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de ce qu'ils savent, il faut avoir l'art de s'emparer de leur imagination par des peintures séduisantes, de soutenir leur attention par des traits ingénieux ou brillants, de réduire la science à des résultats piquants et faciles à saisir. M. de Linné sentit que cet art lui manquait, et peut-être même eut-il l'injustice de le mépriser, comme le talent de ceux que la nature a formés pour publier et non pour découvrir ses secrets.
Ce n'est pas que dans les ouvrages qu'il a donnés en sa langue naturelle, ses compatriotes n'aient trouvé un style élégant et agréable, et le genre d'éloquence le plus rare de tous, le seul aussi peut-être qui convienne vraiment à des ouvrages philosophiques, qui consiste à renfermer beaucoup d'idées en peu de mots, et à exprimer dans un style noble et simple des vérités neuves et importantes : mais cette éloquence n'est pas celle qui frappe le grand nombre; et comme c'est aux passions des hommes qu'il faut parler si l'on veut les conduire, c'est à leur imagination qu'il faut s'adresser si l'on aspire à régner sur leurs goûts ou sur leurs opinions.
On voit dominer dans tous les ouvrages de M. de Linné un grand respect pour la Providence, une vive admiration de la grandeur, de la sagesse de ses vues, une tendre reconnaissance pour ses bienfaits : ce sentiment n'était point en lui une croyance inspirée par l'éducation ; ce n'était pas même cette conviction que l'on conserve après avoir examiné et discuté une fois dans sa vie les preuves d'une opinion. Il croyait à la Providence, parce que chaque jour, de
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nouvelles observations sur la nature lui en fournissaient de nouvelles preuves: il y croyait, parce que chaque jour il la voyait agir sous ses yeux.
« L'homme physique qui use de la nature est , « disait-il, comme un roi qui a droit d'exiger de ses « sujets ce qui est nécessaire à ses besoins, et qui les u fait servir à l'accomplissement de ses desseins; s'il « abuse de son pouvoir, il apprend bientôt, par la « résistance de ses sujets même, que les rois ont été <f établis pour les peuples, et non les peuples pour les ■-< rois, et qu'il n'a reçu l'empire sur la nature que pour « servir à conserver dans l'univers l'ordre que la Pro- « vidence y a établi. Ainsi, tandis que les végétaux « fournissent à tous les animaux leur nourriture, « une retraite, un abri pour les générations nais- « santés, ces mêmes animaux, quelquefois néces- « saires à la reproduction des plantes, servent en- « core , par la destruction même qu'ils font des vé- « gétaux , à maintenir entre les différentes espèces <( un équilibre qui en assure la perpétuité. L'on peut '( dire en un sens que les animaux ont été formés « pour les plantes, comme les plantes pour les ani- « maux; ou plutôt toutes les parties de la nature « subordonnées entre elles, mais nécessaires l'une à « l'autre, forment un ensemble aussi frappant par (c l'unité du plan que par la sagesse des vues de son « auteur. »
L'existence des poisons n'était même, pour M. de Linné, qu'une raison de plus d'admirer les soins de la Providence pour l'espèce humaine. « La nature , « disait-il, n'a préparé des poisons dans l'ordre phy-
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« siqiie, que poui- assurer à Thomnie des remèdes « contre les maladies rebelles et invétérées, comme, «dans l'ordre moral, elle abandonne quelquefois « les peuples à des tyrans, qui deviennent entre ses « mains des moyens violents, mais efficaces, de rap- « peler à la vie des nations engourdies et corrom- « pues, w
M. de Linné, préparé depuis longtemps à la mort par l'affaiblissement de ses organes, la reçut comme un doux sommeil qui délivre d'un état de langueur et d'angoisses.
Il mourut vers la fin du mois de janvier 1778, regretté de sa famille et de ses disciples, qui le chérissaient comme un père, parce qu'ils en avaient trouvé en lui la tendresse vive et désintéressée; honoré des regrets d'une nation généreuse, passionnée poiH' toutes les espèces de gloire, capable d'enthousiasme, parce qu'elle l'est d'héroïsme, et qni n'attend point, pour rendre hommage à ses grands hommes, qu'ils ne puissent plus jouir des honneurs qu'elle leur décerne.
Après la mort de M. de Linné, le roi de Suéde lui a fait élever un mouument à côté de celui que. le même priuce a consacré à ce Descartes, qui , négligé dans sa patrie, après sa mort comme pendant sa vie, attend encore de ses compatriotes les honneurs que les étrangers lui ont prodigués.
Un temple digne de la magnificence de Rome et du goût d'Athènes a remplacé dans cette capitale l'église modeste où les cendres de l)escart€>s avaient été déposées; et la France peut espérer d'y voir en-
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fin , cé qui serait ie plus bel ornement de ce temple, lin mausolée de Descartes, qui acquittât envers lui la dette de la nation.
Nous n'oublierons pas ici un autre monument qu'un des disciples de M. de Linné lui a consacré dans l'église d'Edimbourg, monument plus glorieux peut-être pour le savant suédois que celui qu'il a obtenu dans sa patrie , parce qu'érigé au milieu d'une nation étrangère, il est l'hommage d'une admiration absolument désintéressée.
La place d'associé étranger que M. de Linné occupait à l'Académie des sciences, a été remplie par M. Pringle , premier médecin de la reine d'Angleterre, et ci-devant président de la Société royale.
Joseph de Jussieu, associé de l'Académie des sciences, docteur en médecine de la faculté de Paris, naquit à Lyon le 3 septembre 1 704 ; il était frère de MM. Antoine et Bernard de Jussieu , et le dernier de seize enfants. Cette famille nombreuse a donné dans le même temps trois botanistes à l'Académie, illustration unique jusqu'à présent dans l'histoire des sciences.
Formé par ses frères plus âgés que lui, et qui étaient déjà célèbres dans la botanique lorsqu'il ne faisait que sortir de l'enfance, son premier penchant le portait à suivre la même carrière ; cependant il
était né avec une de ces imaginations vives qui, lorsqu'elles sont jointes à un esprit juste et à un cœur droit, peuvent rendre inconstant dans la jeunesse, mais ne laissent plus dans l'âge mûr qu'une activité utile : abandonnant bientôt son premier projet, il quitta l'étude de la botanique pour celle des mathématiques, et la profession de médecin pour l'état d'ingénieur. Il acquit alors des connaissances que souvent dans la suite il eut occasion d'employer, et que peut-être on devrait regarder comme un préliminaire essentiel dans toutes les sciences naturelles, soit parce que dans chacune il se présente des questions où l'application de ces connaissances est nécessaire , soit parce que ces mêmes connaissances donnent à ceux qui les cultivent l'habitude d'être plus difficiles sur les définitions et sur les preuves. A mesure que les sciences se sont étendues , leur distinction a été plus absolue et leurs limites plus marquées ; mais il serait peut-être aussi nuisible à leur progrès de trop les isoler que de trop les confondre. Après celte diversion, qui fut très-courte, M. de Jussieu revint à des occupations vers lesquelles il se sentait rappelé , parce qu'elles lui étaient communes avec des frères qu'il chérissait.
En 1735, il fut choisi, comme botaniste, pour accompagner au Pérou les astronomes de l'Académie ; il les suivit dans ce voyage célèbre, profitant des relâches les moins longues pour envoyer à ses frères les plantes et les graines qu'il recueillait. Arrêté plus d'une fois par des maladies courtes et violentes, il s'en relevait pour se livrer avec une ardeur
plus grande aux fatigues qui les lui avaient causées; il n'avait qu'une seule crainte, et ne voyait qu'un danger, celui de quitter un pays sans l'avoir observé.
A la vérité, l'amour des sciences n'était pas la seule passion qui l'animât; on voit, par ses lettres, que l'idée du plaisir qu'il préparait à ses frères par chacun de ses envois, eût suffi pour lui faire tout risquer et tout supporter.
Les astronomes virent, avec quelque surprise, que le botaniste qu'on leur avait associé était en même temps uii mathématicien éclairé , capable de concourir avec eux aux opérations astronomiques. M. Bouguer a dit, après son retour, qu'aucun de ses coopérateurs ne lui avait été plus utile que M. de Jussieu. M. Bouguer allait même plus loin; mais il avait eu à combattre , dans ses confrères, quelques prétentions très-excusables sans doute, si on songe qu'il était bien naturel d'être jaloux d'une gloire qui avait tant coûté ; et il n'avait trouvé dans M. de Jussieu que de la docilité et du zèle.
Pendant le temps employé aux travaux astronomiques, M. de Jussieu observa les différentes espèces d'arbres qur donnent le quinquina, les caractères botaniques qui distinguent chaque espèce, le degré de vertu de chacune , les arbres dont on mêle frauduleusement l'écorce avec celle du quinquina; il apprit aux habitants mêmes du pays à employer cette écorce avec méthode, à en reconnaître les différentes espèces, à en tirer la matière extractive : luimêrtie prépara une quantité considérable d'extrait
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de quinquina, pour l'envoyer à ses frères. Cet extrait s'est trouvé plus efficace que celui qu'on prépare en France; et si, comme le croyait M. de Jussieu, l'extrait peut dans tous les cas être substitué à l'écorce elle-même , peut-être il serait utile que l'usage d'envoyer le quinquina sous cette forme s'établît dans le commerce; le transport serait moins embarrassant, la vertu du quinquina s'altérerait moins , et la fraude ne serait vraisemblablement ni plus facile, ni plus dangereuse, ni plus embarrassante à reconnaître.
Cependant les astronomes avaient rempli l'objet de leur voyage , et ils se préparaient à retourner en Europe. Sept ans de travaux pénibles eussent pu suffire au zèle de M. de Jnssieu; il eût revu une famille chérie, il eût joui de la gloire de ses recherches; mais il n'avait vu encore que des contrées habitées par des Européens, défigurées par la culture, ou du moins parcourues avant lui par quelques voyageurs; et il laissait derrière lui des pays immenses, oii une foule d'objets nouveaux devaient frapper les yeux du premier observateur qui oserait y pénétrer, où la nature seule avait réglé la disposition des végétaux, et donné à la terre les plantes qu'elle devait produire : il savait que les découvertes y seraient plus faciles et moins glorieuses, que le voyage serait plus pénible; mais il sentait aussi qu'à chaque pas il pouvait espérer ou le plaisir de voir une chose nouvelle , ou la satisfaction de faire un«' observation utile. M. de Jussieu ne put se résoudre à quitter le Pérou sans avoir parcouru ces contrées
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inconnues : la difficulté de tirer des secours de l'Europe n'était pas un obstacle pour lui ; il était médecin, et un médecin français était regardé dans ces pays à peu près comme dans l'ancienne Grèce on regardait cette famille des rois de Carie, longtemps dépositaire presque unique des secrets de la médecine, et à laquelle un peuple enthousiaste dans sa reconnaissance avait supposé une origine céleste. L'admiration pour M. de Jussieu eut une manière de s'exprimer bien différente de celle des anciens Grecs : il reçut une défense absolue de sortir jusqu'à la fin d'une maladie épidémique dans laquelle on avait eu besoin de son secours; on décerna des peines contre quiconque favoriserait son évasion ; on promit une récompense à celui qui l'arrêterait s'il passait la frontière. Ces précautions honorables et tyranniques étaient bien inutiles ; on eût pu s'en reposer sur son zèle pour l'humanité. Si cette partie du voyage de M. de Jussieu a été perdue pour la botanique, elle servira au moins à l'histoire de la médecine; on a trouvé dans ses papiers des détails intéressants sur la marche de la petite-vérole au Pérou, sur les maladies épidémiques de ce pays, sur une maladie singulière qui suivit une éruption du Cotopaxi, et à laquelle on donna le nom de ce volcan.
Retenu , et par les fonctions de médecin , et par plusieurs maladies violentes auxquelles il ne put échapper, M. de Jussieu ne commença ses nouveaux voyages qu'en 1747; c'est alors qu'il parcourut plusieurs pays sauvages et inhabités. Il fallait traverser
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des iacs immeiiiies sur de petits bateaux de jonc, passer des torrents sur des ponts de corde de cent pieds de long; ailleurs, de longues pièces de bois, appuyées sur les bords de la rivière , et sur des rochers placés au milieu et beaucoup plus bas que les rives, composaient un pont formé de deux plans inclinés très-rapides; d'autres fois, le pont était fait de bateaux de jonc, recouverts par des fascines, et supportés par des câbles, du même jonc, étendus d'un bord du torrent à l'autre. M. de Jussieu nous a laissé des dessins de ces ponts, monuments hardis de l'industrie d'un peuple ingénieux et sauvage.
Il fut obligé de gravir sur des rochers qui servent de retraite au reste des anciens habitants du pays, à qui on donne le nom de rebelles, parce qu'ils défendent leur indépendance naturelle, et qu'ils traitent en ennemis les Européens et leurs esclaves; mais ils respectèrent M. de Jussieu, comme s'ils eussent senti que, ministre de paix et de lumière, occupé de chercher des remèdes à des maux communs à tous les hommes, il était le compatriote et l'ami de tous les peuples.
Il parcourut des déserts où la rigueur dn froid a détruit toute végétation; réduit à vivre de biscuit et de fromage sec; abandonné et dépouillé par ses domestiques, peut-être ne dut-il la vie qu'à l'indulgence excessive avec laquelle on traite les voleurs au Pérou ; ils auraient eu tout à risquer et peu à gagner, en se débarrassant, par un crime de plus, d'un dénonciateur et d'un témoin: enfin, seul au milieu de ces déserts, il perd subitement la vue : cet
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état hoitible ne dura qu'un jour ; mais qui peut apprécier la longue et terrible durée d'un tel jour?
C'est à travers tant de fatigues et de dangers que M. de Jussieu parvint à un pays fertile , riche en plantes jusqu'alors ignorées de l'Europe; mais à peine les a-t-il recueillies, qu'il se livre à de nouveaux dangers : il marche au milieu des précipices dans un pays inhabité, où il découvre les restes immenses des forteresses que les Incas opposaient aux incursions des sauvages. Ces vastes contrées étaient devenues désertes; placées près du Paraguay, toute communication leur était interdite avec ce pays, où l'on croyait alors que les jésuites avaient fondé un empire, et où ils n'avaient réellement établi que des couvents et des comptoirs: de là il passe à la province de Losmoxos, traversant des pays marécageux et brûlants, dévoré par le soleil, et plongé dans la fange jusqu'aux genoux, vivant de millet et de maïs, forcé de passer la nuit sur les arbres, et d'abandonner la terre aux reptiles : enfin, après avoir vu tout ce que les provmces éloignées des côtes pouvaient lui offrir d'objets nouveaux, il se retrouva, en 1762, au Potosi.
La plus grande partie des découvertes faites dans ces voyages est perdue pour nous; nous ne pouvons en présenter que quelques fragments, bien propres à augmenter nos regrets.
M. de Jussieu décrivit l'espèce de cannelle qui croît sur les montagnes du pays de los Canelos; il ramassa dans une des vallées des Cordillères l'héliotrope oflorant, et la pervenche, naturalisée depuis
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parmi nous, il visita plusieurs mines d'argent, observa et décrivit les procédés employés dans la mine de mercure de Guancavelica. Il examina la montagne de Pumacanche, qu'il croit entièrement formée d'aimant, ainsi que les montagnes voisines. Il observa des sources d'eau cliaude, qui s'élancent des montagnes glacées de Tunguraga et de Vilcanose. H trouva dans les montagnes du Pérou ces ossements immenses, étrangers au sol où ils sont déposés, el que la nature a semés dans les entrailles de la terre, comme des monuments de ces temps où la mémoire des hommes ne peut atteindre; mais il observa une hauteur au-dessus de laquelle ces productions animales ne se trouvent plus; c'est là que l'empire de la mer a ses limites, ou, du moins, c'est là qu'il ne reste plus de vestiges de son empire. Il se procura sur les bords du lac Chicuito une collection nombreuse de différentes espèces d'oiseaux aquatiques, nouvelles pour nous. Il observa, tians la province de los Yungas, le coca, cette plante si nécessaire aux Péruviens enchaînés dans les mines, ressource que la nature avait mise en dépôt dans ces contrées, comme une consolation et un soutien contre les maux que cause à leurs habitants la dureté des Européens. Ces victimes de l'avarice mâchent sans cesse les feuilles «le cette plante, séchées et saupoudrées de cendre de quinoa ; ces sucs restaurateurs soutiennent leurs forces, relèvent leur àme abattue par l'oppression, et leur donnent le courage de supporter le travail et la servitude.
M. de Jussieu ne se borna point à riiistoire iiatu-
relie, on plutôt il chercha à compléter son travail, en y ajoutant la carte des pays qu'il avait vus. En parcourant ses journaux, dont nous ne donnons ici qu'une faible esquisse, on sent que si aucune partie de ses travaux n'eût été perdue, il nous eût fait connaître le Pérou mieux que nous ne connaissons encore plusieurs parties de l'Europe.
Arrivé dans le Potosi, M. de Jussieu, qui cependant sentait déjà les premières atteintes des infirmités dont il a été la victime, non-seulement y pratique la médecine, mais il l'enseigne aux médecms espagnols et péruviens; il leur apprend à connaître les vertus des plantes, lève les cartes de la province, examine les mines, réforme les travaux publics; enfin, on ne lui permet point de partir qu'il n'ait rétabli un pont nécessaire à la communication du pays, et ruiné depuis vingt ans; c'était pour la seconde fois qu'il éprouvait la même violence, et qu'on récompensait son talent et son zèle par la perte de sa liberté. Le botaniste redevient ingénieur, il reconstruit le pont, forme des digues qui doivent retenir le fleuve grossi par des torrents, rétablit des chemins. Ainsi, dans les premiers »ges des nations, tous les arts, toutes les sciences appartenaient à un seul homme. Une pyramide, élevée aux dépens du public, atteste la reconnaissance du pays pour M. de Jussieu, et la violence qu'on lui avait faite, violence dont cette pyramide était une sorte de réparation; car ceux qui peuvent tout croient trop aisément que par des marques d'honneur ils peuvent aussi compenser ou réparer une injustice.
Quatre années furent employées à ces travaux. Le gouverneur du pays, M. de Xauregui, qui logeait chez lui M. de Jussieu, lui avait des obligations personnelles du soin qu'il avait pris de sa famille; il le retint un an, le flattant de l'espérance de le ramener bientôt sur les côtes, et de le conduire en Europe. Cette année écoulée, M. de Jussieu revint avec M. de Xauregui à Lima, par une autre route que celle qu'il avait prise en quittant cette ville, et y arriva vers la fin de décembre lySo.
Il n'aspirait d'abord qu'à retourner dans sa patrie; sa santé était affaiblie, et son courage commençait à l'abandonner; M. de Xauregui partit sans lui, soit qu'il ne voulût pas exposer M. de Jussieu aux fatigues du voyage par le cap Horn, soit qu'il désirât laisser auprès de sa femme un médecin habile, et nécessaire à sa santé. M. de Jussieu resté à Lima, ne recevant de sa patrie aucun secours, privé de ses appointements, comme si, en s'obstinant à rendre son travail plus complet, il eût mérité d'en perdre la récompense, fut obligé de se livrer de nouveau à la pratique de la médecine. La géométrie, seule étude qui le satisfit par l'évidence de ses démonstrations (ce sont ses termes), occupait le reste de son temps; il ne voyait plus dans la botanique qu'une science à laquelle il avait sacrifié sa santé et sa fortune, qui ne l'avait pas même récompensé, par la gloire, de ce qu'elle luiavait coûté. Le plaisir de nourrir la passion plus constante et plus heureuse de ses frères, aurait suffi pour soutenir son courage; mais on lui mandait souvent que ses envois de graines et de plantes
avaient été perdus. Enfin, il apprit la mort de son frère aîné : cette nouvelle le consterna. Je ne puis penser à lui, écrivait-il, sans que mon sang ne se gèle et que mon cœur ne se cou\^re d'un voile noir; ce n'est point un frère , c est mon père que jai perdu. Vers 1761, le départ de madame de Xauregui, que la santé de M. de Jussieu ne lui permit pas de suivre, mit le comble à ses maux; il devint sujet à de fréquents vertiges, sa mémoire s'affaiblit; il continuait cependant de voir des malades, fuyant les grands, dont la confiance inquiète et exigeante lui paraissait un esclavage; préférant les pauvres, donnant l'exemple du désintéressement dans des pays où le seul amour de l'or attire les Européens; consumé du regret de vivre loin de sa patrie, et manquant de courage pour vaincre les obstacles qui le retenaient; ne pouvant supporter l'idée de rester au Pérou, et ne voyant qu'avec effroi les dangers et la fatigue du retour; conservant sa générosité et ses vertus, mais trop faible pour se défendre contre ceux qui ne craignaient point d'en abuser; encore utile aux autres, et devenu inutile à lui-même : enfin ses véritables amis sentirent combien son départ devenait nécessaire, ils l'y déterminèrent, et il quitta Lima, où ce départ fut regardé par le peuple comme un malheur public. Cet homme, qui avait été pendant vingt ans le bienfaiteur du pays où il avait vécu, fut obligé d'emprunter pour subvenir aux frais de son voyage.
Sa tête avait perdu son activité et ses forces ; son âme était épuisée, mais sa raison était saine encore.
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r^e voyage rétablit sa santé; mais sa tête s'affaiblit (le plus en plus: il revint à Paris en 1771, après trente-six ans d'absence, retrouver son frère, le reconnaître et pleurer dans ses bras. Il savait encore ((u'il avait un frère et qu*il l'aimait; mais ce fut la seule chose dont il eût conservé le souvenir, ou plutôt le sentiment; ses découvertes, ses vues, ses travaux, le fruit de quarante années consacrées aux sciences, ses chagrins, ses malheurs, tout était effacé de sa mémoire. Un frère malheureux, reçu dans une famille vertueuse, un martyr de la botanique, recueilli dans une maison qu'on pourrait appeler le sanctuaire de cette science, fut traité avec le respect qu'on devait à son malheur et à la cause de ce malheur; on lui prodigua les soins, ils furent inutiles. Il vit mourir ce frère qu'il avait tant aimé; mais il était devenu incapable de sentir sa perte, et, par une espèce de compensation dont il faut rendre grâce à la nature, son état lui épargna du moins le sentiment de cette dernière infortune. Ses neveux, à qui il restait seul, lui donnèrent toutes les marques de tendresse qu'il pouvait recevoir ; ils cherchaient à prolonger, à adoucir sa vie, à conserver longtemps les restes respectables d'un vieillard qui, assez malheureux pour avoir perdu jusqu'au souvenir de ce qu'il avait été, méritait que les autres en gardassent la mémoire.
Il recevait ces secours avec une sensibilité et une douceur touchantes; privé de la mémoire, incapable de sentir combien il avait de droits à tout ce qji'on faisait pour lui, les soins de chaque jour lui parais-
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saient an nouveau bienfait, auquel il répondait chaque jour par une reconnaissance nouvelle , et l'état où il était tombé lui avait laissé son caractère naturellement doux et sensible. Bientôt sa vie ne fut plus qu'un assoupissement continuel, ses membres se retirèrent, et il mourut de la gangrène, après huit jours de souffrances, le ir avril 1779, âgé de plus de soixante-quatorze ans.
Telle fut la fin de quarante ans de travaux, et de quinze ans de malheurs.
M. de Jussieu avait été fait adjoint-botaniste de l'Académie en 1743, lorsqu'il était au Pérou : en 1758 on le nomma associé-vétéran, à cause de sa longue absence. Son état, à son retour, ne lui permit point de paraître à nos assemblées, et, par une singularité unique, il fut académicien pendant trente-six ans, sans avoir jamais paru à l'Académie; il a consacré aux sciences sa vie entière, et n'a pas même publié un seul mémoire.
M. de Jussieu, son neveu, croit devoir à la mémoire de son oncle, de donner un journal détaillé de son voyage, de publier ceux de ses travaux que les naufrages et les accidents ont épargnés ; c'est là qu'on pourra juger de tout ce qu'on a perdu, et qu'on verra combien d'estime et de reconnaissance on devait à cet homme oublié, maltraité même pendant sa vie, et qui a fait aux sciences et à l'humanité le sacrifice le plus entier peut-être dont les annales des sciences puissent s'honorer.
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