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11 fallait donc, pour composer ces quatre bibliothèques, non-seulement qu'il eût extrait des livres qu'il avait lus tout ce qu'ils contenaient d'utile, mais encore qu'il sût renfermer en peu de mois la substance d'un ouvrage, le caractériser à la fois et l'apprécier en quelques lignes. Ce talent suppose une grande justesse et une grande netteté d'esprit, l'art de trouver le mot propre, et de choisir les tours qui n'obligent pas à employer des mots inutiles.
Mous avons rassemblé ici cette courte esquisse de ses travaux, quoique plusieurs n'aient été finis et publiés que depuis son départ de Gotlingue; parce que c'est à Gotlingue qu'il en rassembla les matériaux et qu'il en forma le plan, et que les dix-sept années qu'il y passa furent les seules de sa vie qui aient appartenu aux sciences sans distraction.
M. de Haller savait que, si c'est le génie seul qui fait dans les sciences les grandes découvertes, ce sont les sociétés savantes, les établissements d'instruction publique, qui éclaircissent ces découvertes, qui les répandent et les perfectionnent. Il n'employa son crédit auprès du roi d'Angleterre que pour obtenir de lui des établissements utiles à la ville de Gottingue . telles furent l'institution d'une école de chirurgie, celle d'une Académie des sciences, d'un hôpital pour les femmes grosses, où l'on enseignait l'art des accouchements; d'un cabinet de pièces anatomiques préparées, moyen particulier à cette science de fixer les phénomènes que l'œil de l'anatomiste a une fois aperçus , et de mettre sous les yeux d'une manière durable, non la simple exposition des dé-
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couverfes, mais les découvertes elles-mêmes et leurs résultats; enfin, une école de dessinateurs que l'on instruit à rendre avec exactitude et avec vérité tous les objets de l'histoire naturelle; institution qui est encore unique, tandis que les écoles de peinture se sont tant multipliées. Cependant, on est sûr par ce moyen de se procurer des dessinateurs utiles aux progrès des sciences; au lieu qu'il peut être douteux que les écoles de peinture soient aussi utiles pour former de grands peintres. L'objet que se prososait M. delîaller est peu brillant, mais il était du moins assuré de le remplir : c'est un avantage que les établissements destinés à répandre les sciences nous paraissent avoir en général sur ceux qui tendent à faire fleurir les arts de l'imagination. Dans les sciences d'observation et de calcul, on contribue nécessairement à leurs progrès en multipliant le nombre de ceux qui les cultivent, parce que les progrès successifs de ces sciences peuvent être le résultat des travaux combinés d'un grand nombre d'hommes. Les arts d'imagination, au contraire, où chaque ouvrage est nécessairement le fruit du travail d'(jn seul homme, ne doivent être cultivés que par les esprits capables de produire de grandes choses. Dans les sciences dont la pratique est utile, souvent même nécessaire, on ne peut trop étendre les lumières parce qu'il importe que tous les praticiens soient éclairés : dans les arts d'imagination, tout ce qui n'est pas neuf ou brillant est inutile, et la multiplication des ouvrages médiocres corrompt le goût an lieu de le former. Dans les sciences, un enseigne-
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ment méthodique et régulier est cVune utilité certaine; il n'est question que d'exposer une suite de faits ou de vérités, d'en développer les preuves par des calculs ou des expériences, genres de preuves soumis à une marche exacte et déterminée : on peut avoir autant de maîtres qu'il y a d'hommes réunissant un esprit juste à des connaissances étendues; et plus un maître a de talents et de lumières, plus il est utile. Dans les arts, au contraire, il n'y a d'autres études vraiment utiles que la méditation des grands modèles; et pour chaque élève peut-être, que les leçons d'un maître dont lui-même aurait fait choix.
Tandis que M. de Haller publiait tant d'ouvrages, veillait sur tant d'établissements, professait à la fois presque toutes les parties de la médecine; tandis qu'il remplissait les mémoires de l'académie de Gottingue et des académies dont il était membre des détails de ses expériences et de ses recherches, les journaux de la même ville étaient pleins d'articles où il rendait compte des ouvrages importants publiés par toute l'Europe , en homme digne de les juger, quelquefois de les corriger et de les étendre. Il faisait traduire en allemand les meilleurs livres étrangers, et les ornait de préfaces qui souvent ellesmêmes étaient de véritables ouvrages.
Tant de services rendus à la ville de Gottingue méritaient les récompenses du souverain, qui voyait réussir, au delà de ses espérances, ses projets pour rendre cette yille florissante et peuplée. M. de Haller, de toutes les grâces qui lui furent offertes, accepta
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iiniqne*nent la qualité de noble de l'Empire, que le roi d'Angleterre avait obtenue pour lui de la chancellerie impériale. Cette décoration pouvait être utile à sa famille, si elle restait à Gottingue, mais ne pouvait illustrer un citoyen né dans une république, où le titre de noble est inutile , et dans laquelle, au lieu de la noblesse telle qu'on la connaît dans les monarchies de l'Europe, les familles puissantes ont obtenu des prérogatives héréditaires plus réelles. Aussi M. de Haller refusa-t-il constamment le titre de baron qui n'aurait pu flatter que sa vanité, et qui peut-être lui eût fait un tort réel dans sa république, où ces titres étrangers sont en même temps dédaignés et regardés avec jalousie comme une distinction odieuse.
Pendant son séjour à Gottingue, il avait réuni tous les avantages qu'il pouvait désirer : la considération publique, les marques d'estime des savants étrangers, le succès de ses établissements pour les sciences, le plaisir de faire des découvertes utiles, et la gloire que ses travaux lui méritaient. Mais des malheurs domestiques avaient troublé sa vie; une femme chérie lui fut enlevée, un mois seulement après son arrivée : elle mourut d'une fausse couche, causée par une chute qu'elle avait faite en suivant son mari à Gottingue; et toutes les circonstances qui pouvaient rendre cette perte plus amère s'étant réunies pour accabler M. de Haller, il adoucit ses douleurs en peignant, dans des vers remplis d'une mélancolie douce et profonde, Ips vertus et les grâces de celle qu'il pleurait. Une seconde femme,
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qu'il épousa deux ans après, mourut au bout de quelques mois de mariage; et il la célébra dans de nouveaux vers : alors on cessa presque de le plaindre.. On trouva qu'il se consolait trop facilement et trop vile : tant nous sommes difficiles et sévères pour la sensibilité d'autrui, ne fut-ce que pour donner une bonne idée de la nôtre. Cependant, M. de Haller ne s'est trouvé peut-être inférieur en délicatesse à ceux qui le condamnaient le plus amèrement, que pour avoir cherché des consolations publiques et légitimes. Un troisième mariage qu'il contracta fut moins malheureux : mais on le condamna encore; il semblait qu'on lui eût pardonné plus aisément trois maîtresses que trois femmes. Nous ne sommes pas surpris qu'on ait jugé M. de Haller avec plus de sévérité qu'un hounne ordinaire; mais pourquoi lui envier ce.s douces et innocentes dissipations de la vie domestique, lorsque son austérité et son ardeur pour l'étude lui avaient interdit toutes les autres? Pourquoi ne pas songer à tout ce que les sciences auraient perdu, si M. de Haller ne se fût point consolé?
Après dix-sept ans d'absence, il revint enfin dans sa patrie en i753; son éloignement avait produit l'effet qu'il en devait attendre. Ce même homme qu'on avait paru craindre dans son pays, ne l'eut pas plutôt quitté, qu'il en fut regardé comme l'honneur et la gloire. Dans un voyage qu'il fit à Berne, en 1745, il fut élu membre du conseil souverain. Ce titre le rendait capable de remplir plusieurs des places de l'administration ; il lui en échut une
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par le*sort en 1753 ; car on suit à Berne cette manière de donner les magistratures. Elle peut d'abord paraître singulière; mais lorsque le sort ne prononce qu'entre des hommes que la voix de leurs concitoyens a déjà choisis, et qu'elle a déclarés capables d'occuper les places, cette forme de scrutin a peut-être moins d'inconvénients qu'une élection larement exempte de séduction ou de brigues. C'est une des considérations les plus importantes dans l'établissement d'une constitution politique, de n'exiger des hommes qu'une vertu ordinaire, et de ne leur supposer qu'une méchanceté commune. Ainsi l'on ne doit pas espérer qu'en donnant leur suffrage pour remplir une magistrature particulière, le plus grand nombre des citoyens sacrifient à l'intérêt de la patrie l'intérêt présent de leur fortune, de leur famille ou de leurs amis; et l'on peut croire qu'il sera moins dangereux de s'eii rapporter au hasard qu'à l'ambition et à l'intrigue. Mais aussi ne doit-on pas craindre qu'en choisissant les membres d'un sénat, le grand nombre puisse être assez vicieux, ou sache calculer assez profondément des projets d'ambition et de fortune, pour se croire intéressé à n'accorder le pouvoir qu'à des hommes incapables ou corrompus. Et l'on confie au zèle, à la probité des citoyens, ce qu'il serait imprudent d'abandonner au sort.
Nous allons maintenant considérer M. de Haller dans une nouvelle carrière, où l'on prétendait jadis que les hommes livrés à l'étude ne devaient pas espérer de réussir. Nous ne combattrons pas ici par
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des raisons ce préjugé, qu'il serait difficile de conserver dans le siècle qui a produit Haller et Franklin. Il est des parties de l'administration qui, liées par leur nature aux sciences physiques, semblent ne pouvoir être dirigées avec succès que par des hommes à qui ces sciences ne soient point étrangères. Le gouvernement de Berne devait donc s'applaudir de compter parmi ses membres un savant qui avait étudié, et même approfondi, toutes les parties de la physique ; aussi renii)loya-t-on surtout dans des commissions où il fallait que le magistrat fût en même temps, ou physicien ou philosophe.
Il perfectionna l'administration des salines, non pas, comme on pourrait l'imaginer, en augmentant le revenu qu'elles produisaient au gouvernement, mais en rendant leur exploitation moins onéreuse au public. Il ménagea les intérêts pécuniaires du peuple en diminuant le prix de la denrée, et (ce dont il est douloureux d'être obligé de faire un objet d'éloge) il veilla sur les intérêts de sa santé, en ne négligeant aucun des moyens de rendre cette denrée plus pure et plus parfaite. Il donna ses soins à l'établissement d'une maison d'orphelins, où il fallait leur procurer une éducation saine, qui conservât des citoyens à l'État; une éducation bien dirigée, qui ne lui donnât que des citoyens utiles; enfin une éducation réglée avec cette économie rigoureuse, nécessaire dans un gouvernement qui, n'ayant pas le droit d'augmenter son revenu par des taxes, est dans l'heureuse impuissance de se permettre une dépense nouvelle, sans retrancher en
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même ♦temps sur des dépenses moins nécessaires.
Il dressa le plan d'une maison d'éducation destinée aux fils des citoyens opulents. Ce plan avait pour objet principal de former les hommes qui devaient un jour remplir les places de la république, et de leur apprendre, non ce que les grammairiens du seizième siècle avaient cru qu'il fallait enseignei-, mais ce que les philosophes et les hommes d'Etat du dix-huitième siècle peuvent croire utile à l'humanité.
M. de Haller savait combien les pasteurs dispersés dans les campagnes peuvent y contribuer à la félicité du peuple, lorsque leur fortune leur permet de joindre à leurs consolations des secours distribués avec sagesse; lorsque, supérieurs au besoin, qui inspire des passions basses el fait naître des vues étroites, ils peuvent réunir les lumières et la vertu, instruire et édifier. Il sentait surtout combien il importe que ces pasteurs, destinés à conduire les autres et à les éclairer, ne soient pas dans la dépendance des hommes dont ils ont à combattre les préjugés et les vices, et qu'ils n'aient pas des intérêts qui les rendent les ennemis de ceux dont ils J doivent être les consolateurs et les amis. M. de Haller détermina le gouvernement de Berne à augmenter les appointements du clergé du pays de Vaud , et fut chargé de la distribution.
Il existe à Berne un conseil de santé, occupé de veiller, et sur les abus qui peuvent intéresser la vie du peuple, et sur les secours qui peuvent lui être nécessaires. Il ne faut attendre du peuple ni attention pour sa santé, ni prévoyance contre les maux
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extraordinaires. Il semble sentir que la vie est peu (le chose pour lui, qu'elle est beaucoup pour ses maîtres, et qu'ainsi c'est à eux de s'occuper de sa conservation. On trouve des tribunaux de cette espèce dans presque tous les pays où ceux qui gouvernent n'étant séparés du peuple que par quelques degrés, peuvent craindre de partager ses maux et ses dangers; et ces établissements y sont d'autant plus nécessaires, que, sans un tribunal d'hommes éclairés, la peur ferait proscrire des nouveautés utiles, ou consacrerait des préjugés dangereux, et souvent inspirerait des précautions ou tyranniques ou ridicules, presque toujours plus dangereuses que le mal qu'on voudrait déraciner.
Il est inutile, sans doute, d'observer qu'il ne s'agit pas ici d'un tribunal uniquement composé de médecins; car les médecins peuvent avoir aussi des préjugés ou un intérêt différent des intérêts du peuple; mais nous parlons d'un tribunal de magistrats éclairés sur la médecine, et doués d'une philosophie qui les élève au-dessus même des préjugés des savants. On sent quelle influence M. de Haller devait avoir dans un conseil de santé. Il employa l'autorité qu'il avait dans ce conseil à faire une guerre assez vive à ces hommes connus en Suisse sous le nom de nieiges, qui surprennent la confiance du peuple, et à qui ils paraissent d'autant plus habiles, qu'ils se vantent de n'avoir rien appris; que leurs raisonnements, fondés sur des idées analogues aux idées populaires, semblent plus clairs et plus frappants à la multitude; qu'ils mêlent près-
que totijours à la médecine des observances superstitieuses; qu'ils emploient des remèdes, tantôt simples, tantôt bizarres, et souvent des secrets que le hasard leur a révélés, ou qu'ils se vantent de devoir à une grâce particulière de la Providence; qu'ils annoncent même quelquefois un remède universel, ressource commode qui dispense le médecin de toute étude, et rassure les malades contre les erreurs qu'il pourrait commettre.
M. de Haller eût voulu prévenir les accidents trop fréquents que causent l'ignorance ou la coupable hardiesse de ces charlatans, et les maux plus grands peut-être que produisent les préjugés ridicules introduits ou enracinés par eux dans l'esprit du peuple.
Mais il savait combien on doit en même temps respecter le droit si naturel, et la liberté si chère à l'homme qui souffre , de choisir celui à qui il veut demander des consolations et des secours. En effet^ le seul moyen peut-être de préserver le peuple des suites de sa confiance aux charlatans , sans blesser cette justice éternelle et inflexible qui doit présider à toutes les lois, serait de ne réprimer que la fourberie, et de ne s'opposera l'ignorance qu'en multipliant l'instruction et les lumières.
M. de Ilaller, accoutumé à n'admettre aucune opinion sans avoir remonté à ses premiers principes, et à se rendre compte de toutes ses idées en les écrivant dans un ordre méthodique , n'avait pu s'occuper longtemps d'administration sans s'être formé un système régulier et complet d'économie politique; il le publia dans trois ouvrages auxquels
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il donna la forme des romans. Dans l'un , Usong , despote vertueux et sensible, rend heureux un grand peuple en faisant régner la justice et les mœurs. Dans le second, le sage Alfred, souverain d'un pays où la noblesse et le peuple ont conservé des droits au gouvernement, perfectionne les lois, fait fleurir le commerce, les arts et les sciences; lient l'équilibre d'une main juste et ferme entre les différents intérêts, et corrige les abus en respectant les formes établies. Le troisième est la peinture d'une aristocratie : dans ces trois ouvrages, on voit un philosophe ami de l'humanité et de la vertu ; mais peutêtre on peut letn' reprocher aussi un défaut commun à tous trois , c'est de supposer dans ceux qui gouvernent des talents et des vertus au-dessus du commun des hommes, Tl semble que, dans les gouvernements où le hasard de la naissance dispose du pouvoir, l'objet d'une bonne politique serait de chercher au contraire quelles doivent être les meilleures lois, en ne supposant à ceux qui commandent que des intentions droites , et ce degré de vertu , d'esprit, de lumières et de courage qu'on peut se flatter de trouver dans la plupart des hommes qui ont reçu une éducation raisonnable. Il manque à ces ouvrages une quatrième partie, qui aurait dû renfermer le tableau d'une démocratie parfaite ; mais l'exécution de cette partie de son plan eût trop exposé M. de Haller à blesser l'esprit aristocratique de Berne. Les limites de ces États sont quelquefois si peu distinctes , le passage de l'un à l'autre est souvent si facile; enfin, dans les républiques aristocra-
ÉI.OGE DF M. Dr: HALLER. 'Si']
tiques f OÙ 11 y a presque toujours un parti populaire, l'impossibilité d'une démocratie bien réglée est si généralement la seule raison publique que l'on oppose à ce parti, qu'il ne faut pas s'étonner si le roman démocratique, qui semblait devoir compléter les œuvres politiques de M. de Haller, n'a pas même été entrepris.
Les occupations auxquelles il se livrait comme magistrat ne l'enlevèrent pas tout entier à ses travaux physiques. Ses expériences sur le poulet furent faites à Berne; il s'occupait sans relâche à perfectionner et à compléter sa physiologie; il mit en ordre ses bibliothèques; il recueillit sous différents titres ses ouvrages épars; il continua d'envoyer des mémoires à presque toutes les compagnies savantes dont il était membre; l'Académie des sciences en a inséré plusieurs dans ses recueils, et ces seuls mémoires, dont nous ne rapporterons pas même ici les titi'es , auraient fourni assez de matériaux pour l'éloge d'un autre que lui.
Enfin , il remplit les suppléments de l'Encyclopédie d'articles d'anatomie, de médecine et de physiologie ; il semble que cette étendue de connaissances, cette profondeur de pensées qui distinguent tous ses ouvrages de physique, soient plus frappantes encore dans ces articles où la nature de l'ouvrage le forçait de resserrer plus d'idées dans un plus petit espace; et l'on est étonné en même temps de la précision et même de l'élégance de son style. Souvent on y trouve, comme dans quelques petits ouvrages qu'il a écrits également en français, une éloquence
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sévère et forte , jointe à une pureté de langage , à une propriété de termes qui seraient un mérite , quand même le français aurait été sa langue naturelle , et qu'on ne peut assez admirer dans un étranger. Ainsi, par une singidarité unique peutêtre , il a été à la fois un grand poète en allemand, et en français un écrivain de prose très-distingué.
M. de Haller était né avec un tempérament faible ; mais la tempérance l'avait fortifié. L'excès du travail, le moins dangereux, le plus excusable de tous, et celui dont l'effet est le phis lent , n'altéra point ses forces. La goutte fut sa seule infirmité jusqu'à ses dernières années, qu'attaqué d'une maladie de vessie, il succomba après des douleurs longues et cruelles. L'opium fut le seul remède qu'il y opposa. Si ce remède abrégea ses jours, il en rcMidit la fin moins douloureuse. M. de Haller fut même assez beureux pour que l'opium, qui semble n'adoucir les douleurs qu'en portant l'engourdissement et le trouble dans toutes les facultés, lui laissât la facidté de travailler encore.
C'est au milieu de ses souffrances qu'il mit la dernière main à sa physiologie. H imagina de dresser un journal détaillé de sa maladie, qu'il envoya à l'académie de Gottingue. A lumières égales , le malade lui-même doit être meilleur observateur que tout autre; mais malheureusement il est rare qu'il conserve assez de sang-froid pour observer avec exactitude. M. de Haller sentit approcher la mort sans terreur comme sans impatience, plein de confiance dans le Dieu qu'il avait fidèlement servi, et
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prêt à lui rendre compte d'une vie employée tout entière à étudier la nature, et à faire du bien aux hommes.
Il exigea d'un de ses amis , M. Rosselet , son médecin , de ne lui rien cacher de son état. Son ami eut le courage de lui dire la vérité , et lui fixa l'automne de 1777 pour le terme de sa vie. M. de Haller l'entendit sans trouble, continua sa manière de vivre ordinaire, s'occupa lui-même , dans ses derniers mo ments , de suivre le progrès du dépérissement de ses organes. Il se tâtait le pouls de temps en temps : Mon ami , V artère ne bat plus , dit-il tranquillement à M. Rosselet, et il expira. Il fut enlevé à sa patrie, âgé de soixante-neuf ans, le \i décembre 1777, cinq semaines après M. de Jussieu. L'humanité devait bientôt avoir encore à pleurer quelques-uns de ces hommes rares , nés pour l'éclairer ou pour la défendre. Dans moins de huit mois elle a perdu Jussieu, Haller, Linnaeus, Voltaire et Rousseau. Jamais une époque funeste aux sciences et aux lettres n'a rassemblé, dans un si court espace, des pertes si grandes et si multipliées.
Peu de savants sont nés avec une aussi grande facilité, et peu ont perdu moins d'instants que M. de Haller. Il passait sa vie dans sa bibliothèque, entouré de ses élèves , de ses amis , de ses concitoyens , de ses enfants , de sa femme , à laquelle il avait inspiré le goût des sciences ; tous faisaient sous ses yeux des extraits de livres, ou dessinaient des plantes et des animaux.
Son activité était si grande , qu'un jour qu'il
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s'était cassé le bras droit, il parut moins s'occuper des moyens de le guérir que de ceux d'y suppléer. Le chirurgien qui le visita le lendemain fut surpris de le trouver écrivant déjà assez bien de la main gauche ; il ne lui avait fallu qu'une nuit pour se procurer cette ressource; et il n'avait pas attendu , pour en faire usage, qu'il sût si elle lui deviendrait nécessaire.
M. de Haller avait eu onze enfants et vingt petitsenfants. Un de ses fils, membre du conseil souverain de Berne , marche sur ses traces, et s'occupe, comme son père, de cultiver les sciences et de servir son pays.
Sa place d'associé étranger a été remplie par M. Tronchin, disciple, comme lui, du célèbre Boërhaave.
Paul-Jacques Malouiu , pensionnaire chimiste de l'Académie royale des sciences, professeur de médecine au collège royal, médecin ordinaire de la feue reine, naquit à Caen en 1701, de N. Malouin , conseiller au présidial de cette ville, et de N. Poupart.
Le père de M. Malouin, qui le destinait à remplir sa charge, l'envoya suivre à Paris les études de droit : mais le jeune homme sans en rien dire, et sans prendre conseil que de lui-même, étudia la médecine au lieu de la jurisprudence; en sorte qu'à son
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retour <tlans sa patrie, en 1730, son père, à qui on avait rendu les meilleurs témoignages de sa bonne conduite, et qui croyait le revoir licencié en droit , apprit avec surprise qu'il était docteur en médecine. Il fallut céder à une inclination si décidée.
L'oncle et le grand-père de M. Malouin avaient exercé à Caen la même profession; sa famille, qui s'est éteinte avec lui, y était une des plus anciennes et des plus considérables de la bourgeoisie. Elle avait produit depuis plusieurs siècles des hommes distingués dans la médecine et dans la théologie.
M. Malouin resta trois ans dans sa patrie; il revint ensuite à Paris : son nom y était déjà connu parmi les médecins. M. Geoffroi, professeur au collège royal, obligé d'interrompre une leçon de chimie, avait chargé de l'achever M. Malouin, son disciple, alors simple bachelier en médecine. Quoique le jeune chimiste ne se fût pas préparé à cette épreuve, il s'acquitla d'une commission si honorable et si hasardeuse, de manière à mériter que M. Geoffroi le choisît désormais pour le remplacer en son absence, et le désignât en quelque sorte pour son successeur. Mais M. Malouin était absent lorsque M. Geoffroi mourut; et ce ne fut qu'en 1767 qu'il remplaça M. Astruc, successeur de M. Geoffroi.
A son retour à Paris, en 1734, il se livra à la pratique de la médecine, et fut le médecin d'un grand nombre d'hommes célèbres dans la littérature et dans les sciences : il devait leur confiance et la réputation que cette confiance lui donna bientôt, à M. de Fontenelle , dont il était le parent, et dont il If. 21
s?.'?. ÉLOGE DE M. MALOLUN.
devint l'ami. M, Malouin eut plusieurs autres obligations à ce philosophe célèbre; et il se plaisait à publier quelle noblesse, quelle simplicité M. de Fona tenelle savait mettre dans les services qu'il rendait, souvent sans attendre qu'on les solHcitât. Il sortait pour les autres de cette négligence, de cette paresse qu'il se croyait permis d'avoir pour ses propres intérêts. Son amitié était vraie et même active : aucun geru'e de sensibilité ne lui était étranger; il en connaissait surtout les peines, et il avoua à M. Malouin qu'elles étaient les plus cruelles qu'il eût éprouvées, quoique les injustices qu'il avait si longtemps essuyées dans la carrière des lettres, eussent tait sentir bien vivement les peines de l'amour-propre à un homme qui aurait été moins philosophe ou plus personnel. Il savait, disait avec plaisir M. Malouin, obliger ses amis à leur insu, et leur laisser croire qu'ils ne devaient qu'à eux-mêmes ce qu'ils tenaient de son crédit et de la juste considération qu'il avait obtenue. Ce désir d'obliger ne l'abandonna pas dans les dernières années de sa vie, et survécut même à l'affaiblissement de sa mémoire et de ses organes. Un de ses amis lui parlait un jour d'une affaire qu'il lui avait recommandée : Je vous demande pardon^ lui dit M. de Fontenelle, de namir pas fait ce que je vous ai promis. F'ous l'avez fait, répondit son ami; vous avez réussi, et je viens vous remercier. Eh bien ! dit M. de Fontenelle, je n'ai point oublié votre affaire; mais f avais oublié cpie je l'eusse faite. Cependant on a cru M. de Fontenelle insensible , parce que, sachant maîtriser les mouvements de son Ame,
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il se cotidiiisait d'après son esprit, toujours juste et toujours sage. D'ailleurs, il avait consenti sans peine à conserver cette réputation d'insensibilité ; il avait souffert les plaisanteries de ses sociétés sur sa froideur, sans chercher à les détromper, parce que, bien sur que ses vrais amis n'en seraient pas la dupe, il voyait dans cette réputation un moyen commode de se délivrer des indifférents sans blesser leur amour-propre.
Le public nous pardonnera de nous être un peu étendus sur la tendre reconnaissance de M. Malouin pour M. de Fontenelle, reconnaissance que plusieurs de nos confrères partageaient avec lui. Nous avons cru devoir rendre témoignage aux vertus d'un sage dont l'envie n'a point respecté les cendres , parce que, uniquement occupée de l'intérêt de blesser les vivants, elle se plaît également, selon que cet intérêt l'exige, à déchirer les morts ou à les accabler de louanges exagérées. L'Académie nous pardonnera plus volontiers encore cette courte digression sur un philosophe illustre, dont la mémoire lui est chère, qui a été si longtemps le digne organe de cette compagnie, et qu'elle a lieu maintenant de regretter plus que jamais.
M. Maloiiiii trouvait , parmi les savants et les gens de lettres, des malades souvent peu disposés à croire à la certitude de la médecine, et peu de médecins en ont été aussi persuadés que lui. Son enthousiasme excessif pour son art, qui eût paru un ridicule dans un médecin ignorant, devenait une singularité piquaiite dans un médecin éclairé. La franchise, vertu
JiZj Et.OGÉ DE ]Vl. MAT.OOIN.
qu'il portait au plus haut degré , ne lui permettait pas de rien dissimuler de cet enthousiasme. Un philosophe célèbre s'est trouvé guéri d'une maladie singulière, après avoir pris assidûment pendant quatre ans un remède ordonné par M. Malouin; il vint le remercier : Vous êtes (/t'^/ic rfe/re malade., lui dit M. Malouin. Il ne pouvait pardonner à ceux qui, ayant été guéris par des médecins, continuaient à faire des plaisanteries sur la médecine : cette conduite lui paraissait une véritable ingratitude; et il rompit avec un grand écrivain, qu'il avait traité avec succès, et qui depuis, dans ses ouvrages, avait attaqué la médecine et surtout les médecins.
Mais le désir d'être utile l'emportait en lui sur son humeur contre les détracteurs de la science qu'il professait. Dans une dispute assez vive qu'il avait eue avec l'un d'eux, il avait répondu sérieusement, et même avec amertume, à quelques-unes de ces plaisanteries sur la médecine qui ne prouvent pas toujours l'incrédulité de ceux qui les font. Ce prétendu incrédule tomba malade quelque temps après; M. Malouin vint le trouver : Je sais que vous êtes malade, lui dit-il, et. qu'on vous traite mal; je suis venu : je vous hais , je vous guérirai, et je ne vous verrai plus . 11 tint parole sur tous les points.
Il regardait la confiance dans les médecins comme une preuve de la justesse et de la supériorité de l'esprit; et l'on était étonné quelquefois de l'entendre ajouter aux justes éloges qu'il donnait à MM. de Fontenelle et de Voltaire, que dans leurs écrits ces *\Q\\y;. hommes illustres avaient constamment res-
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pecté îa médecine. On opposait un jour à cette opinion l'exemple de Molière, à qui personne ne pouvait refuser ni un grand génie, ni une raison supérieure : Fojez aussi comme il est mort ^ répondit M. Malouin; mot d'autant plus plaisant qu'il est vrai ; et sans doute le médecin de Molière (car on sait qu'il en avait un) aurait pu lui dire avec raison : Faites des comédies contre nous, si vous voulez; mais la médecine vous défend de les jouer, sous peine de la vie.
On pourrait demander lequel doit inspirer le plus de confiance à un malade, ou d'un médecin trop persuadé de la certitude de son art, ou d'un médecin pyrrhonien qui traite une maladie qu'il n'est pas sur de connaître, et donne des remèdes dont l'effet lui paraît douteux à lui-même? Cette question n'est peut-être pas facile à décider. Le doute semljle caractériser un esprit plus sage; mais il est si facile et si commode de douter de tout; on acquiert si aisément , par ce moyen, la réputation d'un bon esprit, que la charlatanerie et l'ignorance ont aussi appris à douter. La bonne foi de M. Malouin était si connue, que l'excès de sa confiance ne lui fit rien perdre de celle de ses malades.
Il entra comme chimiste à l'Académie en 1742- Il s'était fait connaître auparavant par sa Chimie médicale, ovivrage utile dans un temps où quelques médecins vantaient les remèdes chimiques avec lui enthousiasme aussi ridicule que dangereux, et ou ces mêmes remèdes étaient entièrement rejetés par d'autres médecins, d'après un préjugé absurde (\\n
les regardait comme moins naturels que les remèdes tirés du règne végétal. On ne songeait pas que c'est la même nature qui produit les mixtes des laboratoires et ceux des jardins.
M. Malouin nous a donné plusieurs mémoires de chimie. On y remarque une vaste érudition, beaucoup de scrupule et d'exactitude dans les expériences; mais nous ne pouvons dissimuler qu'on en tirerait peu de vérités nouvelles.
La chimie doit à Stahl l'heureuse révolution qui en a fait une branche, ou plutôt une des bases de la physique; et cet illustre chimiste était encore peu connu en France, lorsque M. Malouin s'était apphqué à l'étude des sciences. Les ouvrages de Stahl , malheureusement trop obscurs, avaient besoin qu'un homme né avec le génie de la chimie nous apprît à les entendre; c'est une des obligations que nous avons eues à M, Rouelle. Mais lorsque M. Rouelle commença ses cours, M. Malotiin se livrait à d'autrès études. Nous sommes donc contraints d'avouer qu'il n'a point contribué aux progrès rapides que la chimie a faits en France dans ces derniers temps; et nous l'avouerons avec d'autant moins de peine , que la nature lui avait accordé, dans un autre genre, des talents distingués.
Aussi renonça-t-il bientôt à la chimie, pour se donner tout entier à la médecine. Obligé quelquefois, malgré son enthousiasme, de reconnaître l'incertitude de son art, il regardait cette incertitude comme imo suite des mauvaises méthodes , et non comme un défaut attaché à la science. Il avait vu
ÉLOGE DE M. MALOUlJN. 327
quau înilieu de ces révolutions, qui ont changé vingt fois la physique systématique et rangé successivement les philosophes sous vingt drapeaux différents, la doctrine d'Hippocrate subsistait encore entière sur les ruines de tant de systèmes; que si on en excepte les ouvrages des géomètres, des astronomes grecs, et le hvre des animaux d'Aristote , Hippocrate est presque le seul des anciens où l'on puisse trouver des vérités; qu'enfin, comme les mathématiques et l'histoire naturelle ont fait plus de progrès réels que la médecine, les livres d'Hippocrate sont les seuls livres de l'antiquité où les modernes puissent apprendre quelque chose, et que même, tandis que les autres ouvrages ne sont plus pour nous que des monuments de l'histoire de l'esprit humain, ceux d'Hippocrate sont encore une source inépuisable d'instruction. D'après cette considération , qui était le plus fort argument que M. Malouin employât pour prouver la certitude de la médecine, il crut que, pour en accélérer les progrès et la rendre plus certaine, il fallait suivre la méthode d'Hippocrate, multiplier les observations, rapprocher des symptômes des maladies toutes les circonstances qui peuvent influer sur la santé des hommes, l'air, ses variations, sa température, l'humidité, la position des lieux, la nourriture, la manière de vivre de chaque pays et de chaque état de la société. M.Malouin, fixé à Paris, exécuta pour cette capitale et ses environs, ce plan qu'il serait à désirer que l'on embrassât pour tous les lieux qui peuvent fournir des observateurs, et il continua son travail pen-