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4l8 ÉLOGE D¥. M. BUCQUET.

sciences , s'unit à celui de la reconnaissance qu'où doit au maître qui nous les a enseignées.

M. Bucquet avait senti qu'il serait difficile que ses cours fussent utiles, s'il ne joignait à ses leçons des ouvrages destinés à mettre ses élèves en état de les suivre, et à leur en rappeler les résultats: il publia, dans cette vue, son Introduction à l'analyse du règne minéral, et ensuite sou Introduction à celle du règne végétal.

Ces deux ouvrages ont le mérite qu'on doit exiger d'un livre élémentaire dans les sciences physiques; la nomenclature en est aussi simple que l'état actuel des sciences peut le permettre; l'ordre en est méthodique et clair; les expériences y sont bien décrites; les théories y sont exposées avec clarté, et avec cet esprit philosophique qui apprend à distinguer ce qui est prouvé de ce qui n'est qu'adopté par les savants; qui sait placer à côté des preuves les doutes qui peuvent en dimiiuier la force; qui enfin, en présentant le corps d'une science, montre tout ce que les hommes savent, en laissant voir combien ce qu'ils savent est peu de chose. L'Introduction à l'analyse du règne végétal a un mérite de plus : on sait combien cette partie de la chimie doit aux chimistes français, qu'elle est née, pour ainsi dire, dans l'école de MM. Rouelle (du moins si l'on ne doit dater l'origine d'une science que du temps où la méthode d'y découvrir la vérité a été développée); et qu'enfin c'est dans cette même école que cette science a fait les plus grands progrès: or, MM. Rouelle, plus occupés du plaisir de découvrir

ces vérités nouvelles que du soin de rédiger celles qu'ils avaient trouvées, et peut-être plus propres, par la nature de leur esprit et par l'habitude de leur vie, à faire des expériences, qu'à composer des ouvrages, n'ont presque rien imprimé sur cette partie si brillante de leurs travaux. Plusieurs savants chimistes, à la vérité, avaient exposé et développé ces nouveaux principes de l'analyse végétale; mais c'était bien plus la méthode qu'ils avaient fait connaître, que les découvertes auxquelles cetle méthode avait déjà conduit; et il manquait encore un ouvrage où l'on eût réuni , avec les principes de la chimie végétale, les analyses les plus importantes, exécutées d'après ces principes, et les faits intéressants que ces analyses avaient fait connaître. M. Bucquet donna cet ouvrage : celui qui , le premier, rassemble en un seul corps les découvertes des autres savants, et qui, par là, rend ces découvertes plus utiles, mérite, en quelque sorte, de partager la gloire réservée aux inventeurs.

Il destinait pour d'autres ouvrages les suites d'expériences nouvelles, les recherches savantes dont cette foule d'objets qu'il considérait dans ses cours lui faisaient naître l'idée; il en formait des mémoires qu'il soumettait au jugement de l'Académie des sciences , pour s'éclairer par les lumières des chimistes qui la composent, et pour se préparer des titres à y être admis un jour. Ces ouvrages, qui sont en grand nombre, ont mérité l'approbation de l'Académie : plusieurs ont été insérés parmi les mémoires des savants étrangers, d'autres y doivent pa-

raître; quelques-uns ont été retirés par l'auteur, plus sévère pour ses propres ouvrages que ses juges; car ceux-ci s'étaient contentés de prononcer que ce qu'il avait fait était bien, tandis que lui-même s'était bientôt aperçu de la possibilité de mieux faire, et s'en était senti capable.

Nous n'entrerons pas ici dans le détail de ces mémoires, quoique les objets en soient toujours ou intéressants pour le progrès des sciences, ou utiles, soit aux arts, soit à la médecine, parce qu'ils renferment moins des découvertes nouvelles que des suites d'expériences bien liées entre elles et discutées avec soin , ou des analyses faites avec exactitude et par des méthodes certaines.

L'Académie, à qui ces travaux avaient fait connaître M. Bucquet comme un chimiste savant et exact, comme un physicien d'un esprit sûr, également éloigné de s'asservir timidement à la routine, ou de s'égarer dans les hypothèses et les paradoxes, l'admit au nombre de ses membres à la mort de M. Bourdelin ; elle savait d'ailleurs qu'elle trouverait en lui un savant capable de donner du prix à ses travaux, par la manière de les présenter; dont l'activité et le zèle étaient infatigables, et dont l'esprit réunissait à une grande variété de connaissances une heureuse flexibilité qui lui permettait de se charoer de tous les travaux, de toutes les recherches que l'Académie voudrait lui imposer.

Sensible à l'honneur d'être admis dans l'Académie , d'y être appelé par l'estime, par la confiance, par le vœu unanime de ses confrères, enfin par la

Voix publique, sans laquelle le choix des compagnies savantes les plus éclairées ne satisfait qu'imparfaitement ceux qui prétendent à la gloire, M. Bucquet sentit redoubler son ardeur pour l'étude, et se fit un devoir, envers l'Académie et le public, de remplir les espérances qui lui avaient mérité leurs suffrages.

Il osa entreprendre de répéter toutes les expériences, de refaire toutes les analyses déjà connues en chimie, en ayant égard à l'influence que devaient avoir nécessairement, dans ces expériences et dans ces analyses, ces substances aériformes qui, longtemps inconnues ou plutôt négligées des chimistes, sont devenues depuis quelques années l'objet presque unique de leurs travaux, qui font partie de presque toutes les substances, et influent dans presque toutes les opérations de la nature, comme presque dans toutes les expériences des laboratoires. M. Bucquet a été bien loin d'achever cet ouvrage immense; mais il s'était uni pour ce travail avec M. Lavoisier, qu'anime un zèle égal pour le progrès des sciences; ainsi, du moins pour cette partie, les travaux commencés par M. Bucquet ne seront point perdus : nous pourrons être sûrs que les sciences n'auront à regretter rien de ce qu'elles devaient attendre de lui; sa mémoire même ne sera point privée de la portion de gloire qui lui appartenait, elle l'obtiendra de la justice et de l'amitié de son collègue.

M. Bucquet avait fait, avec le même chimiste, une suite d'expériences sur la manière dont la chaleur se communique à différents fluides plongés dans un

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même bain ; en mesurant avec des thermomètres, qu'on a eu soin de rendre comparables, la température de ces fluides, on trouve que, soumis également à l'action d'une même cause et dans des circonstances semblables , ils n'y prennent cependant ni la même température que le fluide où ils sont plongés, ni des températures égales; qu'enfin ils ne parviennent à la température qu'ils doivent conserver, ni dans le même temps, ni suivant la même progression : le différent degré de chaleur auquel chaque fluide, chargé du poids de l'atmosphère, peut devenir expansible, est la cause d'une partie des différences observées, puisqu'elles disparaissent lorsque les fluides soumis à l'expérience sont contenus dans des vaisseaux fermés. Cependant il en subsiste encore quelques autres, et celles qu'on observe pour les températures inférieures à la température moyenne de l'atmosphère, ne peuvent dépendre de la différente expansibilité des fluides soumis aux expériences. M. Bucquet n'a pas cherché à proposer d'autres causes de ces phénomènes, il s'est borné à présenter une suite de faits singuliers bien constatés, bien liés entre eux; jusqu'ici l'explication en est inconnue, et elle dépend sans doute des lois de la communication ou de la production de la chaleur, lois dont la découverte honorera peut-être notre siècle , mais qui sont encore au moins à demi cachées aux yeux des physiciens.

On doit compter encore parmi les grands projets dont M. Bucquet s'était occupé, une suite d'analyses comparées d'un grand nombre de substances miné-

JÉLOGE DE M. BUCQUET. 4^^

rales^encore peu connues; une analyse de la zéolithe , imprimée parmi les mémoires des savants étrangers, a été le premier essai de ce travail. M. Biicquet a donné depuis à l'Académie un mémoire sur la pierre appelée Trapp, et sarcelle à qui sa configuration singulière a fait donner le nom de Pierre-de-croix ; il s'était proposé pour but, dans ce travail , de s'éclairer sur les principes de ces substances, de remonter par là, s'il était possible, jusqu'à leur origine *, de s'assurer si les différences extérieures qu'on aperçoit entre elles naissent des circonstances de leur formation, ou de la proportion différente que leurs principes ont entre eux, ou enfin de la différence essentielle de ces principes. En effet, nous sommes bien loin d'avoir réduit à un petit nombre d'éléments les principes de tous les corps; les chimistes en ont découvert dans ces derniers temps plusieurs aussi indestructibles, aussi difficiles à décomposer ou à convertir l'un dans l'autre, que les substances les plus anciennement honorées du nom d'éléments. Comme il est important, dans ces expériences, de connaître l'origine des matières qu'on soumet à l'analyse , on est obligé d'indiquer le cabinet d'où elles ont été tirées. Ainsi M. Bucquet ne pouvait se dispenser d'annoncer, dans son mémoire , que celles qu'il avait traitées venaient de la collection de M. le duc de la Rochefoucault, qui partageait avec hii le travail immense de ces analyses, et qui, aussi modeste qu'éclairé, aussi éloigné de s'enorgueillir de ses lumières que des vertus qu'il a héritées de ses aïeux, ou des titres qu'ils lui

[\ll\ ÉLOGE DE M. BUCQUfiT.

ont transmis, n'a pu cependant cette fois demeurer aussi caché qu'il eût voulu l'être. Le reste de ces analyses, quoiqu'il fût presque complet, n'a point été présenté à l'Académie; la plupart des substances analysées avaient été tirées de Suède; les deux savants français crurent devoir faire hommage de leur travail à M. Bergman, qui, de son côté, avait analysé une partie des mêmes substances, et ils n'ont pas voulu publier leurs recherches sans avoir répété leurs analyses, et découvert par quelle cause quelques-uns de leurs résultats différaient de ceux du célèbre Suédois.

Au commencement de 1776, avant son admission à l'Académie, M. Bucquet était entré dans une société qu'une administration vraiment occupée du bien du peuple, venait de former pour lui assurer des secours dans les maladies épidémiques, et dans celles qui, en attaquant les animaux nécessaires à l'agriculture, exposent les hommes à manquer de subsistances : cette société embrassait, dans son travail, toutes les branches de la médecine qu'elle devait chercher à perfectionner, non-seulement par les travaux de ses membres, mais en dirigeant des observateurs répandus dans toute l'Europe, et en recueillant leurs observations pour en offrir au public l'ensemble et les résultats. Quelques services que la médecine ait rendus à l'humanité, elle est encore bien éloignée d'être une véritable science comme elle doit le devenir \\n jour, ainsi que tous les arts dont les opérations sont soumises aux lois de la physique. Cependant, un si grand nombre d'hommes,

ÉLOGE DE M. BLCQLET. /t^S

d'un très-grand talent, ont cultivé la médecine sans avoir même, pour ainsi dire, commencé la science, qu'on doit croire que, si cette révolution doit s'opérer, ce sera par les efforts réimis d'un corps qui, composé de savants animés des mêmes vues, travaillant sur le même plan, puisse, par sa constitution, joindre aux soins de la pratique ou de l'enseignement, les recherches nécessaires pour approfondir les principes de la science et en accélérer les progrès. Tel nous paraît être le but le plus important, quoique peut-être encore éloigné, qu'une académie de médecine puisse se proposer. Tel a été l'espoir de ses instituteurs, qui, plus jaloux d'être utiles aux hommes que de surprendre les applaudissements de la multitude, se sont occupés d'un bien que leurs lumières leur faisaient apercevoir dans un éloignement où la vue du vulgaire ne pouvait atteindre; et leur zèle n'a pu se refroidir par la certitude de n'obtenir, pour prix de leur bienfaisance, ni reconnaissance, ni gloire populaire.

Cet établissement devait éprouver des contradictions, et il n'aurait pu y résister s'il n'eût été formé d'hommes éclairés, pleins d'ardeur pour le travail, et animés d'un véritable zèle pour le progrès des sciences. M. Bucquet réunissait toutes ces qualités ; il y joignait ce courage qui sait préférer le sentiment de sa conscience à l'opinion de ceux même qu'on estime; supporter avec patience les jugements de la prévention , et attendre du temps le moment de la justice.

Déjà il avait donné à l'Académie des sciences plu-

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sieurs mémoires qui intéressaient à la fois la chimie et la médecine, comme une analyse du sang, un procédé pour préparer l'éther nitreux à peu de frais et sans danger, et un moyen de faire l'éther marin sans employer les sels métalliques. Il lut dans les séances de la société de médecine plusieurs autres mémoires du même genre : un sur la manière de séparer de l'opium sa partie vireuse, et d'en tirer un extrait transparent qui ne conservât que la partie calmante de cette substance; un procédé pour la préparation de la pierre à cautère; enfin, un mémoire sur la manière d'agir de l'alcali volatil dans la cure des asphyxies causées par l'air gazeux. Les animaux plongés dans cet air y périssent, et on l'avait regardé, en conséquence, comme un poison, quoique la mort de ces animaux ne doive être attribuée à aucune qualité nuisible de cet air, mais seulement à la privation du seul air qui puisse entretenir la vie. De plus, comme l'air gazeux est acide, il avait paru naturel à quelques personnes d'imaginer que l'alcali devait en être le contre-poison. A la vérité, il était difficile d'expliquer comment la vapeur de l'alcali volatil pouvait aller neutraliser l'air gazeux dans le poumon d'un animal dont la respiration était au moins presque entièrement suspendue, et il n'était guère probable que la qualité acide de cet air pût être la cause de la suspension des fonctions vitales. En effet , on a vu quelquefois des accidents graves causés par l'inspiration de la vapeur des acides minéraux ; mais ces accidents ne ressemblent point à ceux qui accompagnent les asphyxies. Cependant

des aHimaux asphyxiés avaient été rappelés à la vie par l'alcali volatil. Agissait-il comme stimulant ou comme alcali? Était-ce un effet organique ou un effet chimique qu'il produisait? C'est ce que M. Bucquet crut devoir examiner par une suite d'expériences, et il en résulte que, dans cette circonstance, l'alcali n'agit que comme stimulant, puisque la vapeur du vinaigre, la vapeur plus pénétrante du soufre et surtout l'eau froide appliquée à l'extérieur, sont pour le moins aussi efficaces que l'alcali volatil, et cependant ne neutralisent certainement point Tair gazeux. Ainsi, l'application de la chimie à la médecine était encore un des grands objets que M. Bucquet suivait avec ardeur; car il avait formé des plans assez vastes pour remplir la vie de plusieurs savants: son activité l'empêchait de sentir combien le temps est court, même pour ceux qui l'emploient le mieux, et surtout de s'apercevoir que ses forces ne lui permettaient ni de faire de grands efforts, ni de se flatter de l'espérance d'une longue carrière. C'est sans doute à cause de l'étendue même de ses projets, que nous ne trouvons point dans les ouvrages de M. Bucquet autant de choses neuves qu'on aurait dû en attendre de tant de sagacité et de tant d'ardeur : c'était contre les grandes difficultés qu'il aimait à lutter; c'était vers des vérités générales et importantes, vers de grandes théories qu'il avait dirigé ses efforts; et si, dans les sciences d'observation, le génie seul découvre des vérités isolées, il lui faut le secours du temps pour trouver et développer des systèmes entiers de vérités nouvelles.

4st8 ÉLOGE DE M. BUCQrET.

Plusieurs chimistes, médiocres sans doute (car, en général , ce n'est pas à ceux qui possèdent le mieux une science, qu'on peut reprocher d'en abuser en lui donnant trop d'étendue), plusieurs chimistes avaient fait de la chimie à la médecine des applications aussi ridicules dans la théorie que dangereuses dans la pratique. La plupart de ces théories ont disparu; mais quelques-uns des préjugés qu'elles ont introduits dans la médecine ont subsisté après elles. M. Bucquet employait une partie de ses cours à combattre ces préjugés, à montrer combien les principes chimiques qui leur servaient de base étaient précaires , combien l'application en était fausse. Comme il comptait beaucoup de médecins parmi ses disciples , il croyait ce préservatif nécessaire; et il ne faut pas s'imaginer qu'il soit très-aisé de débarrasser la médecine de ces prétendues théories : la charlataneiie les a fort multipliées. On sait qu'un vif intérêt enfante la crédulité, et qu'ainsi le nombre des charlatans dans chaque science croît en raison de l'importance plus grande que les hommes attachent à son objet.

Nous avons dit que M. Bucquet avait embrassé dans ses études toutes les sciences qui tiennent à la médecine, et par conséquent toutes les sciences physiques; on lui en a fait un reproche, mais nous osons croire qu'il n'était pas fondé. A la vérité, les détails de chaque science sont immenses, et ce serait un projet chimérique de vouloir les approfondir toutes : aussi M. Bucquet n'avait eu garde de former ce projet; mais il voulait savoir du moins les prin-

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cipes fie ces sciences, connaître la méthode qu'on y suit, en saisir les grands résultats, embrasser leur système tout entier, observer leurs rapports, étudier surtout les liaisons que chacune d'elles pourrait avoir avec la science qui était le premier objet de ses travaux, les ressources qu'elle pouvait tirer des autres sciences, et les avantages qu'à son tour elle pouvait leur procurer.

En comparant ce que nous avons dit de M. Bucquet, avec le peu de durée de sa vie, on sera étonné qu'elle ait pu suffire à tant de travaux, et il s'en faut de beaucoup que nous ayons tout dit. En 1776, après la mort de M. Roux, il fut chargé d'un cours de chimie aux écoles de médecine, et la réputation méritée que laissait M. Roux rendait cette tâche difficile à remplir. M. Bucquet se livrait en même temps à la pratique de la médecine; il partageait son temps entre ses cours, ses laboratoires et ses malades, comme dans le temps de ses études il l'avait partagé entre les amphithéâtres et les hôpitaux.

M. Bucquet était marié; il avait épousé une de ses parentes, qu'il aimait et dont il était aimé. En vivant avec elle depuis son enfance, il n'avait vu se développer en elle que des vertus ou des qualités aimables. Sûr qu'il aurait dans sa femme une amie tendre, et que ses enfants auraient une bonne mère ; sentant qu'il était nécessaire à son bonheur, comme elle l'était au sien, il ne songea, en s'unissant à elle, qu'à assurer la douceur de la vie de tous deux, en laissant à ses talents le soin de leur fortune: la pratique de la médecine lui en offrait le moyen le plus prompt

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et le plus sûr; et pour un époux, pour un père qui n'a qu'un faible patrimoine, le soin d'augmenter sa fortune devient, en quelque sorte, un de ses devoirs.

Malheureusement la santé de M. Biicquet s'altéra bientôt : l'intérêt de sa famille ne lui permettait de renoncer ni à ses cours ni à la pratique; l'étude des sciences, les travaux de son laboratoire étaient nécessaires à son bonheur; il ne voulait pas même renoncer au cours de chimie de la faculté de médecine; engagé dans les discussions qui troublaient alors cette compagnie, il craignait d'être accusé de man* quer de zèle pour l'intérêt de son corps; il pensait que, pour éviter ou confondre ces reproches, il fallait renqDlir le devoir que la faculté lui avait imposé, quelque cher qu'il pût lui en coûter; et il ne crut pas trop faire en sacrifiant le reste de ses forces et de sa vie à l'espérance de regagner, par cet acte de dévouement et de zèle, la confiance et l'amitié de ses confrères.

Tant que M. Bucquet avait conservé son activité au milieu de ses souffrances et d'un dépérissement rapide, qui effraya ses amis longtemps avant lui; tant qu'il put croire qu'il avait conservé ses forces, il lui resta quelques espérances; mais l'abattement où il tomba, quelques mois avant sa mort, les lui ôta toutes: alors il sentit qu'il lui fallait bientôt renoncer aux projets qui avaient occupé sa vie, et se séparer de ce qu'il avait aimé ; mais il voulut remplir encore des mêmes occupations et des mêmes sentiments le temps qui lui restait à vivre, préférant la mort à une vie languissante, et ne croyant point que

lÊLOGE DE M. BUCQUET. 4^ '

des jo«rs où son esprit ne pourrait penser, où son cœur aurait perdu ses affections, méritassent d'être prolongés. Les calmants apaisaient ses douleurs, lui rendaient des forces, et, en lui donnant la liberté de s'occuper encore, lui étaient l'idée déchirante de tout ce qu'il allait perdre et de tout ce qu'il allait laisser; il abusa de ce secours, si c'était en abuser qne de l'employer à diminuer ses peines et à conserver plus entières les facultés de son âme. On lui vit prendre, dans un seul jour, deux pintes d'éther et cent grains d'opium : c'est ainsi qu'il passa les derniers mois de sa vie, ne songeant point à prolonger son existence, mais occupé de se rendre capable d'application tant qu'il existerait. La dernière fois qu'il parut à l'Académie, ce fut pour y lire un mémoire : les phénomènes singuliers que présente l'air inflammable attiraient dans ce moment l'attention des physiciens, et sentant trop qu'il lui fallait renoncer au plaisir de jouir de leurs découvertes, et à la gloire de les partager, il voulut du moins exposer à l'Académie ses vues sur la différence qu'on observe entre l'air inflammable des métaux et celui des marais, et proposer un moyen qu'il avait imaginé pour réduire l'air inflammable des marais au même degré de pureté que celui qui se dégage des substances métalliques. Il y a un an que, dans une assemblée publique, semblable à celle où je rends aujourd'hui ce triste devoir à sa mémoire, nous l'entendîmes prononcer, d'une voix mourante, cette dernière production , d'un esprit à qui l'approche de la mort n'avait encore rien ôté de sa vigueur, et nous donner ce der-

nier témoignage d'un zèle qui survivait à ses forces.

11 mourut le ^4 janvier 1780, laissant deux enfants, dont l'un, né presque le jour même de la mort de son père, était condamné à ne jamais recevoir ses embrassements^ et à ne le connaître que par sa réputation et par les regrets de sa mère. Ses enfants n'ont presque reçu de lui d'autre héritage que son nom, l'exemple de ses talents, et la leçon utile et terrible de sa mort douloureuse et prématurée, s'ils ont un jour, comme lui, à se défendre contre l'amour de la gloire et l'ardeur pour l'étude.

Il est cruel de se séparer pour toujours de tout ce qu'on a aimé; mais du moins la raison et le courage peuvent aider à supporter ce malheur avec constance; on peut se dire que l'instant où l'on perdra tout, sera aussi l'instant où Ton cessera de sentir ses pertes: mais il est peut-être impossible de conserver son courage, et il n'est point permis de se consoler de ses maux par l'idée qu'on cessera de les sentir, lorsqu'on pense que l'existence qui va nous échapper était nécessaire à ceux que nous aimons, et dont le bien-être était pour nous un véritable devoir.

Heureusement, M. Bucquet n'éprouva point ce sentiment affreux dans toute son amertume; il avait des amis dont l'âme lui était connue, et en leur léguant ses fils, en leur donnant cette dernière marque d'amitié, il sentait qu'il laissait à ses enfants plus que s'il leur eut laissé de la fortune.

Il pouvait croire aussi sans doute, que tout ce qui lui appartenait avait des droits à la reconnais-

KLOGE DK M. BERTIN. /^'^'^

sance^de ses concitoyens : sa vie avait été sacrifiée tout entière à la recherche des vérités utiles, et surtout au désir de les répandre; ce sacrifice seraitil assez payé par quelques honneurs et de vains regrets? La reconnaissance publique ne doit-elle pas rendre à sa famille ce que le zèle de M. Bucquet pour l'instruction publique lui a fait perdre? et ne devrait-on pas craindre, par une indifférence décourageante, ou de refroidir ceux qu'un zèle égal anime encore, ou de les exposer, en mourant comme lui, avant l'âge, à emporter au tombeau la certitude cruelle que le sacrifice qu'ils ont fait sera perdu pour leur famille comme il Fa été pour eux-mêmes?

La place d'adjoint dans la classe de chimie, que M. Bucquet à laissée vacante, a été remplie par M. Bertholet.

Exupère-Joseph Bertin, docteur en médecine de la faculté de Paris, associé-vétéran de l'Académie des sciences, naquit au Tremblay, près d'Autrain, diocèse de Rennes, le 21 septembre 17 12, de François Bertin, docteur en médecine, et de Marie Piètre, sa seconde femme.

M. Bertin, qui était le dernier de sept enfants, perdit son père à l'âge de trois ans, et avec lui l'espérance de l'éducation qu'il eût pu en recevoir; car M. Bertin le père joignait aux sciences nécessaires à II. 28

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son état, la connaissance des langues anciennes et modernes. Né avec la passion d'instruire, il avait formé chez lui une espèce de collège domestique, où il dirigeait l'éducation de ses enfants et de plusieurs jeunes gens de sa famille que leurs parents lui avaient confiés.

Le jeune Bertin n'hérita presque de son père que la même ardeur pour l'étude, et le même goiit pour instruire les autres. Dès l'âge de neuf ans, il fut chargé d'enseigner aux enfants de son âge le catéchisme et les éléments de la langue latine : outre la petite vanité de jouer le rôle de maître, vanité d'autant plus excusable dans un enfimt, qu'il n'est pas rare de la conserver même étant homme, M. Bertin y trouva l'avantage de bien apprendre le latin : le moyen le plus certain de s'assurer qu'on sait bien une chose, c'est d'essayer si l'on est en état de l'enseigner aux autres.

Le cours de philosophie que M. Bertin fit à Rennes ne lui procura de connaissances réelles que des notions élémentaires de géométrie, et quelques saines idées de physique, qui commençaient dès lors à percer même dans les collèges de province; car la vérité triomphe toujours des obstacles que les préjugés et l'intérêt ne se dégoûtent jamais de lui opposer; satisfaits, s'ils ne peuvent arrêter sa marche, de la retarder du moins, et de s'immoler en passant quelques victimes. Ces premières notions, tout imoarfaites qu'elles étaient, suffirent pour développer le goût de M. Bertin; il voulut se livrer à l'étude de la physique, et, en conséquence, il prit

ÉLOGE DE M. BEUTIN. ^35

le parti de se destiner à la médecine, le seul état que puisse embrasser, sans faire aucun sacrifice, un jeune homme qui veut cultiver les sciences, et à qui la fortune ne permet pas de garder son indépendance. Sa famille résolut de l'envoyer à Paris; mais elle n'était pas riche : le défaut d'argent l'obligea de rester un an au Tremblay, et précisément dans l'âge où le désœuvrement est le plus dangereux, où cette année d'oisiveté pouvait décider du sort de sa vie; il sortit victorieux de cette épreuve, la plus terrible peut-être à laquelle un jeune homme puisse être exposé. Il s'était procuré l'anatomie de Verheinen ; il l'étudia, la sut bientôt par cœui-, et la sut si bien, qu'ayant eu occasion d'assister à l'ouverture d'un cadavre, les gens de l'art qu'on avait appelés, obligés d'avoir recours à ses lumières, furent étonnés de le trouver plus savant qu'eux. Arrivé à Paris, M. Bertin se logea avec des étudiants en médecine et en chirurgie : separé d'eux par une simple cloison, leurs conversations souvent bruyantes, et qui n'avaient pas toujours les sciences pour objet, troublaient sa solitude; il eut recours à son talent pour l'instruction, et s'offrit de leur répéter les leçons qu'ils recevaient ensemble, à condition qu'ils lui laisseraient le temps de se rendre digne d'être leur maître; cette offre fut acceptée, et il obtint de leur reconnaissance la liberté d'employer à s'instruire les heures qui lui restaient après les avoir instruits eux-mêmes.

M. Himauld, de cette Académie, le distingua bientôt parmi ses élèves; il sut que M. Bertin était Breton comme lui, et devina qu'il devait un jour faire

436 KLOGE DE M. BERTIIV.

honneur à leur commune patrie; c'en fut assez pour que M. Bertin trouvât dans M, Hunauld un ami tendre qui se chargea pour hii du soin de sa réputation et de sa fortune. La phipart des habitants de nos provinces ne sont que Français; mais les habitants de la Bretagne sont restés Bretons. Cette province, qui, après avoir formé pendant plusieurs siècles un État séparé , n'a été réunie à la France que sous le règne de François I", a conservé la forme de son ancienne constitution : placée à une extrémité du royaume, elle est moins souvent traversée par les habitants des autres provinces, et se mêle moins avec eux; il ne faut donc pas être étonné que les Bretons aient gardé pour leur pays un véritable patriotisme, distingué de celui qui leur est commun avec les autres Français.

M. Bertin fut reçu docteur en médecine, à Reims, en 17^7, et à Paris en 1741. On accuse si souvent les corps d'un attachement aveugle à leurs usages, qu'il ne faut pas laisser échapper l'occasion de leur rendre justice lorsqu'ils sacrifient ces mêmes usages à l'intérêt réel des sciences et à l'enthousiasme que le mérite doit exciter. La réception de M. Bertin , à Reims, fut une espèce de fête; la faculté parut moins lui accorder un grade que s'applaudir de voir sur sa liste un nom qui devait être célèbre. La faculté de Paris lui confia , lorsqu'il n'était encore que simple bachelier, le soin de présider avec M. Hunauld aux examens des autres bacheliers, droit réservé aux docteurs par l'usage ordinaire.

Cependant M. Bertin n'était point encore coniui

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par de graïuls ouvrages : les corps qui le traitaient avec de si grandes distinctions n'étaient pas entraînés par la force souvent irrésistible de l'opinion publique; ils ne cédaient qu'à la connaissance qu'ils avaient de ce que M. Berlin devait être un jour, à leurs lumières et à la justice. 11 était doué d'une mémoire prodigieuse, d'une ardeur infatigable pour l'étude, d'une constitution qui le rendait capable d'une application longue et profonde. Ses maîtres, ses confrères, ses disciples, le regardaient comme destiné à se placer au rang des plus grands anatomistes, et il pouvait espérer, dans la capitale, ces avantages de fortune, cette considération que le mérite livré à lui-même obtient dans la profession de médecin, bien plus sûrement que dans aucune autre; mais il était né avec une timidité extrême qui s'effrayait de tout, et que tous les obstacles rebutaient; il imagina que, pour être quelque chose, il fallait qu'il se trouvât seul , et il accepta la place de premier médecin de l'hospodar de Valachie et de Moldavie. Ces princes, nourris dans la servitude du sérail, passent tout à coup au rang des souverains, mais sans cesser d'être esclaves: tyrans avides d'un peuple lâche et féroce, ils le dépouillent pour enrichir les esclaves qui régnent à Constantinople, et dont il leur faut acheter la protection, ou craindre la vengeance. lia première lettre que M. Berlin écrivit de cette cour, respirait déjà la terreur que les mœurs de ce pays lui inspiraient. « Vous trouverez quelque dé- « sordre dans ma lettre, mandait-il au ministre qui « lui avait procuré sa place, mais il faut me le par-

« donner ; on vient de me forcer d'assister au sup- « plice de mon prédécesseur, w Heureusement pour M. Bertin, l'hospodar fut rappelé au bout de quelques années. Il proposa à son médecin de le suivre à Constantinople; mais quelque espérance de fortune qu'on lui présentât, M. Bertin ne se sentit pas le courage de braver à la fois les dangers du despotisme et ceux de la peste; il partit pour revenir en France, et traversa heureusement la Hongrie. Arrivé à Vienne, il fut présenté à l'impératrice-reine par un de ses médecins; et cette princesse, alors en guerre avec la France, voulut bien lui accorder une escorte pour l'accompagner jusqu'à la frontière. Accoutumé à l'anarchie et au brigandage de la domination ottomane, M. Bertin, qui ignorait malheureusement la langue de ses gardes, s'imagina qu'ils avaient formé un complot contre sa vie; il s'échappa et alla chercher sa sûreté dans un marais, où il resta longtemps plongé dans l'eau jusqu'au cou : cependant ses gardes le retrouvèrent ; on parvint à le rassurer, et il arriva en France, où cette même frayeur machinale devait l'exposer à de nouveaux malheurs. Elle tenait sans doute à son organisation, susceptible de recevoir des impressions violentes, et dépourvue de la force nécessaire pour y résister ou les subjuguer. Mais l'éducation avait peut-être encore augmenté cette faiblesse. Le plus grand bien qu'elle pût procurer a l'homme, serait sans doute de le mettre à l'abri de toutes les terreurs machinales, de lui apprendre à se servir de sa raison, même au milieu du danger, à juger jusqu'à quel point d doit le

crain(tre, et surtout quels sont réellement et en eux-mêmes les maux dont il est menacé; alors le courage serait presque inutile, et ce qu'on aurait à redouter se réduirait à bien peu de chose. Au contraire, le désir de préserver les enfants des accidents auxquels 1 etourderie et l'ignorance les exposent, de les prémunir contre ceux dont la jeunesse les menace, engage trop souvent à accabler leur raison naissante des terreurs de toute espèce que l'imbécillité humaine a pu se créer. On détruit tonte leur énergie, à force de prendre des précautions pour les empêcher d'en abuser; on empêche leur raison de se former, pour les mettre à l'abri de ce qui pourrait l'égarer un jour; et pour préserver leur vie de quelques orages, on les livre à un malheur qui ne finira qu'avec elle.

En 1744? très-peu de temps après son arrivée, M. Berlin fut élu associé anatomiste de l'Académie, sans avoir passé par le grade d'adjoint, suivant l'usage ordinaire. Il s'était fait connaître de cette compagnie dès 1737, par la description des nerfs récurrents du cœur, par celle de l'anastomose des veines épigastriques et mammaires. Ces objets étaient connus; mais la manière dont il avait su les présenter, les explications de plusieurs phénomènes importants de l'économie animale qu'il avait tirées de ses recherches, l'âge de l'auteur, qui n'était que dans sa vingt-cinquième année, donnèrent à ces premiers essais une grande célébrité. Cependant il eut la modestie de ne pas les faire imprimer; et le premier mémoire qu'il ait publié est une description des

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reins, ouvrage précieux par la précision et Texactitude des détails, par la finesse des vues, et dans lequel il eut le mérite de dire des choses nouvelles sur un sujet que plusieurs anatomistes du premier ordre avaient traité avant lui.

En 1746, M. Bertin donna un mémoire sur l'estomac du cheval; il y prouve que l'impossibilité de vomir qu'on a observée dans les chevaux, n'a pour cause ni la position de leur estomac, ni une espèce de valvule comme on l'avait dit, mais un sphincter qui s'oppose à la sortie des aliments. Il montre que, par la disposition des fibres, une partie de ce viscère peut exercer une sorte de trituration sur les substances qu'il contient, et faciliter l'action des sucs digestifs; enfin, que l'estomac du cheval est trop petit pour contenir la quantité d'aliments qu'il reçoit à la fois; que la partie la moins grossière passe dans les intestins avant que la digestion soit terminée, mais qu'elle s'achève dans le colon qu'une disposition particulière rend propre à cette fonction.

M. Bertin annonçait, de plus, que la contexture des différents plans de fibres musculaires qui forment l'estomac, était à peu près semblable dans l'homme et le cheval; elle était bien différente de ce qu'on avait cru et de ce que M. Bertin lui-même avait enseigné pendant longtemps. « Depuis quinze ans, ditce il, j'avais cru voir et faire voir la vraie structure « de ces organes; mais je m'étais trompé, et sans le (c vouloir, j'avais trompé tous ceux qui m'honoraient « assez de leur confiance pour s'en rapporter à mes « démonstrations ; tant il est vrai que nos sens ne

« nous représentent pas toujours ce qui est en effet, « mais ce que nous imaginons. «

M. Bertin ne publia point alors les détails de sa découverte. Rebuté par les objections qu'il avait essuyées en l'annonçant, il ne voulut la donner que lorsqu'il l'aurait appuyée sur un plus grand nombre de preuves. L'interruption qu'il fut obligé de mettre dans ses travaux ne lui en donna point le temps. Mais lorsque, longtemps après, il retrouva les mêmes idées dans un ouvrage de M. de Haller, alors il crut devoir donner les détails de ses observations, et revendiquer sa découverte. M. de Haller, en lui répondant, n'a pu faire remonter ses premières idées sur cet objet, qu'à l'année même où M. Bertin a publié son premier mémoire; en sorte qu'on ne peut refuser à l'anatomiste français la gloire de l'invention, et qu'il reste seulement à juger jusqu'à quel point son illustre confrère mérite de la partager.

Ces premiers ouvrages de M. Bertin ont tous le même caractère; on y trouve une érudition exacte et profonde; l'art si important de décrire avec méthode et avec clarté, porté au plus haut degré : une attention scrupuleuse à laquelle les plus petits détails ne peuvent échapper; une adresse singulière dans les moyens de forcer les parties qui paraissaient les plus imperceptibles, à découvrir et à laisser voir les secrets de leurs organisations; des vues grandes, mais toujours sages, et qui ne s'étendent jamais au delà de ce qu'il est possible de savoir et de prouver. Il eût voulu bannir les conjectures de la physiologie, attribuer seulement aux différentes parties les

usages que leur construction même force de reconnaître, et non ceux auxquels les raisonneurs, qui jugent trop souvent de la sagesse de la nature par la leur, imaginent qu'elle aurait bien fait de les destiner. Peut-être, en effet, les sciences sont-elles assez avancées pour que nous ayons enfin la sagesse ou l'orgueil de nous contenter de nos richesses réelles, sans chercher à faire parade de richesses imaginaires.

Nous voici parvenus à l'époque où une maladie cruelle vint interrompre le cours d'une vie qui semblait ne devoir être remplie que par des travaux utiles et une gloire méritée. Épuisé par des excès de travail qui lui avaient ravi le sommeil, tourmenté par des querelles littéraires, troublé par des chagrins domestiques, M. Bertin fut exposé à des menaces de violences de la part d'un homme qui ne lui devait que de la reconnaissance. Son organisation , sur laquelle l'inquiétude et la frayeur avaient tant de pouvoir, ne put résister à de si grandes secousses. Un accès de délire fut le premier symptôme de cette maladie; M. Bertin l'avait pressenti, et avait appelé M. de Lépine, son confrère, sachant qu'il avait besoin de ses conseils comme médecin , et des consolations de son amitié; mais lorsque M. de Lépine arriva, il n'était plus temps; il trouva M. Bertin agité par la crainte d'assassins dont il se croyait poursuivi, et entouré d'armes de toute espèce; plusieurs de ses amis, enfermés dans sa chambre, n'avaient point la liberté de sortir, et il n'ouvrit la porte à M. de Lépine qu'avec les plus grandes précautions.

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Cet état dura jusqu'au lendemain, qu'il parut se calmer; mais se croyant toujours poursuivi, il s'échappa, quoique gardé à vue, et se jeta par une fenêtre; heureusement son habit s'accrocha à une perche, il resta suspendu, et sa chute ne fut accompagnée d'aucune blessure. Dès ce moment, sa maladie changea de caractère; une léthargie de trois jours succéda au seul accès de délire bien caractérisé qu'il ait éprouvé; après ce temps, un réveil de quelques minutes, pendant lequel il parut avoir toute sa raison, fut suivi d'une nouvelle léthargie qui dura quatre jours; ni les remèdes, ni les excitatifs ne pouvaient le tirer de cet état; à peine était-il possible de lui faire avaler quelques gouttes d'eau; ses membres étaient mous et flexibles; les mouvements des artères étaient insensibles; un battement de cœur qu'on avait peine à saisir, une respiration lente et presque imperceptible, étaient les seuls symptômes de vie qui lui restassent: à son réveil, il paraissait calme, causait avec ses amis, mangeait avec plaisir le dîner qu'on avait soin de lui tenir prêt, car la régularité de ses accès permettait cette précaution; et, après environ une demi-heure , il retombait en léthargie.

Néanmoins, dans cet état de mort apparente, d'insensibilité presque totale, ni ses sens, ni son esprit ne participaient à son assoupissement : un jour, en s'éveillant, il refusa le dîner qu'on lui avait préparé, et demanda du poisson; comme on craignait que le retour de son sommeil ne le surprît, on lui objecta la difficulté d'en avoir. Est-ce que je ne sais pas, ré-

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pondit-il, qu'il est vendredi , et qu'il n'est qu'onze heures! et il ne se trompait pas. Ce phénomène n'est extraordinaire que par la suite d'idées qu'il semble indiquer; on a vu souvent des malades à l'agonie conserver, au milieu des léthargies les plus profondes, la faculté de voir et d'entendre, et cette observation bien constatée impose à ceux qui entourent un mourant le devoir de veiller rigoureusement sur leurs discours, sur leurs gestes même, et de songer combien im mot qu'on croit que le mourant ne peut entendre, un mouvement qu'on croit qu'il ne peut apercevoir, peuvent quelquefois accélérer ou empoisonner ses derniers instants.

Tandis que M, Bertin était plongé dans cette léthargie, son âme était en proie aux plus horribles agitations : né avec une conscience très -timorée, il veillait avec sévérité et avec scrupule sur lui-même, et cherchait, quels que fussent les objets qu'il était obligé de décrire, ou les phénomènes qu'il fallait exposer dans ses leçons, à ne point donner atteinte à cette pureté d'imagination qu'on prétend que certains casuistes ont su conserver dans des circonstances non moins difficiles; néanmoins, pendant sa léthargie, son imagination se remplissait sans cesse de ces mêmes images qu'il n'avait plus la force de repousser; il se consumait en vains efforts pour les éloigner de lui, et c'était au milieu de ce combat pénible qu'il se réveillait: mais alors son âme affaiblie se reprochait ses songes comme des crimes; il croyait qu'ils devaient le rendre l'objet de l'horreur et du mépris de tous ceux qu'il aimait ou qu'il res-

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pectaiule plus; il passait une partie de l'intervalle de son sommeil à leur écrire , pour leur demandeipardon, pour implorer leur pitié; rien, dans ces lettres, ne montre aucun désordre dans les idées, aucun affaiblissement dans la raison , et l'on n'y voit que l'excès du malheur.

Ses accès, après avoir augmenté jusqu'à durer une semaine entière, commencèrent à diminuer au bout de quelques mois; il avait chaque jour plusieurs heures d'intervalles, A cette époque, les accès étaient réglés, au point qu'il pouvait aller dîner chez ses amis, et revenir chez lui attendre son accès: enfin, ils devinrent moins longs, et lorsqu'ils ne furent plus que de quelques heures, un peu plus d'un an après le commencement de sa maladie, ses médecins jugèrent qu'un voyage en Bretagne, dans sa famille, pourrait lui être utile; il partit, et ce ne fut qu'en lySo, après environ trois ans de maladie, que tous les symptômes disparurent.

Pendant les derniers mois de son séjour à Paris, il ne lui restait, dans les intervalles de son sommeil léthargique, que de la faiblesse, une tristesse profonde, et quelques singularités dans sa conduite et dans ses discours, singularités qui ne venaient d'aucun désordre, et n'étaient que la suite de sa faiblesse. Il n'avait pas la force de résister à ses premiers mouvements, de taire ses premières pensées, et de revenir sur ses premières idées pour leur donner, aux yeux des autres, de l'ordre et de la liaison. Son âme était calme; il sentait vivement tout ce qu'il devait de reconnaissance aux soins de ses amis, et

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surtout à la patience, au zèle avec lesquels, pendant une année entière, M. de Lépine s'était montré le conseil, le consolateur ou plutôt le père de son malheureux ami; c'était le titre que M. Berlin lui donnait, et qu'il n'a jamais cessé de lui donner depuis.

C'est d'après ce savant et respectable médecin, qui suivit M. Bertin dans toute sa maladie, d'après les propres lettres de M. Bertin lui-même, que nous avons tracé ce tableau, et nous n'avons cru devoir rien dissimuler. Lorsque des malheurs si peu mérités affligent un homme digne d'estime et de respect; lorsqu'à coté du tableau de ces misères auxquelles l'humanité est condamnée, on peut placer des talents et des vertus, ces malheurs ne peuvent plus être que touchants, et celui qui les éprouve n'en peut devenir que plus intéressant et plus respectable. Ainsi, ni des talents supérieurs, ni des connaissances profondes, ni la justesse naturelle de l'esprit, fortifiée par l'habitude, ni un cœur droit et libre de toute passion violente, ni la vie la plus régulière et la plus sage, ne peuvent préserver celui dont les talents eussent excité l'admiration et l'envie, de devenir en un instant un objet de pitié. Si un homme qui a réfléchi pouvait être tenté de s'enorgueillir de quelque chose, combien un pareil exemple serait propre à le rendre à lui-même, et à lui montrer que les avantages les plus réels, les plus personnels, ne sont pas plus assurés que ceux dont la plus frivole vanité peut s'honorer ; que les dons de la nature sont aussi fragiles que ceux de la for-

tune; gu'on peut, sans cesser d'être soi-même, cesser d'être tout ce qu'on était ; et qu'il ne faut qu'un dérangement insensible dans quelques organes, pour enlever en un instant à un homme supérieur ce qui le distingue même des êtres les plus inférieurs au commun des hommes.

Mais un instant aussi peut tout réparer : à peine M. Bertin eut-il été délivré de sa maladie, que son esprit reprit toutes ses forces, rien de ce qu'il avait su n'était oublié; les détails immenses de l'anatomie, le nom des auteurs qu'il avait lus, leurs découvertes, leurs erreurs, sa mémoire retrouva tout dans le même ordre et à la même place; la même sagacité pour saisir les objets, la même marche dans les idées, la même manière de les exposer, tout lui fut rendu; et il semblait que sa maladie n'eût fait que retrancher quelques années de sa vie.

Qu'il nous soit permis de faire observer ici une ressemblance frappante entre la maladie de M. Bertin et celle de l'infortuné Charles VI : elle fut également préparée par des chagrins , et causée par la terreur; elle commença de même par un accès de délire, suivi d'une longue et profonde léthargie; et ce prince en sortait de même pour reprendre sa tranquillité, sa raison, sans aucun reste de son premier état que de la mélancolie et de la faiblesse. Ainsi, la France eût vraisemblablement évité les malheurs auxquels l'exposèrent les rechutes de Charles VI, si ce prince infortuné eût trouvé dans sa famille les mêmes soins que M. Bertin a trouvés parmi des étrangers; mais il était entouré de proches

plus occupés de profiter de ses malheurs que de chercher à les réparer; et c'est une de ces circonstances de la vie humaine, plus commune qu'on ne croit, où la grandeur et la puissance ne sont qu'un malheur de plus. Le premier mémoire que M. Berlin ait donné après sa maladie, a pour objet la circulation du sang dans le foie du fœtus : il continua ce travail dans deux autres mémoires; et peut-être aucun de ses ouvrages ne renferme de preuves moins équivoques d'im véritable talent. Le sang destiné au fœtus passe du placenta dans la veine ombilicale; cette veine fournit d'abord au foie plusieurs rameaux , et ces rameaux sont les seules veines qui, à cette époque, circulent dans le lobe gauche et dans une partie du lobe droit de ce viscère : ensuite, après un trajet assez court, la veine ombilicale se partage en deux grosses branches; l'une est terminée par un canal plus étroit qu'on nomme le canal veineux^ et qui, s'abouchant avec le tronc ou avec quelquesunes des branches de la veine-cave, porte au cœur une partie du sang que le fœtus reçoit du placenta. La seconde branche de la veine ombilicale s'unit à la veine-porte, et forme avec elle une espèce de confluent, qui se partage ensuite en différentes branches; et c'est de là que partent les vaisseaux qui nourrissent le reste du lobe droit du foie. De ces différentes branches, les unes, après plusieurs subdivisions, s'unissent avec les branches de la veinecave, nommées veines hépatiques , par des anastomoses sensibles, dont l'existence, méconnue ou niée par la plupart des anatomistes, a été constatée par

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M. Berlin; les autres se joignent aux mêmes veines, par des anastomoses insensibles , à travers les grains glanduleux dont la substance du foie est composée. Cette double espèce de communication subsiste dans l'adulte; et c'est par cette raison que, suivant M. Bertin, l'obstruction si fréquente des grains glanduleux du foie n'est pas un obstacle insurmontable à la circulation et à la vie. Au moment où l'enfant est séparé de la mère, la veine ombilicale ne peut plus porter le sang, mais alors celui de la veine porte se partage : une partie suit la route qui était commune avec le sang fourni par la. veine ombilicale; le reste sert à remplir celle des branches de cette veine qui conduisait le sang au confluent de la veine ombilicale et de la veine porte ; et la parcourant dans un sens contraire, parce que le sang du placenta ne lui oppose plus de résistance, il va remplir celles des veines du foie qui, dans le fœtus, ne recevaient que le sang de la veine ombilicale. Par cette révolution, le sang fourni par la veine porte parcourt alors toute la substance du foie, tandis que, dans le fœtus, il ne parcourait qu'une partie du lobe droit. Le canal veineux, le reste de la veine ombilicale inutile à cette nouvelle distribution du sang, s'oblitèrent peu à peu. Les forces qui poussaient le sang dans la veine porte du fœtus n'eussent pas été suffisantes pour ces nouvelles fonctions; mais l'enfant respire, et le mouvement de la respiration produit dans les muscles de l'abdomen une contraction qui les fait presser sur la veine porte, et accélère le mouvement du sang.

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