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ÉLOGE DE M. MARGRAVE

doutes sur la vérité à laquelle il est conduit : ses résultats ont une précision qui n'était pas connue avant lui, et qui depuis n'a été surpassée que par M. Bergman et par un chimiste français que sa modestie ne me permettrait pas de nommer ici. Mais on chercherait vainement, dans les mémoires de jVI. Margraaf, ces idées, ces vues que d'autres savants se plaisent à prodiguer dans les leurs, et qui souvent leur font plus d'admirateurs, ou plutôt d'enthousiastes, qu'ils n'en auraient obtenu par de véritables découvertes : un lecteur superficiel pourrait même croire que M. Margraaf n'était qu'un observateur exact et laborieux ; mais en suivant ses procédés et ses méthodes, on voit que, plus fécond en vues et en idées que les inventeurs des plus brillants systèmes, il s'était fait une loi d'attendre, pour les exposer au public, qu'elles eussent été vérifiées par le succès, et de se borner à dire ce qu'il savait, et non ce qu'il avait soupçonné; ce qu'il avait trouvé, et non ce qu'il se proposait d'examiner. Cette méthode de traiter les sciences est celle d'un véritable ami de la vérité, qui la cherche pour elle-même, et qui l'aime pour le plaisir de la trouver ou de la connaître.

Dans un temps où l'orgueil ne rougit même plus d'avouer le culte servile qu'il rend à l'opinion , peutêtre n'est-il pas inutile d'observer qu'il est encore quelques hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant cette idole, et qui n'ont pas cru que les jugements d'aulrui dussent être le seul mobile de leurs travaux, le seul prix de leurs efforts. Connue ces

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jugements ne sont pas toujours justes, l'habitude de s'y soumettre n'est pas sans dangers; et si on réduisait la culture des sciences aux travaux dont l'opinion publique doit être la récompense, on verrait bientôt cette opinion s'égarer de plus en plus, et mettre à leurs progrès réels une limite que le temps et le génie pourraient à peine reculer.

M. Margraaf était né avec un tempérament faible que le travail eut bientôt épuisé. Des convulsions habituelles furent les premiers symptômes des infirmités qui le conduisirent lentement au tombeau.

Lorsqu'en 1777 il fut nommé associé étranger de l'Académie, il était mourant; et il fut également sensible au plaisir d'obtenir une place qu'aucun chimiste n'avait encore occupée, et à la douleur de ne pouvoir plus expiimer sa reconnaissance en justifiant par de nouveaux litres le choix de l'Académie. Cependant il reprit un peu de force, redevint capable de s'occuper, de suivre les travaux qu'il avait commencés, et de paraître quelquefois à l'Académie de Berlin ; mais ces moments de relâche furent très-courts , et il succomba enfin à ses maux le 7 août I 782.

A la fatigue d'un travail opiniâtre, à l'effet inévitable des substances actives ou même vénéneuses sur lesquelles il opérait, se joignit peut-être un peu d'intempérance. Si la nature l'avait formé tempérant, il ne s'en fut pas écarté; mais les hommes vraiment occupés ne peuvent guère s'assujettir à ces attentions continuelles qu'exige un régime, à cette lutte éternelle contre leurs penchants, qui les fatigue et les

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détourne de l'objet de leurs pensées. D'aillein\s, si on traite avec sévérité ces penchants, ces défauts qui ne nuisent point à autrui, c'est sans doute parce qu'ils empêchent ceUii qui s'y hvre d'acquitter envers la société la dette imposée à tous par la nature, ou parce qu'ils le rabaissent en diminuant l'énergie de ses facultés. Si ses talents et l'usage qu'il en a fait l'ont élevé au-dessus de la sphère ordinaire, l'indulgence à son égard n'est-elle pas un devoir que Téquité même exige? Et comme les juges les plus sévères ne sont pas toujours ceux auxquels il serait le plus permis de l'être, ne pourrait-on pas dire avec justice à ces détracteurs d'un homme supérieur, si avides de chercher ses défauts : Çiw/ droit avez-vous de lui reproche?' des fautes qui ne l'ont pas empêché de valoir encore mieux que vous?

M.Margraaf était d'un caractère doux, facile et gai; une société peu nombreuse d'amis et d'hommes éclairés qui pouvaient l'entendre, et à qui il pouvait dire ce qu'il pensait, élait sa seule distraction et son plaisir le plus doux après celui de l'étude. Quoiqu'il eût assez de talents pour exciter l'envie, on ne lui a pas connu un seul ennemi, ni parmi ses émules, ni parmi les chimistes plus anciens que lui, et qui pouvaient craindre sa concurrence. Peut-être la douceur de ses mœurs, sa réserve dans ses jugements n'eussent pas suffi pour lui mériter cette bienveillance universelle que la médiocrité modeste est seule en possession d'obtenir; mais l'extrême simplicité qui règne dans ses ouvrages a dû désarmer la jalousie : loin de chercher à fixer sur lui les regards, il sem- II. 39

(ho éloge DK m. D11H.\MEL.

blait éviter tout ce qui pouvait les attirer; la gloire qu'il avait obtenue s'était offerte d'elle-même, et ses rivaux ne pouvaient s'empêcher de voir avec une sorte de reconnaissance qu'il leur en avait laissé tout ce qu'il ne lui avait pas été impossible de leur abandonner.

Henri -l^ouis Duhamel Dumonceau , inspecteur général de la marine, pensionnaire botaniste de l'Académie des sciences , membre de l'Académie de marine, de la Société de médecine, de la Société royale de Londres, de l'Institut de Bologne, des Académies des sciences de Pétersbourg, de Stockholm , d'Edimbourg, de Palerme et de Padoue, des sociétés d'agriculture de Paris, de Padoue et de Leyde, naquit à Paris, en 1700, d'Alexandre Duhamel, seigneur de Denainvilliers, et d'Anne Trottier.

Il descendait de Loth Duhamel, gentilhomme hollandais : Charles, fils de Loth, vint en France vers i4oo, à la suite de ce duc de Bourgogne dont les perfidies et les cruautés ont laissé une mémoire si odieuse; et il aima mieux s'y établir que d'aider son chef à en dévaster les provinces. On ne sait rien de sa famille avant cette époque, sinon qu'elle était d'origine française.

M. Duhamel fit peu de progrès dans ses études; de tout ce qu'on avait voulu lui enseigner au collège

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d'Harconrt , il ne retint qu'une seule chose, c'est que les hommes, en observant la nature, avaient créé une science qu'on appelle la physique, et voyant que cette science s'apprenait mal clans les écoles, il résolut de ne profiter de sa liberté que pour l'étudier.

Il se logea auprès du Jardin du Roi, le seul établissement public où l'on enseignât alors, à Paris, ce qu'il désirait savoir. MM. Dulay, Geoffroy, Lémeri, Jussieu, Vaillant, furent les amis qu'il choisit au sortir du collège. Ou peut prévoir assez sûrement ce qu'un jeune homme doit être un jour, en le jugeant d'après ses sociétés; soit que l'influence de ces premières liaisons s'étende sur toute la vie , soit qu'elles ne fassent qu'indiquer le caractère ou les penchants, et que celui qui choisit mal ait déjà perdu ce qui reste même quelquefois aux hommes vicieux , le goût de la vertu dans les autres.

Tandis que le plus grand nombre des hommes célèbres a pour premier mobile l'amour de la renommée, quelques-uns, dominés par le plaisir de l'étude, semblent avoir oublié la gloire, du moins dans leurs premiers travaux, et s'être étonnés qu'elle vînt ensuite les chercher, ils semblent ne la désirer que comme un témoignage qui les assure du succès de leurs recherches, et ne regarder le plaisir qu'on goûte en la méritant , que comme un tribut qu'ils payent à la faiblesse humaine. Tel fut M. Duhamel.

A vingt-huit ans, il n'avait encoie étudié que pour lui. Le safran, culture importante dans le Gâtinois, province où sa terre était située, y était attaqué d'une maladie qui paraissait contagieuse; des

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oignons sains, ])lacés à côté d'oignons infectés, éprouvaient bientôt le même dépérissement. Le gouvernement consulta l'Académie, et elle crut devoir charger de sa réponse M. Duhamel, qui cependant n'était pas encore académicien.

Il trouva que la maladie était causée par une plante parasite qui s'attache à l'oignon du safran, se nourrit aux dépens de sa substance, et, s'étendantsous terre d'un oignon à l'autre, infecte tout l'espace où on lui permet de se répandre. L'Académie vit dans ses recherches tout ce qu'elle devait attendre des lumières, du zèle, de l'exactitude de M. Duhamel, et elle se hâta d'en faire un de ses membres.

Depuis la renaissance des lettres, la plupart des savants, à l'exception des seuls médecins, semblaient ne s'être occupés de l'application des sciences à l'usage commun , qu'autant qu'il le fallait pour prouver qu'elles ne sont pas inutiles; aussi regardait-on presque tous les savants comme des hommes qui servaient [)lus à la gloire qu'à l'avantage réel des nations. Ce préjugé s'est dissipé dès que les sciences, rendues plus communes, ont été mieux connues; et on a dû chercher à les rappeler vers la pratique, lorsque, s'étant enrichies successivement des travaux de plusieurs générations, on a pu faire avec plus de facilité d'heureuses applications des vérités déjà établies, tandis que la découverte de nouvelles vérités devenait de jour en jour plus difficile. M. Duhamel se trouva placé dans cette époque, et il n'hésita point à se consacrer à l'utilité publique, dùt-il lui en coûter un peu de sa gloire.

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Il est des hommes pour qui une méditation pioîonde est un besoin; tout ce qui est difficile leur parait grand; et un penchant invincible les porte vers les difficultés avec d'autant plus de force, quelles paraissent plus insurmontables . Jaloux d'ajouter par leurs découvertes à la masse des connaissances humaines; convaincus que de ce progrès successif des lumières doit résulter un jour une utilité réelle ; sûrs de travailler du moins pour l'avantage des générations futures, ils se laissent entraîner sans remords par l'amour de la gloire ou par l'attrait de l'étude. Mais M. Duhamel passait une grande partie de sa vie à la campagne; il voyait à quel point les connaissances physiques peuvent contribuer au bonheur des hommes simples qui l'habitent, et combien il est souvent facile de le procurer à peu de frais. 11 voyait qu'en renonçant au plaisir si vif de trouver une vérité après l'aVoir longtemps poursuivie, il pouvait s'assurer le plaisir plus touchant de sentir que chaque jour qu'il employait au travail, était un jour consacré à faire le bien, et il y dévoua tous ses moments.

Nous allons présenter ici moins le précis de ses ouvrages que le tableau des services qu'il a rendus à l'agriculture, aux arts, à la science de la navigation.

Une connaissance appiofondie de la physique des végétaux doit être la première étude d'im philosophe qui aspire à rendre les végétaux plus utiles; elle occupa d'abord M. Duhamel. Sa physique des arbres ne j>arut cependant qu'en lyôS; il ne voulut

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la publier qu'après une longue suite d'expériences qu'il avait soumises presque toutes au jugement du public, en les faisant imprimer dans nos Ménioires. Cet ouvrage était alors, et il est encore le traité le plus instructif et le plus complet qui existe sur cette matière importante.

On y voit M. Duhamel toujours timide à adopter une opinion, mais infatigable pour multiplier les expériences; supérieur à la petite vanité de ne placer dans ses livres que ce qu'il a découvert ou observé le premier, uîais n'adoptant ce qu'il emprunte qu'après l'avoir confirmé par de nouveaux essais; portant l'amour désintéressé de la vérité jusqu'à publier dans son ouvrage même les expériences qui contredisent ses opinions, par exemple, cellesde M. Ludot de ïroyes; laissant enfin aux autres le soin de remarquer ce qui pouvait lui ap|)artenir à lui-même, comme les lois de l'accroissement des plantes, de la formation des écorces et du bois, l'observation des phénomènes que présente l'union de la greffe au sujet, la manière dont les racines et les branches se transforment en branches et en racines, les preuves du double mouvement de la sève, et, en grande partie du moins, l'iidluence de l'air, de la lumière et du sol sur le dévelopi)ement, la vie et la nourriture des végétaux. Cet ouvrage, où d ne put s'empêcher cependant de répandre un grand nombre de remarques pratiques propres à éclairer les cultivateurs, n'était que la partie scientifique de ses traités sur les bois, sur les plantations, sur les arbres fruitiers, et de ses travaux sur l'agriculture.

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D'abord il porte ses regards sur tous ces arbres employés pour la marine ou l'architecture, pour les usages communs de la vie , pour la fabrique des métiers et des instruments nécessaires aux arts : il enseigne à distinguer le terrain qui convient à chaque espèce , la méthode de la cultiver, les usages auxquels elle est propre.

Des bois il passe aux arbres fruitiers qui fournissent l'une des nourritures de l'homme les plus saines , les plus abondantes ; il trouve à combattre et tous les préjugés d'un art qui ne s'était alors perfectionné qu'entre des mains grossières, et tous les embarras d'une nomenclature immense , pour laquelle les caractères botaniques deviennent insuffisants. 11 dissipe les préjugés, il oppose aux difficultés le travail et la patience. 11 enseigne à bien connaître ces individus précieux, à les perpétuer par la greffe, à conserver ou à vaiier leurs espèces, à multiplier leurs fruits ou à les améliorer, à rendre leur féconr dite plus assurée et plus constante, à conduire l'arbre et à le conserver. Il s'attache surtout aux espèces qui, propres à produire ces boissons spiritueuses devenues eu quelque sorte pour l'homme un de ses premiers besoins, couvrent des provinces entières, et dont la culture , employant l'industrie de tout un peuple, devient le seul moyen de sa subsistance. Il ne traite pas avec moins de soin les arbres qui , comme les pêchers , objet d'une industrie plus bornée , et cultivés pour les délices d'une grande ville , font vivre par leur protluit une partie du peuple industrieux qui l'environne.

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L'agriculture fut enfin l'objet de ses travaux. M. Duhamel soumit à des expériences et à des observations longtemps suivies la manière de préparer les terres destinées à recevoir les grains, et la méthode de les semer; il s'occupa des moyens de préserver les blés des divers accidents qui s'opposent à leur conservation : il trouva qu'en exposant le grain dans des étuves à une chaleur assez forte pour faire périr les œufs ou les nymphes des insectes qui peuvent y être contenus; en le privant par cette même opération de son humidité, on le garantissait à la fois des deux fléaux les plus destructeurs, la fermentation et les insectes. Il imagina et fit exécuter une étuve qui , donnant une chaleur graduée et égale dans toute son étendue, réunissait à la certitude entière du succès une économie suffisante dans la dépense. Il soumit l'art des engrais à des principes . fondés sur la saine physique ; il établit dans ses terres la culture de la rhubarbe, celle des prairies artificielles, celle enfin des pommes de terre; et il a eu le plaisir de voir, de son vivant même, ces productions, inconnues en France dans sa jeunesse, se multiplier, se répandre , enrichir les cantons qui les ont adoptées, ou offrir une ressource à la misère. Mais c'est presque à l'introduction de ces nouvelles cultures que s'est borné jusqu'ici le fruit de ses travaux.

Il eu est de l'art de cultiver comme des manufactures : toutes celles qui ne sont exercées que par des hommes à peine au-dessus du besoin restent dans la médiocrité. Il n'v a point d'innovations sans avan-

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ces , sans risques : ragriculture ne peut donc se perfectionner que lorsque des propriétaires riches , devenus cultivateurs, s'occuperont des progrès de l'art par curiosité, par intérêt, par ce sentiment naturel qui attache l'homme à l'objet de ses travaux , et qu'ils consacreront une partie de leur superflu et de leur loisir à tenter des expériences, à essayer des méthodes. Il faut ensuite que l'exemple de ces propriétaires , la vue de leur succès , les encouragements qu'ils peuvent donner, répandent de proche en proche ces nouveautés utiles, auxquelles l'ignorance et les préjugés du peuple mettent moins d'obstacles que la crainte d'une dépense inutile ; car cette crainte n'est point balancée par l'espérance d'un très-grand profit, quand la dépense est prise sur le nécessaire.

D'autres préjugés s'opposent encore aux progrès de l'agriculture ; on ne fait d'avances que dans l'espoir d'en être dédommagé : si l'on emploie des soins dispendieux ou pénibles pour conserver une denrée plus longtemps, c'est seulement «parce que l'augmentation du prix de la denrée doit récompenser de ces soins.

La bienfaisance, le patriotisme peuvent faire des sacrifices, mais leur activité est bornée; ces sentiments n'ont une force durable que sur un petit nombre d'âmes ; et quand il s'agit d'une méthode qui n'est utile que lorsqu'elle est générale, c'est de l'intérêt seul qu'il faut en attendre le succès. Cependant, le propriétaire des grains, exposé plusieurs fois pour chaque l'écolte à tout perdre par l'intem-

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périe des saisons , forcé , pour corjserver sa denrée , *i des précautions souvent coûteuses , a de plus à craindre l'effet des restrictions mises trop souvent à la liberté de la vente, entraves d'autant plus funestes aux propriétaires et au peuple , que cette denrée est plus nécessaire. Aussi M. Duhamel s'est-il écarté, dans ce seul point , du silence respectueux qu'il s'était imposé sur tout ce qui tient à la législation ; il a osé plaider la cause de la liberté du commerce des grains, parce qu'il la croyait liée à la sûreté des subsistances , à la prospérité de l'agriculture; et il l'a plaidée avec courage dans un temps où le préjugé qu'il attaquait avait des défenseurs irrités et puissants , qui pouvaient trouver plus sûr et plus facile de se venger que de répondre.

Dans les dernières aimées de sa vie, il eut la consolation de voir former un établissement destiné à perfectionner la pratique de la mouture et de la bouhtngerie; nommé membre de ce comité qui voulait se décorer d'un nom si célèbre, ceux qui le composaient lui témoignèrent la crainte de ne pas le voir aussi souvent à leurs séances qu'ils l'auraient désiré : Je m j ferai plutôt porter^ répondit-il. Il voyait quels heureux effets devaient résulter d'une société où l'on s'occupait de la subsistance du peuple, non, comme il en avait gémi si souvent, pour la rendre plus chère et plus incertaine, en multipliant des règlements inutiles et dangereux, mais pour perfectionner la manière de la préparer, afin d'obtenir d'une même quantité de blé une nourriture plus saine, plus agiéal^lr, j>liis abondante, et par là pro-

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curer au peuple une subsistance moins coûteuse et plus assurée.

M. Duhamel avait été attaché au département de la marine par M. de Maurepas, qui lui avait donné le titre d'inspecteur général; la confiance du ministre fit espérer au citoyen qu'il pourrait se rendre utile, et dès lors il embrassa toute l'étendue de la science navale.

La construction des vaisseaux, la fabrique des voiles, des cordages, la connaissance, la conservation des bois, f occupèrent successivement, et furent l'objet de plusieurs traités qui, comme presque tous ses ouvrages, sont d'immenses recueils de faits et d'expériences : il cherche partout à bien constater quelle est la meilleure pratique, à la réduire à des règles fixes qui la séparent de la routine, à l'appuyer même sur ks principes de la physique; mais s'abstenant de toute théorie quand il ne pouvait la fonder que sur des hypothèses , on voit qu'il ne veut plus être savant dès que la science n'est plus utile.

Il n'étend point ses recherches sur l'art de construire les vaisseaux, aux questions qui, cessant d'être à la portée des constructeurs , dépendent d'une géométrie profonde. H se contente d'adopter les principes que les Bouguer, les Euler ont donnés dans leurs ouvrages; il renvoie à ces savantes théories, dont il avoue l'utilité autant qu'il en admire la profondeur; trop instruit lui-même pour n'être pas supérieur à cette injustice si commune parmi les praticiens, qui ne manquent guère de proscrire

coniiHe inuliie toute théorie qu'ils ne sont pas en état d'entendre.

M. Duhamel fit établir une école pour les constructeurs , et par ce moyen il les sépara pour jamais de la classe des simples ouvriers : les artistes célèbres en ce genre que la France a eus, ont été formés par lui et d'après ses principes; et si dans cet art important les nations étrangères ne nous accordent pas une supériorité dont l'orgueil national convient si rarement, du moins presque toutes nous traitent comme les généraux de la flotte grecque traitèrent Thémistocle; elles nous placent au second rang, et ne préfèrent à la construction française que la méthode qu'elles ont adoptée.

Il perfectionna aussi l'art de la corderie; il prouva qu'en tordant moins les câbles on avait des cordages aussi forts, plus durables, moins pesants, qui exigeaient et moins de matière et moins de main-d'œuvre : cette correction très-simple que l'expérience lui fit découvrir, réunit tous ces avantages qui semblaient au premier coup d'œil devoir se combattre et s'exclure.

Dans tous les gemes, ceux qui se livrent à la pratique ont pour la théorie une aversion qu'il ne faut pas attribuer à leur ignorance, et moins encore à l'inutilité de la théorie ; mais ils voient avec un sentiment doidoureux cette espèce de supériorité qu'elle donne, et qui blesse d'autant plus qu'elle semble tenir à une supériorité personnelle. Si la pratique a été accompagnée des dangers qui l'ennoblissent, et de la gloire qui est la juste récompense du courage,

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alors l'aversion pour les théoriciens doit être plus forte encore , parce qu'on trouve leurs prétentions d'autant plus injustes que les coiniaissances pratiques ont plus coûté : aussi M. Duhamel eut-il souvent de la peine à se faire écouter des officiers de la marine, surtout dans ses premières inspections. Les sciences, moins cultivés qu'aujourd'hui , moins répandues dans les différentes classes de la société, commençaient à peine à triompher des préjugés anciens qui les avaient dégradées, et des préjugés nouveaux aue l'ignorance avait élevés contre elles; elles n'avaient alors ni autant de considération, ni autant de ressources; elles étaient moins utiles , et leur utilité n'était pas si bien reconnue.

Dans les nombreux voyages que M. Duhamel fit dans les ports pour exécuter des expériences en grand, pour examiner des questions relatives aux constructions, ou aux établissements de marine, pour essayer des machines ou des instruments , il trouva plus d'une fois des difficultés à essuyer; mais il en sut triompher par les deux moyens les plus sûrs peut-être pour désarmer l'amour-propre , la modestie et cette pureté d'intentions et de conduite à laquelle cèdent à la longue et toutes les haines et toutes les passions.

Un jeune officier, cherchant peut-être à l'embarrasser, lui fit un jour une question. Je nen sais rien, fut dans cette circonstance, comme dans bien d'autres, la réponse du philosophe. J quoi sert-il donc détre de V Académie? dit le jeune homme. Un instant après, interrogé lui-même, il se perdait dans

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des réponses vagues qui décelaient son ignorance. Monsieur, lui dit alors M. Duhamel, vous vo/ez à quoi il sert d'être de t Académie ; cest à ne parler que de ce qu'on sait.

Pendant son séjour à Toulon, il proposa quelques innovations qu'il croyait utiles; elles furent rejetées par tous ceux qu'il consulta, et M. Duhamel sentit que le moment de les établir n'était pas venu. Peu de temps après, M. de Maurepas lui demanda son avis sur un mémoire envoyé de Toulon, où im de ceux qui avaient combattu M. Duhamel présentait les mêmes projets, mais comme s'ils eussent été son ouvrage. Monsieur, dit M. Duhamel au ministre, // faut faire exécuter ce qu'on vous propose , inais laissons-en r honneur à l'auteur du mémoire : pourvu que le bien se fasse y il importe peu qu'un autre ou moi en ayons la gloire. C'est par de pareils moyens qu'il parvint à dissiper toutes les préventions; et il eut le plaisir de voir les mêmes hommes, que l'idée de toute nouveauté avait d'abord elfrayés, s'unir à lui pour former une académie de marine, destinée spécialement à perfectionner toutes les parties de la science navale, et surtout à en approfondir la théorie; établissenienl utile, et qu'il est à désirer pour le bien général de voir imiter par toutes les puissances maritimes.

On a de M. Duhamel un traité sur la conservation de la santé des navigateurs. T/air qu'on respire à la mer est Ires-pur; et si le séjour tles \ aisseaux est malsain, il faut en accuser, non l'état naturel de lair, mais la réunion d'un trop grand nombre

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(î'hommes dans des lieux étroits, où l'air extérieur pénètre difficilement; il faut l'attribuer moins à l'excès on aux dangers du travail, qu'à la malpropreté ou à la négligence des équipages; enfin, il faut l'attribuer au peu de précautions que l'on prend pour la conservation de l'eau et de la nourriture, plutôt qu'à l'insalubrité réelle des aliments, A toutes ces causes presque volontaires, se joint encore la trop grande quantité d'animaux qu'entasse sur les vaisseaux le luxe, qui s'introduit partout, et qui partout sacrifie la vie ou les besoins du faible et du pauvre aux fantaisies du plus fort ou du plus riche. M. Duhamel cherche des remèdes contre tous ces maux; il décrit les ventilateurs de toute espèce qui étaient alors connus, et que la nouvelle théorie de l'air propre à la respiration doit nous apprendre à perfectionner un jour; il piopose comme moyen à employer pour renouveler l'air, le feu de la cuisine des vaisseaux. Il indique les précautions qu'il faut prendre; la discipline qui doit être établie pour la propreté du bâtiment et la santé de l'équipage. Il donne des méthodes pour conserver l'eau ou les vivres, et pour en préparer de plusieurs espèces, qui soient à la fois sains, peu coiiteux, et d'une longue conservation. Il emploie toutes les ressources que la botanique, la chimie, la physique, peuvent lui offrir; et comme un intérêt d'humanité plus direct était le but de cet ouvrage, on voit qu'il n'en est aucun qu'il ait travaillé avec autant de soin, dont il se soit occupé avec autant de plaisir.

Tant de travaux n'empêchèrent pas M. Duhamel

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(l'être un académicien très-assidu, et l'un des plus exacts à payer dans nos Mémoires le tribut de travail que les règlements nous prescrivent. Depuis l'Jl^o jusqu'à sa mort, il a rédigé pour chaque année les observations météorologiques faites à Pithiviers,avec des détails relatifs à la direction de l'aiguille aimantée, à l'agriculture, à la constitution médicale de l'aimée, à l'époqne de la ponte ou du passage des oiseaux. Ce plan était plus vaste que ceux qui avaient été suivis avant lui : le zèle avec lequel M. Duhamel donna l'exemple de ces travaux a tourné les yeux des savants vers cet objet important, mais trop négligé; et si la météorologie touche à une révolution, si elle devient ce qu'elle doit être, une des branches à la fois les plus utiles et les plus curieuses des sciences physiques, on n'oubliera pas sans doute que \I. Duhamel s'en occupa constamment dans un temps où, n'ayant aucune espèce de gloire à attendre de ses recherches , il ne pouvait être animé que par les vues absolument pures d'une utilité dont lui-même n'espérait pas d'être jamais le témoin.

Depuis son institution, l'Académie s'est occupée de la description des arts, objet immense, qui embrasse les principes de toutes les sciences, où le savant trouve à chaque pas des inventions heureuses, monument de ce que peut le génie, privé même du secours de l'étude; des faits qui ne sont point encore entrés dans le système des connaissances humaines; des problèmes singuliers résolus dans la pratique, et dont la théorie est encore un mystère inexpli-

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cable : tandis qu'au milieu de ces prodiges, qui excitent son admiration, il voit l'ignorance établir ou perpétuer des routines absurdes, et les préjugés de toute espèce, luttant contre l'industrie la plus ingénieuse, opposer aux progrès des arts une barrière que la théorie seule peut briser.

La collection des descriptions des arts en renferme vingt de M. Duhamel , en y comprenant la fabrique des cordages, la construction des vaisseaux et l'art des pèches, art important, la première école des marins, et qui fournit chez un grand nombre de nations la subsistance d'une partie du peuple.

Ses mémoires, ses observations, insérés dans nos recueils, sont au nombre de plus de soixante; les uns ont pour objet des remarques utiles sur la physique des végétaux ou sur la culture des plantes qu'il a tenté avec succès de naturaliser en France; quelques autres renferment des observations d'économie animale et de médecine. Dans l'impossibilité de faire connaître, même parleurs titres, cette longue suite d'ouvrages, nous nous arrêterons seulement sur sa théorie de la formation des os, et sur quelques-uns de ses mémoires de chimie : nous avons montré jusqu'ici le citoyen zélé, l'académicien laborieux, le savant utile; il nous reste à faire connaître le physicien occupé de pénétrer les secrets de la nature et d'agrandir la sphère de nos connaissances.

L'étude profonde que M. Duhamel avait faite de l'économie végétale, lui avait montré entre les plantes et les animaux une foule d'analogies frappantes ; il était d'autant plus important de les observer, que

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