‹ Œuvres. PubliéesChapitre 34 sur 53 · LLOGE DE M. I>E BOURDEMN · texte numérisé non relu

LLOGE DE M. I>E BOURDEMN

renaissance des lettres, cette latinité devint ridicule; et les médecins, qu'un poète philosophe avait cherché à corriger de ce qui leur restait d'une ancienne barbarie , s'empressèrent de renoncer au latin des écoles; mais, comme il arrive toujours, on alla un peu au delà du but. A une latinité trop commune, on substitua des expressions recherchées; ces mots barbares furent remplacés par des termes choisis avec affectation; au style scolastique, succéda un style fleuri , trop peu assorti aux idées qu'il fallait rendre : le style de M. de Bourdelin n'était pas absolument exempt de ces défauts; mais il n'en avait gardé que ce qu'il fallait pour réussir alors.

La réputation qu'il avait acquise, en se livrant à sa bienfaisance, devint bientôt pour lui une ressource nécessaire. Le second mari de sa mère mourut en 1732, après avoir dissipé sa fortune et celle de sa femme; il laissait des dettes considérables, au payement desquelles elle s'était engagée. Quelque étrangères que ces dettes pussent paraître à M. de Bourdelin, elles intéressaient l'honneur de sa mère; il voulut les acquitter; il voulut lui assurer une subsistance indépendante et convenable à son état: ces sacrifices absorbèrent une grande partie de sa fortune.

M. de Bourdelin avait alors un frère encore mineur, à qui les lois ne permettaient pas de partager les devoirs de son aîné: mais le premier soin du cadet, à l'époque de sa majorité, fut d'obliger son frère à lui accorder l'hormetir de la moitié du sacrifice, et il l'obtint. M. de Bourdelin ne mit point

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d'orgueif à le refuser, il sentait que son trere avait le même droit que lui à cet acte de piété filiale; et comme il était vraiment généreux, il devait être juste. Ces vertus simples et sans effort étaient héréditaires dans leur famille. Cependant, comme ils avaient été élevés loin des yeux paternels, elles n'étaient pas en eux l'ouvrage de l'éducation. Qu'il nous soit donc permis de croire que les vertus peuvent aussi se transmettre par le sang! Et pourquoi la nature nous aurait-elle condamnés à n'hériter de nos pères que des difformités et des maladies? Pourquoi l'heureuse constitution , qui rend les vertus naturelles et faciles, ne se transmettrait-elle pas comme celle qui donne une santé vigoureuse?

M. de Bourdelin fut obligé de chercher dans l'exercice de la médecine un dédommagement de la perte de sa fortune : heureusement sa réputation était faite d'avance, et il n'eut qu'à en recueillir le fruit. Sa pratique était comme son caractère, simple, douce et patiente. On le voyait toujours suivre la nature, l'aider quelquefois, et ne la contrarier jamais ; n'employant qu'avec une sage épargne les secours de l'art, et n'ajoutant qu'à regret, aux dangers et aux douleurs de la maladie, les dangers et l'incommodité des remèdes; aussi occupé de consoler et de soulager ses malades que de les guérir; traitant chacun comme s'il était son ami et l'unique objet de ses soins; indulgent pour leurs caprices, compatissant pour leurs peines imaginaires , et n'ayant d'indifférence que sur la manière dont ses soins seraient récompensés.

Sl'j8 ÉLOGE DK M. DE BOURDELIN.

En 1736, M. (le Bourdelin avait été doyen de la faculté de médecine. Chef électif et annuel d'une compagnie composée d'hommes réunis par les mêmes études, mais divisés d'opinions, chez qui la rivalité de gloire et de fortune rend cette contrariété plus active, et change en partis les disputes sur les sciences : M. de Bourdelin connaissait tous les devoirs et toutes les difficultés d'une telle place; il voyait combien il était difficile de gouverner un corps qui , destiné à augmenter et à répandre les lumières, et en même temps soumis à une constitution organisée dans les siècles d'ignorance; un corps qui tient, par les formes, aux anciennes écoles, par ses connaissances , à la philosophie moderne ; qui doit à la fois détruire les préjugés et s'opposer aux nouveautés; où l'esprit de corps peut être dangereux pour les citoyens, où la réunion des lumières et des travaux leur est si utile ; dont tous les membres sont égaux et hbres, mais où l'âge et la réputation aspirent à la domination, tandis que la jeunesse affecte l'indépendance. Il savait que le doyen d'une telle compagnie doit y maintenir la paix sans éteindre l'émulation ; conserver la dignité de sa place, en se souvenant de l'égalité qu'il n'a perdue que pour un moment; être enfin un chef ferme et respecté, sans cesser d'être un confrère modeste. M. de Bourdelin sut vaincre sans efforts les difficultés de sa place, et remplir ses devoiis sans faiblesse, et cependant sans se faire un seul ennemi. Tous applaudirent à sa conduite, parce qu'ils connaissaient les sentiments qui la lui inspiraient : le

ELOGK DE M. VE BOURDELIN. U-yÇ)

zèie poift' sa compagnie, une estime vraie pour les talents de ses confrères, l'amour des sciences et de l'humanité.

Il fut nommé, en 174^, professeur de chimie au Jardin du Roi : lorsque son âge ne lui permit plus de remplir les fonctions de cette place, il en fit obtenir la survivance et en confia l'exercice à un de ses confrères qu'il estimait assez pour croire sincèrement que le public ne perdrait rien à sa retraite : M. Macquer l'a remplacé en 1770.

M. de Bourdelin fut nommé, en 1761, premier médecin de Mesdames ; mais il obtint d'elles la liberté d'exercer la médecine à Paris. En continuant à s'instruire par la pratique, il ne pouvait que se rendre plus digne de leur confiance, si malheureusement elles avaient besoin de ses soins. Elles n'eurent pas de peine à lui accorder sa demande : elles savaient combien est cruelle, pour ceux qui souffrent ou qui craignent la mort, la perte du médecin dont ils attendent la conservation de leur vie ou la fin de leurs douleurs; combien est amer le sentiment de ceux qui, accablés de leurs maux, implorent en vain la seule main qu'ils croient capable de les soulager; et Mesdames cédèrent moins en cette occasion à leur propre intérêt, qu'à ce sentiment d'humanité.

La cour ne corrompit pas M. de Bourdelin. Il y arriva très-tard , et y vécut peu : mais il y resta assez pour être témoin des intrigues des courtisans; et elles excitèrent en lui les seuls mouvements d'indignation que cette àme si pure et si douce ait jamais connus.

.i8o ÉLOGE DE M. DE BOURDELIN.

La nature , en accordant nne longue vie à quelques hommes, les condamne à des pertes irréparables , qui ne peuvent être adoucies que par l'espérance de ne pas survivre longtemps à ce qu'on a perdu. M. de Bourdelin vit d'abord mourir son frère, qui était encore son élève , son ami , le compagnon de ses travaux, qui, suivant la même carrière, vivant dans la même maison, pratiquant la même bienfaisance , heureux par les mêmes goûts et par les mêmes vertus, lui appartenait par les liens les plus chers à la fois et les plus respectables. Il le perdit, quoique la différence des âges dût lui faire espérer de n'avoir jamais à le pleurer ; il le perdit au moment où, après l'avoir rendu digne du nom qu'il portait, il allait le voir par.tager sa réputation, il allait jouir de ses succès.

Il avait suivi Mesdames à Plombières, en 1762. Pendant que son devoir l'y retenait, sa femme lui fut enlevée , et après cinquante-trois ans d'une union heureuse et inaltérable, il fut privé de la consolation de lui donner ses derniers soins et ses derniers secours. Heureusement, ce sentiment affreux, que sa présence eût pu lui conserver la vie, ne vint point ajouter à sa douleur : il l'avait confiée aux soins de M. Bouvart, son ami, en qui, soit modestie, soit justice, il reconnaissait sans peine des lumières supérieures, et dont l'amitié active, tendre et généreuse rendit à une malade, si chère à tous deux , des soins que M. de Bourdelin même aurait à peine égalés.

Il perdit enfin, en 1775, le fils de ce frère qu'il

ELOGh, Di; M. DE BOURDKHJN. a8l

avait taiftt aimé, le seul héritier de son nom qui suivît la profession de ses pères, le seul objet par qui M. de Bourdelin tenait encore à la vie. Cette perte mit le comble à tous les malheurs qu'il avait éprouvés , et les facultés de son âme s'en ressentirent. Cet homme d'un esprit si sage , d'une raison si saine, d'une mémoire si immense, d'une érudition si étendue et si exacte , éprouva le dépérissement d'esprit et de corps qu'entraîne le chagrin joint à la vieillesse. Une mélancolie profonde, fruit de la douleur de ses pertes et du sentiment de sa décadence , s'empara de lui : il traînait et supportait avec peine des jours qu'il ne pouvait plus rendre utiles aux autres. Nous l'avons vu souvent venir chercher dans nos assemblées des distractions aux sentiments qui Taccablaient , continuer par habitude une assiduité qu'il avait toujours regardée comme un devoir (et il n'en négligeait aucun) , s'intéresser à nos travaux lorsque son état lui permettait de s'en instruire, et jouir encore avec quelque plaisir du respect que nous inspirait le souvenir de ses travaux et de ses vertus.

M. de Bourdelin était né avec une constitution faible, que l'étude avait dû affaiblir encore. Le calme de son âme, qui n'aimait que ce qu'elle devait aimer, n'était troublé que par des sentiments vertueux; et sa modération dans le travail , comme dans les délassements du travail, dans son régime comme dans ses opinions; son indifférence enfin pour la gloire et pour la fortune, lui assurèrent une longue carrière.

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Il avait, depuis l'âge de quarante ans environ , l'habitude de prendre tous les jours du vin de quinquina : il y renonça peu de lemps avant sa mort ; et ce changement fut suivi d'un dépérissement prompt et rapide. Il mourut le i3 septembre 1777, âgé de près de quatre-vingt-un ans.

M. de Bourdelin a laissé une nièce, mariée à M, de Bussy, contrôleur de l'extraordinaire des guerres : il lui avait choisi un mari dans la famille de ses amis. Les soins réunis des deux époux ont secouru sa vieillesse , ont adouci ses malheurs : nous n'avons dans cet éloge que des vertus à peindre et à regretter.

11 ne reste plus qu'un seul rejeton de cette famille, si chère à l'Académie, aux lettres et à la vertu ; M. le chevalier de Rumilly, mestre de camp de cavalerie, fils de M. Bourdelin, de l'Académie des belleslettres, oncle de l'académicien que nous venons de perdre.

J.a place de pensionnaire chimiste de M. de Bour- <lelin a été remplie par M. Cadet, associé dans la même classe.

Albert de Haller, membre du conseil souverain de Berne, président de la société économique de la même ville, et de l'Académie de Gottingue, associé étranger de l'Académie des sciences de Paris, et de presque toutes les autres sociétés savantes de l'Eu-

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rope, naquit à Berne, le 18 octobre 1708, de Nicolas (le Haller, avocat et chancelier du comté de Baden, d'une ancienne famille patricienne de la ville de Berne, et de Anne-Marie Engel, fille d'un des membres du conseil souverain de cette république.

Dès sa plus tendre enfance , M. de Haller annonça , non le génie, qui ne peut se manifester à cet âge que par des signes équivoques qu'on ne se rappelle jamais qu'après que le succès les a confirmés , mais cette activité d'esprit , cette facilité pour le travail, sans laquelle l'activité ne peut subsister; cette mémoire prodigieuse, instrument nécessaire pour ceux qui veulent embrasser plusieurs sciences et suivre de grands travaux; ce goût enfin pour former des recueils, auquel nous devons tant de bons ouvrages.

Né d'une famille où la piété était héréditaire, M. de Haller, âgé seulement de quatre ans, faisait, à la prière commune de la maison, des petites exhortations aux domestiques, sur des textes de l'Ecriture. A neuf ans, il avait composé pour son usage une grammaire clialdaïque, un dictionnaire hébreu et grec, enfin un dictionnaire historique renfermant près de deux mille articles, extraits des dictionnaires de Moréri et de Bayle.

Ces talents prématurés n'étaient pas l'ouvrage de l'éducation; au contraire, ils se développèrent malgré l'éducation. M. de Haller le père avait donné à son fils, pour précepteur, un homme à la vérité assez savant dans les langues, mais dont le principal mérite était la jxM'sécution que ses opinions théologi-

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ques lui avaient attirée. 11 traitait avec rigueur sou élève, dont la constitution faible et l'ardeur pour l'étude n'eussent demandé que de la liberté et des ménagements. Cette éducation sévère et pédantesque eût pu étouffer, dans M. de Haller, le germe du génie ; la dureté du précepteur eût dégoûté un autre enfant de l'étude : elle n'inspira au jeune de Haller que le désir de s'en venger par une satire en vers latins, qu'il fit à l'âge de dix ans contre ce précepteur; et il ue put jamais le revoir dans la suite, sans éprouver un sentiment de terreur involontaire. Nous avons déjà rapporté un trait semblable dans l'éloge de M. de la Condamine. Ces faits prouvent que les enfants sont susceptibles, plus tôt qu'on ne le croit, de passions fortes et durables; aussi le caractère est souvent déjà formé , et par conséquent l'objet le plus important de l'éducation est rempli ou manqué , avant qu'on ait à peine songé à la commencer.

M. de Haller n'avait que treize ans lorsqu'il perdit son père , qui le destinait à l'état ecclésiastique , et dont Je bien était presque uniquement borné aux appointements de ses places. Mais en perdant sa fortune et son père, M. de Haller acquit la liberté de choisir les objets de ses études, et la connaissance de la nécessité où il était de devoir tout à lui-même. C'est peut-être en grande partie à ces malheurs de sa jeunesse, que M. de Haller doit ses talents et sa

gloire.

L'année suivante il alla passer quelque temps à Bienne chez le père d'un de ses condisciples , nié-

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decin célèbre, et dont il espérait recevoir des lumières sur l'étude de la nature. Mais ce nouveau maître ne lui enseigna que les systèmes de Descartes; aussi le jeune élève préféra-t-il les fictions de la poésie à celles de la philosophie, comme souvent les bons esprits aiment mieux lire un roman donné pour tel , qu'une histoire mêlée de fables. Il fit donc beaucoup de vers ; et le feu ayant pris à la maison qu'il habitait , il courut chercher ses vers au milieu des flammes, les enleva, et crut avoir tout sauvé.

Cependant la philosophie l'emporta bientôt. Un an seulement après cet événement, son esprit avait déjà acquis tant de maturité, qu'il eut le courage de condamner au feu ces mêmes vers qu'il en avait sauvés l'année d'auparavant au péril de sa vie.

Il y avait parmi ces poésies plusieurs satires, genre pour lequel M. de Haller avait déjà montré beaucoup de talent; ainsi ce sacrifice prouvait non-seulement sa modestie, mais encore les progrès qu'il avait faits dans la connaissance du cœur humain. 11 sentait que l'homme vertueux doit rarement employer cette arme qui punit, mais qui ne corrige point, et dont il semble qu'il ne doit être permis de se servir que contre ceux qui, par leur rang ou leur pouvoir, sont à l'abri de tout autre châtiment.

Le moment de se choisir un état était venu ; M. de Haller voulait étudier la nature, et il embrassa la seule profession qui pût lui laisser la liberté de se livrer sans réserve à cette étude, la médecine.

Ce n'était pas sans doute l'état qui pouvait le conduire le plus sûrement à la fortune et aux places,

mais il ne l'en excluait pas. Le gouvernement de Berne , en concentrant ses fonctions dans un certain nombre de familles, n'en a pas exclu les professions utiles à la société, et qui exigent des lumières. Peutêtre même la carrière des sciences était-elle, pour un homme né avec des talents supérieurs , le vrai moyen de suppléer par la considération que donne la gloire, à ce qu'il lui aurait fallu employer d'intrigues s'il eût suivi la route ordinaire des honneurs. Il alla étudier à Tubengen, sous Camerarius et Duvernoi; à Leyde, sous Boërhaave et Albinus. II vit à Amsterdam le célèbre Ruisch , alors âgé de quatre-vingt-dix ans ; à Londres il se lia avec Sloane, Cheselden et Douglas ; enfin, il suivit à Paris les leçons de Winslow et de Jussieu.

C'était à l'âge de seize ans qu'il avait commencé ses voyages : la liberté entière dont il jouissait à cet âge eût pu devenir dangereuse; mais une circonstance singulière le sauva. Entraîné à Tubengen par ses condisciples dans une partie de débauche, les excès dont il fut témoin lui inspirèrent un dégoût salutaire : dès ce moment il renonça au vin pour toujours, afin d'être bien sur d'éviter les excès; et, pour se garantir plus infailliblement de la corruption, il crut devoir porter jusqu'au rigorisme la sévérité de ses mœurs.

Il resta peu de temps à Paris Un cadavre qu'il disséquait incommodait un de ses voisins qui le dénonça. M. de Haller connaissait la sévérité de nos lois contre ceux qui enlèvent des cadavres; et par une erreur [)ardonnable à un étranger, il crul que

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cette sévérité s'étendait sur Tanatomiste qui les dissèque : il se hâta donc de quitter un pays où la recherche de la vérité exposait à de si grands dangers.

Il se rendit à Bâle, où il étudia les mathématiques sous Jean BernouUi. Ces sciences ne seraient pas inutiles à un anatomiste, quand elles ne lui serviraient qu'à connaître combien les raisonnements fondés sur la mécanique sont incertains , lorsqu'on les applique à la médecine ; et c'était un préservatif dont pouvait avoir besoin un disciple de Boërhaave, élevé comme son maître dans la philosophie cartésienne.

M. de Haller revint dans sa patrie vers 1730 : il était alors dans sa vingt-deuxième année. La pratique de la médecine, d'immenses travaux d'anatomie, des voyages sur les montagnes de Suisse, où il embrassait l'histoire naturelle dans toute son étendue, ne suffisaient pas encore pour remplir son temps. Son goût pour la poésie se réveilla, ou plutôt il redevint poète une seconde fois, mais comme il convenait de l'être à un philosophe occupé depuis longtemps d'études profondes. Des tableaux de la nature, non de cette nature de convention que peignent si souvent les poètes, et qui n'est que la nature vue autrefois par Homère, et défigurée par ses imitateurs, mais de la nature telle que M. de Haller luimême l'avait observée, lorsque, gravissant sur les rochers et à travers les glaces des Alpes, il cherchait à lui arracher ses secrets; des poèmes où il sonde les profondeurs des (juestions les plus abstraites et

les plus insolubles de la métaphysique et de la morale; des épîtres où il peint les douceurs de l'amitié et de la vie pastorale, les plaisirs attachés à la simplicité des mœurs, les charmes des vertus douces et tranquilles, et le bonheur qui suit les sacrifices que commandent les vertus fortes et austères : telles sont les poésies de M. de Haller. En répandant sur la corruption des mœurs le ridicule et le mépris, il peint l'hypocrisie de couleurs plus odieuses ; il chante les bienfaits de la religion, qui apprend aux hommes à s'aimer, ou du moins à se souffrir les uns les autres; et il s'élève contre les crimes de l'intolérance avec cette horreur toujours d autant plus forte dans les âmes vertueuses, qu'elles sont plus sincèrement attachées à la religion : on croirait entendre à la fois Fénelon célébrer les délices de l'amour divin, et l'auteur de la Henriade tonner contre le fanatisme.

Les poèmes de M. deTIaller furent bienlôt traduits en français; les nations européennes virent avec étonnement la poésie allemande, inconnue jusqu'alors, leur offrir des chefs-d'œuvre dignes d'exciter la jalousie des peuples qui depuis plusieurs siècles se disputaient l'empire des lettres. Heureuse d'être née plus tard, elle réunissait, dès ses premiers pas, cette profondeur de philosophie qui caractérise les siècles éclairés, et ces richesses d'imagination, apanage heureux des premiers âges de la poésie. Peut-être même (qu'il nous soit permis de hasarder ici cette remarque), la littérature allemande dut -elle la prompte justice que lui ont rendue les nations et ran-

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gères, ek peut-être aussi M. de Haller dut-il une partie de ses succès, comme poète, à la réputation qu'il avait acquise comme physicien. Les gens de lettres apprirent avec surprise que l'auteur de ces poésies si douces et si aimables était un médecin qui passait sa vie au milieu des cadavres, occupé de chercher les ressorts les plus secrets de l'organisation et de la vie : et les savants virent avec complaisance que quelques instants de loisir où M. de Haller s'était livré à son goût pour les vers, lui avaient mérité une place parmi les premiers poètes de sa nation. Des critiques, trop sévères peut-être, ont reproché à ses poésies une imitation, quelquefois un peu marquée, du style oriental. Ce style, imposant et sublime, plaît dans les auteurs orio^inaux, parce qu'il y paraît l'expression naturelle des idées du poète, et qu'il pique par sa singularité même, en nous transportant dans ces époques de la nature forte, mais sauvage, que l'on aime à se retracer : mais ce même style blesse souvent dans les imitateurs, parce qu'il semble que les modernes, si différents des anciens peuples par leurs mœurs ou leurs opinions, ne doivent avoir ni les mêmes idées, ni la même manière de les rendre : on soupçonne alors que ces imitations orientales pourraient bien n'être qu'un effet de l'art du poète, occupé de déguiser, sous des tournures extraordinaires, des idées qui, sans cet appareil étranger, n'eussent été que des idées très-communes. Personne n'avait moins besoin d'une telle ressource que M. de Haller; et ce style (s'il est vrai qu'il en ait abusé dans ses

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poésies), a plus servi à cacher des beautés qu'à voiler des défauts.

En 1734» Is république de Berne établit un amphithéâtre public, où il enseigna l'anatomie; il fut, malgré sa jeunesse, nommé médecin d'un hôpital; enfin, on lui confia le soin de mettre en ordre la bibliothèque publique et le cabinet des médailles. Dans la première année qu'il fut chargé de ce travail, il dressa un catalogue raisonné de tous les livres de la bibliothèque; il discuta et rangea, suivant leur ordre chronologique, cinq mille médailles anciennes.

Cependant il devait bientôt quitter sa patrie : George II, roi d'Angleterre et électeur de Hanovre, qui voulait faire fleurir l'université de Gottingue, y appela M. de Haller, et créa pour lui une chaire d'anatomie, de botanique et de chirurgie. Aucun grand ouvrage n'avait pourtant encore illustré le nom de Haller : mais les dissertations qu'il avait publiées annonçaient aux anatomistes un homme supérieur. Ceux qui étaient alors les plus célèbres voyaient en lui un savant qui pourrait un jour prétendre à la première place, mais qui ne leur disputait point encore celles qu'ils occupaient. l\ se trouvait en ce moment, dans cette heureuse position où le mérite peut espérer une indulgence qu'il n'éprouve qu'une fois , et même qu'il n'éprouve pas toujours; où un savant, qui a fait assez pour mériter l'estime, et pas assez pour exciter la jalousie, ne reçoit de toutes parts que des marques de bienveillance : heureux si, dans une autre époque, il peut seulement obtenir de la justice! M. de Haller

ÉLoGt: dj: m. de haller. 291

se reîKli*t aux invitations du roi d'Angleterre; il lui en coiita d'abandonner sa patrie, de renoncer au tilre, ou plutôt à la jouissance des droits de citoyen libre; d'arracher une jeune épouse qu'il aimait à sa famille et à son pays : mais ce sacrifice était nécessaire ; il ne pouvait espérer à Berne d'assez grands avantages pour assurer la fortune de ses enfants. Son âge l'éloignait encore pour longtemps des places qu'il pouvait se flatter d'obtenir dans le gouvernement : il s'était aperçu qu'on se souvenait à Berne du talent qu'il avait montré pour la poésie satirique; et quoiqu'il eût brûlé ses satires, ses ennemis et ses rivaux ne les avaient pas oubliées. C'était assez qu'on lui en connût le talent, pour qu'il inspirât de l'ombrage dans une aristocratie, tant la satire est redoutée dans ces constitutions, où la plus grande force du gouvernement réside dans l'opinion que les citoyens ont de sa sagesse; où les chefs ne sont sûrs de régnei- sans trouble, qu'autant qu'ils savent cacher au peuple qu'ils sont ses maîtres, et lui persuader qu'ils ne sont que ses magistrats. D'ailleurs, ces chefs, presque toujours assez sages pour affecter une modestie qui assure leur puissance en la rendant moins odieuse, distingués des citoyens par leurs prérogatives, mais confondus avec eux dans la vie privée, n'ont ni ces titres, ni cette pompe, ni ces respects extérieurs , qui ne préservent pas les grands des monarchies de sentir les traits du ridicule, mais qui les empêchent d'en être humiliés.

M. de Haller voyait qu'en renonçant pour quelque temps à sa patrie, en acceptant un emploi qui assu=

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lait l'état de sa famille, qui lui laissait une liberté entière de suivre ses études, et lui offrait plus d'occasions de multiplier ses expériences et ses découvertes , il n'abandonnait cette patrie que pour se rendre plus capable de la servir, de contribuer à sa gloire, et pour y revenir un jour plus utile et plus considéré. Une autre raison pouvait contribuer à lui iaire quitter Berne : la difficulté d'y trouver des cadavres. L'iiistoire des contradictions que les anatomisles ont éprouvées à cet égard depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, ne serait pas une des moindres preuves de cette singidière inconséquence de l'homme , qui, passionné pour son bonheur, en néglige les moyens avec tant d'indifférence, ou même leur oppose les plus grands obstacles; comme si le (renre humain , trompé par des hommes intéressés à prolonger son ignorance et son malheur, s'était entendu avec eux pour former une ligue contre ses propres intérêts.

Les dix-sept années que M. de Haller passa à Gottingue furent celles de ses grands travaux, et c'est pendant cette époque qu'il a rassemblé ses titres à la "loire. Le détail de toutes ses recherches, la simple liste de ses ouvrages, passeraient les bornes de cet éloge; et nous serons obligés de rejeter ce qui aurait pu être l'ornement et la gloire de tout autre, pour ne nous arrêter qu'aux grands ouvrages qui peuvent immortaliser le nom de Haller.

Il avait choisi, pour l'objet principal de ses études , la physiologie , cette partie de la médecine qui, pénétrant dans la structure intimi* des parties

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du corps, y cherche par quelles lois l'hoimne se forme, se développe, croît, vit, reproduit son semblable, dépérit et meurt; comment chaque organe exécute les mouvements qui lui sont propres , et remplit les fonctions auxquelles il est destiné; par quels moyens les organes , que l'exercice même de leurs fonctions tend continuellement à détruire , peuvent se réparer à l'aide de la nourriture et du sommeil ; par quel mécanisme , une force dont le principe nous est inconnu , tantôt exécute au gré de la volonté des actions nécessaires à la conservation ou au bonheur de l'homme, tantôt produit , indépendamment de la volonté , des opérations essentielles à son existence; comment les changements dans les organes sont tantôt la cause , tantôt l'effet du désordre des fonctions vitales ; quels rapports existent entre l'altération de ces fonctions et le vice des parties qui les exécutent; comment enfin les remèdes de toute espèce peuvent, en agissant sur ces organes, rétablir l'ordre dans l'économie animale. M. de Haller n'ignorait pas que , longtemps livrée à l'esprit de système, cette science était devenue suspecte aux physiciens philosophes, mais il se proposait précisément de détruire ces préventions : il espérait faire de la physiologie une science aussi certaine qu'aucune autre science physique; une science où les philosophes poiuTaient apprendre à connaître l'homme , où les médecins trouveraient ime base sur laquelle ils pussent s'appuyei- dans la pratique. Pour cela, il fallait chercher à établir les fondements de la physiologie sur une anatomie exacte

de rhoiimie, et sur l'anatomiedes animaux, qui nous a si souvent révélé , touchant l'économie animale de l'espèce humaine, des secrets que l'étude de l'homme lui-même ne nous eût pas découverts. 11 fallait bannir de la physiologie , et cette métaphysique qui , dans toutes les sciences, a servi longtemps à cacher une ignorance réelle sous des mots scientifiques, et ces théories ou mathématiques ou chimiques, rejetées des mathématiciens et des chimistes, et toujours employées avec d'autant plus de confiance, ou adoptées avec d'autant plus de respect, que les maîtres ou les disciples ignoraient davantage les mathématiques et la chimie. 11 fallait substituer à tous ces systèmes des faits généraux , constatés par l'observation et l'expérience; avoir la sagesse de s'arrêter à ces faits, de consentir à en ignorer les causes; et savoir que dans toutes les sciences , il existe des bornes au-delà desquelles il est douteux que l'esprit humain puisse jamais pénétrer, mais que sûrement il ne peut franchir qu'à l'aide du temps et d'une longue suite de travaux.

Tel est le plan que M. de Haller avait formé : il l'a suivi avec tant d'activité et de succès, que s'il s'est montré dans ses autres ouvrages comme un physicien exact et profond, il a été vraiment créateur dans la physiologie ; et que, de son vivant même, ses contemporains et ses rivaux l'ont placé au premier rang des auteurs classiques. Mais ce ne fut qu'après avoir, dans une nombreuse suite de mémoires, examiné des questions difficiles et importantes sur la respiration, sur la circulation du sang , sur la génération,

sur la formation des os , qu'enfin il se crut en état tl'embrasser la physiologie dans toute son étendue : encore sa première édition portait-elle le titre modeste d'une simple esquisse; et ce n'a été qu'après plus de trente ans de travail et de recherches immenses, qu'il a cru pouvoir donner à son ouvrage le titre qu'il méritait.

Toutes les parties du corps humain y sont décrites ; leurs fonctions véritables y sont expliquées ; on y examine les opinions ou célèbres ou du moins avancées par des auteurs célèbres, qui ont attribué aux. mêmes parties différents usages : M. de Haller ne décide pas toujours entre ces opinions, quelquefois même il montre qu'il faut les rejeter toutes. Rien de ce qui était important dans les ouvrages publiés avant lui n'avait échappé à ses lectures, et presque partout il ajoute aux connaissances qu'il a puisées dans les livres, des observations qui lui sont propres.

Nous n'entrerons point dans le détail immense tles erreurs que M. de Haller a détruites dans sa physiologie ; des faits nouveaux qu'il y a consignés ; des vues ingénieuses ou profondes qu'il y a répandues ; des doutes qu'il a éclaircis; des théories qu'il a perfectionnées ou rectifiées. Il faudrait copier presque tout sou ouvrage : nous ne parlerons que des objets sur lesquels il a tiré presque tout de son propre fonds, la génération, la formation des os, et l'irritabilité.

Ce fut sur les oiseaux que M. de Haller fit ses nombreuses expériences, qui ont la génération pour objet : la facilité de pouvoir examiner les OLMjfs dans

tous les temps, et presque à toutes les heures de l'incubation , lui offrait des avantages qu'il n'eût pas trouvés, en faisant les mêmes recherches sur d'autres genres d'animaux. Il suivit la formation du poulet, depuis l'instant où l'on aperçoit dans l'œuf une première apparence de changement, jusqu'à celui où l'animal quitte l'œuf dans lequel il s'est formé. Il vit, pour ainsi dire, les organes naître successivement sous ses yeux , acquérir de la vie et du mouvement; se transformer, se perfectionner, prendre entre eux la disposition qu'ils doivent avoir dans l'animal; les artèies, les veines se développer; enfin , il vit naître un poulet par l'accroissement et le développement d'un petit corps oblong et blanc, à quelque distance duquel on voit battre et se mouvoir une petite lame allongée, qui en paraît absolument séparée. Les vaisseaux du poulet naissant se confondent avec ceux du jaune de l'œuf, et forment avec eux un tout continu; et comme ces vaisseaux du jaune s'observent dans les œufs non fécondés, M. de Haller crut pouvoir en conclure que le poulet existe tout formé dans l'œuf avant la fécondation. Il ne douta point que le fœtus ne fût également tout formé dans les femelles des animaux vivipares; et il regarda cette observation comme une preuve concluante, en faveur du système du développement successif des germes. Peut-être cependant ne l'eût-il regardée que comme une simple probabilité; peutêtre ne se fût-il pas écarté en ce seul point de cette sagesse qui le rendait inaccessible à l'esprit de système, si des raisons d'un autre ordre ne lui eussent

ÉLOGE DE M. I-»i; HALLER. ^^'^

inspiré nne jDente secrète pour cette opinion du développement des germes.

Il croyait que la production d'un animal, par des forces purement mécaniques, pouvait détruire une des preuves du dogme de la Providence. Mais ne suffit-il pas à ceux qui cherchent dans la nature des preuves de ce dogme, que les phénomènes soient réglés par des lois certaines , quelles que soient ces lois ? La cristallisation d'un sel toujours assujetti à prendre une même forme, n'est-elle pas un phénomène aussi admirable que la génération constante des animaux? Enfin, les lois qui agissent sur la matière étant également constantes, et les phénomènes qui en résultent offrant toujours la même régularité , quelque système qu'on emploie pour les expliquer, n'est-ce pas dans la sagesse ou dans la bonté qu'annonce l'ensemble de ces phénomènes, et non dans la nature des forces qui les produisent, qu'il faut chercher des preuves de l'existence d'un Elre suprême ^

Il doit paraître d'autant plus singulier que M. de Haller ait pu croire la religion ou la morale intéressée dans les opinions des philosophes sur la formation des êtres organisés, qu'd avait combattu, dans ses dissertations sur les monstres, les mêmes raisonnements métaphysiques qu'il a employés depuis en faveur du développement des germes ; et qu'il avait éprouvé lui-même, comme nous le dirons bientôt, que le repos d'un physicien peut être troublé par ces inculpations qu'on se permet souvent avec tant de légèreté.

Dans les expériences sur l'ossification , M. de

Haller suivit les progrès de l'accroissement et de la solidité des os dans les animaux que renferment les œufs : ensuite il examina les progrès de la formation du calus dans les os des animaux adultes ; il crut avoir découvert, dans ces expériences, que les os ne sont d'abord qu'une gelée peu consistante , mais déjà organisée et fournie de vaisseaux d'abord insensibles à la vue , parce qu'ils sont transparents et remplis d'une liqueur non colorée. Cette gelée prend ensuite une consistance plus solide ; les vaisseaux deviennent visibles; elle s'ossifie enfin par le dépôt d'une matière terreuse qu'abandonne le sang des artères qui la traversent. Selon lui, le périoste ne contribue en rien à l'ossification , parce que cette membrane a une organisation toute différente de celle des os, et qu'il y a des os qui en sont privés ; que souvent des calus ou des productions osseuses recouvrent le périoste; et qu'enfin dans l'animal naissant , à l'instant où les os prennent leur consistance, ils n'ont aucune adhérence avec le périoste.

Ces idées de M. de Hallei- sont contraires à celles de M. Duhamel , qui ex[)lique la formation des os par l'ossification successive des lames du périoste. A la vérité , quelques-unes des expériences de M. de Haller paraissent difficiles à expliquer, si on adopte l'opinion de M. Duhamel ; mais il n'est pas moins difficile d'expliquer, dans le système de M. de Haller, la formation des lames osseuses , et surtout les couches alternativement rouges et blanches qu'on observe dans les os des animaux nourris , tantôt avec leurs aliments onlinaires, tantôt avec ces aliments

ÉLOGE DE M. DE HALLEll. A^iJ

mêlés de garance : aussi ces deux opinions, toutes deux fondées sur des expériences, toutes deux avancées par des physiciens bien connus par leur aversion pour les idées systématiques, ont partagé et partagent encore les physiologistes.

M. de Haller entendait , par irritabihté, celte propriété qu'ont certaines parties des corps vivants, de se contracter lorsqu'on les blesse , ou même lorsqu'on les touche, indépendamment de la volonté de l'animal soumis à l'expérience , et sans qu'il éprouve de douleur; propriété que les plantes semblent partager, et qui, distincte de la sensibilité, n'appartient point aux mêmes organes. Il prouva que l'irritabilité réside exclusivement dans la fibre musculaire ; et la sensibilité dans les nerfs; il démontra comment dans les différentes parties du corps, presque toutes mêlées de muscles ou de nerfs, la sensibilité qu'elles font paraître n'appartient qu'à leurs nerfs, et leur irritabilité à leurs muscles; que les parties destituées de muscles ne sont pas irritables; que les parties destituées de nerfs ne sont pas sensibles; qu'en coupant les nerfs qui joignent une partie au cerveau , cette partie perd sa sensibilité sans cesser d'être irritable : que le nerf, séparé du cerveau, devient incapable de se contracter; qu'enfin , il ne conserve une apparence de mouvement , que parce qu'il peut servir comme un corps étranger à exciter l'irritabilité dans le muscle qui lui est attaché. Au contraire, le muscle, séparé du corps vivant, conserve encore des signes d'irritabilité; mais la force de cette irritabilité est affaiblie : elle cesse au bout

3oO ÉLOGE DE M. DE HALLEK.

d'un temps très-court. Ainsi, il ne faut pas la confondre avec l'élasticité , propriété purement mécanique; comme on ne doit pas confondre avec les mouvements que produit l'irritabilité , ces changements purement chimiques que l'application des caustiques fait éprouver à toutes les parties molles des corps organisés.

L'ouvrage où M. de Haller publia ces découvertes fut l'époque d'une révolution dans l'anatomie. On apprit qu'il existait dans les corps vivants une force particulière, qu'on pouvait regarder comme le principe immédiat de leurs mouvements, comme la puissance qui, répandue dans les organes, fait exercer à chacun la fonction qui lui est propre; la physiologie, trop longtemps appuyée sur des idées métaphysiques et incertaines, put enfin avoir pour base un fait général et prouvé par l'expérience.

Les anatomistes s'empressèrent de s'occuper de l'irritabiHté, pour confirmer les vues de M. de Haller, ou pour les combattre.

On commença, suivant l'usage, par soutenir que ces prétendues découvertes étaient fausses; et on finit par dire qu'elles étaient connues longtenjps auparavant. M. de Haller répondit à ces objections, avec la noble simplicité d'un homme qui sent le mérite de ses travaux, et qui ne veut que la gloire qu'U a méritée. Il opposa à ceux qui contestaient ses découvertes, des expériences qui les confirmaient; il répondit aux autres par une histoire détaillée de tout ce que les anatomistes avaient écrit sur l'irritabilité. 11 fit voir que plusieurs l'avaient ob-

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servée,<ijais que personne n'avait ni décrit les phénomènes de l'irritabilité avec exactitude, ni démêlé que la fibre musculaire est la seule partie qui en soit douée essentiellement, et que les organes n'en sont susceptibles qu'en raison des fibres musculaires qui entrent dans leur composition ; ni démontré que la sensibilité et l'irritabilité diffèrent par leur nature, et appartiennent à des parties différentes : cette franchise augmenta la gloire de M, de Haller au lieu de la diminuer.

On sent combien il est aisé de se tromper dans des expériences de ce genre ; combien il est facile en touchant, par mégarde, une partie sensible, de causer une douleur, et de l'attribuer à la paitie insensible qu'on examine; de rapporter à l'irritabilité ou à la sensibilité propre d'une partie, les phéno^. mènes que produit l'irritabilité des muscles qui y sont attachés, ou la sensibilité de ses nerfs; de prendre enfin pour un effet de l'irritabilité l'effet d'un caustique ou celui de l'élasticité : aussi M. de Haller avouait-il lui-même qu'il s'était trompé plusieurs fois; il prit même pour devise, à la tête d'un de ses ouvragées, une boussole avec ces mots : Fidem non abstulil error. Cet aveu suffit pour justifier à la fois et les hommes célèbres qui l'ont combattu, et la juste confiance qu'il avait dans le dernier résultat de ses travaux.

Ses expériences n'avaient pu être faites sans assujettir un grand nombre d'animaux à des douleurs cruelles; et c'eût été acheter bien cher une vérité inutile : M. de Haller le sentait. Sa pitié pour les vie-

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tiines de ses recherches se montre souvent dans le compte qu'il en rend. On voit que, poussé par une sorte de remords, il ne manque aucune occasion d'insister sur l'utilité que le genre humain peut retirer de ces expériences; on voit même qu'il eût voulu croire que ces animaux ne souffraient point, et qu'il eût désiré n'être pas obligé de renoncer à l'opinion de Descartes. Il pensait que le désir de connaître une vérité stérile, ou l'amour de la gloire, ne pouvait donner le droit de faire périr dans les tourments des êtres sensibles; et que s'il y a peutêtre de l'orgueil à les croire formés pour nos besoins, il est absurde et cruel à la fois d'imaginer qu'ils sont destinés à être le jouet de notre curiosité ou de notre vanité.

Ces découvertes sur l'irritabilité furent pour M. de Haller l'occasion d'un chagrin très-vif. Lamétrie fit de cette propriété de la matière animée le fondement d'un système de matérialisme; et il trouva plaisant de dédier son livre à M. de Haller, et de dire que c'était à lui qu'il devait la coruiaissance des grandes vérités que ce livre contenait. M. de Haller était sincèrement attaché, dès l'enfance, à sa religion; il regarda comme une insulte grave cette plaisanterie de Lamétrie, et vit avec horreur qu'on le dénonçait à l'Europe comme un fauteur du matérialisme, ou du moins comme l'inventeur des principes qui y servaient de base. Le respect qu'il avait témoigné constamment pour le christianisme dans tous ses ouvrages, sa vie si conforme aux préceptes de l'évangile, ne le rassurèrent point contre cette accusa-

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tion; iUs'en plaignit amèrement : Lamétrie soutint le même ton dans ses réponses; et M. de Haller était prêt à publier une réfutation très-sérieuse et très-longue de ces réponses, lorsqu'il apprit à la fois la mort de son adversaire, et que, trompé par un excès de délicatesse, louable sans doute, lui seul avait été la dupe du ton plaisamment sérieux que Lamétrie avait pris.

Chargé d'enseigner la botanique à Gottingue, M. de Haller dressa un catalogue du jardin des plantes de cette ville; et c'est là principalement qu'il a développé son système de botanique. M. Linnaeus avait choisi pour fondement du sien, des caractères tirés du nombre des parties sexuelles des plantes : M. de Jussieu paraissait préférer les caractères que donne la situation de ces mêmes parties; M. de Haller imagina de choisir pour fondement d'un nouveau système, le rapport qu'ont entre eux le nombre des étamines, et celui des pétales; et dans les plantes monopétales, le nombre des étamines, et celui des divisions du calice. Ce rapport lui paraissait plus constant que le nombre absolu des mêmes parties, et lui fournissait un plus grand nombre de divisions que celles qu'on peut déduire de leur position respective; mais il ne se borna pas à son système, et ne s'assujettit point à le suivre à la rigueur. Les systèmes de Tournefort et de Linnaeus, l'ordre de M. de Jussieu lui fournissent souvent des divisions. Persuadé de la nécessité de chercher un ordre naturel de ranger les plantes, et n'envisageant ces systèmes que comme des moyens de rendre l'étude de la bo-

3o/j ÉLOGE DE M. DE HALLER.

tanique moins pénible, il paraît regardei- le mérite (l'être facile comme le premier de tous pour un système artificiel ; il croit qu'on peut sacrifier à cette facilité l'unité du système, et le mérite de la régularité et de l'ensemble. Peu de botanistes ont suivi le système de M. de Haller; mais tous ont admiré, dans sa description des plantes qu'il avait observées sur les plus hautes parties des Alpes, l'exactitude et la belle exécution des planches qui ornent cet ouvrage, les profondes connaissances de l'auteur, et surtout la patience infatigable, l'activité et le courage qui lui avaient fait surmonter les difficultés et les dangers d'une telle entreprise.

Tels ont été les principaux travaux de M. de Haller comme physicien ; mais nous n'avons pas encore parlé de toutes les obligations que les sciences ont eues à cet homme illustre. En lisant une foule de livres sur toutes les parties de la médecine, il sentit combien il se serait épargné de peines et de dégoûts, s'il eût trouvé réunis dans uiie espèce de catalogue la liste de ces livres, une indication précise de leur objet, les choses nouvelles qu'ils renferment, et même un jugement sur le degré de confiance que méritent, ou les auteurs ou les ouvrages. Il voulut épargner aux autres la peine inutile qu'il avait été obligé de prendre; et forma le projet de quatre bibliothèques, d'anatomie, de botanique, de chirurgie et de médecine pratique. Il publia son premier essai en ce genre, dans un commentaire sur la méthode d'étudier la médecine de Boërhaave : c'est là que, pour épargner à ses lecteurs l'ennui d'une

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longue». liste de jugements sur un grand nombre d'auteurs, jugements dans lesquels il eût été difficile à la longue d'éviter la monotonie ou l'affectation, il avait imaginé de distinguer, par un nombre d'étoiles plus ou moins grand, le degré du mérite de ces auteurs. Il embrassait dans cette liste même les auteurs vivants. On se doute bien que peu de savants furent contents du nombre de leurs astérisques. Nous ne savons pas jusqu'à quel point la franchise de M. de Haller a multiplié ses adversaires et ses critiques: mais pour qu'un homme qui s'était chargé du devoir de juger ses contemporains, et qui était incapable de les flatter, ait joui, presque sans contestation, de la renommée la plus brillante, il fallait qu'il eût un mérite bien rare; et si jamais la grande réputation d'un savant a été une preuve incontestable de la supériorité de ses talents, c'est sans doute dans une circonstance où tant d'hommes étaient intéressés à dimiruier l'autorité de ses décisions. M. de Haller risquait dans ce moment sa considération et son repos : il le savait, et il n'hésita point. Il ne s'agissait pas dans ces jugements de distribuer la gloire avec une équité plus ou moins scrupuleuse entre des hommes occupés d'études frivoles, mais de décider quels guides devaient choisir de préférence des jeunes gens qui allaient embrasser une profession où ils auraient à prononcer sur la vie de leurs semblables; et M. de Haller crut que c'était une de ces circonstances où le courage de s'exposer à la haine, en blessant l'amour-propre, peut devenir une vertu.

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