simple, naturel, un peu négligé, mais élégant et noble, rempli de traits d'une naïveté piquante. On sent qu'aucune de ses pensées ou de ses expressions ne lui a coûté, qu'il n'en a cherché aucune , et que jamais il n'a songé à la manière dont il écrivait. Ses ouvrages sont animés d'une chaleur qui passe dans l'âme des lecteurs , parce qu'elle n'est ni exagérée ni factice. Ce n'est pas un auteur qui parle avec enthousiasme de ce qui est indifférent à tout le monde, et peut-être à lui-même, qui peint la nature au lieu de la décrire, et prodigue les images où il faudrait des preuves; mais c'est un philosophe plein d'amour pour ses semblables, de zèle pour la vérité, et qui parle de ce qu'il aime.
L'Académie française élut M. de la Condamine en 1 760. Cette compagnie célèbre , que le petit nombre de ses membres , l'égalité parfaite qui règne entre eux, les grands noms qui décorent sa liste, les grands hommes qu'elle renferme dans son sein, rendent l'objet des désirs ou de l'envie de tous ceux qui cultivent les lettres, sent tout le prix du talent d'écrire sur des matières scientifiques, avec agrément ou avec éloquence : elle sait que ce talent a le double avantage d'inspirer au public le goût des sciences, en même temps qu'il en rend l'étude moins rebutante pour les savants. Elle le récompensa dans M. de la Condamine : un tel suffrage me dispense de parler plus longtemps de son mérite littéraire.
En remplissant envers sa mémoii'e le devoir que je lui rends aujourd'hui , j'ai senti plus d'une fois qu'il
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méritait un panégyriste plus éloquent ; mais le choix que l'Académie française a fait de M. l'abbé Delille, pour le remplacer, ne me laisse plus rien à regretter, et M. de la Condamine aura un éloge digne de lui. Il avait été fait pensionnaire vétéran en 1772 et M. Macquer lui avait succédé.
ELOGE DE M. TRUDÂINE.
Jean-Charles-Philibert Trudaine, conseiller d'Etat et au conseil royal, intendant des finances, honoraire de l'Académie royale des sciences, et membre de la Société royale de Londres , naquit en 1733, à Clermont en Auvergne, de Daniel Trudaine, ''alors intendant de cette province, et de Marie-Marguerite Chauvin.
Si le hasard de la naissance peut jamais être regardé comme un bien réel , ce n'est pas sans doute quand ses avantages se bornent à pouvoir compter une longue suite d'aïeux relégués dans les généalogies et dans les listes chronologiques , mais oubliés ou flétris par l'histoire : c'est lorsque le bonheur d'avoir pour ancêtres une suite d'hommes vertueux dispose à les imiter, et qu'entouré en naissant d'exemples domestiques, on s'accoutume à trouver les vertus faciles. L'estime publique , devenue alors en quelque sorte un bien héréditaire , fait jouir un jeune homme du fruit des vertus de ses aïeux, l'oblige à contracter l'engagement de marcher sur leurs traces,
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et oppose un frein puissant aux faiblesses et aux passions, écueils de la jeunesse, toujours redoutables, même pour les âmes les plus fortes et les plus pures : ce fut le sort de M. Trudaine. Son aïeul donna des exemples de désintéressement et de patriotisme , dans un des temps de notre histoire où ces vertus ont été le plus rares : il abdiqua la place de prévôt des marchands de Paris, parce que, trop instruit pour être la dupe des idées chimériques de Law, il ne voulut point s'abaisser à faire semblant de l'être ( i ) . Le père de M. Trudaine conserva pendant plus de trente ans, dans l'exercice d'une charge d'intendant des finances , la réputation qui lui avait mérité cette charge , celle d'une probité rigoureuse, éclairée , incorruptible.
Mais ce ne fut pas le seul avantage que M. Trudaine dut aux vertus de sa famille : la difficulté de parvenir aux places, ou la certitude de les obtenir sans talents, éteint également l'émulation. M. Trudaine sentit, dès sa première jeunesse, qu'il avait une juste espérance de succéder un jour à son père, mais que ce magistrat vertueux n'emploierait pas son crédit pour lui faire obtenir ses places, s'il ne le croyait digne de les occuper; et que toute la faveur qu'un fils pouvait attendre de lui , c'était d'en être jugé avec plus de sévérité.
Il serait à désirer que ceux qui gouvernent les autres hommes les surpassassent en lumières ,
(ij Voyez l'Éloge de M. Trudaine le père, Mém. de l'académie, 1769.
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comme ils les surpassent en autorité : l'ordre de la société se rapprocherait de l'ordre de la nature; et en obéissant à la raison plutôt qu'à la puissance, l'homme semblerait n'avoir perdu aucun de ses droits. Tel fut le principe qui dirigea M. Trudaine le père dans l'éducation de son fils; tel est le but que le fils se proposa lui-même dans l'intervalle de temps qui sépara sa première éducation de l'époque cil il devait se livrer aux affaires. Les lois furent le premier objet de ses études, et dans ce travail il eut son père pour guide : il ne se borna pas à une étude superficielle de la jurisprudence : né avec un esprit naturellement juste, il dut sans doute être blessé des défauts et de la complication de nos lois: mais c'était une raison pour lui de les étudier avec plus d'ardeur. Il sentait que le hasard l'avait fait naître dans un temps où le progrès rapide des lumières ferait bientôt désirer à la nation des lois plus simples, plus douces, plus conformes à ces principes généraux de la raison et de la nature, que l'esprit humain perfectionné a appris enfin à ne plus méconnaître; mais il sentait en même temps que pour réussir à se faire écouter en proposant de corriger des lois qu'un vieux respect fait regarder comme sacrées, il faut que le réformateur puisse dire à ceux qui veulent les défendre : Je connais mieux que vous ces lois , que vous me reprochez de vouloir détruire ; et c'est parce que je les connais que je voudrais les changer. Il sentait que la connaissance des lois d'un pays est pour un administrateur ce qu'est la bravoure pour un général, une qualité commune
mais nécessaire, dont il n'est pas toujours obligé de faire usage, mais sans laquelle toutes les autres deviennent inutiles, et dont le défaut lui ôte sa plus grande force , la confiance de ceux qui lui obéissent.
Cette étude approfondie des lois eût suffi pour faire un magistrat éclairé, et même un savant jurisconsulte; mais des connaissances d'un autre genre lui paraissaient également indispensables pour bien remplir la place où il se voyait appelé : le commerce, les manufactures, les ponts et chaussées formaient une partie du département de son père.
Les matières du commerce et leurs préparations, les procédés des arts, la théorie et la pratique des constructions parurent donc à M. Trudaine autant d'objets dont l'étude lui devenait nécessaire : ne pouvant, sans cette étude, ni connaître les choses, ni juger les hommes, il aurait été forcé ou d'agir au hasard, ou d'obéir aveuglément aux guides qu'il aurait choisis. Aussi, non-seulement il était bien éloigné de vouloir se contenter de ces connaissances superficielles qui donnent plus de présomption sans donner plus de savoir réel, qui mettent en état de parler et non déjuger; mais même il aurait senti que des connaissances purement pratiques, avec lesquelles il eût été toujours, dans chaque genre, audessous des gens de l'art, ne suffisaient pas à un magistrat qui doit voir et agir en grand, et connaître non-seulement ce qui est, mais ce qui doit être. Il a vu que des lumières étrangères ne peuvent guider un administrateur : en effet, vainement il con- U. 14
fiera l'examen des procédés nouveaux qu'on lui propose à des hommes habiles et incorruptibles; vainement ils lui développeront les motifs qui dictent leurs décisions; l'administrateur pourra se tromper encore, lors même qu'ils ne lui auront dit que la vérité; car en ce genre, comme dans tous les autres, jamais on n'entend parfaitement, jamais on ne juge bien que ce qu'on aurait pu faire soi-même.
M. Trudaine voulut acquérir sur les matières du commerce et sur la théorie des arts, une connaissance fondée sur leurs véritables principes, sur la géométrie, sur la physique , sur l'histoire naturelle. Ainsi, par une étude profonde de la théorie, il suppléait au temps qui lui aurait manqué pour approfondir les détails pratiques : en se plaçant au-dessus des objets pour les embrasser d'un coup d'œil, il apprenait à les voir plus vite, et cependant à les voir mieux : c'était encore pour lui le seul moyen d'acquérir une supériorité réelle sur les hommes occupés des arts dont l'administration lui était confiée, et cette supériorité est, pour ainsi dire, nécessaire à l'administrateur.
Les hommes livrés à la pratique des arts attachent au mérite de leurs inventions une importance presque toujours exagérée , mais qui naît de leur enthousiasme pour l'objet de leurs travaux, et sans laquelle ils ne feraient rien d'utile. Ils sont donc portés à mépriser l'administrateur qui prononce sur les arts et qui les ignore; et tout bien devient impossible lorsque les hommes ont découvert que celui à qui ils doivent obéir, est indigne de leur com-
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mander, comme toute éducation est perdue lorsque les enfants ont deviné l'ignorance de leurs instituteurs. Or, de tels secrets sont impossibles à cacher longtemps; l'intérêt de les pénétrer donne à ceux à qui on voudrait les dissimuler une sagacité funeste.
M. Trudaine se livra donc à des études abstraites et épineuses, dans un âge où, avec ses espérances et sa fortune, la plupart des jeunes gens auraient été trop heureux de trouver le préjugé d'accord avec leur paresse ou avec leurs passions, et de pouvoir dire que les sciences étaient inutiles. M. Clairaut fut son maître dans les mathématiques : M. Trudaine étudia avec lui tout ce qui était connu alors, tout ce qui était difficile même pour les géomètres. Leur union dura autant que la vie de M. Clairaut : le magistrat riche, accrédité, s'honora toujours d'avoir l'homme de génie pour maître et pour ami. Après la mort de cet illustre académicien , tout ce qui lui avait été cher trouva dans M. Trudaine un appui zélé; et, par une manière de voir trop rare dans un homme en place , il ne crut jamais s'être acquitté envers M. Clairaut, dont il avait reçu des lumières utiles, et à qui il n'avait donné que de la fortune.
M. Trudaine cultiva la chimie, l'histoire naturelle et la physique, sous les maîtres les plus habiles : il alla dans les ateliers des ponts et chaussées, s'instruire de tous les détails de l'art de la construction : il parcourut plusieurs grandes fabriques; il apprit à connaître les matières qu'elles emploient, la manière dont avec ces matières on forme les différents tissus;
il vit dans les mines la chimie appliquée en grand aux métaux, et cette foule de procédés ingénieux ou savants qui servent à rendre l'exploitation de ces mines moins périlleuse et plus utile : il visita les ports; il y observa la construction des ouvrages destinés à les défendre contre les flots ou contre les vents; enfin, il étudia la marine, qui emploie tous les arts, et qui a besoin de toutes les sciences. M. de Montigny l'accompagna dans ces voyages utiles : quoique beaucoup plus jeune que M, Trudaine le père, il était son ami; il le fut alors du fils; et cet exemple rare prouve qu'aucun des trois n'avait les défauts de son âge.
Ce ne fut qu'après toutes ces études, qu'enfin M. Trudaine le père crut pouvoir répondre à la nation des talents et des lumières de son fils : il obtint pour lui, en 1757, la survivance et l'adjonction de sa place. Cependant M. Trudaine n'avait pas encore vingt-cinq ans ; et c'est à cet âge qu'il se vil appeler aux quatre départements importants, des fermes générales, du commerce, des manufactures, des ponts et chaussées : il les administra pendant près de vingt années.
Les détails de l'administration nous sont étrangers; mais le tableau des principes d'un magistrat éclairé, et de l'âme d'un bon citoyen, a droit d'intéresser l'Académie; et nous osons assurer que ce tableau sera fidèle. On sait que M. Trudaine aimait à discuter avec ses amis ces principes généraux dont dépendent le bonheur ou le malheur des Etats; principes qu'on saisit aisément quand on a reru de
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la nature un cœur droit et un esprit juste , et que cependant l'intérêt, les préjugés et l'amour du sophisme sont parvenus à faire presque regarder comme des rêves systématiques. Il ne craignait pas que ses opinions fussent connues du public , bien sûr que toujours il agirait d'après ses opinions , et que jamais on n'aurait à lui reprocher, comme à tant d'autres, un contraste humiliant entre ses principes et sa conduite.
Le département des fermes générales, dont M.Trudaine était chargé, a pour objet la plupart des impôts établis sur les consommations et le commerce. M. Trudaine croyait cette forme d'imposition également contraire aux intérêts de la nation et à ceux du prince : selon ses principes, les impôts sont toujours réellement payés par les propriétaires sur le revenu de leurs terres, soit que ce revenu se trouve soumis à un impôt direct, soit que des impôts indirets augmentent la dépense du propriétaire, en augmentant le prix des denrées qu'il achète, et diminuent son revenu en diminuant pour lui le prix de ses denrées, ou en augmentant les frais de Texploitatioii des terres. Mais selon les mêmes principes, la forme des impôts n'est point indifférente : un impôt direct sur le revenu des terres est le seul équitable, parce qu'il est le seul qu'on puisse distribuer avec égalité; il est moins onéreux au peuple, parce qu'il n'exige rien de celui qui n'a rien; le moins onéreux aux propriétaires, parce qu'il n'exige point de frais pour sa perception; et qu'ainsi les propriétaires, en payant directement la totalité de l'impôt, payent réellement
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moins que lorsque, sous une autre forme, ils croient n'en payer qu'une partie. Les impôts indirects, au contraire, se lèvent immédiatement sur la partie du peuple qui vit de son travail; et c'est contre elle que s'exercent ces rigueurs trop souvent inévitables pour en assurer le recouvrement : la distribution de ces impôts est toujours inégale, parce qu'il est impossible de les proportionner, soit aux facultés de ceux qui les payent, soit à la valeur des objets sur lesquels ils sont imposés. Ces impôts entraînent des frais énormes de perception; découragent le commerce, les arts, l'agriculture; emploient un grand nombre d'hommes, dont le temps et l'industrie sont perdus pour l'État; inspirent au peuple le désir de se soustraire par la fraude au joug qu'ils appesantissent sur lui; font naître une race nombreuse de fraudeurs, que l'habitude de faire un métier dangereux et de braver les lois peut rendre funestes à la société; entretiennent une guerre sourde entre la nation et les régisseurs des impôts; obligent enfin, pour réprimer ceux qui font la fraude ou qui en profitent, d'établir des peines sévères, injustes même, osons le dire, puisqu'elles mettent au rang des crimes des actions qui ne blessent aucun des devoirs primitifs de l'homme; et ces peines, que le nombre des délits oblige de multiplier, font perdre des citoyens, ruinent leurs familles, anéantissent leur postérité. Telles étaient, aux yeux de M. Trudaine, les suites nécessaires et prochaines des impôts indirects r il en gémissait. Il voyait que, par une influence plus éloignée, ces impôts tend.iient à rfHacher les liens
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qui atîacherit l'homme à la patrie; à transformer en une charge odieuse ce qui ne serait, dans une société bien réglée, qu'un acte de citoyen, une contribution à la dépense commune de l'État, un sacrifice de chacun à la sûreté de la patrie, et à la sienne propre. M. Trudaine était même persuadé que la réduction des impôts indirects à un seul impôt direct, loin d'être une chimère, comme quelques politiques ont paru le croire, pourrait s'exécuter sans troubler le repos des citoyens, sans se permettre aucune injustice même passagère, et qu'il ne fallait, pour opérer une révolution si nécessaire au bonheur public, que du temps, de la sagesse, des vues saines et du courage.
Cependant, enchaîné parles circonstances, subordonné toujours (si on en excepte deux époques trèscourtes) à des ministres qui avaient d'autres opinions que les siennes, M. Trudaine ne pouvait suivre ses principes dans toute leur étendue ; mais il cherchait toujours à diminuer la complication des droits, à les concilier avec l'intérêt du commerce; il se rapprochait de cette simplicité à laquelle il sentait trop qu'il ne pouvait espérer d'atteindre : tel un pilote, porté sur une mer orageuse, et forcé d'obéir à des vents qui le poussent successivement vers tous les points, et tendent à l'écarter de sa route, paraît céder à leur impulsion, et naviguer au hasard ; tandis qu'occupé sans cesse du point où il veut se rendre, il y dirige toutes ses manœuvres, et fait servir à se rapprocher de son but , les mêmes forces qui semblent devoir l'en écarter.
2l6 ÉLOGE DE M. TRllDAINE.
M. Trudaine désirait depuis longtemps de trouver un canton où, sans gêner l'administration générale, il put faire un essai de ses principes, et opposer aux hommes qui les rejetaient, une preuve de fait qui, sans être plus concluante que les preuves de raisonnement, serait du moins plus difficile à combattre. Dans un voyage entrepris pour rétablir sa santé, il avait vu ce pays de Gex , alors honoré par le séjour de M. de Voltaire, et devenu l'objet de la curiosité des voyageurs éclairés qui s'empressaient d'aller rendre hommage au génie. Ce petit pays, séparé de la France par une chaîne des Alpes, mais ayant une communication libre avec la Suisse, ne pouvait être assujetti à des droits de consommation, sans employer une foule de préposés, sans une dépense excessive. liCS maux qui étaient la suite trop nécessaire de cette position, et qu'il fallait peut-être attribuer à la situation du pays et à la forme des impôts, plutôt qu'aux hommes qui en paraissaient les auteurs; ces maux avaient souvent fait couler les larmes du vieillard de Ferney; souvent il les avait combattus par son éloquence, et soulagés par ses bienfaits. Il n'eut pas de peine à se faire entendre au cœur de M. Trudaine; et cet administrateur humain et éclairé profita d'un moment où les principes du gouvernement paraissaient se rapprocher des siens. Une contribution unique, imposée par le pays même, remplaça cette foule d'impôts sous lesquels il gémissait; et le peuple, malheureusement trop peu nombreux que renferment ces montagnes, vit naître, grâce à MM. de V^ollain' et
Triidaine, des jours heureux qu'il n'espérait plus.
Les fermiers des impots trouvèrent dans M. Trudaine un magistrat exact à maintenir les engagements que le roi avait contractés avec eux; mais n'oubliant jamais que le souverain était lié à son peuple par des engagements antérieurs et plus sacrés; combattant les extensions que, trompés sans doute sur l'étendue des droits affermés par le prince, ils cherchaient à donner à ces droits; s'y opposant avec une vigilance qu'on ne pouvait surprendre, avec une sagacité qu'on ne pouvait tromper, même en prenant le bien public pour prétexte; enfin, avec une fermeté inébranlable qu'on était étonné de trouver dans un homme d'un caractère naturellement doux et assez facile pour qu'on ait pu quelquefois l'accuser d'être faible. Mais l'amour de la justice et du bonheur du peuple avaient eu la force de l'emporter sur son caractère, force qui semble n'appartenir qu'aux passions. Nous n'ajoutons pas qu'il montra dans ces occasions une équité incorruptible : heureusement nous ne vivons ni dans un pays ni dans un siècle où une telle observation puisse être un éloge.
Dans l'administration du commerce, M. Trudaine trouva encore que les opinions adoptées par le commun des gens en place étaient en contradiction avec ses propres principes. Selon lui, le commerce devait être entièrement libre; les restrictions qui le gênent ne lui paraissaient que des impôts mis sur le commerçant, et payés par le peuple : toutes ces li)is qu'on veut employer à favoriser Tindustrie tia-
Ul8 ÉLOGR 1)K M. TRUDAllNE.
tionale, à faire pencher en sa faveur la balance du commerce, semblaient à M. Trudaine autant d'obstacles au bien même qui en avait été quelquefois le motif et souvent le prétexte.
Il croyait que les lois les plus sagement combinées produiraient tout au plus le même bien que la liberté seule eût produit, et le produiraient plus lentement et d'une manière plus imparfaite.
Mais le commerce, lié d'un côté à l'administration des finances, enchaîné de l'autre part par des traités politiques, était bien loin de pouvoir espérer une liberté entière : M. Trudaine fut obligé de se borner à relâcher ses fers, à rouvrir pour l'industrie des routes que les préjugés avaient longtemps fermées.
Par une suite des mêmes principes, il pensait que plus une denrée est nécessaire, et le besoin de cette denrée général et pressant, plus aussi le commerce en doit être libre , puisque l'effet naturel de la liberté du commerce est de rendre les denrées plus communes, d'en diminuer le prix, et de les faire circuler plus rapidement et avec plus d'uniformité: c'était donc surtout dans le commerce des subsistances que toute atteinte à la liberté lui paraissait dangereuse. Avant même d'avoir aucun autre droit de s'occuper de ces objets, que celui qui appartient à tout citoyen éclairé, il avait employé, auprès des ministres, pour obtenir des lois favorables à la liberté du commerce des subsistances, cette activité, cette persévérance que les hommes n'ont guère que pour leurs intérêts particuliers. Ce zèle ne pouvait naître que d'une conviction profonde, que d'un dé-
sir bien pur du bonheur public, surtout dans des circonstances où il s'agissait de mettre en pratique des idées regardées encore en France comme des nouveautés, et où celui qui avait osé les proposer pouvait demeurer seul chargé de tous les risques de l'événement, La liberté intérieure fut rétablie en 1763 : en 1764, on accorda au commerce extérieur une liberté limitée; c'était beaucoup pour M. Trudaine, quoiqu'il eût demandé davantage, quoiqu'il eût cherché à prouver que toute restriction était un mal ; et qu'en ce genre, c'est précisément lorsque la liberté est entière et ilHmitée, qu'elle est un grand bien. En sollicitant ces lois, en éclairant le gouvernement sur leur utilité, M. Trudaine ne savait pas encore qu'il sollicitait le sacrifice de son repos au bien du peuple : mais quand il l'aurait prévu , son zèle n'en eût pas été ralenti, et il l'a bien prouvé depuis.
Quelques années après la publication de ces lois, il fut chargé de l'administration du commerce des subsistances, et bientôt il eut à combattre en même temps, et les mauvaises récoltes, et les préjugés qui en attribuaient l'effet aux nouvelles lois, et les contradictions sans nombre que toutes les nouveautés essuient, et des terreurs peu fondées sans doute, mais justifiées par la grandeur des maux qu'une erreur eût pu produire. M. Trudaine sentait qu'aux yeux du public peu éclairé sur ces objets, il avait à répondre de la subsistance de tout un peuple; mais il eût cru manquer à son devoir, s'il se fût permis le moindre retour vers ses propres intérêts , vers le
"iiO ÉLOGE DE iM. TRUUAINE.
danger que pouvait courir ou sa fortune, ou même sa réputation. Cependant, excédé du travail qu'entraînait l'exécution d'un nouveau plan , tourmenté par la crainte des maux publics, par celle de voir en accuser les mêmes lois qu'il regardait comme le seul moyen de les réparer et de les prévenir, sa santé succomba sous tant de peines; il vit approcher lentement le terme de sa vie, accablé par cette pensée cruelle que peut-être le fruit de ses efforts allait disparaître avec lui. Nous n'essayerons pas de peindre, dans cette circonstance terrible, l'âme de ce magistrat vertueux; nous le laisserons parler luimême. Voici comment il s'exprime dans une espèce de testament qu'il fit alors, testament digne d'un père qui lègue à ses enfants un héritage plus précieux que ses biens, ses leçons, ses sentiments et ses exemples : w L'origine de mes grandes peines (dit-il) « a été le département des grains dont je me suis « trouvé chargé dans un moment où plusieurs ance nées consécutives de récoltes médiocres avaient « amené une cherté désolante. Cette circonstance « était d'autant plus affreuse pour moi, qu'elle suivait « immédiatement une loi que j'avais fort sollicitée « pour la liberté du commerce des grains, loi que je « croyais et que je crois encore le salut du royaume « et de l'humanité. Mais la plupart des hommes, « remplis^ les uns de préjugés, les autres de mau- « vaises intentions, ont cherché à en arrêter l'exécu- « tion. J'ai cherché à la soutenir par mon travail et « mon occupation, parce que je prévoyais que « l'inexécution de cette loi entraînerait des maux
ELOGE DE M. TRUDAINE. 22 f
« infiniment plus grands. J'ai eu la douleur de voir « mes intentions perpétuellement traversées par les «préjugés les plus absurdes, les plus populaires: « souvent desservi par les saisons, j'aurai traîné la " vie la plus malheureuse, si je ne survis pas long- « temps au moment où j'écris; et je crois devoir le « dire, afin de servir de leçon à mes fils : qu'ils fas- « sent tous leurs efforts pour être utiles à la patrie ; « ils doivent s'attendre à éprouver des contradic- ^c tions et des obstacles; mais qu'ils emploient tout c< leur courage pour les surmonter, comme j'ai tâché « de leur en donner l'exemple : puissent-ils, pour « leur bonheur, avoir un peu plus de calme que
« moi ! »
M. ïrudaine se trompait sans doute, en formant ce dernier souhait pour ses enfants : ce calme qu'il semblait désirer pour eux et pour lui-même, et dont il était bien incapable, eût été de l'indifférence : malheur à l'homme d'État qui, dans une situation pareille, serait tranquille, ou mettrait tout son orgueil à le paraître î
Heureusement pour la nation , le repos rendit à M. Trudaine une partie de ses forces : sa santé affaiblie lui permit encore d'être utile; il vit les lois à l'exécution desquelles il l'avait sacrifiée, adoucir les malheurs des récoltes, et donner à l'agriculture une activité nouvelle , que la suspension momentanée de ces lois n'eut pas le temps d'arrêter; il les vit enfin rétablir, et il a eu cette consolation, la seule nécessaire à l'homme de bien , que les sacrifices qu'il avait faits n'ont point été perdus pour sa patrie.
^-11 KLOGE UE M. TRUDAINE.
M. Tnidaine avait porté dans radministration des manufactures , les mêmes principes de liberté qui avaient présidé constamment à toutes ses opérations sur le commerce. Dans ses règlements, dictés par le désir de perfectionner l'industrie, ou de la diriger, d'établir de l'ordre parmi les ouvriers, de veiller aux intérêts du public , ou même à sa sûreté, il ne voyait encore que des impôts qui rencliérissaient le prix des denrées, des fers qui retenaient dans l'oppression la partie la plus pauvre du peuple; des entraves qui retardaient l'industrie, au lieu de la régler; des moyens enfin d'éterniser les préjugés, et de perpétuer l'enfance des arts : mais il n'en est pas des manufactures comme du commerce, qui, dans les principes de M. Trudaine, ne reçoit d'encouragement utile que la liberté. Il y a dans les arts des procédés imparfiiits qu'il faut rectifier : chaque nation est en possession de secrets qui lui assurent la supériorité dans certaines fabriques, et dont un administrateur éclairé doit chercher à enrichir l'industrie de son pays. Il y a partout , et dans tous les arts, un point de perfection à se proposer, dont on est partout éloigné, et qu'on ne peut atteindre que par une suite de recherches et de découvertes. Sous ce point de vue, les manufactures ont besoin d'être encouragées; mais l'encouragement devient inutile ou nuisible, s'il n'est dirigé par une connaissance approfondie des arts. Guidé par la théorie de la chimie et de la mécanique, M. Trudaine avait étudié les arts en philosophe et en homme d'État. Sous lui, nos manufactures se corrigèrent; on ravit à l'industrie étrangère
la plupaft de ses secrets; une foule de découvertes ajoutèrent à la jDerfeclion de nos arts : mais en cherchant à connaître les secrets des autres nations , il ne cherchait pas à leur cacher ceux de nos manufactures ; ces idées mercantiles , qui font regarder l'industrie étrangère comme ennemie , et supposer qu'il existe dans les arts et dans le commerce un intérêt national séparé de l'intérêt général de l'humanité; ces idées étaient trop éloignées des principes de M. Trudaine, et surtout de son caractère. Il était convaincu que les hommes de tous les pays n'ont qu'un même intérêt, celui que toutes les terres produisent le plus qu'il est possible, et que chez toutes les nations , les arts soient au plus haut degré de perfection, puisque le véritable intérêt de tous les hommes est d'avoir, avec le plus d'abondance, des denrées meilleures et des marchandises plus perfectionnées.
M. Trudaine ne songeait à multiplier en France que les productions qui conviennent à sa terre, à son climat. Cette manière de forcer toute terre à tout produire; d'arracher d'un sol les plantes qu'il se plaît à nourrir, pour le charger de productions qui n'y croissent qu'à regret et à force de dépenses; d'exécuter à grands frais , chez soi , ce qu'on peut tirer à bon marché de l'étranger : ces petites vues avaient cédé à des vues plus profondes. L'idée de flatter la vanité nationale, par une indépendance prétendue de toute production étrangère , ne pouvait guider un administrateur aussi éloigné que M. Trudaine de toute charlatanerie politique : il vou-
l-lli ÉLOGE DE M. TRli DAINE.
lait seulement enrichir le peuple par raugiiientatioii des productions de la terre, par l'emploi le plus utile de ses productions.
Toute protection , toute faveur accordée à une branche particulière d'industrie, lui paraissaient souvent un mal et presque toujours une injustice : ainsi il ne lui restait, pour encourager l'industrie qu'il croyait la plus utile, que deux moyens, l'instruction et l'exemple; et jamais il ne se crut permis d'en employer d'autres.
Le talent d'invention dans les arts méritait des récompenses particulières; et c'est précisément pour ces idées nouvelles , inconimes, dédaignées, quelquefois même combattues par ceux à qui elles seraient le plus ntiles, que le gouvernement doit avoir des encouragements. Sous l'administration de M. Trudaine, ces récompenses se bornaient souvent à acheter , des artistes, un certain nombre de machines qu'ils levaient imaginées : on distribuait ces machines dans les manufactures; les découvertes se répandaient avec plus de rapidité ; et ces récompenses étaient encore utiles au public, au lieu de lui être à charge.
Économe des trésors du peuple , il faisait rarement des avances; il fallait du moins que la probité des artistes répondît de l'emploi de ces avances, et leurs talents du succès de leurs tentatives.
Mais des marques d'estime et de confiance encourageaient les hommes qui travaillaient utilement; des distinctions honorables attendaient ceux qui se signalaient d'une manière plus grande; et ce qui
ÉLOGE DE M. TRUDAIINK. au5
vaut mieux pour rencouragement des arts, que des récompenses brillantes , tous se croyaient sûrs que rien de ce qui serait utile n'échapperait à la justice de M. Trudaine; que jamais l'envie ne leur ferait manquer une récompense méritée , que la charlatanerie ne pourrait la leur enlever. Tels étaient les moyens de M. Trudaine : il voulait qu'ils coûtassent peu à l'Etat, et ne coûtassent rien à la liberté.
Comme ce n'était point de la vanité des artistes, et encore moins de la sienne qu'il s'occupait, il ne mettait aucun faste dans ces récompenses. I! craignait que les mêmes choses qui, chez une nation grave, eussent honoré les talents, ne devinssent un moyen de les avilir chez une nation légère, habile à saisir le ridicule, et qui, amie de la simplicité, même au milieu de la frivolité et du luxe, voit presque comme un ridicule tout ce qui a de l'appareil et de l'éclat. Il savait encore que dans un pays où il y a une cour, de grandes charges, des dignités héréditaires, des ordres dont le souverain semble s'honorer de porter les marques ; enfin, une noblesse militaire qui se plaît à cacher son origine dans la nuit des temps, toute autre distinction paraît bien petite, et souvent même a l'inconvénient d'annoncer que celui qui l'obtient n'a pas droit de prétendre à ces grandes prérogatives : il savait qu'en récompensant le mérite, il ne faut pas le dégrader, du moins aux yeux des premières classes de la nation, par des honneurs qui lui fassent sentir une différence d'état déjà trop marquée. Une âme délicate et haute faisait apercevoir toutes ces nuances à M. Trudaine. Il vou- II. ir,
lait que, si les talents recevaient d'antres distinctions que la gloire (récompense qui ne dépend pas de l'autorité), ces distinctions fussent dignes d'eux et de lui ; mais il pouvait donner toujours une récompense précieuse, grâce à ses lumières et à ses vertus; c'était son suffrage. Les artistes, qui savaient combien ses connaissances étaient profondes et étendues, préféraient cette récompense à toutes les autres : il n'est pour un administrateur ignorant aucun moyen de remplacer cet avantage; si les distinctions qu'il distribue peuvent flatter la vanité, jamais elles n'encouragent le talent.
Tels furent, dans ces différentes parties de son administration, les principes de M. Trudaine; principes qui , comme nous l'avons déjà dit , furent la règle constante de sa conduite, et sur lesquels il ne varia jamais, parce que jamais il ne sacrifia ni sa raison aux circonstances, ni sa conscience à ses intérêts.
Ces principes n'étaient pas uniquement le fruit de l'étude profonde qu'il avait faite de l'art d'administrer les grands États. Peu d'hommes ont plus lu, plus médité sur cet objet important; mais l'expérience l'avait encore plus éclairé que la théorie. Trouvant presque partout dans les détails de son administration, des opinions, des usages, des règlements contraires à ses principes, il avait été fatigué de cette foule d'inconvénients et de désordres qu'il en voyait naître à chaque instant : il avait été affligé des maux sans nombre qui en étaient la suite; et ce que le raisonnement avait fait découvrir aux autres, il l'avait vu.
L'activité du commerce et de l'industrie dépend de la multiplication des grandes routes , des ports de commerce, des rivières navigables, des canaux, des ponts qui unissent les provinces que la nature a séparées par des fleuves; disons plus, sans tous ces moyens de communication, les provinces de l'intérieur d'un grand Etat, les cantons éloignés des grandes villes seront toujours sans fertilité, sans force, sans population; les subsistances circuleront lentement, et la vie d'une partie du peuple restera toujours à la merci des saisons.
C'est ce qu'avait senti M. Trudaine le père, et dans cette partie, son éloge n'est plus séparé de celui de son fils. II est doux de pouvoir unir ces deux noms chers à la patrie, chers à l'Académie, qui les a comptés longtemps parmi ses membres, et qui s'honorait de leurs vertus. Le département des ponts et chaussées prit entre leurs mains une activité et une importance que jamais ils n'avaient eues : toutes nos provinces furent réunies par des routes nouvelles ; les grandes rivières traversées par des ponts; nos ports de commerce réparés et multipliés : la France entière prit sous cette administration une face nouvelle. L'intérêt du commerce et de la défense de l'Etat présidait à l'établissement des communications; et pour citer un exemple unique peut-être dans l'histoire d'une monarchie, on vit, aux portes de la capitale, construire sur la Seine un pont de pierre destiné à une route de commerce, tandis que la communication de la cour qui, sous des administrateurs courtisans, eût été le premier objet de leurs 1.5.
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soins, se faisait encore par des ponts de bois, MM. Trudaine croyaient que la véritable splendeur du trône n'est que dans les monuments utiles aux peuples.
Dans cette partie de l'administration, les connaissances de M. Trudaine le défendaient encore contre des erreurs d'autant plus difficiles à éviter, que la J
voix publique est presque toujours en ces occasions 1
complice des fautes de l'administrateur. Tl ne suffit pas que les ouvrages consacrés à l'utilité publique remplissent le but qu'on s'est proposé; il ne suffit pas que les difficultés qui s'opposaient à la construction de ces ouvrages aient été heureusement surmontées : si, comme il n'est arrivé que trop souvent, des vues particulières ont empêché de donner à ces travaux une utilité plus grande; si l'idée d'une magnificence déplacée en a augmenté la dépense; si la vanité a rassemblé des obstacles pour avoir l'honneur de les vaincre; alors, tandis que le vulgaire est frappé du mérite de la difficulté vaincue, tandis qu'il admire le spectacle imposant d'une construction hardie, d'un immense travail, d'une dépense énorme, l'homme éclairé ne voit qu'iuie charlatanerie méprisable, plaint le peuple immolé à la vanité d'un artiste, et gémit de l'ignorance de l'homme en place.
M. Trudaine savait qu'un ouvrage public n'est digne d'estime que lorsqu'il réunit tous les avantages dont il est susceptible, et n'est grand que lorsqu'il étonne par la comparaison de ce qu'il est avec ce qu'il a coûté; enfin, qu'il n'annonce le vrai génie
que par la simplicité des moyens. Mais pour n'être point trompé en ce genre, il faut être en état nonseulement de juger les projets qu'on a sous les yeux; il faut encore savoir deviner en quelque sorte s'il n'existe point d'autres moyens ou meilleurs, ou moins dispendieux, moyens que des motifs secrets ont pu écarter des yeux de l'administrateur : il faut être supérieur en lumières à ceux dont on doit craindre ou îa vanité ou l'intérêt; il faut être défendu par l'amour du bien public contre l'illusion d'une gloire passagère et contre le goût du grand, si puissant sur les âmes élevées. Nous ne dirons pas ici que M. Trudaine n'ait jamais été entraîné dans des projets inutiles et magnifiques, que, rendu à luimême, il eût désapprouvés : et quel homme en place, obligé de combattre sans cesse les intérêts particuliers, toujours réunis contre l'intérêt du peuple, n'aurait pas eu, dans l'espace de vingt ans, un moment d'erreur? Du moins il succomba rarement; et si le devoir de rendre justice à la mémoire des morts pouvait autoriser à dire aux vivants des vérités dures et inutiles, nous pourrions citer des exemples remarquables, où il opposa son courage et ses lumières à des projets imposants, mais ruineux, célébrés par la voix publique, et condamnés par le jugement des hommes éclairés. Nous pouvons ajouter que M. Trudaine a fait plus encore , qu'il a eu le courage de réparer ce qu'il regardait comme une faute : nous l'avons vu souscrire avec empressement à la loi qui réduisait à ime largeur nécessaire aux besoins de la circulation , ces grands chemins dont
ELOGE Db: M. TRU DAINE.
une fausse idée de magnificence avait augmenté la largeur aux dépens de la culture.
Dans ses différents départements, M. Trudaine ne fut ni jaloux de ceux qui travaillaient sous ses ordres, ni gouverné par eux : ses lumières, la noblesse de son âme, la pureté de son zèle, le défendirent de ces deux fautes entre lesquelles marchent les hommes chargés des grandes affaires, et qu'il est malheureusement plus commun de commettre toutes deux que d'éviter à la fois.
M. Trudaine regardait la justice comme la première loi de toute administration ; ennemi de cette politique encore trop accréditée, reste odieux de l'école que fonda Machiavel dans un siècle d'ignorance et de crimes, il ne croyait pas que ce qui était injuste pût jamais être utile. Le bonheur du peuple était à ses yeux le seul devoir et la seule vraie gloire des souverains ; c'était uniquement par le bonheur dont jouit le peuple, qu'il jugeait de la richesse ou de la puissance des nations, des talents ou des vertus de ceux qui les gouvernent. Il croyait que les hommes appelés à l'administration ont plus besoin de vertus et d'instruction que d'adresse et d'habileté. Il ne voyait dans toutes ces prétendues finesses qu'on donne pour la science de gouverner, qu'*in art inventé par des fourbes pour corrompre les souverains et opprimer les peuples. Telle fut toute sa politique : elle était simple , elle était celle d'un homme vertueux et d'un ami de l'humanité.
Avec de tels principes, forcé d'être témoin des maux {|iie les circonstances ne lui perniettaient pas
ÉLOGE DE M. TKll DAINE. 'J.3\
de soutager, le bien qu'il avait fait ne le consolait pas de celui qu'il n'avait pu faire; le succès même de ses travaux dans les ponts et chaussées ne lui donnait point une joie pure : il avait trop longtemps demandé en vain, que les possesseurs des terres employées en grands chemins fussent dédommagés de leurs pertes, et il n'obtint cette justice que dans les dernières années de son administration.
11 voyait surtout avec douleur que ces travaux coûtaient trop au peuple, et que le pauvre était forcé de donner gratuitement ses journées. M. Trudaine aurait voulu que les grandes routes , payées parles propriétaires qu'elles enrichissaient, eussent offert des salaires au pauvre qui était sans travail , et qu'elles eussent été pour lui une ressource dans ses maux, et non un atelier de servitude et de misère. Il avait pu espérer un moment d'être témoin de cette heureuse révolution , qui était l'objet de tous ses vœux; cette espérance trompée fut une de ses dernières peines.
Il y avait longtemps que sa santé, affaiblie par le travail, ne lui laissait plus qu'une existence pénible, et qu'il soupirait après la retraite : il sentait qu'en gardant ses places, il faisait au bien de son pays le sacrifice de son bonheur et de sa vie.
Il avait obtenu l'avantage de confier une partie des objets de son département à M. de Fourqueux , dont il avait épousé la fille. Ce n'était point parce que ce magistrat vertueux était son beau-père, que M. Trudaine l'avait choisi ; mais il s'était trouvé heureux d'avoir dans sa famille un citoyen éclairé et
ldl ÉLOGE D£ M. TRUDAINE.
ami du peuple, que la voix publique appelait aux places de l'administration; et il savait qu'en préparant par cette adjonction un appui à ses enfants, il donnait un protecteur au peuple, et au souverain un ami de la vérité et de la justice.
La suppression des charges d'intendants des finances vint enfin lui rendre le repos. Nous ne dirons pas qu'il a perdu sans regret une place qui, depuis plus de quarante ans, était dans sa famille, et dans laquelle MM. ïrudaine avaient toujours si bien mérité de ia patrie : il n'y a qu'un moment où l'homme vertueux puisse quitter les affaires sans regret; c'est celui où il ne peut plus espérer de faire le bien ; et comme il est, pour les ambitieux déplacés, des douleurs qu'un citoyen vertueux ne connaîtra jamais, il en est pour celui-ci, que les ambitieux ne peuvent même soupçonner. Telle seraitla douleur de voir sa chute être le signal du malheur public; tel est le regret d'abandonner des projets utiles déjà commencés, de renoncer à des vues encore trop peu développées, pour qu'on puisse se flatter qu'elles ne seront point abandonnées, que le bien sera fait ihi moins par d'autres mains, et qu'on n'aura perdu que l'honneur d'y avoir contribué. Ainsi, nous ne craindrons pas d'avouer que M. Trudaine a regretté l'administration des manufactures , où l'étendue de ses lumières et ses principes de liberté avaient produit tant d'heureux effets. Il regretta surtout le département des ponts et chaussées : c'était dans ce département qu'il avait travaillé le plus, qu'il croyait avoir été le plus utile, et qu'il avait le plus d'espé-
rance de l'être encore. Mais, tandis que le temps ne fait que rendre plus sensible à l'ambitieux la perte de sa puissance , il console l'homme de bien : éloigné des objets dont il s'occupait, il cesse bientôt de prendre aux affaires d'autre intérêt que celui dont un bon citoyen n'est jamais corrigé par l'inutilité même de ses vœux ou de ses efforts.
M. Trudaine, rendu au repos, à l'amitié, aux sciences, allait être heureux. 11 jouissait d'une grande fortune héréditaire, qui ne lui avait coûté ni peines, ni bassesses, ni remords; qu'il ne pouvait avoir la sottise de regarder comme un mérite , puisqu'elle n'était pas sou ouvrage; mais qui, lui laissant la possibilité de faire du bien, et d'entreprendre des travaux utiles aux sciences , était pour lui un moyen assuré de bonheur. L'éducation de deux fils, qui annonçaient déjà qu'ils seraient dignes de leur père; des recherches sur la chimie et la physique déjà commencées, et qu'il avait été obligé de sacrifier à ses devoirs, lui offraient une ressource certaine contre l'ennui. En perdant ses places, il avait conservé toute sa considération, parce qu'il ne la devait pas à ses places, mais à vingt ans d'une administration sans tache, à une probité pure et courageuse, à l'habitude que la nation avait prise de respecter son nom.
Une mort inattendue le ravit à ses amis, le 5 août J777; elle fut douce pour lui, et cruelle pour ceux qui l'aimaient; ils allaient jouir de lui tout entier. Cher à sa patrie, qui se souvenait de ses services, et qui n'avait pas renoncé à l'espérance de le voir lui
an rendre de nouveaux, il fut regretté des étrangers. Ceux qui avaient parcouru la France avaient appris à le connaître par le bien qu'il avait fait; ceux que le désir ou de jouir de nos arts ou de connaître nos hommes célèbres avait amenés à Paris, cherchaient avec empressement à être admis dans sa société ; et lorsqu'ils retournaient dans leur pays pleins du souvenir des vertus que la simplicité de son caractère n'avait pu leur dérober, ils peignaient M. Trudaine comme un magistrat éclairé et incorruptible, comme un citoyen ami du peuple, comme un philosophe occupé du bonheur de tous les hommes. Dans une âme aussi élevée , l'amour de la patrie n'excluait point l'intérêt que l'on doit aux autres nations, même à celles qui, par une fausse politique, se regardent comme nos rivales. Il ne croyait point que la prospérité d'un Etat (si elle se fonde sur le malheur de ses voisins) puisse jamais être ou réelle ou durable; convaincu que pour les nations qui habitent le globe, comme pour les hommes réunis dans la même société, l'intérêt particulier bien entendu se confond avec l'intérêt général.
Nous ne parlerions pas du désintéressement de M. Trudaine, si malheureusement cette vertu n'était très-rare , même parmi ceux qui n'auraient aucun mérite à la pratiquer; si surtout elle n'était trop souvent un effet de l'orgueil ou d'une avidité plus adroite. M. Trudaine fut désintéressé, et il le fut sans faste. A la mort de son père, ayant été nommé à ses places dans le conseil des finances et dans celui du commerce, il demanda au feu roi la permission de
ÉLOGE DE M. TRUDAINF. ^35
n'en point recevoir les appointements. On me demande si rarement de pareilles grâces, dit le roi, que pour la singularité, je ne veux pas vous refuser. H n'y a rien jusqu'ici qui doive surprendre; mais ce qui est moins commun , c'est que ce trait soit resté ignoré, qu'aucun compilateur de flatteries périodiques n'en ait parlé, qu'aucun subalterne n'ait imaginé de flatter M. Trudaine en le publiant. M. Trudaine savait que le désintéressement est du nombre , de ces vertus qui font d'autant moins de bruit qu'elles sont plus sincères, et que les hommes qui s'enorgueillissent de leur générosité , ou qui souffrent qu'on la loue avec éclat, avouent par là combien les sacrifices qu'elle a exigés d'eux leur ont été pénibles.
Dans une vie toute remplie par des devoirs, il n'avait pas négligé les sciences. Obligé de s'instruire pour être utile, le goût vif qu'il avait contracté pour elles ne l'abandonna jamais. Il renonça aux sciences de calcul qui maîtrisent trop l'esprit, et qui exigent ou tout le temps, ou toutes les forces de ceux qui s'y livrent. Les sciences physiques furent pour lui un délassement. Il avait dans sa terre de Montigny un laboratoire où il s'occupait d'expériences. Admis dans l'Académie où il succéda à son père, après avoir partagé sa place (car l'Académie, comme la patrie, ne les avaient point séparés); associé aux compagnies savantes de l'Europe, il sentait que, ne pouvant justifier ses titres par des travaux suivis, il devait contribuer du moins aux progrès des sciences en les encourageant. Tl proposa un prix sur la
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meilleure manière de faire le verre métallique, connu sous le nom impropre de Flint-glass; il fit exécuter une lentille plus grande que celles qui avaient été construites jusqu'ici, et destinée à des expériences de chimie, qui devaient ajouter une nouvelle branche à cette science. M. ïrudaine , qui voyait les sciences plus encore en homme d'Etat qu'en physicien, semblait préférer la chimie à toutes les autres, parce qu'il la croyait la plus utile.
Les ingénieurs des ponts et chaussées furent chargés par lui de rassembler dans toutes les provinces les matériaux nécessaires pour connaître en grand, et d'une manière utile, l'histoire naturelle de France.
M. Trudaine avait cultivé la littérature française; celle des Anglais, des Italiens et des Allemands, lui était familière. Nous ne parlerons pas ici de quelques ouvrages d'agrément, qui furent le fruit de sa jeunesse et de son goût pour les lettres , et que lui-même a condamnés à l'oubli. A la mort de son père, il parut désirer de lui rendre le triste devoir dont je m'acquitte aujourd'hui envers la mémoire du fils. Cet éloge, écrit avec élégance et avec noblesse, est un monument précieux pour l'Académie, et le seul ouvrage imprimé de M. Trudaine : la piété filiale pouvait seule lui dérober des instants dus à la patrie.
M. Trudaine fut bon ami, bon fils, bon mari, bon père. Aux vertus du citoyen et du magistrat, il joignit les agréments tie l'homme du monde. Aimable et doux dans sa vie privée, se livrant à la
ELOGE DE iM. TRUDAINE. l3j
société a^ec plaisir, on eût pu l'accuser de trop de facilité et d'amour de la dissipation ; mais le goût de la dissipation ne lui a fait négliger aucun devoir. Peu d'hommes en place, peu de particuliers même, ont réuni des connaissances aussi étendues, aussi variées : enfin, la facilité de son caractère ne l'a jamais fait consentir à une chose injuste. Aussi, les ennemis de M. Trudaine, en le jugeant avec une sévérité qu'on n'a jamais ni pour la médiocrité, ni pour le vice, purent bien lui reprocher cette mollesse de caractère, que les obstacles qui s'opposent au bien rebutent trop facilement; cette faiblesse, qui, dans toutes les actions où la justice n'a point prescrit rigoureusement notre conduite, cède trop aisément à la considération ou à l'amitié, et qui semble ne tenir qu'à la paresse ou à la bonté : mais jamais ces mêmes ennemis n'ont osé ni le soupçonner, ni même l'accuser de cette faiblesse vraiment coupable, qui, née de l'indifférence pour la gloire et la justice, ne voit dans le bien qui s'offre à elle, que des obstacles et des dangers , se prête au mal lorsqu'elle ne craint point d'avoir à en répondre, le commet même avec tranquillité, lorsque, pour s'y refuser, il faudrait compromettre un intérêt d'ambition ou de repos ; faiblesse que l'on juge trop favorablement en ne la regardant que comme un défaut du caractère , puisqu'elle n'est dans ceux à qui on la reproche, qu'un art de cacher, sous le masque de la timidité ou de l'insouciance, des vices plus odieux, et un moyen adroit de se dérober à l'indignation publique en se dévouant au mépris ;
parce qu'on se sent le courage qui supporte le mépris , et qu'on manque de celui qui l)rave la haine.
M. Trudaine préférait la société des savants aux sociétés brillantes que ses places ne lui permettaient pas de fuir, et où sa réputation d'homme d'esprit le faisait désirer. Il regardait les savants comme des citoyens utiles, comme des hommes supérieurs aux autres par leurs lumières, et qui, préservés par l'étude de l'ennui et de l'oisiveté, échappent aux deux causes de corruption les plus dangereuses peut-être, parce qu'elles sont les plus communes, celles dont on se défie le moins, et dont on a le plus rarement le courage de se défendre. Il savait estimer les savants, les servir, et ne jamais prétendre à les protéger. Cette conduite prouve qu'il a été du petit nombre des gens en place qui ont aimé les talents pour eux-mêmes, et non pour cette influence si puissante que le suffrage des hommes à talents a toujotirs sur l'opinion et sur l'estime publique.
Sa place d'honoraire à l'Académie a été remplie par M. le duc d'Ayen, que lui-même avait désiré d'avoir pour confrère , et qui nous a apporté les mêmes goûts, les mêmes lumières et les mêmes sentiments.
Bernard de Jussieu, docteur en médecine des fa-
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU. 2'5q
cultes d€ Paris et de Montpellier, professeur et démonstrateur de botanique au jardin royal, de la Société royale de Londres, des Académies de Berlin, Pétersbourg, Upsal, de l'institut de Bologne, etc., naquit à Lyon, le 17 août 1699, de Laurent de Jussieu, docteur en médecine, puis maître en pharmacie de la même ville, et de Lucie Cousin.
Il vint à Paris en 1714, achever ses études sous les yeux d'Antoine de Jussieu, son frère, membre de l'Académie royale des sciences, professeur de botanique au jardin du roi, et qui jouissait d'une grande réputation, soit comme botaniste, soit comme médecin.
A peine les études de M. de Jussieu furent-elles finies, que son frère entreprit, en 1716, un voya^^e pour examiner les plantes des Pyrénées, de l'Espagne et du Portugal. M. de Jussieu l'accompagna dans ce voyage : jusqu'alors il n'avait montré pour la botanique aucune préférence marquée; c'était la première fois qu'il observait des plaiites hors d'un jardin de botanique, et jamais il n'a oublié ni aucune de celles qu'il vit alors , ni le nom et la position des lieux où il les avait trouvées. On a vu souvent des hommes indifférents à tous les objets qu'on offrait successivement à leur attention, et montrant pour toute espèce d'exercice de l'esprit une indolence que l'on prenait pour de la stupidité, se porter tout à coup vers un objet pour lequel ils semblaient exclusivement destinés, le suivre avec une véritable passion, et déployer dès leurs premiers pas une ardeur ^t une sagacité qu'on n'eut pas soupçonnées;
a4o ÉLOGE DK M. DE JUSSIEU.
mais rarement ces hommes, que la nature paraissait avoir formés j3ar une organisation particulière pour n'acquérir qu'un seul genre d'idées, ont été dans ce génie même des hommes supérieurs; et il ne faut pas en être surpris : ce talent exclusif pour un objet est une preuve qu'ils manquaient sans doute de cette flexibilité, de cette mobilité d'esprit qui, loin d'être incompatible avec le génie, sert à multiplier ses moyens et ses ressources. Ce n'était pas seulement pour être botaniste que M. de Jussieu était né; c'était pour observer la nature, et c'est précisément pour cela qu'il a été un si grand botaniste : peu d'hommes ont réuni au même degré les qualités d'un excellent observateur; une mémoire prodigieuse qui pouvait embrasser une immensité d'objets, et une netteté d'esprit qui ne les confondait jamais; l'avidité de savoir et la patience; des vues grandes et hardies, et une timidité scrupuleuse quand il fallait s'arrêter à une opinion; un esprit capable de former des combinaisons étendues et profondes, mais qui descendait sans peine aux plus petits détails; enfin, un amour vif de la vérité et nul désir de la gloire; car l'amour de la gloire et l'avidité d'en jouir conduisent souvent les observateurs à n'apercevoir jamais que des choses extraordinaires, ou à prétendre avoir vu ce qu'ils n'ont fait qu'entrevoir. A son retour d'Espagne, M. de Jussieu observa avec son frère les plantes du Lyonnais et d'une partie des Alpes, puis il le quitta pour aller à Montpellier suivre les études de médecine. 11 se destinait à exercer la médecine dans sa patrie : ni le séjour
ÉI.OGK DE M. DE JL'SSIEU. i/jl
(le la capitale, ni la considération attachée aux sciences, et dont il avait vu jouir son frère en France et chez les étrangers, ni la gloire à laquelle ses heureuses dispositions lui permettaient d'aspirer, n'avaient pu faire naître en lui des prétentions plus relevées.
Heureusement pour la botanique, à peine eut-il essayé la pratique de la médecine , qu'il éprouva une impossibilité entière de continuer l'exercice de cette profession : trop sensible aux maux de ses malades, il souffrait de leurs peines ; elles lui causaient de violentes palpitations de cœur; l'humanité faisait sur lui les effets que produit à peine l'amitié sur les hommes d'une sensibilité commune.
Il fallait cependant à M. de Jussieu un état qui lui tînt lieu de fortune : il l'obtint de ses talents, de la réputation de son frère et de la justice de M. Vaillant. Ce botaniste célèbre était alors démonstrateur au Jardin du roi; il avait pu espérer d'y remplacer M. de Tournefort dans le titre de professeur, et la place avait été donnée à M. de Jussieu l'aîné : ce choix devait d'autant plus blesser M. Vaillant, que M. de Jussieu l'aîné suivait les idées et les vues de M. de Tournefort, dont M. Vaillant avait plus d'une fois combattu les opinions, et qu'ainsi la préférence accordée à M. de Jussieu semblait l'avoir été en même temps aux idées de M. de Tournefort. Cependant, en vivant avec M. de Jussieu, M. Vaillant lui pardonna bientôt. Instruit des talents et de la science prématurée du jeune Bernard de Jussieu , il fut le premier à proposer de l'appeler à Paris, et à destiner II. 16
•ll^l I^LOGE Dli M. DE JLISSIEU.
au frère de son rival, devenu son ami, la survivance d'une place que son âge ne lui permettait plus de remplir. M. de Jussieu vint donc à Paris; et, bientôt après, il fut nommé à la place que la mort de M. Vaillant laissait vacante.
Le jardin royal n'était pas alors dans l'état où nous le voyons aujourd'hui : confié aux soins du premier médecin du roi , l'état de ce jardin dépendait du goût plus ou moins vif que le premier médecin avait pour l'histoire naturelle : les fonds destinés à l'entretien de cet établissement étaient souvent employés à d'autres usages, regardés comme plus importants par celui qui en avait la disposition. Un établissement de ce genre ne pouvait devenir florissant qu'en acquérant un chef qui mît son honneur à le faire prospérer, et qui attendit une partie de sa considération du succès de ses soins.
Le cabinet d'histoire naturelle n'était alors qu'un simple droguier, dont le démonstrateur de la botanique avait l'inspection ; et M. de Jussieu l'aîné avait été obligé de sacrifier ses appointements pour empêcher la dégradation totale du jardin des plantes.
A l'arrivée de M. Bernard de Jussieu, tout changea de face : avec autant de zèle que son frère , il avait tout son temps à donner au rétablissement du Jardin du roi : le droguier devint bientôt un cabinet d'histoire naturelle, qui fournit les premiers matériaux de cette collection immense , que le zèle et les soins de MM. de Buffon et Daubenlon ont rendue si célèbre. M. de Jussieu veillait lui-même à la culture des plantes, à leur distribution dans les serres.
ÉLOGli DE M. DE JUSSIEII. ^43
aux détails des précautions nécessaires pour les conserver; il instruisait les jardiniers, et il parvint à en faire de vrais botanistes.
Chaque année, il conduisait, dans les campagnes des environs de Paris, les élèves qui avaient suivi ses leçons du Jardin du roi. On n'apprend pas mieux la botanique qu'on n'apprend l'histoire naturelle dans un cabinet; mais la botanique a un grand avantage sur l'histoire naturelle : il n'y a point de pays qui ne renferme un assez grand nombre d'espèces de plantes pour suffire à cette partie d'instruction qu'on ne peut recevoir qu'en observant la nature.
Dans ses promenades savantes, M. de Jussieu enseignait à ses élèves à reconnaître les plantes, malgré les changements que leur fait éprouver la nature du terrain, malgré les accidents qui les défigurent; il leur apprenait à distinguer le sol qui convient à chacune. Souvent ses élèves se permettaient avec lui des supercheries qu'ils n'eussent osé risquer sous un maître moins habile : ils lui présentaient des plantes qu'ils avaient mutilées exprès, dont ils déguisaient les caractères, en y ajoutant des parties tirées d'autres plantes; quelquefois même ils lui présentaient des plantes étrangères : M. de Jussieu reconnaissait bientôt l'artifice, nommait la plante, le lieu où elle croissait naturellement, les caractères qu'on avait effacés ou déguisés. On répétait vingt fois cette manière d'éprouver son étonnante sagacité; il s'y prétait toujours avec la même simplicité; et cette bonté lui était si naturelle, qu'il ne s'apercevait même pas qu'il eût besoin de l'avoir : if
244 ÉLOGE DE 31. DK JCSSIEU.
ne trouvait clans cette manière de répondre qu'un moyen d'épargner du temps et des paroles. M. Linnœus, dans son voyage en France, assista à l'une de ces herborisations : les élèves de M. de Jussieu voulurent tenter avec lui la même plaisanterie. // ny a qu'un dieu ou votre maître qui puissent vous répondre, dit-il, aut Deus aut Dominus de Jussieu. Les connaissances de M. de Jussieu embrassaient toute l'histoire naturelle. La plupart des botanistes joignent l'étude des insectes et des vers à celle des plantes : les insectes qui, par le nombre de leurs espèces, la diversité de leurs formes, la structure variée de leurs parties, doivent être étudiés par la même méthode que les plantes, et classés comme elles dans des divisions méthodiques, ont encore avec les végétaux des rapports plus intimes : la plupart vivent sur les plantes, s'en nourrissent, y déposent leurs œufs, y causent des altérations singulières; enfin, c'est dans la classe des vers que se trouvent les espèces qui marquent, par des degrés insensibles, le passage d'un règne à l'autre. Mais M. de Jussieu avait été beaucoup plus loin que l'étude des insectes et des vers: tous les animaux, toutes les substances minérales, avaient été l'objet de ses méditations; il s'était surtout appliqué à l'examen des pierres qui renferment ou des débris, ou des empreintes d'animaux, ou des végétaux; il savait reconnaître ces débris ou ces empreintes, avec une sagacité rare; distinguer les espèces vivantes auxquelles ils appartenaient ou dont ils se rapprochaient; les pays où ces espèces se rencontrent, et
ÉLOGK DE M. DE fUSSIEIf. ^l\Cï
dont le climat est souvent si différent de celui où l'on retrouve leurs restes.
Depuis les êtres que leur petitesse dérobe à nos regards, jusqu'aux traces des antiques révolutions du globe, aucun phénomène, aucun fait n'avait échappé aux yeux pénétrants de M. de Jussieu : il n'ignorait que les systèmes imaginés pour les expliquer. Loin d'étaler cette immensité de connaissances, il semblait la cacher; mais les notions précises qu'il donnait à ses élèves, lorsque dans ses herborisations ils lui présentaient des insectes ou des pierres, les idées lumineuses qui lui échappaient dans la conversation, ont trahi un secret qu'il gardait, non par modestie (M. de Jussieu était naturellement trop simple pour avoir jamais besoin d'être modeste), mais par une persuasion sincère que ce qu'il savait n'était rien en comparaison de ce qu'il faudrait connaître, pour oser dire qu'on sait quelque chose.
M. de Jussieu avait fait deux ouvrages pour l'instruction de ses élèves : l'un, resté manuscrit, contenait les vertus connues des plantes ; il le dictait tous les ans, et cet ouvrage, outre le mérite de donner des connaissances utiles, avait celui de faire sentir à des jeunes gens presque tous destinés à la médecine, l'utilité d'une connaissance approfondie de la botanique, de leur montrer qu'elle était un guide sûr dans la connaissance des remèdes, et qu'elle pouvait conduire à des innovations utiles dans l'art de guérir.
Quoiqu'il eùl renoncé à la pratique de la méde-
cine, il était trop bon observateur de la nature pour n'être pas un bon médecin, et il avait acquis toutes les connaissances que l'excès de sa sensibilité lui avait permis d'acquérir : souvent son frère avait trouvé en lui des lumières utiles, des vues nouvelles sur des cas rares et difficiles. Il avait enfin longtemps médité sur l'application de la botanique à la médecine; sur la manière de remplacer les plantes étrangères par des plantes indigènes; sur la facilité de substituer des remèdes simples aux remèdes compliqués des laboratoires; sur les véritables vertus des plantes; sur l'intensité de ces vertus, selon les terrains, les climats, les saisons et l'âge de la plante; sur la nature des substances qui possédaient ces vertus, et des parties des plantes qui renfermaient ces substances; sur les préparations qui pouvaient ou les altérer ou les conserver. 11 développait toutes ces vues dans ses leçons ou dans la conversation , sans ostentation comme sans préjugé, opposant toujours l'observation à la routine qui arrête la marclie des savants, comme à l'esprit de système qui les égare.
Le second ouvrage de M. de Jussieu est une édition du livre de M, de Tournefort, sur les plantes des environs de Paris : il l'enrichit de la description de plusieurs plantes qui avaient échappé à ce botaniste célèbre, et il y ajouta des notes.
L'Académie des sciences s'empressa d'adopter alors M. de Jussieu; il y entra en 1726. Quoique la haute opinion que ses confrères avaient de ses talents eût pu lui inspirer de la confiance, il fut quatorze ans
HLOGli DE M. DF lUSSlEU. 'A^i'J
sans oser risquer aucun ouvrage, et le jjremier mémoire qu'il ait donné est de 1739: il a pour objet de décrire les parties de la fructification de la plante à qui la forme de la capsule qui renferme sa fleur, et qu'on avait prise jusqu'alors pour sa graine» a fait donner le nom depillulaire.
M. de Jussieu avait suivi cette plante dans toutes les époques de sa durée ; il avait trouvé qu'elle était du nombre de celles qui n'ont qu'une seule feuille séminale, un seul cotylédon : el/e est donc de la classe des motiocotjk'dons , ajoute M. de Jussieu; classe qui doit être la première dans la méthode naturelle. Ces derniers mots sont précieux; ils prouvent que M. de Jussieu avait déjà senti à cette époque la nécessité d'une méthode naturelle ; qu'il er! avait déjà posé les principes; qu'il s'était déjà déterminé à tirer, des circonstances qui accompagnent la germination des plantes, les premières divisions de cette méthode; principe fondamental que l'on retrouve, soit dans l'ordre des plantes du jardin de Trianon, soit dans celui qui a été établi au Jardin du roi. M. de Jussieu a si peu écrit, a été si peu jaloux de s'assurer la propriété de ses idées, que c'est un devoir pour nous de ne rien négliger de ce qui peut constater ses titres.
Il examina au microscope les différentes parties de la fructification de la pillulaire; la poussière des étamines ne lui offrit point les mêmes phénomènes qu'il avait observés dans celles des plantes crucifères; et M. de Jussieu remarque à cette occasion, et comme en passant, que si on jette ces poussières
a48 ÉLOGt DE M. ï)i: JUSSIEU.
diiDs l'eau, chaque petit grain se brise et laisse échapper, par une déchirure qui se fait à sa capsule, un jet (l'une liqueur qui ne peut se mêler à l'eau , et qui y reste suspendue en forme de petits globules : de savants physiciens ont publié depuis cette observation. M. de Jussieu parut avoir oublié qu'il les avait prévenus; il ne réclama point sa découverte : sa conduite fut la même dans toutes les occasions; jamais il n'a refusé à personne de lui communiquer, non-seulement ses lumières, mais ses vues, ses conjectures, ses méthodes, ses découvertes, et l'on pouvait s'en emparer sans rien craindre : on était sûr du secret.
On assure que M. de Jussieu avait étendu ses ob- .-iervations microscopiques jusqu'aux liqueurs des animaux, et que les phénomènes qu'il y avait observés lui avaient fait découvrir une analogie singulière entre les deux règnes; mais comme il n'a rien écrit sur cet objet, et que ces observations, publiées depuis par d'autres savants, ont été contredites par des physiciens très-éclairés, nous imiterons son silence, et nous nous garderons bien d'attribuer des observations peut-être incertaines, à un savant si réservé sur celles même qui étaient le mieux constatées.
Dans ce même mémoire, M. de Jussieu donnait la préférence à Linnœus sur M. de Tournefort, pour la méthode, non de classer les plantes, mais de fixer les caractères botaniques; il ne lui en avait rien coûté pour prononcer en faveur d'un étranger et d'un rival : tous ceux qui contribuaient aux progrès
(les sciences étaient pour lui des compatriotes et (les amis.
Un second mémoire de M. de Jussieu a pour objet le lemma, plante connue des anciens, et dont la fructification, qui a des rapports très-sensibles avec celle de la pillulaire, était également inconnue.
M. de Jussieu compare ces deux plantes, les rapproche toutes deux du genre des fougères, et annonce qu'elles doivent avoir des vertus analogues.
Ces rapports saisis avec tant de sagacité entre des genres de plantes différents, ces découvertes de parties inconnues dans une plante, peuvent n'intéresser que les botanistes ; mais tous les physiciens doivent voir avec intérêt les observations de M. de Jussieu sur ces deux plantes, qui croissent également dans l'eau et sur la terre, qui deviennent presque méconnaissables par les changements qu'elles éprouvent dans ces deux états; et qui, dans l'eau , sont fortes, mais presque toujours infécondes, tandis que dans une terre assez sèche, on les voit faibles et fécondes en même temps.
Dans un troisième mémoire, imprimé en 174'j M. de Jussieu décrit une espèce de plantain : les fleurs apparentes de ce plantain , les seules qu'on connût alors, sont des fleurs mâles, toujours privées de pistils; les fleurs femelles étaient cachées, el M. de Jussieu les avait découvertes.
Il avait fait cette même année un voyage sur les côtes de la mer, pour y observer les plantes, les insectes, les coquillages; et ce voyage est devenu une époque imporlanle dans l'histoire naturelle. Les co-
uSo ÉLOGE DE M. DE JUSSFEU.
raux et les madrépores ont appartenu successivement aux trois règnes de la nature; d'abord, ils furent regardés comme des pierres, erreur trèspardonnable, parce qu'ils en ont la dureté, et qu'ils sont composés d'une substance semblable à celle des pierres calcaires; alors on ignorait encore que la masse entière de cette espèce de pierres n'est autre chose qu'un immense débris du règne animal; on expliquait donc par différents systèmes, les causes qui pouvaient déterminer la forme singulière de quelques-unes de ces productions, et les faire ressembler à des plantes. Le comte Marsili les rangea ensuite dans le règne végétal, et ses observations parurent convaincantes. Enfin, en 1724, M. Peyssonel annonça que ces mêmes corps marins étaient l'ouvrage d'un grand nombre de petits insectes, qui se bâtissaient des loges avec une substance pierreuse qu'ils tiraient d'eux-mêmes.
Cette idée de M. Peyssonel était alors presque dénuée de preuves : on ne la regarda que comme une hypothèse hardie; elle fut presque oubliée des naturalistes, mais elle ne l'était point de M. de Jussieu; il avait observé souvent les polypes d'eau douce; il avait vu la manière dont ils développent ou retirent leurs bras, et une partie des merveilles que présentent ces insectes, longtemps inconnus ou négligés par les naturalistes : l'idée que les prétendues fleurs (lu corail n'étaient que des polypes, lui paraissait avoir assez de vraisemblance pour le déterminer à faire des recherches; il les fit pendant son voyage. Ses expériences, ^es observations, furent sans ré-
[jlique; et l'origine de ces corps marins fut démontrée : on a développé depuis comment ils se forment; et le mystère une fois découvert, n'en a été que plus merveilleux.
Notre histoire de 1747 rapporte une observation bien importante de M. de Jussieu. Depuis longtemps on faisait usage en médecine des sels et des esprits volatils qu'on retire des substances animales et de plusieurs familles de plantes, et que l'on sait maintenant n'être qu'un alcali volatil, partout le même, qui ne retient rien des substances dont on l'a tiré: Moïse Charas, membre de cette xicadémie, avait donné beaucoup de vogue à ce remède; il le recommandait pour une foule de maladies, et il avait imaginé d'opposer le sel volatil de vipère au venin terrible de ces reptiles.
Des expériences faites sur des animaux, des observations sur lui-même et sur un de ses auditeurs, qui avait été mordu dans le cours de ses expériences, rendaient son opinion vraisemblable, M, de Jussieu avait fait encore plusieurs expériences pour constater l'efficacité de ce remède ; elles avaient eu du succès: un autre que lui eût donné ces essais comme des preuves certaines; mais elles étaient en trop petit nombre pour qu'il se permît d'en tirer ime conclusion ; il savait combien en ce genre on est exposé à se tromper, si l'on s'en rapporte au succès de quelques expériences; combien il faut les avoir multipliées pour oser prononcer qu'un effet salutaire est produit par un remède, et non par des circonstances étrangères; combien il arrive .«souvent qu'ini remède
aoa ELOGJi DE M. DE lUSSIEU.
n'agit point par une vertu particulière, mais seulement en remplissant une indication générale; combien les remèdes, même les plus salutaires, sont éloignés d'être des spécifiques; cependant il portait dans ses herborisations un flacon d'eau de Luce, comme une ressource qui du moins n'était qu'incertaine : l'occasion d'en faire usage se présenta. Un jeune homme, mordu d'une vipère, fut traité par M. de Jussieu ; il ne prit le remède qu'après des accidents assez graves pour annoncer que la vipère avait communiqué le venin, et que la maladie serait sinon mortelle , du moins dangereuse : cependant le malade fut sauvé, et l'eau de Luce était le seid remède qu'on lui eût administré. D'autres expériences, faites depuis, ont également été suivies de la guérison. Cependant, des physiciens éclairés contestent encore l'efficacité de l'alcali volatil contre le venin des vipères; ils croient que les seules forces de la nature suffisent pour guérir le mal , à moins que la peur l'ait rendu incurable ; mais si on peut nier avec ces physiciens que l'alcali soit un spécifique nécessaire pour la guérison , du moins il est trèsdifficile de ne pas croire qu'il ne soit un remède salutaire. Au reste, nous nous garderons bien de décider, puisque M. de Jussieu lui-même, malgré son succès, s'est borné à exposer les détails de l'observation , et n'a pas voulu prononcer.
Tels sont les ouvrages de M. de Jussieu. Jamais homme n'a joui d'une réputation aussi grande, n'a obtenu et mérité tant de gloire avec un aussi petit nombre d'ouvrages imprimés, el en paraissant ne
chercheT que l'obscarilé. // a peu écrit , dit-on, mais il a parlé y et cV autres ont écrit cH après lui : mot heureux qui mérite d'être consacré dans nos fastes. On ne connaissait point de livres de lui, mais l'Europe était pleine de ses disciples; son nom était cher à ses compatriotes, et respecté des étrangers; jamais aucune voix n'a troublé ce concert unanime du monde savant; et dans le cours d'une si longue vie, il n'a trouvé, dans l'Europe entière, qu'un rival, dont il obtint l'estime, et pas un ennemi.
Quelques savants ont dû leur réputation à leur commerce de lettres, encore plus qu'à leurs ouvrages: M. de Jussieu écrivait très-peu de lettres; ses leçons, ses conversations étaient le seul titre de sa gloire ; et l'on sent combien il fallait de connaissances , de mémoire, de génie, et surtout combien il fallait avoir un jugement sûr et un esprit juste, pour instruire dans de simples conversations. On peut croire cependant que ses talents ne lui auraient pas mérité tant d'hommages , et que l'on aurait abusé plus souvent de sa facilité, en s'appropriant ses découvertes, que jamais il n'aurait revendiquées, si le respect pour sa personne ne lui avait fait autant d'amis zélés de tous ceux qui le regardaient comme leur maître.
Un trait seul suffira pour juger de l'idée qu'on avait de ses lumières, et de la confiance qu'inspirait son caractère. Il vaquait à Padoue une chaire de botanique; M. Marsili, alors à Paris, prétendait à cette place; il n'opposa aux protecteurs, aux sollicitations de ses concurrents, qu'une lettre de M. de
u54 ÉLOGE I)i: M. DE lUSSIEU.
Jussieu, et la place lui fut accordée : cet hommage rendu à M. de Jussieu par une nation étrangère, et féconde en savants dans tous les genres, est un honneur bien rare, et, ce qu'on croira sans peine, cette anecdote glorieuse était ignorée de sa famille et de ses amis : nous l'avons apprise par les amis de M.Marsili.
Les gens en place consultaient souvent M. de Jussieu : il était bien sûr que puisqu'ils s'adressaient à lui, ils ne voulaient que connaître la vérité, et il la leur disait tout entière; mais s'ils se conformaient à ses vues, il leur en laissait tout Fhonneur, persuadé que souvent les hommes puissants craignent moins la vérité, que l'orgueil de ceux qui se vantent de la leur avoir dite.
L'espèce d'obscurité où M. de Jussieu semblait ensevelir son génie, n'était l'effet ni de la paresse, ni de l'indifférence pour la vérité, ni de cette fausse modestie habile à cacher sous le voile de la philosophie et de la paresse, la crainte de perdre une réputation qui ne peut soutenir le granrl jour; sa réserve tenait à une défiance sincère de lui-même, défiance bien naturelle à un philosophe qui n'avait jamais songé à comparer sa science à celle des autres botanistes, mais le petit nombre de ses connaissances à l'immensité des objets de la nature.
Un contraste piquant de zèle pour le progrès des sciences et l'indifférence pour l'honneur d'y avoir contribué, formait, comme nous l'avons déjà dit, le fond de son caractère; la passion de la gloire Il est jamais que la seconde dans une âme vraiment
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEII. loh
verlueufe , et cette passion qui, comme toutes les autres, a le malheur de ne dédommager que faiblement des tourments quelle cause , n'a point agité la vie de M. de Jussieu ; plus heureux en cela que tant d'autres hommes célèbres. Peut-être cependant eût-il aussi payé ce tribut à la faiblesse humaine, s'il eût éprouvé des obstacles au commencement de sa carrière ; mais quand il aurait désiré cette gloire qu'il avait acquise sans peine, sa passion eût été satisfaite avant qu'elle eût pu avoir le temps de s'irriter par la résistance.
Lorsqu'il se présentait à lui des idées nouvelles , des découvertes particulières, il les annonçait à ses disciples,à ses amis, aux étrangers qui le visitaient ; il s'assurait par ce moyen qu'elles seraient connues, qu'elles seraient utiles, et son but était rempli. Il communiquait avec la même facilité ses grandes vues sur la botanique; il sacrifiait (et même sans croire faire un sacrifice) l'honneur d'être législateur dans cette science, au désir d'en accélérer les progrès; mais des vues si étendues et si profondes ne pouvaient être développées que par celui qui avait pu les avoir, et il n'a pas été possible à M. de Jussieu d'échapper à sa renommée.
Des savants, qui apparemment ne connaissaient de la botanique que sa nomenclature, ont regardé cette science, si utile à la fois et si piquante, comme une science de mots : l'exposition que nous allons faire des idées de M. de Jussieu, quelque imparfaite qu'elle puisse être, suffira pour détruire cette opinion, qui n'a été que trop accréditée par l'inipor-
ll^G ÉLOGK DF M. DE JUSSIEU.
tance excessive que quelques botanistes peu plillosophes ont attachée à leurs méthodes artificielles.
Les anciens paraissent n'avoir étudié que les plantes qui servent à la nourriture des hommes, à la médecine et aux arts, et le nombre de ces plantes était trop borné pour que l'embarras de les connaître et de les étudier obligeât de recourir à des méthodes. A la renaissance des lettres, on s'aperçut que si l'on ne consentait jamais à s'occuper d'un objet avant d'en avoir reconnu l'utilité, on serait exposé à ne connaître de longtemps des choses très-utiles : on sentit que si le hasard seul avait fait découvrir tant de propriétés dans les productions de la nature, le hasard , aidé de l'esprit d'observation et de recherches, ne devait pas être moins fécond ; d'ailleurs , par une suite des idées philosophiques alors généralement adoptées, on croyait que rien de ce qui existe sur la terre ne peut être imitile à l'homme; idée consolante et qu'il ne faut pas trop condamner, parce que, quand bien même la nature n'aurait pas tout fait pour nous, le génie de Ihomme parviendra un jour à employer pour lui tout ce qu'elle a fait. On étudia donc les plantes, non pour reconnaître celles que les hommes savaient employer à leurs besoins, mais pour connaître les plantes en général et apprendre à les rendre utiles : on trouva bientôt qu'elles étaient en trop grand nombre pour qu'on pût en suivre l'étude sans employer des divisions méthodiques, et les botanistes furent longtemps occupés à chercher les divisions les plus sûres et les plus commodes, ou à déterminer les caractères qui
ÉLOGE DE M. DE JUSSIËU. iS'T
(levaient Servir de fondement à ces divisions, ou enfin à rapporter les plantes aux classes établies par les méthodes.
M. de Jussieu porta ses vues plus loin : il aperçut d'abord que parmi les caractères tirés de la forme ou du nombre des parties différentes des plantes, il y en a qui changent avec le climat, l'âge de la plante, la nature du sol qui l'a nourrie, et que l'influence de ces causes accidentelles est plus étendue que ne l'avaient soupçonné plusieurs des botanistes qui avaient proposé des méthodes. Il vit ensuite que parmi les caractères constants, il y en avait quelquesuns qui semblaient superficiels, pour ainsi dire, en sorte que deux espèces de plantes qui ne différaient que par ces caractères présentaient les mêmes phénomènes dans leur germination , dans leur développement, dans leur reproduction , et donnaient dans l'analyse des substances semblables; que par conséquent si de tels caractères servaient de base à une méthode, ils sépareraient des plantes que la nature avait rapprochées, ou rapprocheraient celles que la nature avait séparées : la manière dont les plantes se développent, croissent ou se reproduisent, et la nature de leur substance , parurent à M. de Jussieu devoir servir de base à la méthode de les classer. Ces caractères embrassaient les trois grandes époques de la vie de chaque plante; les lois que la nature avait suivies dans leur formation ; les rapports des plantes avec les principes des corps et avec les besoins de l'homme : ainsi, en classant les plantes d'après les caractères, la place qu'occuperait une plante dans " 17
.i58 ÉLOGE on M. Ui: JIJSSIKIJ.
la méthode, tlorinerait en même temps son histoire et ses propriétés : Tordre méthodique seniblernit avoir été dicté par la nature, et serait en même temps le plus commode pour appliquer les plantes à notre usage.
M. de Jussieu avait vu encore qu'en examinant les différents caractères qu'on peut employer , il s'en fallait de beaucoup que toutes les combinaisons possibles de ces caractères se trouvassent dans la nature : il en conclut qu'il y avait entre eux des relations nécessaires, que leurs combinaisons avaient été réglées par des lois ; que la découverte de ces lois devait être un des principaux objets de la botanique; il crut voir surtout que la germination , le développement, la reproduction, et la nature des produits que dotuie l'analyse cfiimique des plantes, étaient liés par des lois de cette espèce. Une méthode de botanique fondée sur ces lois, et qui en donnerait en même temps la démonstration, n'était donc plus une simple nomenclature plus commode, une espèce de mémoire artificielle ; elle devenait le fondement d'une science : cet ordre de plantes, établi d'après les lois générales de la nature, paraissait à M. de Jussieu la seule véritable méthode de les étudier, et il lui donnait le nom de méthode naturelle. Ces lois de la botanique qu'il cherchait, ne pouvaient être saisies que par une longue et profonde méditation sur le nombre immense des faits que ses observations lui avaient fait connaître : aussi le voyait-on passer des journées entières dans son cabinet, sans platjtes, sans livres, sans autres se-
ELOGE DE M. DE .llJSSlKtl. 269
cours que quelques papiers où il avait jeté ses idées, dont lui seul avait la clef; il méditait dans les rues", dans ses promenades, sur les problèmes qu'il s'était proposés : il avait porté dans une science d'observation ces méditations profondes qu'on croit uniquement réservées aux sciences abstraites; et il était parvenu à éprouver, dans l'étude de la botanique, les plaisirs qu'elle donne à l'aspect de la vérité.
Privé dans ses dernières années de l'usage de ses yeux, ne pouvant plus lire ni presque même observer, il fut toujours également occupé; et c'était un spectacle nouveau que de voir un botaniste n'avoir besoin pour travailler longtemps , que de ses propres idées , comme un géomètre , un métaphysicien ou un poète.
On pourrait demander si ces lois que M. de Jussieu voulait faire servir de fondement à la botanique, existent dans la nature? Sans doute, pour en être absolument sûr, il faudrait que ces lois fussent découvertes; il faudrait connaître les plantes de tous les climats, pour être certain que de nouvelles observations ne viendront point détruire les lois qu'on aurait données comme générales; mais du moins on pourra, lorsque les recherches de nos botanistes auront embrassé tout le globe , ou découvrir ces lois générales, ou s'assurer qu'il n'en existe pas.
M. de Jussieu était persuadé de l'existence de ces lois; il se flattait d'en avoir découvert quelquesunes, et son autorité est d'autant plus grande, qu'en général ce qui n'était pour lui qu'une opinion, aurait été pour tout autre une chose prouvée. Cepen-
iÔO ÉLOGI-. I)F, M. I)i: rUSSIEU.
(lant il ne publia point ses opinions , quelque bien fondées qu'elles fussent à ses propres yeux ; et il laissa l'Europe entière adopter une méthode artificielle, quoique cette méthode fût l'ouvrage du seul homme qu'il put regarder comme un rival.
Le feu roi avait désiré d'avoir à ïrianon un jaidin de plantes, et M. de Jussieu fut chargé, en 1769, de présider à l'arrangement de ce jardin : cette faveur, s'il est permis déparier ici le langage des courtisans, n'était due qu'à sa réputation. On peut observer encore comme une espèce de phénomène qu'une place, que le goût du feu roi pour la botanique pouvait rendre très-importante, ne fut pas ilemandée, et que personne ne se crut digne de la remplir : mais telle était la supériorité reconnue de M. de Jussieu , que son refus pouvait seul donner le droit de se proposer. Le roi le mandait souvent à Trianon , et se plaisait à causer familièrement avec lui. L'extrême simplicité du botaniste avait ôté au monarque, dès leurs premières entrevues, cet embarras que fait contracter aux princes l'habitude de la représentation , le trouble involontaire que leur présence fait éprouver, l'importance de leurs moindres paroles, le malheur surtout de ne vivre qu'avec des hommes occupés en leur parlant de vues secrètes, et la nécessité de songera se défier de leurs pièges. Le feu roi trouvait dans M. de Jussieu un homme toujours également prêt à répondre à ses questions ou à lui avouer qu'il n'y savait pas répondre; et ce prince ne pouvait craindre de lui, ni insinuations dangereuses, ni demandes indiscrètes.
ÉLOGE DE M. DE TUSSIEU. l6l
M. (\€ Jussieu ne retira de la familiarité de son souverain aucun avantage, que le plaisir toujours piquant, même pour un philosophe, d'avoir vu de près un homme de qui dépend le sort de vingt millions d'hommes : il ne demanda rien, et on ne lui doima rien , pas même le remboursement des dépenses que ses fréquents voyages lui avaient causées. Cependant le roi ne l'avait pas oublié; il cessa, au bout de quelques années , de le mander à Trianon, où sa présence n'était plus utile; mais il parlait souvent de M. de Jussieu avec intérêt : un tel homme devait en effet laisser des traces profondes, surtout dans l'esprit d'un roi , condamné à ne voir presque jamais que des courtisans.
L'arrangement du jardin de Trianon pouvait être, pour M. de Jussieu, un moyen de développer ses idées sur la botanique; mais à cette époque il n'en était pas encore assez content. M. Linnajus avait publié un catalogue de genres de plantes divisés en ordres naturels, et M. de Jussieu adopta cette distribution, îl plaça seulement les classes de M, Linnseus dans un ordre différent, et fit quelques changements dans la distribution des genres ou dans le nombre des classes, d'après des vues qu'il avait alors; mais le mérite de ces changements était perdu pour tout autre que pour des botanistes capables d'en pénétrer les raisons. Cependant, à mesure que M. de Jussieu examinait ces ordres de plantes , et y trouvait de nouvelles corrections à faire , il s'éloignait insensiblement de ce qu'il avait paiu vouloir adopler d'abord , et la méthode naturelle de M. Lin-
iiaeus devenait peu à peu la méthode de M. de Jussieu : mais toujours mécontent de ce qu'il avait fait, occupé toujours d'un point de perfection qu'il avait aperçu et qu'il ne pouvait encore atteindre, il ne voulait rien publier , il craignait d'égarer le public après lui avoir donné tant de lumières utiles : plus son autorité était respectée et faisait attendre de lui, plus il se croyait obligé de ne rien hasarder. Un de ses élèves qui avait partagé avec lui les travaux du jardin de Trianon, publia, en 17G3, une méthode naturelle. L'accueil que le public fit à cet ouvrage ne causa que du plaisir à M. de Jussieu : il rendit justice à l'étendue des connaissances, aux vues iugénieiises qu'on trouve dans l'ouvrage, et n'en eut pour l'auteur que plus d'amitié comme plus d'estime; mais il ne crut pas que ce fût pour lui une raison de rompre le silence qu'il s'était imposé; aussi l'anecdote que nous allons rapporter prouve-t-clle que, même longtemps après, il se croyait encore bien éloigné d'avoir complètement résolu le grand problème dont il s'occupait depuis tant d'années. Un homme justement célèbre par des ouvrages d'un genre bien éloigné de la botanique, M. Rousseau, dégoûté des travaux qui n'avaient fait que troubler sa vie, voulut s'occuper de l'étude des plantes; il fit demander à M. de Jussieu quelle méthode de botanique il devait suivre. Aucune,^ répondit l'illustre botaniste, quil étudie les plantes dans tordre où la nature les lui offrira ; quil les classe d après les rapports que ses observations lui feront découvrir entre elles : il est impossible, ajoutait-il avec modestie,
ÉLOGE DE M. DE JUSSIhll. .i6^
(funn^khrume d'autant dC esprit s'occupe de botanique et qu'il ne nous apprenne pas quelque chose.
Heureusement la sensibilité de M. de Jussieu nous a rendu ce que sa réserve nous eût fait perdre. 11 avait perdu M. Antoine de Jussieu son frère, qu'il avait aimé comme un ami et respecté comme un père. Leur union avait été inaltérable : jamais M. de Jussieu n'avait oublié un moment que son frère avait été son maître, et jamais son frère n'avait soiLgé que la réputation de M. de Jussieu s'était élevée au-dessus de la sienne. A sa mort, M. de Jussieu se livra à une douleur profonde : il refusa d'occuper au Jardin du roi la première place de botar nique que son frère laissait vacante; et, en faisant ce refus, il ne songea pas que, quelle que fût la place qu'il occupait, elle ne pouvait plus élre que la première. Il voulait même quitter Paris, et s'ensevelir dans la retraite; mais l'habitude, le plaisir d'être utile, un charme secret qui l'arrêtait dans les lieux où son frère avait vécu, le retinrent; il chercha de nouveaux liens; il appela auprès de lui les enfants d'un autre de ses frères, et les adopta. Un de ses neveux annonçait du talent pour la botanique, et le soin de le former devint l'occupation chérie de M. de Jussieu; il exposait à ce neveu toutes ses idées, toutes ses vues; l'ensemble du vaste plan qu'il avait formé, les incertitudes qtii lui restaient encore, les vides qu'il n'avait pu remplir. Le neveu, avide de s'instruire, et tendrement occupé du soin de rendre heureux les jours d'un vieillard que la privation [U'esque totale do l;i vue empechail de
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lire ou (robserver longtemps, cherchait à lui proposer des doutes , et à trouver des questions difficiles et piquantes, capables d'intéresser son oncle et de l'occuper. Ainsi , la méthode de M. de Jussieu , les principes sur lesquels elle est fondée, les observations qui lui ont fait découvrir ses principes, sa méthode d'étudier la nature, sa philosophie, tout ce qu'un excès de défiance l'empêchait de donner au public, a été déposé dans la tête d'un savant, jeune, actif, capable de suivre la route tracée par son oncle, et d'achever l'édifice dont il avait posé les fondements. M. de Jussieu a concilié par ce n^oyen le devoir d'être utile au public, et la crainte de ne pas remplir ce devoir dans toute son étendue. La juste reconnaissance de M. de Jussieu le neveu pour son oncle, nous répond que nous ne serons point privés du fruit de tant de travaux. Il lui est permis de les croire dignes du public; et les talents dont il a déjà donné les preuves, nous assurent que cet hommage de sa reconnaissance ne sera pas indigne du jnaître auquel il doit être consacré. Sans lui, nous n'aurions pu même offrir à l'Académie et au public la faible esquisse des idées de cet homme célèbre que nous avons essayé de tracer dans cet éloge.
M. de Jussieu , qui connaissait toute la nature, n'avait pas négligé d'étudier les hommes. Le fruit de cette étude avait été f amour de la retraite^ et une mélancolie douce et tram/uille. Il haïssait le vice; mais sa /mine se bornait à le fuir. Un petit nombre d'amis formait sa société; il les avait cherchés parmi les honunes insiruils, occupés des mêmes
objets cfue lui, et qui pouvaient l'entendre. Pour prouver à quel point il savait bien les choisir, nous nous contenterons de citer M. Duhamel, et un homme illustre, que la variété et l'étendue de ses connaissances ont placé parmi les savants, qui a honoré la magistrature par son éloquence et par son courage, qui, porté aux grandes places par sa seule renommée, n'a pu se déterminer à les remplir que par l'espérance d'y faire le bien , et qui les a quittées sans regret.
M. de Jussieu s'était dispensé de ces inutilités ffuon appelle devoirs Je société, mais il les avait remplacées par une bienfaisance réelle. Il croyait que des avis utiles, des réponses promptes, et qui souvent étaient des traités complets sur l'objet qu'on lui proposait, la communication entière et sans réserve de toutes ses lumières, valaient mieux que des visites ou des lettres de politesse : il consentait à employer son temps pour les autres, mais non pas à le perdre pour eux. Ceux qui, par des motifs de personnalité ou de paresse, seraient tentés de l'imiter dans cette espèce de négligence, doivent songer qu'ils ne pourront se la faire pardonner qu'aux mêmes conditions.
Il connaissait d'autant mieux la vanité des autres hommes, qu'absolument exempt lui-même de cette laiblesse, elle le frappait davantage, et qu'il la voyait de sang-froid : mais il ne se servait de cette connaissance que pour se mettre à l'abri des querelles que la vanité des autres lui eut suscitées, et pour leur être ulile sans les blesser. Quatid un auteur
a66 ÉLOGE Dli M. UE JUSSIEU.
lui lisait un manuscrit, et lui demandait ses observations, il les proposait avec simplicité, mais avec franchise. S'il s'apercevait aux réponses de l'auteur que c'était son approbation et non ses avis qu'on lui avait demandés, il écoutait en silence le reste de l'ouvrage, et des formules de politesse (car la simplicité et la franchise sont souvent réduites à en employer) étaient alors toute sa réponse. Si on lui demandait son avis sur un savant, il disait volontiers le bien qu il en pensait; mais si le mal surpassait le bien, il se taisait.
Souvent il répondit aux questions qu'on proposait : Je ne sais pas ; et cette réponse embarrassait quelquefois les consultants, honteux alors de s'être crus plus savants que lui.
Il haïssait la charlatanerie et pardonnait aux charlatans; une gaieté douce et des plaisanteries sar«s fiel, que sa bonhomie rendait piquantes, assaisonnaient les conversations qu'il avait sur ce sujet avec ses amis, ('/était alors que, faisant à certaines opinions une guerre innocente, et où jamais le nom de leurs auteurs n'était prononcé, il se permettait de rire de ces vues ou superficielles ou fausses, qu'on dorme avec orgueil pour le secret de la nature; de ces découvertes annoncées avec emphase, et qu'on lit dans les livres anciens; de ces sy.stèmes généraux, fondés sur quelques faits souvent mal observés, et contredits par mille autres; de ces livres qui promettent des vérités giandes et universelles, et qui ne renferment que des sophismes, des erreurs et des phrases. Cette charlala-
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU. 'iSj
nerie, devenue si commune de nos jours, est le fruit de l'espèce de goût, d'ailleurs si utile, que le public semble marquer pour les sciences, et peut-être aussi de la facilité de tromper des bommes qui veulent en parler sans les étudier. Elle excitait le rire ou la pitié de M. de Jussieu, et il ne la croyait pas bien dangereuse : les esprits qui s'y livrent ou qui en sont la dupe auraient été, selon lui, de peu de ressource pour les sciences; et les injustices que cette charlatanerie entraîne dans la distribution de la fortune ou de la renommée, ne lui paraissaient pas mériter l'indignation d'un vrai philosoplie.
Pendant plus de cinquante ans qu'il a vécu parmi nous, nous l'avons vu assidu à nos assemblées; occupant toujours la place que les règlements lui avaient marquée, ne parlant jamais que lorsqu'on lui demandait son avis; le disant avec précision et en peu de paroles ; toujours sage, juste et modéré si on le consultait sur les affaires de la compagnie; toujours clair, lumineux et profond s'il prononçait sur un point de science. Naissait-il une discussion sur une question d'histoire naturelle , quelque longue, quelque vive qu'elle pût être, il gardait le silence; mais si au milieu de la dispute une voix s'élevait pour proposer de demander l'avis de M. de Jussieu, alors tous se taisaient : il disait un mot, et la dispute était terminée.
M. de Jussieu avait fait deux voyages en Angleterre ; il espérait v trouver des richesses en histoire naturelle qui nous manquaient : TAngleterre devait avoir acquis en ce gejue quelques avantages sur la
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France, par les voyages immenses que les Anglais avaient entrepris, par la grandeur de leur commerce, par l'étendue de l'empire qu'ils possédaient alors dans le nouveau monde. M. de Jussieu rapporta dans un de ces voyages, le cèdre du Liban qui manquait au Jardin du roi ; et il a eu le plaisir de voir les deux pieds de cet arbre, qu'il avait apportés d'Angleterre dans son chapeau , croître sous ses yeux et élever leurs cimes au-dessus des plus grands arbres.
S'il eût pu être susceptible d'un mouvement de jalousie, il eût été jaloux des botanistes assez heureux pour embrasser dans de grands voyages les pays immenses où, sous un autre ciel et sur un sol différent, la nature a rassemblé une foule de végétaux inconnus à nos climats ; il leur eût envié le plaisir de voir à chaque pas des choses nouvelles, et de compter le nombre de leurs découvertes par le nombre des plantes qu'ils recueillaient. On lui parlait , il y a quelques années, d'un voyageur qui se vantait d'avoir découvert quatre mille espèces de })lautes : une tristesse involontaire parut un moment s'emparer de lui. V essayerai du moins de les comparer à ce que je connais, dit-il un instant après ; et il fut consolé.
Malgré son âge, M. de Jussieu avait conservé une santé forte : elle était due à l'uniformité de sa vie, à l'habitude de faire chaque jour, chaque semaine, chaque année, la même chose à la même heure, au même jour, dans la même saison. Mais lorsque après avoir presque perdu la vue, il eut abandonné à son neveu le soin des plantes du Jardin du roi, la
ÉLOGE DK M. UK JUSSIEI/. >-t>^
cessatioiT brusque de tout exercice l'appesantit peu à peu ; son embonpoint augmenta. Cependant, quoiqu'il eût essuyé quelques étonrdissements dans le cours de l'été dernier, sa santé n'en paraissait point affaiblie. Il assista à nos assemblées du mois de septembre : mais le 20 du même mois il fut frappé d'apoplexie. Des secours prompts le rappelèrent à la vie; il retrouva sa tête et sa mémoire; mais il ne put retrouver ses forces; elles allèrent toujours en décroissant, et il mourut le 6 novembre, après six semaines de langueur, dans les bras de ses neveux et de ses domestiques^ dont il recevait les soins avec reconnaissance ; au milieu de ses amis, dont il cherchait à consoler la douleur par cette gaieté douce et touchante qui accompagne encore dans ses derniers instants le philosophe qui a su apprécier la vie, et l'homme juste qui meurt sans remords. Il ne paraissait point avoir changé, si ce n'est dans sa dernière maladie; il était plus doux encore, plus calme et plus sensible que dans le reste de sa vie ; sa famille, ses amis, qui n'avaient presque jamais connu sa sensibilité que par ses soins, ses bienfaits et ses services, le virent avec attendrissement et avec douleur parler alors le langage de l'amitié, dont ils ne lui avaient connu que les procédés; et il leur dit pour la première fois combien il les aimait, lorsqu'il sentit qu'il fallait renoncer pour toujours au plaisir de leur en donner des preuves.
Les mœurs de M. de Jussieu étaient pures et même sévères : tout ce qui était contraire à la dé-
cence, dans toutes les acceptions de ce mot, le blessait. Il ne désapprouvait pas, du moins hautement, ceux qui y manquaient en sa présence; mais il en souffrait. Il avait rempli toute sa vie ses devoirs de religion comme ses devoirs de morale, avec la même exactitude, la même simplicité et le même silence.
Son frère aîné avait acquis dans la pratique de la médecine une fortune considérable : M. de Jussieu en avait été le seul héritier; et il l'a laissée tout entière à sa famille, ne donnant qu'une préférence qui ne pouvait blesser la sensibilité de ses autres parents, au neveu qu'il avait déjà rendu l'héritier de sa place, et surtout de ses idées, la portion de son héritage la plus noble et la plus flatteuse.
Quelques années avant sa mort. M, de Jussieu avait vu son neveu admis à l'Académie : ses confrères, accoutumés dès longtemps au respect pour ses lumières, et à un sentiment plus tendre qu'on ne pouvait refuser à son caractère et à ses vertus, lui donnèrent avec empressement cette marque de leurs sentiments, qui, pour cette fois, n'a rien coûté à la justice.
Sa place de pensionnaire dans la classe de botanique a été remplie par M. Le Monnier, déjà pensionnaire surnuméraire de la même classe.
TiOuis-Claude de Bourdelin , docteur régent , et
ÉLOGE DE M. DE BOURUILliV. 27 l
ancien (foyen de la faculté de médecine de Paris, professeur royal de chimie au Jardin du roi, pensionnaire de l'Académie des sciences de Paris, membre de celles de Berlin et des Curieux de la nature, premier médecin de Madame et de Mesdames de France, naquit à Paris, le 18 octobre 1696.
L'aïeul de M. de Bourdelin avait été un de nos premiers académiciens ; il fut nommé pensionnaire au renouvellement de l'Académie, et monrnt peu de temps après. 11 est le premier à qui M. de Fontenelle ait rendu le même devoir que je rends aujourd'hui à son petit-fils.
Le père de M. de Bourdelin fut aussi membre de cette Académie; son oncle l'était de celle des belleslettres. Cette noblesse académique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, a sur les autres espèces de noblesse un avantage bien précieux : l'illustration qu'elle donne finit aussitôt que l'on cesse de la mériter; elle est à la fois et plus flatteuse pour ceux qui la possèdent, et plus utile pour la société, à qui jamais elle ne peut devenir onéreuse.
M. de Bourdelin perdit son père à l'âge de quatorze ans: sa mère épousa bientôt après un militaire; et ce fut à seize ans, qu'héritier d'une fortune assez considérable, entouré de séductions de toute espèce propres à l'éloigner de la profession de ses pères, il eut le courage d'abandonner la maison paternelle, qui ne lui offrit plus ni exemples ni leçons, pour aller dans ime pension se livrer tout entier à l'étude des sciences qui avaient fait la gloire de sa famille, la médecine et la chimie.
•i.'JI KLOGE DK M. DE BOURDELIN.
Il fui reçu docteur en médecine en 1720. L'année d'auparavant il s'était marié; ses parents l'avaient pressé de prendre cet engagement. Ils lui avaient proposé des partis avantageux qu'il refusa tous. Le choix de la personne qu'on épouse peut malheureusement être indifférent à ceux qui, dissipant leur vie entière dans les intrigues ou dans les plaisirs, n'ont pas le temps, au milieu de l'agitation, ou plutôt du mouvement dans lequel ils vivent, de souffrir des défauts de leurs femmes ou même de les connaître; mais un médecin, livré à des occupations pénibles sans cesse renaissantes, partageant sa journée entre des travaux fatigants et des visites qui n'offrent que des scènes affligeantes, a besoin de trouver dans sa maison de quoi reposer son âme et la consoler. M. de Bourdeliu choisit M"'' Dubois, fille d'un apothicaire, dont le laboratoire lui offrait des ressources utiles dans ses travaux chimiques; elle ne lui apporta pour dot que de la beauté, de l'esprit, des vertus, et quelques dettes de famille à payer.
Il fut reçu à l'Académie en 1725; et les mémoires qu'il a insérés dans nos recueils sont les seuls ouvrae^es qui restent de lui.
Les deux premiers de ces mémoires ont pour objet les sels alcalis qu'on retire des cendres. M. de Bourdelin y annonce que ces sels existent tout formés dans les plantes, et qu'ils sont combinés avec des acides ou avec d'autres substances qui s'en dégagent pendant la combustion de ces plantes. Cette idée est devenue depuis l'opinion générale des chi-
niistes; »t si on ne peut pas assurer encore que les alkalis ne soient jamais une combinaison nouvelle des principes de la plante, produite par le feu, au moins est-il certain jusqu'ici que pinson a multiplié les expériences, plus elles se sont accordées à confirmer l'opinion de M. de Bourdelin.
Il examine dans un autre mémoire le sel volatil de succin : il y prouve que ce sel est acide; il trouve même entre cet acide et celui du sel marin des rapports capables d'en imposer : mais en physicien sage, il n'ose prononcer sur l'identité de ces deux acides; et les recherches qu'on a faites depuis ont prouvé combien sa circonspection était fondée, malgré tout ce que les apparences avaient de séduisant.
Ses deux mémoires traitent du sel sédatif, espèce d'acide concret, dont la combinaison avec l'alkali marin forme la substance connue sous le nom de borax. M. de Bourdelin essaya d'en déterminer la nature; mais ses expériences ne le conduisirent qu'à détruire les conjectures formées par d'autres chimistes, sur l'identité de ce sel et des acides les plus connus. Jusqu'ici personne n'a été plus heureux dans cette recherche; et nous sommes encore dans l'ignorance sur la nature et l'origine de cette substance singulière , de laquelle de savants chimistes se sont occupés , et qui leur a paru offrir des indices de substances cuivreuses, d'acide vitriolique, d'acide marin , enfin d'un acide pareil à celui qu'on retire des graisses.
Le dernier de ces deux mémoires , sur le sel sédatif, est de [755; et depuis ce temps, M. de Bour- II. 18