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(lant dix années, jusqu'au moment où il renonça à une pratique étendue.
C'est d'après les mémoires qu'il a donnés sur ce sujet, qu'il faut apprécier son talent ; c'est là qu'on reconnaît un observateur exact, timide quand il faut juger, mais hardi dans ses vues, habile à saisir des rapports, sachant les présenter d'une manière frappante, rassemblant tout ce que les médecins ont écrit, mais discutant leurs opinions, et ne les adoptant que lorsqu'elles sont d'accord avec la nature. A la mort de M. Dumoulin, il devint un des médecins les plus employés de Paris. Cette vogue dura vingt-deux mois, au bout desquels il se trouva assez riche pour ne songer qu'au repos. Il acheta une charge de médecin du grand commun à Versailles. Je veux me retirer à la cour, disait-il ; expression singulière, et qui peut-être ne peut convenir qu'à un médecin de Paris très-employé. Cette prompte retraite d'un homme qui aimait à faire le bien, prouve qu'il était réellement plus persuadé de la certitude de la médecine, que de ses propres talents.
Ce fut alors qu'il cessa de donner ses mémoires sur les maladies qui régnent à Paris; ouvrage utile, dont jusqu'ici personne ne s'était chargé à sa place. Heureusement ce travail étendu même à la France entière, et suivi sur un plan plus vaste et plus régulier, va devenir une des principales occupations d'une société nouvelle dont l'établissement dut faire espérer àM. Malouin la prompte conversion des détracteurs de la médecine; car il était trop persuadé, pour craindre que des expériences plus répétées,
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faites ptus en grand et d'une manière plus suivie, lie pussent aboutir qu'à augmenter l'endurcissement des incrédules.
Comme il ne voulait pas, malgré son absence, rester inutile à l'Académie, il se chargea de décrire l'art du boulanger : art important, peu connu, et qui, précisément parce qu'il est de tous les arts le plus nécessaire au peuple, est aussi celui de tous sur lequel des préjugés qui s'étendent depuis les procédés mécaniques jusqu'aux soins de la législation, sont les plus nombreux, les plus absurdes, les plus funestes, et peut-être les plus difficiles à déraciner. Les objets qui nous intéressent le plus sont en général ceux sur lesquels nous raisonnons le plus mal; et il faut savoir ne rien craindre pour y voir la vérité aussi bien que pour la dire.
Cet art tient à la fois à la médecine et à la chimie; c'était pour M. Malouin une double raison de s'en occuper : aussi l'embrassa-t-il dans toute son étendue. Les moyens de conserver le blé, d'en connaître les différentes qualités, de le réduire en farine, les diverses espèces de farines, leur degré de bonté, l'analyse du blé, l'histoire naturelle des plantes qui dans les différents climats fournissent, soit de la farine, soit une nourriture journalière qui remplace le pain; la méthode de former avec les substances farineuses du pain de toute espèce, ou des pâtes sèches et non fermentées, la manière de préparer des aliments avec toutes les farines et tous les mucilages qu'on a cru jusqu'ici pouvoir servir de nourriture; le plus ou le moins de salubrité de tous ces
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aliments, les effets qu'ils produisent sur la constitution de l'homme, soit comme nourriture habituelle, soit comme régime convenable dans l'état de maladie : tous ces objets sont traités avec détail dans l'ouvrage de M. Malouin; et s'il s'y trouve des erreurs, ce sont pour la plupart des opinions qui régnaient encore dans le temps où il a publié son ouvrage, et qui n'ont été détruites que par des expériences plus récentes.
M. Parmentier vient de donner, sur l'art de la boulangerie, un traité auquel l'Académie a accordé son suffrage, du moins quant à la partie physique, la seule qui soit de notre ressort : il a combattu dans cet ouvrage quelques opinions de notre académicien, en rendant justice au mérite de ses recherches; et il a joint aux travaux de M. Malouin, un usage heureux des vérités nouvelles qu'une analyse plus parfaite des substances farineuses a fait découvrir.
M. Parmentier avait lu, à une séance de l'Académie, celte partie de son ouvrage où quelques idées de M. Malouin sont attaquées. Celui-ci était présent à la séance. M. Parmentier craignait ses regards, sachant à quel point l'amour-propre est facile à blesser, et ignorant combien M. Malouin était supérieur à ses faiblesses. Il fut bientôt rassuré ; à peine sa lecture est-elle finie, que M. Malouin vient à lui, l'embrasse : Recevez mon compliment, dit-il, vous avez mieux vu que moi.
M. Malouin était d'un caractère franc, et assez franc pour paraître dur quelquefois : mais cette dureté n'était que dans son ton ou dans son humeur.
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elle n'alkit pas plus loin : il pouvait choquer ceux qui combattaient ses opinions, et surtout son respect pour la médecine; mais on voyait aisément qu'il eût été fâché de les blesser.
Comme il croyait très-sincèrement à son art, il l'employait pour lui-même; et surtout pendant les dernières années de sa vie, toutes les heures de sa journée étaient scrupuleusement réglées, d'après un régime qu'il s'était imposé. Ce régime différait beaucoup de la vie commune, et par conséquent le séparait presque entièrement de la société; mais il était soigneusement calculé sur les changements que, selon M. Malouin, l'âge produit dans l'économie animale.
S'il n'a voulu, par ce régime, que se procurer une vieillesse saine et robuste, terminée par une mort prompte et sans douleurs, il ne s'est point trompé ; il mourut à Versailles d'une attaque l'apoplexie, le 3 janvier 1778.
La mort, en surprenant M. Malouin, n'a point prévenu l'exécution d'un projet qu'il avait formé pour contribuer aux progrès de la médecine. Témoin depuis longtemps des travaux de la faculté, il voyait avec douleur ces travaux ensevelis dans des registres, ne servir qu'à l'instruction de ses membres, et le dépôt immense des faits que la faculté rassemble être perdu pour les sciences et pour l'humanité.
11 a fondé pour cette compagnie une assemblée publique, où chaque année on prononcera l'éloge des membres que la faculté a perdus, et où elle rendra compte des travaux de l'année. Jaloux de dé-
tLOCE DE M, DE LINNÉ.
sabuser le public, qu'il avait trouvé souvent si injuste envers les médecins, il a cru que pour lui apprendre à les estimer, il ne fallait que lui apprendre à les mieux connaître.
Sa place de pensionnaire chimiste a été remplie par M. Lavoisier, déjà associé dans la même classe.
Charles de Linné, plus connu sous le nom de Limireus, chevalier de l'ordre de l'Étoile polaire, premier médecin du roi de Suède, professeur de médecine et de botanique dans l'université d'Upsal, un des huit associés étrangers de l'Académie des sciences, de la société royale de médecine de Paris, de la société royale de Londres, des Académies de Berlin, de Pétersbourg, de Stockholm, d'Upsal, de Bologne, d'Edimbourg et de Philadelphie, naquit dans la province de Smolande, en Suède, le aS mai J707.
« De tous ces titres académiques (dont nous n'a- « vous donné ici qu'une liste très-incomplète), aucun « ne l'a autant flatté que celui d'associé étranger de X l'Académie des sciences, dont il a été revêtu le preu mier de sa nation, et jusqu'à présent le seul.).
Ce sont les propres termes de M. de Linné, dans un mémoire qui nous a été envoyé de sa part : telle était l'expression de sa reconnaissance pour l'Académie, peu de temps avant sa mort, dans ces moments où l'homme cessant d'être sensible aux dis-
ÉLOGE DE M. DE LmNÉ. 3'^3
tinctioiîs frivoles de la vanité, peut l'être encore aux honneurs de la gloire.
Cet hommage rendu à l'Académie par un savant illustre que l'Europe avait comblé de titres littéraires, honore à la fois cette compagnie et la nation; il prouve surtout combien est sage la loi qui fixe à huit seulement le nombre de nos associés étrangers: en effet, quel homme de génie ne serait flatté de voir son nom inscrit dans une liste si courte, entre le czar Pierre et Newton ?
Le père de M. de Linné, qui exerçait les fonctions de ministre dans le village de Stenbrohult, s'amusait à cultiver des plantes; et son fils apprit dès l'enfance à les étudier. Il avait reçu de la nature cette activité d'esprit qui ne permet point de repos tant qu'il reste quelque chose à voir ou à découvrir; ce coup d'oeil prompt et juste qui saisit tout ce qui mérite d'être observé, et qui ne voit les objets que tels qu'ils sont; cette force de tête nécessaire pour rassembler des fïiits épars, et ne former qu'une grande vérité d'une foule de vérités isolées. Ainsi, en offrant des plantes aux premiers regards de M. de Linné, en déterminant par là sur quels objets son esprit devait s'exercer, le hasard le fit botaniste : mais déjà la nature avait préparé un grand homme.
A l'âge de vingt et un ans, il se rendit à Upsal, qu'on pouvait alors regarder comme la capitale littéraire de la Suède. Olaûs Celsius, qui était à la fois un érudit très-profond et un naturaliste habile, sentit le mérite du jeune de Linné, et devina son génie ; il lui servit de père, et lui procura toutes les ins-
tructions, tous les encouragements que ses connaissances et son crédit le mettaient en état de donner à ce jeune homme, qui croissait pour changer la face de la botanique.
M. de Linné obtint, à vingt-cinq ans, dans l'université d'Upsal, la chaire que le savant botaniste Rudbeck, accablé d'années et de travaux, était obligé d'abandonner : cette place ne suffisait pas à l'activité du nouveau professeur, et il quitta bientôt Upsal, mais en conservant sa chaire, et par les ordres mêmes de l'Université, qui préféra sagement le bien des sciences et sa propre gloire à l'observation de ses règlements. D'abord il parcourut la Laponie, la Dalécarlie, la plupart des provinces de la Suède; étendant ses observations à tout ce qui peut intéresser un philosophe, occupé en même temps d'acquérir des lumières et d'en faire des applications utiles ; enrichissant la botanique, ou de vues nouvelles, ou des plantes inconnues: et apprenant aux Suédois, soit à connaître les productions de leur sol, soit à €n profiter; soumis dans ses voyages à toutes les privations; exposé, dans des pays inhabités, aux rigueurs d'un climat terrible, tantôt gravissant entre des rochers, tantôt s'enfonçant dans des mines profondes; obUgé de braver des dangers de toute espèce, et de longues fatigues, plus difficiles encore à supporter que les dangers, M. de Linné ne se reposait du travail de la journée que par un autre : celui de recueillir ses observations et de prépareras objets qu'il avait ramassés. Après ces voyages, il en fit de plus lointains et de moins pénibles : il par-
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courut 4e Danemarck, l'Allemagne, une partie de la France: il s'arrêta longtemps en Hollande et en Angleterre, étudiant dans des herbiers ou dans des jardins les plantes que la nature a refusées à l'Europe; consultant les botanistes les plus célèbres, Dillen à Londres, Jussieu à Paris, et se rendant leur disciple pour se montrer bientôt digne d'être leur rival.
Plus il étudiait la botanique, plus il sentait que cette science, devenue immense dans ses détails, avait besoin qu'une main réformatrice vînt y produire une de ces grandes révolutions qui attachent le nom de leurs auteurs à l'histoire de l'esprit humain.
Tournefort avait donné le premier une méthode vraiment systématique de classer les plantes, et M. de Linné aspirait à être dans son siècle ce que Tournefort avait été dans le sien; sachant bien que dans les sciences on peut aller plus loin que ses prédécesseurs, sans néanmoins s'élever au-dessus d'eux, et qu'il est un degré de talent où l'on ne peut plus apercevoir, entre deux hommes livrés aux mêmes recherches, d'autre différence que celle de leur siècle. M. de Linné chercha les caractères fondamentaux de son système dans les parties des plantes qui servent à leur reproduction. Les botanistes allemands ont prétendu qu'il devait la première idée de ce système à Burkard; et dans les mêmes ouvrages ils revendiquaient, en faveur de Camérarius, la méthode de Tournefort; ils soutenaient que Jungius, et un autre Camérarius, avaient été les guides de Vaillant, à qui M. de Tinné accor-
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dait le mérite d'avoir bien décrit le premier les étamines et les pistils, et connu leur usage pour la fécondation des plantes. Ces prétentions peuvent être fondées ; mais les conséquences qu'on a voulu en tirer pour diminuer le mérite de M. de Linné et des deux botanistes français , nous paraissent injustes. Trouverait-on , dans l'histoire des sciences, une grande théorie dont les premières idées, les détails et les preuves appartiennent à un seul homme? et n'est-il pas juste d'accorder plutôt la gloire d'une découverte à celui à qui on en doit le développement et les preuves, à celui qui, avec autant de génie, a été vraiment utile; qu'à l'auteur d'une première idée, toujours vague, souvent équivoque, et dans laquelle on n'aperçoit quelquefois le germe d'une découverte que parce qu'un autre l'a déjà développée ?
La fécondation s'opère dans les plantes, lorsque les poussières des étamines s'arrêtent sur le stigmate des pistils : stigmate qui, dans la saison de la fécondation, est ou garni d'un velouté, ou humecté d'une liqueur gluante ; mais les grains de cette poussière ne sont pas encore ce qui doit féconder le germe de la plante; le stigmate est souvent séparé de ce germe par un long stylet, creux à la vérité, mais à travers lequel les poussières , toutes petites qu'elles sont, ne pourraient pénétrer. La nature y a remédié , en faisant de chaque poussière un corps organique, doué d'élasticité : imprégné de l'humidité qu'il rencontre sur le stigmate, il se brise, et lance, soit une poussière plus fine encore , soit une liqueur très-
ténue, *|ui pénètre à travers le stylet, et va féconder le germe. Cette dernière observation est due à M. de Jussieu, comme nous l'avons dit dans son éloge; M. Neadham l'a développée depuis, et l'a confirmée par des recherches plus étendues; et il semble qu'il ne puisse être donné aux observateurs de rien voir au delà dans les merveilles de la reproduction des êtres organisés.
Le nombre des étamines ou des parties mâles des plantes, celui des parties femelles ou des pistils, la position de ces étamines et de ces pistils sur les différentes parties de la fleur, ou leur distribution dans des fleurs, ou sur des individus séparés : tous ces caractères varient dans les différentes espèces de plantes. Dans les espèces les pkis communes, les deux sexes sont réunis sur une même fleur, à laquelle on a donné le nom (\e /leur hermaphrodite ; dans d'autres espèces, ils sont réunis sur le même individu, mais sur des fleurs différentes, tandis que dans quelques-unes, les fleurs mâles et les fleurs femelles sont sur des plantes séparées. Quelquefois un individu porte à la fois des fleurs hermaphrodites et des fleurs femelles ; dans quelques-unes de ces espèces de plantes, il arrive que les étamines et les pistils des fleurs hermaphrodites ne parviennent pas en même temps à l'état de perfection, ou même que leurs pistils n'y parvieiment jamais, et alors le concours des autres fleurs est nécessaire à la fécondation ; dans d'autres espèces, les fleurs hermaphrodites suffiraient seules à la production; ainsi, on aperçoit également, dans les deux cas, im luxe de 11. 22
la nature qui, occupée de perpétuer les espèces, semble en avoir multiplié les moyens, même au point d'en préparer d'inutiles.
Lorsque les parties mâles et les parties femelles, les étamines et les pistils se trouvent dans une même fleur, leur disposition paraît quelquefois s'opposer à la reproduction ; mais si le pistil est plus élevé que le sommet des étamines, alors l'anthère des étamines, c'est-à-dire, la vésicule qui les termine, et qui renferme la poussière fécondante, lance avec force cette poussière qui s'élève jusqu'au pistil , ou bien le pistil se courbe pour se joindre aux anthères : si les fleurs sont disposées soit en grappes, soit en épis , les fleurs inférieures sont fécondées par celles qui sont au-dessus; quelquefois les fleurs penchées vers la terre , et dont alors les étamines se trouvent au-dessous du pistil , se relèvent dans le temps delà fécondation, pour donner à ces organes la disposition nécessaire à la reproduction de la plante.
Dans les espèces où ces parties sont placées sur des fleurs différentes, mais sur le même individu, le vent, ébranlant les branches des plantes, fait tomber des étamines une pluie de poussière qui est reçue par les pistils.
Enfin, si les individus eux-mêmes sont séparés , les poussières emportées au loin par le vent, répandues dans tout l'espace, et agitées en tout sens, parviennent enfin jusqu'aux fleurs femelles : dans quelques espèces même, des insectes, conformés de manière que les fleurs des deux individus sont nécessaires à leur existence, portent, d'une plante
à TauliT, cette poussière fécondante; tel est, selon M. de Linné, le véritable secret de cette opération merveilleuse, décrite par Tournefort, et usitée dans les îles de l'Archipel, où les habitants, pour se procurer des figues plus grosses, portent sur les figuiers femelles certains insectes, qu'ils ont auparavant fait éclore sur les figuiers mâles. On dirait que la nature n'a mis, à l'accomplissement de ses desseins, des obstacles en apparence insurmontables, que pour déployer, avec plus de grandeur, sa puissance et ses ressources dans les moyens employés à les surmonter.
Ce fut dans ces parties, construites par la nature avec tant de soin, et destinées par elle à la perpétuité des espèces, que M. de Linné crut devoir chercher les caractères de la classification des plantes.
Les étamines lui servirent pour former les premières grandes divisions, et il tira des pistils les caractères de ses divisions secondaires : pour déterminer ensuite les genres, il employa les autres parties de la fructification , comme le nombre et la forme des semences, la nature des corps destinés à les recevoir et à les protéger, le nombre, l'arrangement des pétales, la forme des fleurs, la structure du calice, qui tantôt enveloppe le fruit après la chute des pétales, tantôt tombe avec eux. A l'égard des espèces, M. de Linné emploie, pour les distinguer, la manière dont les fleurs sont disposées sur la plante, et naissent de ses branches; les parties de structure différente qui enveloppent les fleurs naissantes ou qui les défendent; les vrilles qui soutien-
lient la plante; la forme de ses racines, de sa lige, de ses feuilles; la structure des boutons destinés à former de nouvelles branches ; la manière dont les feuilles nouvelles y sont pliées.
Après avoir formé ce plan , M. de Linné n'avait fait encore qu'une très-petite partie du grand ouvrage qu'il méditait : il s'en fallait de beaucoup que toutes les parties des plantes eussent été exactement décrites par les botanistes ; il fallait donc faire une étude plus approfondie de toutes les plantes, en examiner toutes les parties, les suivre dans le cours entier de la durée de la plante, observer les diverses formes qu'elles ont dans les différentes espèces, les changements qu'elles éprouvent dans chacune, afin de pouvoir distinguer ce qui n'est qu'accidentel à l'âge de la plante, au climat ou à la culture, d'avec ce qui est essentiel à l'espèce: il fallait, parmi ces caractères essentiels, choisir les plus frappants, les plus faciles à observer, les plus propres à distinguer chaque espèce de l'espèce voisine; il fallait enfin, pour ces objets nouveaux, créer une langue nouvelle. Tel était le travail qu'imposait à M. de Linné l'exécution de sa méthode.
On se dispense trop souvent d'estimer ces travaux immenses, en disant qu'ils ne demandent que de la patience et du temps; mais la vie de ceux qui exécutent ces grandes entreprises est-elle plus longue que celle des autres hommes? M. de Linné n'avait pas trente ans , et déjà son ouvrage était presque terminé : quel était donc pour lui ce secret de doubler la diu'ée du temps? N'était-ce pas quelque chose
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de plu« que de l'assiduilé et de la patience? Et si ce talent de porter rapidement son attention sur une foule d'objets, de les bien voir, de les voir tout entiers, n'est pas le génie de l'observation, c'est du moins une qualité très-rare, très-précieuse, et sans laquelle ce génie ne peut exister.
Ce système fit une révolution dans la botanique; la plupart des écoles de l'Europe s'empressèrent de le suivre, et de publier les catalogues de leurs plantes rangées d'après la méthode de Linnaeus. Ea nomenclature des plantes assujettie à un ordre facile à saisir, l'art de les connaître réduit à un petit nombre de prmcipes généraux, rendirent l'étude de la botanique moins pénible et moins rebutante : les nouvelles merveilles que M. de Liiuié avait découvertes dans les plantes excitèrent un nouvel enthousiasme pour une science qui, déjà si séduisante, parce que l'étude y a presque toujours l'air d'un délassement, l'est surtout dans l'âge où l'on se choisit un objet d'étude. Elle satisfait à la fois l'activité de l'esprit et celle du corps, le besoin du mouvement et celui de l'occupation; elle offre, à un âge avide de jouir, des plaisirs toujours variés, et présentant chaque jour quelque objet nouveau, le travail de chaque jour ne manque presque jamais d'avoir sa récompense : les jouissances sont sans doute moins vives que dans les sciences où la vérité est le prix d'une méditation longue et profonde; mais elles sont plus fréquentes, et elles coûtent moins de peine. Nous ne parlons pas ici de l'utilité plus ou moins grande des différents genres de sciences, et
de la gloire plus ou moins brillante qu'elles procurent : sans doute ces motifs animent et soutiennent {)uissamment tous les hommes nés pour de grandes choses; mais quand il s'agit de se livrer à des occupations où le plaisir du travail en est la première récompense, ce n'est jamais que l'attrait de ce plaisir qui détermine notre choix.
Les jeunes botanistes accoururent en foule chercher des instructions auprès de M. de Linné; il les j)énétra de son zèle, et bientôt la terre entière fut couverte de ses disciples : la nature fut interrogée à la fois au nom d'un seul homme, de la cime des montagnes de la Norwége aux sommets des Cordillères et de l'Atlas, des rives du Mississipi aux rives du Gange, des glaces du Groenland aux glaces de l'hémisphère austral.
Tous ces voyages, qui paraîtraient demander qu'un grand roi voulût déployer, en faveur des sciences, sa magnificence et son pouvoir , un simple particulier les lit entreprendre, sans autre force que l'empire du génie sur des âmes également avides d'instruction et de gloire, et sans autre récompense pour ses élèves que l'honneur de rapporter aux pieds de leur maître les richesses qu'ils enlevaient à la nature.
Trois de ces savants , Hasselquist, Forskahl et Lœfling, succombèrent à leurs fatigues; ils moururent éloignés de leur patrie, au milieu de peuples incapables de sentir combien cette mort était glorieuse et touchante, ne remportant d'autre prix d'une vie sacrihée à l'élude de la vérité, que l'espérance in-
certaioe qu'un jour le fruit de leurs travaux serait remis à M. de Linné, et que leur nom, réuni au sien, n'échapperait point à la renommée. M. de Linné, en recevant ces restes précieux, pleura ses disciples : il revit leurs ouvrages, les donna au public; et cet honneur funèbre leur fit naître des successeurs, que l'exemple de leur mort ne put rebuter.
Le système de Linnœus a sans doute quelques endroits faibles; mais jusqu'ici aucune autre méthode n'a réuni autant d'avantages; peut-être même les défauts qu'on reproche à ce système sont-ils inévitables dans toute méthode artificielle : faut-il pour cela les proscrire et se condamner à marcher à tâtons, parce que le flambeau qu'on nous présente peut s'éteindre quelquefois?
Plusieurs botanistes ont relevé des fautes dans les détails de la méthode de M. de Linné. Quand il a trouvé leurs remarques justes, il s'est corrigé; lorsqu'elles lui ont paru mal fondées, il a fait comme s'il les eût ignorées, « Toutes les discussions dans « les sciences naturelles, du moins lorsqu'elles ont «un objet réel, se réduisent toujours, dit M. de « Linné, à des faits bien ou mal observés, et alors « les efforts réunis de tous les savants ne peuvent « ni établir une erreur, ni ébranler une vérité. » Il n'eût donc combattu que pour son amour-propre; mais le temps qu'il eût consacré à défendre sa gloire, il aimait mieux l'employer à l'accroître par de nouveaux ouvrages.
On a reproché enfin à M. de Linné d'avoir rendu
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la nomenclature de la botanique trop facile, el d'avoir par là donné lieu à une foule d'ouvrages médiocres. Cette objection nous paraît prouver seulement les progrès que la botanique a faits entre ses mains. Rien ne montre mieux peut-être combien une science est avancée, que la facilité de faire sur cette science des livres médiocres, et la difficulté d'en faire qui contiennent des choses nouvelles,
M. de Linné a publié une longue suite d'observations sur les végétaux et les animaux comparés ensemble. Les végétaux naissent, vivent et meurent comme les animaux; ils se nourrissent, croissent et dépérissent cômnie eux; ils ont, comme eux, un principe interne de mouvement, M. de Linné observa de plus que les plantes ont des instants de mouvement et de repos, de sommeil et de veille; qu'elles subissent ces alternatives dans des serres où l'on entretient jour et nuit une chaleur égale, et qu'ainsi ces phénomènes ne sont pas l'effet de la chaleur plus ou moins grande, mais de la présence ou de l'absence de la lumière; qu'enfin les feuilles, dans quelques plantes , et les anthères des étamines, dans un plus grand nombre, dorment des signes d'irritabilité. La sensibilité, et le mouvement spontané qui en est la suite, paraissent seuls distinguer la vie des plantes et celle des animaux.
On observe des rapports encore plus frappants entre l'œuf d'un animal et la semence d'une plante, dans la manière dont les germes sont fécondés, ou dans les lois de leur développement. Enfin, la reproduction par bouture, celte manière de multiplier et
ÉLOGi: DE M. DE L[NNÉ. 5/^5
d'étermser l'existence d'un même individu, a lieu (ians les deux règnes, et forme une sorte d'analogie entre les plantes les plus parfaites et les animaux les plus imparfaits. Aussi quand on observe la chaîne de tous les genres d'animaux, depuis les quadrupèdes jusqu'aux polypes , on voit l'organisation se simplifier, le mouvement spontané et la sensibilité s'affaiblir, et en même temps les organes destinés à recevoir la nourriture se multiplier : le principe de la vie, au lieu d'appartenir seulement à l'individu, se trouver tout entier dans plusieurs de ses parties, et l'animal se rapprocher de la plante jusqu'à n'en être plus séparé que par des nuances imperceptibles.
Ces rapprochements ne sont pas les seuls que M. de Linné ait cru trouver entre les deux règnes; il en a saisi de très-singuliers entre les substances dont les plantes et les animaux sont composés : nous n'entrerons dans aucun détail sur ces idées ingénieuses, mais trop systématiques. Ceux qui n'ont vu dans M. de Linné qu'un simple nomenclateur, et qui font consister le talent d'un naturaliste moins dans l'art de bien voir et de bien lier les faits, que dans celui de former des conjecfiu-es hardies et de hasarder des vues générales , ne pourront du moins s'empêcher d'estimer M. de Linné, en lisant celte partie de ses ouvrages.
La botanique, quelque immense qu'elle soit dans ses détails, ne suffisait pas à son activité; il osa former le projet de décrire et de classer tous les êtres de la pâture : il choisit, pour les caractères du règne animal y les parties desliiiées aux fonctions les plus
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importantes de la vie: le cerveau ou l'organe d'où partent les nerfs; le cœur, ou en général les viscères dans lesquels réside la force qui fait circuler les liqueurs; les organes de la respiration ; les mamelles; le nombre et la forme des dents ou la figure du bec; le nombre et la forme des parties qui servent au mouvement progressif. Il savait par ses observations qu'une grande ressemblance dans ces parties essentielles annonce nécessairement entre les différentes espèces un grand nombre d'autres rapports. Il aurait pu sans doute étendre aux animaux la méthode qu'il avait employée pour les plantes; mais il craignait que , malgré toute la modestie et la gravité qu'il pourrait mettre dans ses leçons ou dans ses ouvrages, cette méthode n'offrît Irop souvent à ses élèves des images que les naturalistes même n'ont pas toujours le privilège de pouvoir contempler avec une entière indifférence: il écarta même, parmi les organes nécessaires aux autres fonctions de la vie , ceux qu'on ne pouvait observer sans des recherches anatomiques; il ne voulait pas qu'on se crut obligé de déchirer les animaux pour parvenir à les connaître. Ainsi, la pureté de ses mœurs et son humanité ont nui peut-être à la perfection, et surtout à l'unité de sou système. M. de Linné classa les minéraux presque uniquement d'après leurs formes extérieures. Les chimistes ont fait contre cette méthode des objections auxquelles il paraît bien difficile de répondre: mais les naturalistes, ou du moins les disciples de M. de Linné , en auraient pu faire d'aussi fortes contre un système dont l'ana-
iyse chtmique aurait fourni les premiers caractères; d'ailleurs , lorsque M. de Linné a publié sa méthode, l'analyse des substances minérales était bien éloignée du degré de perfection où l'un de ses compatriotes, le célèbre Bergman, Ta portée depuis.
Toute méthode de nomenclature est nécessairement dépendante de l'état des sciences , à l'époque où elle a été proposée ; et ce n'est qu'en la comparant avec leurs progrès, qu'on peut l'apprécier avec justice. Mais, en convenant des défauts attachés à toutes les méthodes artificielles, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il faut, pour les former, joindre une vaste étendue de connaissances au talent de faire des combinaisons et de saisir des rapports; que ces systèmes utiles, nécessaires même pour suivre sans s'égarer les détails immenses de l'histoire naturelle, servent encore à faciliter la recherche des vérités générales; et qu'enfin, s'il y a peu de philosophie à prendre ces arrangements méthodiques pour la science elle-même, il y en a bien moins encore à les mépriser.
M. de Linné avait formé dès sa première jeunesse le projet de son système général : il s'en occupa toute sa vie. Aucun naturaliste n'avait jusqu'à lui conçu un plan si vaste ; et si on peut dans l'exécution lui reprocher quelques défauts, c'est encore un prodige qu'un seul homme ait pu le porter à ce point de perfection.
Son Système de la nature eut douze éditions en trente ans; dans chacune il profitait, de ses nouvelles observations, des travaux de ses disciples, des
objections de ses critiques: c'était aux sciences }3lutôt qu'à sa gloire qu'il voulait élever un monument; aussi ne doit -on juger ce grand ouvrage que sur sa dernière édition, et regarder les autres comme des esquisses que l'auteur soumettait au jugement des naturalistes. M. de Linné ne voulut pas que l'histoire naturelle fût entre f.es mains une science stérile : en l'appliquant à des choses d'un usage commun, il était utile à ses concitoyens, et il servait en même temps la science qu'il aimait, puisqu'il la rendait plus importante aux yeux de ceux dont le secours pouvait en accélérer les progrès. Ses ouvrages contiennent un traité complet de matière médicale; des dissertations sur les plantes de Suède, qui peuvent être utiles dans la médecine, et remplacer les plantes étrangères; sur celles qui peuvent fournir aux hommes une nourriture saine et agréable, ou qui sont employées dans les arts ; sur les végétaux qui conviennent le mieux à chacune des espèces d'animaux domestiques; sur la manière déjuger de la vertu des plantes, soit par les gein-es où elles sont rangées dans sa méthode, soit par leur saveur on par leur odeur; sur les terrains qui conviennent à chaque espèce; sur des plantes qui, semées dans des sables mobiles, peuvent les fixer, préserver le pays des dangers auxquels les déplacements accidentels de ces sables l'exposent , et les changer à la longue en des terres fertiles; sur le rapport de la végétation de chaque plante avec les différentes saisons de l'année; sur l'origine de plusieurs substances, comme le baume de Tolu, la sarcocolle, la
gomme* gutte qu'on employait depuis longtemps, sans savoir quel arbre les avait produits, et quelles préparations on leur avait fait subir.
Le suffrage de la plupart des compagnies savantes de l'Europe, l'adoption presque générale du système de botanique de Linnaeus, avaient appris à la Suède à le regarder comme un savant qui faisait honneur à son pays: ses travaux, dirigés vers le bien public, le montraient à ses compatriotes comme un citoyen utile; l'envie fut réprimée cette fois par l'enthousiasme national. M. de Linné fut le premier homme de lettres décoré de Tordre de l'Étoile polaire. Cette nouveauté fit peut-être moins d'honneur au savant qui le reçut, qu'aux lumières du gouvernement de Suède : en accordant cette distinction à M. de Linné, ce gouvernement montrait que l'emploi d'éclairer les hommes était à ses yeux une fonction publique, et avait droit aux mêmes récompenses.
M. de Linné obtint, quelques années après, un rang dans la noblesse suédoise; il retrancha alors de son nom la terminaison latine qu'il y avait ajoutée, suivant l'usage de son pays. Mais ce nom était déjà trop illustré pour qu'il fût en son pouvoir de le perdre ; et le chevalier Von Linné ne fut jamais que Linnœus pour l'Europe savante, comme le baron de Vérulam n'a jamais été que Bacon pour les philosophes. Les marques de l'estime personnelle des princes sont toujours flatteuses pour un savant qui aime la gloire : quel que soit le prince qui les accorde, elles prouvent du moins une grande célébrité. Celles que M. de Limié reçut de ses souverains
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devaient le flatter à d'autres titres: il fut traité par la reine de Suède, sœur du roi de Prusse , avec cette familiarité noble qui honore les souverains, parce qu'elle fait présumer qu'en se trouvant avec des hommes d'un mérite supérieur, ils sentent qu'ils ont droit de se croire avec leurs égaux.
Le crédit que M. de Linné ne devait qu'aux sciences, il le fit servir tout entier à l'avancement des sciences : l'établissement de l'académie de Stockholm fut en partie son ouvrage; le jardin d'Upsal, remis dans un meilleur ordre, augmenté de vastes serres, construites selon ses vues, devint digne du démonstrateur qui, de toutes les parties de l'Europe, y attirait des disciples.
L'hommage de quelques plantes qui manquaient à ce jardin si riche était un tribut que tous les amateurs de botanique croyaient devoir à M. de Linné; et lorsque le roi de Suède vint en France, le feu roi le chargea de remettre à l'illustre professeur d'Upsal des graines rares qu'il avait recueillies dans son jardin de Trianon.
Si nous ajoutons à ce que nous avons dit de M. de Linné, qu'il remplit pendant plusieurs années les fonctions de secrétaire de l'académie d'Upsal; qu'il donnait exactement des leçons de botanique et de médecine; enfin, qu'il publia une foule de dissertations sur des objets particuliers d'histoire naturelle, de botanique et de médecine, qui toutes renferment des vues ingénieuses et quelquefois profondes, nous aurons donné une idée de la vie de cet homme célèbre.
Elle fut heureuse jusqu'à soixante ans; sa santé ne fut altérée avant cette époque que par une violente attaque de goutte, dont il prévint les retours par l'usage des fraises. Il avait fait un mariage heureux qui lui a donné trois filles et un fils digne de lui succéder. Il passa des jours tranquilles, glorieux, occupés, au milieu de ses disciples, qui étaient ses amis, jouissant de sa gloire, que chaque jour il augmentait encore, de la reconnaissance de son pays, et de cette considération publique que la célébrité et le talent ne peuvent donner, à moins qu'ils ne soient unis à un caractère qui force l'envie au respect. Sensible avec ses amis, aimable et gai dans la société intime; noble avec les grands, simple et bon avec ses inférieurs, on ne le vit jamais acheter par des bassesses le droit de faire éprouver des hauteurs, d'autant moins jaloux d'affecter une supériorité précaire qu'il était plus sûr d'en avoir une réelle. Riche des bienfaits de la cour, il ne quitta jamais cette simplicité de vie dont on ne peut s'écarter sans en être puni par le ridicule et par l'ennui.
Il employa pour sa nation ce qu'il avait reçu d'elle : son seul luxe était un muséum immense; monument glorieux pour la Suède, puisqu'il était la collection des tributs que les naturalistes du Nord avaient consacrés à celui que, d'une voix unanime, ils avaient nommé leur chef et leur maître.
Frappé, au mois d'août 1776, d'une apoplexie qui détruisit ses forces, affaiblit sa mémoire, et le conduisit au tombeau, par un dépérissement lent et insensible, ce muséum était encore sa consolation ;
chaque jour, la reconnaissance de ses disciples lui présentait de nouvelles merveilles produites par la nature, aux extrémités du globe : on eût cru voir des enfants occupés de consoler les derniers jours d'un père chéri. Devenu enhn incapable d'agir et de penser, il goûtait encore quelque plaisir en parcourant de ses yeux éteints, les plantes nouvelles que son disciple Thunberg venait de lui envoyer des extrémités de l'Asie.
Très-peu de temps après son attaque d'apoplexie, il dressa lui-même une courte notice de sa vie, et il voulut qu'elle fût envoyée à l'Académie, pour servir de matériaux à son éloge. C'est avec une égale simplicité qu'il y parle de ses travaux, de ses découvertes, ou qu'il convient de ses défauts. Il avoue qu'il fut peut-être trop facile à s'émouvoir, ou à s'irriter; que, lent à embrasser une opinion, il tenait peut-être avec trop d'opiniâtreté à celles qu'il avait une fois adoptées; qu'il ne souffrit avec assez de modération, ni les critiques qui s'élevèrent contre lui, ni les contradictions qu'il éprouva de la part de ses rivaux. Ces aveux prouvent seulement que M. de Linné eut pour la gloire une passion véritable, et que cette passion a, comme toutes les autres, ses excès et ses faiblesses: mais combien peu d'hommes ont comme lui le courage d'avouer ces faiblesses, et surtout le courage plus rare d'en souffrir seuls et en secret? Car, en jugeant M. de Linné d'après sa conduite, personne ne l'eût soupçonné de ces défauts; et pour qu'ils fussent connus, il a fallu qu'il les révélât.
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Ainsi ce soin de s'occuper de son éloge, qui dans un autre eût été peut-être l'effet d'un vain amourpropre, ne fut chez lui qu'une nouvelle marque de son amour pour la vérité. Après avoir combattu toute sa vie contre les erreurs, il ne voulut pas laisser subsister celles que l'admiration ou l'envie auraient pu accréditer pour ou contre lui.
L'extrême laconisme des ouvrages de M, de Linné, l'usage peut-être trop fréquent de termes techniques, souvent tirés du grec, sa manière de tout réduire en tables, en rendent la lecture difficile : il faut les étudier plutôt que les lire. A la vérité, on en est dédommagé par la précision des idées, et par l'avantage de voir d'un coup d'œil un plus grand nombre de résultats. M. de Linné trouvait sans doute que plus la vérité est nue, plus elle est belle, et que les ornements dont on cherche à la parer ne font que la cacher. Il songeait à former des naturalistes, plus qu'à amuser des amateurs; il voulait des disciples, et dédaignait de chercher des preneurs.
Il n'ignorait pas, néanmoins, combien il est utile de répandre le goût des véritables sciences dans toutes les classes d'hommes qui peuvent avoir sur le bonheur des nations une influence plus ou moins grande : il savait qu'après avoir obtenu la gloire de reculer les bornes des sciences, il restait au philosophe l'obligation de les rendre utiles, et qu'elles n'étaient utiles qu'autant qu'elles devenaient populaires : mais pour faire goûter les sciences à des hommes dissipés, avides de plaisir, ennemis du travail, moins jaloux de savoir que de se faire honneur