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ÉLOGE DE M. LE COMTE DARCI

lions, OÙ elle coûte j3lus qu'elle ne donne, et où tous les hommes qui ne sont dominés ni par l'ambition, ni par la passion de l'étude , sentent le besoin d'une société intime et domestique. En épousant sa nièce, M. d'Arci espérait assurer leur bonheur mutuel ; le mariage avait resserré des liens déjà chers à tous deux ; l'habitude de se voir et de s'aimer avait fait disparaître la distance qu'aurait pu mettre entre eux l'inégalité des âges ; l'autorité d'un mari perdant ce qu'elle a d'imposant entre les mains d'un étranger, et douce comme l'autorité d'un père, ne devait plus paraître un joug, mais un appui; enfin, dès les premiers moments de leur union, ils pouvaient se flatter d'éprouver le bonheur de cette confiance intime, de cette amitié pure et inaltérable qui, dans les unions ordinaires, ne peut être que le fruit d'une tendresse constante, et qui en est la plus douce récompense. Cette union, qui aurait dû être si heureuse dura peu ; M. d'Arci mourut, d'un choiera - morbus , le i8 octobre 1779, n'ayant vécu avec sa femme qu'assez de temps pour qu'elle apprît à sentir toute l'étendue de la perte qu'elle a faite.

M. d'Arci avait des amis dans le monde, parmi les militaires, dans l'Académie; s'il avait eu un caractère liant et facile, on en conclurait seulement qu'il était aimable, et non qu'il fût digne d'être aimé; mais, avec un caractere ferme, indépendant et facile à s'irriter, il ne put avoir des amis que parce qu'il sentait le prix de l'amitié, qu'il en connaissait les devoirs, et qu'il savait la mériter.

Les Irlandais qui venaient chercher un asile en

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France trouvaient dans M. d'Ârci un jDrotecteur, ou plutôt un ami. Il partageait avec eux sa fortune, s'occupait de leurs intérêts, suivait leurs affaires avec chaleur, employait pour eux le poids que lui donnaient sa réputation et le crédit de ses amis. Il consolait ou servait l'infortune , défendait ou appuyait le talent, et ne protégeait ni l'avidité ni l'intrigue, malheur où tombent si souvent ceux qui obligent, moins par bienfaisance que par vanité ou par faiblesse.

On remarquait en lui un penchant pour les Anglais, qui semblait contraster avec l'ardeur qu'il avait montrée contre l'Angleterre; c'est que la différence des gouvernements ne forme pas la différence des nations. Une même langue, la ressemblance des mœurs et des opinions politiques, les mêmes goûts, le même amour de la liberté, font un seul peuple des Irlandais et des Anglais. En plaignant sa nation opprimée par l'Angleterre, en détestant la domination des Anglais, M. d'Arci aimait la nation anglaise, était fier de ses succès dans tous les genres, même de ses succès miUtaires, quoiqu'il les vît avec douleur. Les grands hommes, les savants d'Angleterre étaient ses compatriotes; la constitution anglaise était celle sous laquelle il eût préféré de vivre ; le prince seul était étranger pour lui. Ainsi, M. d'Arci réunissait, comme plusieurs de ses compatriotes, deux passions qui paraissent contradictoires, et qui ne sont que deux modifications d'un même sentiment , l'amour de sa patrie et des lois de son pays, avec la haine do son gouvernement.

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Dans un voyage qu'il fit en Irlande eu j 767, un de ses oncles lui offrit une fortune considérable s'il voulait s'y établir; il la refusa, ne voulant pas habiter dans un pays libre en apparence, mais que, par des formalités tyranniques, l'Angleterre tenait sous le joug, dans un pays où il fallait vivre privé des droits de citoyen, si on ne voulait les acheter par un parjure. Il passa à Londres dans le même voyage: les Anglais le traitèrent comme un homme qui faisait honneur à la nation britannique, et qui, par son refus même de rester sous leur domination, avait acquis un nouveau titre à leur estime : son nom cependant ne fut point inscrit dans la liste de la Société royale, la loi l'avait proscrit; mais l'estime publique et la générosité de la nation anglaise protégeaient sa personne contre les attentats de la loi. Ainsi, chez ce peuple si orgueilleux de sa liberté et de sa législation, il existe aussi des lois auxquelles la raison et l'honneur défendent d'obéir.

La mort a frappé M. d'Ârci précisément dans l'instant où la nation irlandaise allait reprendre, par son courage, une liberté que ses divisions et le fanatisme lui avaient fait perdre : il aurait vu les ministres d'Angleterre forcés de reconnaître des droits qui appartiennent aux Irlandais, comme hommes plutôt encore que comme citoyens, et dont la justice ne permet pas à une nation de priver un peuple sur lequel elle croit avoir le droit de régner : il aurait vu la conduite ferme et modérée de ses compatriotes, forcer la nation anglaise à entendre assez bien les intérêts de sa puissance et de son bordieur.

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poui; aimer mieux avoir des frères que des esclaves; et un peuple-roi, instruit par ses malheurs, donner, trop à regret peut-être, un exemple de justice à regard d'un peuple -sujet; exemple unique dans l'histoire, et que l'Angleterre doit se repentir de n'avoir pas donné quelques années plus tôt. Cette rév^olution eût été pour M. d'Arci le jour le plus heureux de sa vie; mais le sort lui enviait cette consolation, et ses derniers regards n'ont pas vu la liberté de son pays,

La place de pensionnaire-géomètre , qu'occupait M. d'Arci, a été remplie par M. l'abbé Bossut, déjà associé dans la même classe.

Joseph Lieutaud, conseiller d'État, premier médecin du roi, de Monsieur, frère du roi, et de monsieur le comte d'Artois, ancien professeur de médecine en l'université d'Aix, docteur- régent de la faculté de médecine de Paris, associé de l'Académie des sciences, président de la Société royale de médecine, de la Société royale de Londres, etc., naquit à Aix en Provence, le 21 juin 1708, de Jean-Baptiste Lieutaud, avocat au parlement d'Aix, et de Louise Garidel. Il était le dernier de douze enfants.

La famille de M. Lieutaud, établie à Aix depuis un temps immémorial, a produit, dans le dernier siècle et dans celui-ci, un grand nombre d'officiers

qui ont servi avec distinction ; des ecclésiastiques revêtus des premières dignités du second ordre; deux procureurs généraux des états de Provence ; et, dans toutes les piofessions, des citoyens utiles, qui ont honoré le nom que M. Lieutaud a illustré depuis. Garidel , son oncle maternel , professeur de médecine à Âix , vers le commencement de ce siècle, a mérité, par son histoire des plantes de la Provence, d'être placé au rang des botanistes célèbres.

M. Lieutaud , né avec une constitution très-faible se fortifia vers l'âge de douze ans, et il ne lui resta des infirmités de ses premières années qu'un vice de conformation qui n'influa dans le reste de sa vie ni sur sa santé, ni sur son bonheur. Ses parents le destinèrent à l'état ecclésiastique; les dispositions qu'il annonçait pourl'étude leur faisaient espérer qu'il

obtiendrait un jour dans cet état la fortune et les honneurs auxquels la naissance et l'intrigue permettent au mérite, réduit à lui-même, de prétendre quelquefois. Mais M. Lieutaud , témoin de la réputation de son oncle, et de la considération qu'il avait obtenue, avait une inclination secrète pour la profession de médecin. Avec un caractère ouvert, un cœur droit, un esprit porté à la réflexion, il avait senti, malgré sa grande jeunesse, qu'il ne pourrait se répondre d'être durant sa vie entière tout ce qu'un ecclésiastique doit être; que s'il est permis à un homme honnête de ne pas mettre le public dans la confidence de ses opinions ou de ses goûts, il no l'est jamais de se donner pour ce qu'on n'est pas.

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fie co^idamner hautement des opinions qu'on porte au fond du cœur, de s'élever contre les actions qu'on se permet en secret. Ses réflexions lui avaient appris que tout homme qui s'engage dans un état , où il doit soutenir la pureté du dogme et prêcher l'austérité de la morale, contracte l'obligation rigoureuse de penser et d'agir comme il parle, puisque toute contradiction entre ses engagements et ses opinions ou sa conduite l'avilit également, soit qu'il se montre avec audace, soit qu'il prenne le soin toujours inutile de se cacher.

La famille de M. Lieutaud ne résista point à une volonté dont elle était obligée de respecter les motifs; elle céda, et il eut la liberté de suivre les écoles de médecine.

La botanique fut d'abord l'objet de ses études; il fit un voyage dans les pays que ïournefort avait parcourus, et en rapporta plusieurs espèces nouvelles, qui avaient échappé aux yeux de celui que les botanistes français regardaient comme leur maître. Ce succès lui mérita une grande réputation dans les universités d'Aix et de Montpelliei-, et il obtint bientôt, dans la première, la survivance des chaires de botanique et d'anatomie que son oncle avait longtemps remplies. Cependant, la préférence qu'il semblait accorder à la botanique était l'ouvrage du hasard qui lui avait donné un oncle botaniste. Un attrait plus puissant l'entraînait vers ranatomie,et lorsqu'il eut perdu son oncle, au goût duquel il avait en quelque sorte sacrifié le sien ; lorsque la place de médecin de l'hôpital d'Aix lui eut imposé le devoir

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de s'occuper de la médecine pratique, et lui eut fait entrevoir plus de facilité pour approfondir l'étude de l'anatomie, la botanique fut sacrifiée et presque abandonnée. M. Lieutaud fut cependant privé, pendant quelque temps, de la liberté de disséquer. Un des ecclésiastiques-administrateurs de l'hôpital s'y opposait avec force : heureusement cet ecclésiastique avait quelque goût pour la géométrie , et M. Lieutaud se trouvait en état de lui en donner des leçons. Il s'offrit à lui servir de maître, et bientôt de l'étude de la géométrie, il conduisit son disciple à celle de la physique: peu à peu il le mena jusqu'à l'anatomie, et finit par le compter au nombre des auditeurs les plus assidus à son amphithéâtre.

Son auditoire ne se bornait point aux étudiants en médecine ou en chirurgie : toutes les classes des citoyens lui fournissaient des disciples, concours bien honorable pour lui dans un temps où le goût des sciences physiques n'était pas répandu comme de nos jours. On ne s'était pas encore aperçu que l'ignorance de nous-mêmes, et des objets dont nous sommes entourés, est un mal réel; que la dépendance absolue des lumières d'autrui est un véritable esclavage ; que le travail qui conduit à connaître la vérité peut être compté parmi les plaisirs, à plus juste titre que bien des frivolités auxquelles on en donne le nom; et qu'enfin, les connaissances sont utiles, même à ceux qui n'ont le projet de s'en servir, ni pour leur fortune, ni pour leur gloire. Parmi les disciples de M. Lieutaud, on comptait le marquis d'Ara^ens, alors occupé d'étudier la philosophie, ou

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de faite des romans, et que, depuis, l'amitié d'un grand roi a rendu célèbre.

M. Lieutaud composa pour ses élèves une exposition anatomique, dont la première édition mérita les éloges de Winslow, qui cependant y était critiqué : cet ouvrage, perfectionné depuis, a été regardé comme un livre classique par de savants professeurs. L'auteur supprima dans la dernière édition toutes les théories hypothétiques , qu'un reste d'esprit professorial (ce sont ses termes) avait laissées dans les précédentes. Peut-être, en effet, en coûtet-il plus encore d'avouer publiquement son ignorance devant ses élèves que de la laisser voir à ses lecteurs; d'ailleurs, un professeur qui se permet d'avancer ses opinions dans une leçon, devant des jeunes gens accoutumés à respecter en lui la supériorité d'un maître, doit être plus timide lorsqu'il s'agit de consacrer ces mêmes opinions, d'une manière durable, dans des hvres qui doivent avoir pour lecteurs ses égaux et ses juges. Ainsi, le goût des hypothèses se contracte dans les écoles, et il est plus difficile à un professeur qu'à un écrivain de l'éviter ou de s'en défaire. On a cru même, pendant longtemps, que ces hypothèses étaient utiles pour exercer la jeunesse, comme si l'art de faire valoir des chimères, ou d'en imposer aux ignorants, devait faire partie de l'éducation : il faut convenir cependant qu'un médecin qui proscrirait toute explication vague , tout raisonnemeîit fondé sur des hypothèses, étonnerait bien ses malades, et leur paraîtrait bien sec et bien peu consolant.

3q6 ÉLOGE DE M. LlEUTAUl).

M, Lieutaud employait une partie de la préface de son ouvrage à prouver qu'un médecin doit être anatomiste : son exemple avait confirmé cette maxime; et c'était par une étude approfondie de l'anatomie qu'il s'était préparé à la pratique de la médecine. L'opinion contraire est pourtant assez répandue, et il est peut-être inutile de la combattre; en effet, elle n'est pas fondée sur des observations particulières aux deux sciences qu'on voudrait séparer; elle a précisément la même origine que le préjugé qui fait regarder la chimie théorique comme inutile aux arts, et les mathématiques comme superflues dans la mécanique pratique, dans la science de la marine, dans l'art de la guerre. Ces préjugés sont soutenus avec chaleur par les praticiens ignorants, parce qu'il en coûte moins pour décrier une science que pour l'approfondir; ils sont utiles aux charlatans, parce qu'il est plus aisé d'en imposer sur son habileté que sur ses connaissances; ils leur servent pour écarter d'eux, comme juges incompétents, les seuls hommes qui pourraient les apprécier et les démasquer. Un intérêt plus caché séduit le public en faveur de ces mêmes préjugés; les hommes sont moins blessés d'une supériorité qui se borne à un seul objet, qui n'est due qu'à un certain tact naturel, ou à une longue expérience, que de celle qui les forcerait à reconnaître une supériorité réelle d'esprit et de raison. On aime à se consoler de ne pas être savant, en se persuadant que les sciences sont inutiles , et on se livre volontiers à l'enthousiasme pour des qualités qu'on peut regarder comme

l'ouvrage du hasard, principalement lorsque Tignorance et la médiocrité de celui qui est l'objet de cet enthousiasme le replacent, sur tout le reste, au niveau ou au-dessous de ses admirateurs.

Il est difficile qu'un traité complet de quelque science que ce soit n'ait pas quelques endroits faibles, parce qu'il est au-dessus des forces d'un homme d'approfondir également toutes les parties, même d'une seule science. Cette difficulté était d'autant plus grande pour M. Lieutaud , qu'il n'aimait point à se servir des lumières d'autrui , et qu'il ne voulait parler que de ce qu'il avait vu ; lui-même avait senti ce qui pouvait manquer à son ouvrage , il le corrigeait à chaque édition, plus frappé de la crainte de laisser ses lecteurs exposés à partager les erreurs qu'il avait pu commettre, que de celle de rendre la première édition inutile. Enfin, dans ses dernières années, se défiant lui-même de ses forces, il abandonna le soin de son ouvrage à un de ses amis, son confrère dans cette Académie; et c'est non-seulement avec les additions de l'auteur, mais avec les remarques du savant éditeur (i), qu'il a paru dans la dernière édition. L'ouvrage de M. Lieutaud a un autre mérite, bien précieux aux yeux des analomistes, celui de renfermer des détails sur la manière de disséquer chaque partie: autrement, un livre d'anatomie dit bien ce que doivent être les objets, mais il n'apprend point à les voir, à juger par ses yeux de l'exactitude des descriptions, à voir mieux

(1) M. Portai.

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que l'auteur nièine. Dans toutes les sciences , la connaissance de la méthode employée à trouver les vérités est, pour ainsi dire, plus précieuse que celle de ces vérités mêmes, puisqu'elle renferme le germe de celles qui restent à découvrir.

Médecin et professeur à Aix, M. Lieutaud ne connaissait que son amphithéâtre et le lit de ses malades , lorsqu'une circonstance singulière vint l'en arracher. Il avait trouvé quelques erreurs dans l'ouvrage d'un médecin qui remplissait à Versailles la première place : M. Lieutaud crut devoir concilier les égards dus à son confrère, avec l'obligation de faire connaître la vérité ; au lieu de relever publiquement les erreurs qu'il avait observées, il se contenta d'en avertir l'auteur, qui prit le parti le plus sûr à la fois, et le plus noble, celui de profiter de la critique, et de rendre justice au savant qui l'avait corrigé. T.a réponse de M. Sénac aux observations de M. Lieutaud fut la nouvelle d'une place qu'il lui avait fait obtenir à Versailles. Ce n'est pas cette seule fois que M. Sénac a traité comme des amis ceux qui lui faisaient apercevoir les fautes qui lui étaient échappées. L'injustice d'un auteur envers le critique qui lui montre ses erreurs est si commune, qu'un tel exemple mérite d'être remarqué, quoique dans cette circonstance, comme dans presque toutes les actions de la vie , il suffise, pour être juste, de bien entendre ses intérêts.

S'il y a des hommes qui portent dans la retraite les passions inquiètes des courtisans, il en est d'autres qui gardent à la cour la simplicité des mœurs

d'un ^litaire; tel fut M. Lieutaud : revenu de la première surprise qu'un changement inattendu lui avait causée, il aperçut bientôt que la cour d'un grand monarque est nn des endroits où un homme livré à l'étude peut vivre le plus isolé et le plus libre : les courtisans ne quitteront point les affaires qui les occupent pour troubler le loisir d'un physicien. Dans les gouvernements absolus, où les moeurs sont féroces, c'est surtout sous les yeux du despote, et autour de son palais , que s'exerce un pouvoir sans bornes, que rien n'arrête, et auquel rien ne peut soustraire : au contraire, dans les gouvernements où les mœurs sont douces (si l'on en excepte les sacrifices qu'exigent les passions favorites du prince) , c'est loin de la cour que le joug s'appesantit, c'est sur le citoyen faible et sans appui , dont l'éloigneraent ne laisse point entendre les cris : mais l'homme qui ne veut qu'exister seul et libre a toujours, lorsqu'il est auprès du prince, assez de crédit pour se défendre de l'oppression.

M. Lieutaud donnait à l'étude tout le temps que ses devoirs lui laissaient ; il cultiva les sciences dans son nouveau séjour, comme il les avait cultivées dans sa patrie; il demeurait à Versailles, mais il ne vivait pas à la cour.

Pendant son séjour à Aix, M. Lieutaud avait envoyé à l'Académie plusieurs observations anatomiques; il avait choisi, parmi les faits que ses nombreuses dissections lui offraient, ceux dont le résultat pouvait intéresser les physiciens et les philosophes, en même temps que les médecins. Telle est l'obser-

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vatioii cruii corps osseux trouvé dans le cervelet d'un épileptique, celle d'une vésicule du fiel, bouchée par une pierre, et qui s'était trouvée vide, tandis que le canal était distendu par la bile ; cette observation semble détruire les hypothèses par lesquelles on avait expliqué jusqu'alors le passage de la bile dans la vésicule; elle semble même pouvoir conduire à en démêler la véritable route. L'Académie crut dès lors devoir accorder à M. Lieutaud le titre de son correspondant, et il l'obtint sur le rapport de M. Winslow, qui avait été critiqué dans le seul ouvrage que M. Lieutaud eût alors pubUé. Si cette conduite honore M. Winslow, il est impossible aussi que M. Lieutaud , ayant reçu les mêmes marques de justice et d'attachement de deux hommes dont il avait combattu les opinions, ne dût pas une partie de cet avantage à son caractère, et à l'idée qu'il avait inspirée de sa franchise et de son amour pour la vérité : peut-être la justice serait-elle plus commune en ce genre, si l'on pouvait toujours supposer que ce sentiment est le seul motif qui ait inspiré les critiques. Ce qui paraît le prouver, c'est que dans les sciences, où la critique a pour objet des questions importantes, où l'on discute des vérités réelles, et dont les conséquences influent sur le bonheur des hommes, les auteurs supportent la censure avec plus de patience, et la pardonnent plus vite que dans la littérature, où la critique ne s'exerce que sur le talent des écrivains, à qui dès lors il semble permis de voir dans leurs censeurs des ennemis de leur gloire, plutôt que des amis de la vérité.

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Peu d'années après l'arrivée de M. Lieutaud à Versailles, l'Académie confirma sa première adoption , en l'admettant au nombre de ses membres en qualité d'adjoint-anatomiste ; elle ne regarda point la place qu'il avait à la cour comme incompatible avec ce titre, qui cependant exige la résidence; et M. Lieutaud montra qu'elle avait bien jugé, par l'exactitiide avec laquelle il remplit le premier devoir d'un académicien , celui de donner à l'Académie de bons mémoires.

Un de ces mémoires sert à confirmer une observation que M. Lieutaud avait envoyée à l'Académie quinze ans auparavant : il avait remarqué dès lors que le volume de la rate augmente quand celui de l'estomac diminue, et réciproquement; il regardait cette correspondance entre les deux viscères, correspondance dont il avait développé en même temps la cause physique, comme un équilibre nécessaire àl'économie animale : c'était, selon lui, une des principales utilités de la rate, viscère trop générale parmi les quadrupèdes, pour qu'il soit permis de le regarder comme iruitile à leur conservation. M. Lieutaud exposait dans son mémoire, qu'il avait trouvé la rate réduite à un volume excessivement petit, dans un sujet dont l'estomac, devenu incapable de contraction, s'était distendu d'une manière prodigieuse; observation bien propre à confirmer ses premières idées; et comme , malgré les émétiques les plus puissants, le malade avait gardé constamment tout ce qu'il avait pu avaler, M. Lieutaud se servait de cette même observation , accompagnée de tout ce que l'anatomie n. 26

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des muscles tlu diaphragme et de l'abdomen pouvait lui fournir de preuves, pour établir cpie c'était la contraction même de l'estomac qui devait être regardée comme la cause du vomissement.

Les autres mémoires renferment des descriptions anatomiques; un seul a la vessie pour objet, les trois autres traitent du cœur, et du péricarde qui l'enveloppe : on remarque surtout dans ces mémoires l'attention singulière qu'il avait de ne parler que d'après ses observations, un grand éloignemcnt pour toute hypothèse , et une grande circonspection dans les conséquences même les plus naturelles, où ses observations paraissent conduire. M. Lieutaud y a rendu un compte à la fois très-détaillé et très-fidèle, des travaux de ceux qui avaient traité les mêmes objets avant lui; cependant on y voit, comme dans ses autres ouvrages, qu'il aimait mieux étudier la nature que les livres : celte manière de travailler semble avoir un double mérite dans une science où, pour observer la nature, on a tant d'obstacles, de dégoûts et de dangers à braver.

Nous ne dissimulerons point qu'on accusait M. Lieutaud d'exagérer un peu cette méthode si bonne en elle-même; on prétendait que, voyant sa bibliothèque surchargée de livres d'anatomie et de médecine, qu'il avait achetés par complaisance ou par respect humain, il les avait échangés contre des livres de littérature, que vraisemblablement il ne croyait pas moins inutiles, mais qu'il trouvait plus amusants. M. Sénac , qui avait souvent soutenu contre lui la grande utilité de la lecture des auteurs.

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OU platôt la nécessité d'unir la lecture à l'observation, lui donna un jour une preuve singulière et personnelle de la vérité de cette opinion ; il lui présenta une description latine du trou ovale. M. Lieutaud la lut, la trouva écrite, à la vérité, dans un latin qui n'était pas du bon siècle, mais fut frappé de la méthode, et surtout de l'exactitude qui y régnaient; il eut même la bonne foi de préférer cette description à celle que lui-même en avait donnée dans un des mémoires que nous venons de citer : il apprit alors, avec quelque surprise, que celte description latine si exacte était de Galien , et il convint que peut-être il avait eu tort de trop négliger les recherches d'érudition. En effet, il est impossible que la vie d'un seul homme suffise à l'observation de tous les faits qui forment l'ensemble d'une science : c'est aux observations successives d'un grand nombre d'hommes qu'elles devront leur perfection; et les savants sont forcés de choisir entre l'impossibilité presque absolue d'accélérer les progrès des sciences s'ils veulent tout voir par eux-mêmes, et le danger d'adopter des erreurs, s'ils s'en rapportent à ce que d'autres ont vu. Heureusement dans les sciences, les vérités sont liées entre elles; il existe des faits fondamentaux, pour ainsi dire, sur lesquels s'appuie tout l'ensemble d'une théorie; ce sont ces vérités premières, ces faits principaux qu'il est seulement nécessaire de vérifier par ses propres yeux , toutes les fois qu'on veut en étendre les conséquences, ou les faire servir de base à des vérités nouvelles. D'ailleurs, on acquiert par l'habitude une

sorte de tact aussi prompt que sûr, avec lequel on distingue au premier coup d'œil l'écrivain qui a saisi la vérité, de celui qui a pu se tromper ; on sait démêler, dans une description, ce qui appartient à la nature, de ce que les opinions de l'observateur peuvent v avoir ajouté; enfin, la conformité entre des auteurs qui n'ont pu se concerter ou qui se sont combattus, devient une sorte de preuve: car telle est la condition humaine, que, même dans les sciences physiques, la plupart des faits que nous croyons, ou sur lesquels nous fondons nos opinions, n'ont pour nous qu'une certitude, ou, pour parler plus exactement , qu'une probabilité morale : ainsi la vérité des faits s'y fonde presque toujours sur le même genre de preuves que celle des faits historiques ; et il est heureux pour les progrès des sciences, comme pour notre bonheur, d'oublier dans le travail, comme dans la conduite de la vie, cette incertitude effrayante à laquelle nous sommes condamnés.

En 1759, M. Lieutaud, attaché à Versailles par de nouveaux liens, demanda et obtint le titre d'associé vétéran de l'Académie. Il n'avait pourtant rien perdu de son activité pour le travail : il publia, la même année , un traité de médecine pratique. M. Lieutaud avertit, dans sa préface, que la médecine n'a point de remèdes contre l'intempérance, et que la jouissance libre de nos facultés, l'exemption des maladies graves, une longue vie, une vieillesse saine, ne sont point un présent de l'art, mais le prix de la sobriété et de la sagesse : il fait observer

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encore que les remèdes sont nuisibles lorsqu'ils ne guérissent pas, et qu'ils guérissent rarement; que la science de traiter les malades consiste à observer la nature, à saisir les moments où l'art peut la seconder, à profiter de ses forces au lieu de les détruire par des secours mal entendus, et que, dans l'art de guérir les hommes, comme dans celui de les gouverner, l'objet le plus important est moins d'agir que de s'abandonner à l'ordre de la nature, et surtout d'empêcher le préjugé, l'habitude et la déraison de la contrarier.

En 1767, M. Lieutaud fil un ouvrage latin sur les causes des maladies que l'inspection des cadavres peut faire reconnaître. îl semble, au premier coup d'œil , que cette inspection doive tout apprendre; mais quelquefois la lésion qui a produit l'impossibilité de vivre ne se montre qu'à des yeux exercés; plus souvent , si la cause immédiate de la mort est connue, elle n'est que l'effet d'une autre lésion souvent difficile à découvrir; il faut démêler les maux dont il eût été nécessaire d'arrêter les progrès, et les maux plus anciens qui en ont été la première cause, et dont il eût fallu prévenir les effets; il faut saisir les rapports des phénomènes extérieurs que la maladie a présentés, avec les causes de ces phénomènes, que le cadavre indique plutôt qu'il ne les montre.

Une grande partie de cet ouvrage est due aux observations de M. Lieutaud lui-même, et peu de médecins anatomistes ont été plus infatigables dans ces pénibles recherches : le nombre des corps qu'il avait disséqués avant l'âge de quarante ans, est même si

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grand, que, dans une critique de son exposition anatomique , on calcula que ce nombre exigeait à peu près cent quatre ans de dissections. On ignorait sans doute que le secret de ne point perdre de temps est plus que le secret de le doubler : cependant, comme il est impossible qu'un seul médecin , quelque actif, quelque employé qu'il puisse être, ait eu le malheur d'être témoin de toutes les manières de passer des douleurs à la mort, M. Lieutaud avait été obligé de rapporter plusieurs faits d'après des observations étrangères ; et, dans cette partie de son ouvrage, il a joint à une critique saine dans le choix des observations qu'il rapporte, beaucoup de précision et de méthode dans la manière de les exposer. M. Lieutaud avait été nommé médecin des enfants de France, et ensuite de M. le Dauphin: à l'avénement de ce prince au trône, la place de premier médecin était vacante, et il fut nommé pour remplir, auprès du nouveau monarque, les fonctions qu'il remplissait déjà auprès de sa personne, sous un autre titre. La faveur n'eut aucune part à ce choix; il paraît singulier d'en faire la remarque, car il semblerait que, s'il est un objet sur lequel les princes doivent avoir la force de se défendre des pièges de l'intrigue , c'est celui qui intéresse si directement leur personne : cependant il y a eu des exemples de l'influence de l'intrigue, même sur le choix d'un médecin. Ces exemples, en attestant avec quelle adresse elle sait préparer et faire agir ses ressorts, prouvent sans doute le malheur de la condition des rois; mais ils leur servent aussi d'excuse pour les

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iiiaLwais choix qu'ils peuvent faire en d'autres genres: on ne peut guère en accuser leur indifférence pour le bien de leurs sujets, s'il est une fois prouvé qu'ils n'ont pas souvent été plus heureux, et qu'ils ont été dupes des mêmes artifices dans le choix de leurs médecins. Nous ne nous serions pas permis ces réflexions, si la nomination de M. Lieutaud ne s'était pas trouvée à l'abri de tout soupçon , et si cette première grâce du nouveau règne n'avait été un acte de justice et de reconnaissance.

Le premier usage que M. Lieutaud fit de sa place fut de donner au roi le conseil de se faire inoculer, conseil bien imposant dafis la bouche d'un vieux médecin , déjà célèbre lorsque l'inoculation a commencé à faire du bruit en France ; on ne pouvait le soupçonner ni de l'approuver par préjugé, ni de la protéger par vanité. Ce conseil peut même être regardé comme une action de courage dans un homme qui, témoin des progrès de l'inoculation parmi nous, et des obstacles qu'elle a éprouvés, savait à quel incroyable degré de fureur les médecins anti-inoculateurs ont porté leur aversion pour cette opération, la seule peut-être des pratiques de médecine dont les effets salutaires soient rigoureusement prouvés.

Quelque étranger qu'eût toujours été M. Lieutaud à la vie et aux mœurs de la cour, cependant il avait bientôt appris à connaître le caractère de ceux qui l'habitent. La connaissance des hommes est moins difficile à acquérir qu'on ne l'imagine, pour ceux à qui ils ne croient pas avoir intérêt de se^ca-

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cher; et si on parcourt les différentes classes de la société, on trouvera que plus elles sont élevées, plus cette connaissance y devient rare. M. Lieutaud avait même la malice bien excusable de démasquer aux yeux du prince les finesses qu'il avait démêlées. Un jour, que le fevi roi lui parlait de plusieurs médecins dont ses courtisans lui avaient vanté le mérite, et lui demandait s'ils ne l'avaient point exagéré : «Sire, lui dit-il, ces médecins ne sont rien de ce .( qu'on vous a dit; mais c'est souvent avec cette '( monnaie que les gens de la cour payent leurs méi< decins. »

Le revenu de M. Lieutaud était très-considérable, et il eût pu même en être embarrassé , avec la simplicité de mœurs qu'il avait conservée. On accuse souvent d'avarice des hommes qui ne font point de dépense, uniquement parce qu'ils ont placé leurs plaisirs dans des objets qui coûtent peu, et qu'ils n'ont pas le temps de dépenser en choses indifférentes. La bienfaisance de M. Lieutaud lui a fait éviter ce reproche; une grande partie de son superflu était destinée aux pauvres ; les médecins livrés à la pratique méritent souvent cet éloge, peutêtre parce qu'ils ne peuvent se distraire de la vue des maux de l'humanité, et qu'ils sont dans l'heureuse impossibilité d'oviblier qu'il est des misérables. M. Lieutaud eût bien voulu consacrer au même usage la dépense de la table, que , selon l'étiquette, un premier médecin ne peut se dispenser d'avoir; i\ ne l'osa point, il craignit ou le reproche d'avarice s'il tenait cette destination secrète, ou celui

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d'ostetitation s'il la publiait; la crainte d'une juste censure empêche bien des fautes, mais celle des jugements injustes ôte souvent à la vertu une partie de son énergie; car l'effet de l'empire de l'opinion est surtout d'affaiblir les vertus comme les vices, et de retenir les hommes dans le bien comme dans le mal, à peu près au niveau de ceux qui les jugent.

M. Lieutaud mourut le 6 décembre J780, d'une fluxion de poitrine, après cinq jours de maladie; son agonie fut courte et paisible: il sentit approcher la mort sans effroi: sa vie, employée à faire du bien, ne lui laissait ni regrets, ni remords, ni inquiétudes; il avait conservé toute sa raison. On assure que , fidèle à ses principes de médecine, comme à son caractère de franchise, lorsqu'il entendit ses confrères assemblés autour de son lit de mort, lui proposer différents remèdes (moins peut-être dans la vue de le guérir, que dans celle d'adoucir sa situation par un reste d'espérance), il ne put s'empêcher de leur dire : Je mourrai bien sans tout cela.

Il ne reste de la nombreuse famille de M. Lieutaud qu'une sœur, âgée de quatre-vingt-six ans; l'un de ses frères lui a laissé des petits-neveux, qui ont été ses héritiers: un autre, entré dans l'ordre des Cordeliers, s'était fait connaître dans nos provinces méridionales par son zèle dans les missions , et en même temps par une bienfaisance active et éclairée, et par une probité sévère, qui lui avaient attiré les bénédictions des pauvres et la confiance des autres classes. La mémoire de l'homme obscur, dont il ne reste que le souvenir du bien qu'il a fitit, mérite

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sans doute quelques honneurs, et l'Académie me pardonnera de mêler à l'éloge de M. Lieutaud, cet hommage dicté par la justice et par la reconnaissance.

Jean-Baptisle-Michel Bucquet, censeur royal, docteur-régent et professeur de chimie dans la faculté de médecine de Paris , adjoint de l'Académie des sciences, associé ordinaire de la Société royale de médecine, naquit à Paris le 18 février 17/46, d'Antoine-Joseph Bucquet, avocat au parlement, et de Marthe-Denise Marotin.

11 avait montré, dès ses premières études, une grande mémoire, une conception prompte, l'amour du travail, qui est la suite de ces dispositions dans toutes les éducations bien dirigées, et surtout ce talent de parler avec aisance et avec chaleur, que les esprits les plus faciles n'ont pas toujours. Son père, frappé de cette réunion de tant d'heureuses qualités, crut devoir le destiner au barreau; mais M. Bucquet ne put résister au charme qu'avait pour lui l'étude de la nature ; il n'est pas étonnant , surtout dans la jeunesse, que ce charme entraîne les bons esprits, et les arrache à l'étude des sciences morales. Nous entendons, par ce nom, toutes celles qui ont pour sujet de leurs recherches ou l'esprit humain en luimême, ou les rapports des hommes entre eux, et

ÉLOGE DE M. BUCQUET. l[i ^

qui, j»ar la liaison plus intime de leur objet avec notre bonheur et avec nous-mêmes, paraîtraient devoir exciter un intérêt plus vif, et inspirer plus d'ardeur: mais l'étude de la nature offre des principes sûrs, des méthodes certaines; et, dans la jeunesse, l'on ne peut sentir encore combien l'application de ces méthodes est souvent difficile. Celui qui entre dans la carrière trouve à chaque pas un nouveau plaisir, parce que chaque pas lui fait découvrir une vérité nouvelle pour lui; enfin le succès, la gloire y dépendent de nous-mêmes, de nos propres forces, dont à cet âge on ne s'avise guère de douter.

11 n'en est pas de même des sciences morales : on peut les réduire à des principes aussi simples et aussi sûrs que ceux des sciences physiques ; niais ces principes sont cachés, ou du moins obscurcis par les nuages que l'ignorance et la corruption ont amassés autour d'eux. Les vérités, dont la chaîne forme le système de ces sciences, sont livrées au jugement de la multitude qui se croit en état d'entendre, et en droit d'avoir une opinion; elles sont liées en même temps avec tous les intérêts qui agitent les hommes : ainsi la vérité ne peut faire de progrès sans avoir à combattre les préjugés et les passions; et l'expérience a prouvé qu'en ce genre, au lieu de cherchei" la vérité, et de rendre grâce à ceux qui la découvrent, ou qui s'efforcent de la répandre, les hommes se refusent à la lumière , et poursuivent trop souvent celui qui s'obstine à la leur montrer.

M. Bucquet, obligé de commencer l'étude de la jurisprudence, vit bientôt que dans cette étude on

4 J a lÎLOGE DE M. BLICQUET.

s'occupait de lui expliquer les motifs passagers ou locaux qui ont déterminé à établir les lois actuelles, et qu'où négligeait de lui montrer les raisons d'utilité qui peuvent les faire conserver; qu'on lui développait le système des législations qui ont existé, et qu'on lui laissait ignorer sur quels principes doit être combiné le système d'une bonne législation, pour qu'elle ne soit fondée que sur la justice, et qu'elle n'ait d'autre but que l'utilité de ceux qu'elle oblige. Grâce à celte manière d'enseigner, la jurisprudence ne pouvait se présenter à un esprit né pour la vérité que comme une étude épineuse et rebutante; et lorsqu'une fois on a connu des sciences qui payent par un plaisir présent le prix du travail que coûte leur étude, on se détermine difficilement à étudier celles dont on ne sent que par réflexion l'importance et l'utilité.

Il fallait cependant un état à M. Bucquet, et le seul qui pût s'accorder avec son goût était celui de médecin ; mais, au lieu de regarder l'étude comme un devoir de sa profession , il parut regarder sa profession comme un prétexte pour embrasser dans ses études un plus grand nombre de sciences. Voulant unir la pratique de la médecine à la théorie, il partageait ses journées entre les amphithéâtres et les hôpitaux, et prenait sur ses nuits le temps de rédiger ce qu'il avait appris pendant le jour; il étudia la botanique, non en médecin qui a besoin de savoir reconnaître et distinguer les plantes qu'il emploie, mais en véritable botaniste; il joignit à l'étude de l'anatomio celle de la chirurgie; pour devenir meil-

ÉLOGE DE M. BUCQUET. /[l'5

leur cjiimiste, il voulut être naturaliste et physicien. Son talent pour enseigner se développait en même temps que sa facilité pour apprendre; il devint bientôt le maître de ses condisciples, et il le devint par leur choix ; enfin , son cours d'étude n'était pas encore fini, que déjà il s'était acquis un nom parmi les démonstrateurs célèbres.

Il fit le premier un cours où il réunissait la minéralogie et la chimie; il n'en est pas du règne minéral comme des deux autres règnes de la nature : c'est surtout par leur organisation, et par les fonctions qui en dépendent, que les animaux et les végétaux doivent être étudiés; les substances qui les composent sont le résultat des fonctions dont cette organisation est le principe; et les différences qu'on observe entre ces substances dans les différents corps de ces deux règnes, ne paraissent être que la suite de celles qui existent entre leur constitution organique : c'est, au contraire, principalement de la nature et de la proportion de leurs principes constitutifs que les minéraux tiennent leur essence et leurs qualités; si des corps différents entre eux par leur forme extérieure paraissent donner dans leur analyse les mêmes principes, alors, tantôt la différence des formes naît des circonstances accidentelles, et ces corps si différents en apparence sont une même substance ; tantôt il existe entre les principes de ces corps, entre la proportion de ces principes dans chacun d'eux, entre la manière dont ils y sont combinés, des différences qui n'en sont pas moins réelles pour avoir échappé aux recherches des savants. Les

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chimistes peuvent ignorer en quoi consiste la différence essentielle des corps du règne minéral, mais la chimie est le seul moven de la découvrir un jour.

La description des corps qui sont répandus sur la surface de la terre, ou cachés dans ses entrailles, la manière dont ils y sont disposés, ou même dont ils y ont été formés , la liaison de l'histoire particulière de ces corps avec l'histoire générale du globe; ces connaissances si vastes, si curieuses, doivent, en quelque sorte, paraître incomplètes, tant que la nature de ces mêmes corps ne sera point connue. Ainsi, l'on peut dire que la chimie est le complément de l'histoire naturelle, et le flambeau qui doit guider le naturaliste dans ses travaux, comme la science de l'homme est le complément et le flambeau de l'histoire morale.

Telles furent les idées qui déterminèrent M. Bucquet à ne point séparer, dans ses leçons, l'iiistoire naturelle de la chimie. Son cours obtint le succès le plus brillant : ceux qui n'auraient vu dans les descriptions d'histoire nattirelle qu'une simple nomenclature, apprenaient, en suivant les leçons de M. Bucquet, que ces diverses dénominations données aux différents corps, étaient liées, ainsi que leurs rapports dé figure extérieure, à des différences plus essentielles : ceux qui n'auraient vu dans la chimie qu'une suite d'expériences curieuses , de théories abstraites, d'opérations faites sur des corps pour ainsi dire étrangers à la nature, et créés dans les laboratoires , apprenaient à la regarder comme la

clef de l'histoire naturelle. I/étude de ces sciences réunies perdait ce que l'étude de chacune en jDarticulier pouvait avoir de sec ou de rebutant. Cette forme de leçon était plus propre à encourager les commençants, qu'il faut sans cesse distraire de ce que l'étude a de pénible, par quelque attrait de curiosité, ou par l'intérêt de quelque application utile. Les leçons de M. Bucquet en devenaient surtout plus séduisantes pour les gens du monde, qui, moins jaloux d'acquérir des connaissances que de paraître en avoir, cherchent surtout à se procurer des moyens de passer, sans ennui, ce temps si court pour les hommes occupés, et si long pour ceux qui ne savent le remplir que par les soins de la vanité ou du plaisir.

Dans ces mêmes cours , M. Bucquet traitait avec nn très-grand détail de la chimie du règne végétal, ' partie si importante à la fois et si difficile , qui n'a commencé que de nos jours à être traitée par une méthode vraiment analytique. Il donnait enfin la chimie du règne animal : cette branche de la chimie est la moins avancée de toutes, malgré l'intérêt qu'aurait dû inspirer aux savants un rapport plus immédiat avec nons-mêmes, et l'utilité qui peut résulter un jour de l'union de cette étude à celle de l'anatomie; mais la chimie du règne animal présente des dégoûts que n'a point la chimie des deux autres règnes : peut-être aussi est-elle plus difficile par ellemême. Les moyens que la nature emploie dans la formation des corps minéraux sont les mêmes que ceux de nos laboratoires; seulement elle agit plus

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en grand , et n'est point bornée par le temps : clans les autres règnes, au contraire, les moyens par lesquels elle forme ou décompose les mixtes ne sont pas en notre pouvoir: nous ne pouvons qu'observer ses opérations et non les contrefaire. Ainsi, la chimie des corps vivants doit être plus compliquée que celle des minéraux; et la chimie du règne animal paraît en même temps devoir offrir de plus grandes difficultés que celle des végétaux, puisque les substances qui servent de base aux produits des fonctions animales sont ces mêmes matières végétales dont la nature et la formation nous offrent déjà des mystères si difficiles à pénétrer.

A la forme intéressante que M. Bucquet avait su donner à ses cours, se joignait le talent rare du dé monstrateur. 11 parlait avec clarté et avec précision, avec facilité et avec noblesse, avec méthode et avec feu : toute l'ardeur qu'il avait mise à chercher la vérité, tout le plaisir qu'il avait senti en l'apercevant, se montraient dans la manière dont il la présentait à ses élèves ; il exposait des détails arides, des théories abstraites, avec une chaleur qui se communiquait à ses auditeurs , parce qu'elle était vraie. Ce n'était point cet enthousiasme de commande que s'efforcent de montrer, pour tous les objets, les hommes qui n'en ont véritablement pour aucun ; ce luxe d'imagination qui, mettant à la place de la vérité des tableaux brillants et fantastiques, cherche à subjuguer la multitude, lorsqu'il faudrait l'éclairer; ce n'était point cette fécondité, cette abondance que produit le désordre des idées, et qui, si elle n'est

pas incompatible avec le génie des sciences, ne doit pas du moins en être regardée comme une preuve; c'était cet enthousiasme qu'inspire aux esprits bien faits et aux âmes nobles la vue de la vérité, et l'idée du bien qu'elle peut faire aux hommes : cet enthousiasme étonne d'abord les hommes frivoles, ils le trouvent même ridicule; cependant il les entraîne, les force bientôt au respect , et souvent ils finissent eux-mêmes par le partager.

Les livres sont, en général, plus propres à enseigner des vérités qu'à en inspirer le goût; s'ils servent à répandre les lumières , ce sont principalement les enseignements publics qui font naître les savants: les passions, et surtout celles qui ne tiennent pas à nos sens, s'excitent rarement dans la solitude el dans le repos; mais les hommes rassemblésles reçoivent avec facilité, et leur impression est d'autant plus forte, que plus d'hommes l'éprouvent en même temps, et deviennent, l'un pour l'autre, un objet d'imitation, d'encouragement ou d'émulation.

Un habile démonstrateur est plus utile qu'un écrivain qui lui serait égal en connaissances ou en talents, puisqu'il contribue doublement aux progrès des sciences, et par l'instruction qu'il répand, et plus encore par l'ardeur qu'il sait exciter; mais aussi trouve-t-il une récompense bien douce dans l'estime et dans l'amitié de ses disciples. On sépare un livre de son auteur ; mais on ne peut pas séparer un professeur de ses leçons: on apprend à respecter sa personne en apprenant à estimer ses lumières , et le sentiment du plaisir qu'on reçoit par l'étude des

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