SUR UN MÉMOIRE DE M. LE VEILLARD
L'Académie nous a chargés, M. Macquer et moi, de lui rendre compte d'un mémoire de M. Le Veillard sur la décomposition du sel marin et la distillation de son acide. Ce mémoiie a tant de liaison avec celui présenté par le même auteur à l'Académie, vers la fin de i 772, qu'il nous serait difficile de les séparer. Nous les reprendrons, en conséquence, l'un et l'autre dans ce rapport; mais, avant d'entrer dans le détail des expériences qu'ils contiennent, nous croyons nécessaire de dire un mot de ce qui était su sur cette matière avant qu'elle eût été traitée par M, Le Veillard.
Le nitre ou salpêtre n'est pas un sel très-anciennement connu. Raymond Lulle paraît être le premier qui en ait dégagé l'acide par la distillation. Il employait le vitriol pour intermède.
Viganus et Basile Valentin ont obtenu le même acide par l'intermède des terres argileuses ou bolaires.
Enfin, Glaubera fait voir qu'on pouvait obtenir un acide nitreux trèsconcentré par l'huile de vitriol et par l'arsenic.
Depuis ces chimistes, le célèbre Boyle annonça que le nitre pouvait se décomposer sons intermède, et il prétendit que l'on avait obtenu l'acide en le distillant, sans aucune addition, dans une retorte de verre.
Zwelfer prétendit avoir eu le même résultat en employant du verre pilé pour intermède.
On lit, dans plusieurs endroits des ouvrages de Stahl, que le sable et les cailloux en poudre décomposent le nitre dans les vaisseaux fermés, et le célèbre auteur ne peut s'empêcher de jeter, à cette occasion, quelques doutes sur l'expérience de Boyle. Il observe, en effet, que la décomposition du nitre, soit par lui-même, soit à l'aide de la plupart des intermèdes, exige un degré de feu très-violent; que, par conséquent, elle ne peut avoir été faite, comme Boyle l'avance, dans un vaisseau de verre. Stahl ajoute un fait très-remarquable, mais qui cependant a été contredit par Juncker, savoir, que la même terre peut servir plusieurs fois à la distillation du nitre.
M. Pott a senti, comme Stahl, la difficulté de l'expérience de Boyle, mais il prétend, comme ce dernier, qu'on peut décomposer le nitre par lui-même en se servant d'une retorte de fer. Nous avouons que cette expérience de M. Pott nous paraît présenter presque autant de difficulté que celle de Boyle. Gomment concevoir, en effet, que l'acide uitreux, en supposant qu'il se dégage de sa base, ne s'unisse pas avec le fer de la retorte, au moins dans le col, et n'y demeure pas combiné.
Une partie de ces mêmes difficultés se rencontrent à l'égard du sel marin. Ce sel paraît, en général, impossible à décomposer par luimême et sans intermède. Quelques auteurs avancent néanmoins que si on le pousse au feu dans une cornue lubulée dans laquelle on introduit, de temps en temps, quelques gouttes d'eau par la tubulure, on parvient à obtenir quelques gouttes d'un flegme acidulé.
Si presque toutes les expériences faites jusqu'à ce jour sur la décomposition du nitre et du sel marin présentent quelque incertitude, les opinions sur les conséquences qu'on doit en tirer paraissent s'accorder encore moins. Quelques chimistes pensent que c'est en raison de la portion d'acide vitriolique que contiennent les argiles qu'elles agissent sur le nitre. Stahlestdecesentiment,et Juncker, son disciple, va jusqu'à prétendre que la décomposition du nitre par le sable et par les cailloux est due à une petite portion d'acide vitriolique qu'il suppose exister
dans ces corps ; d'autres assurent que les argiles ne font qu'étendre et diviser le nitre et le sel marin; qu'elles les empêchent de fondre et qu'elles les laissent, parla, plus exposés à l'action du feu. Quelquesuns, enfin, disent que, de même que les fluides, lorsqu'ils sont au point de i'ébullition, ont acquis le plus grand degré de chaleur qu'ils sont susceptibles de prendre, ainsi le nitre et le sel marin, dans une retorte, ne peuvent se chauffer que jusqu'au point où ils commencent à bouillir, mais qu'à l'aide d'un intermède on retarde leur ébullition et qu'on les met dans le cas de supporter un degré de chaleur beaucoup plus fort.
M. Le Veillard, frappé de toutes les contradictions qui se rencontrent dans les livres des chimistes, a jugé qu'il était nécessaire de reprendre tout ce travail; il fait voir que quatre parties de sablon très -pur et une de nitre, exposées d'abord à un feu modéré dans une retorte de grès et poussées ensuite pendant vingt et une heures à la dernière violence du feu, donnent de l'acide nitreux, et que la totalité du nitre est décomposée. Le résidu de la distillation forme une masse vitreuse qui se dissout dans l'eau, qui, évaporée, donne une belle gelée; enfin qui, par l'addition d'un acide quelconque, donne un précipité terreux tout semblable à celui qu'on obtient du liquor silicum de Glauber, c'est-àdire d'un mélange de sable et d'alcali fondus ensemble.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cette terre du liquor silicum ne fait point, suivant M. Le Veillard, d'effervescence avec les acides et ne s'y dissout pas lorsqu'elle a été une fois précipitée et séchée. Ce résultat, qui s'accorde avec celui du plus grand nombre des chimistes, est contraire à ce qu'avance M. Baume dans plusieurs de ses ouvrages.
M. Le Veillard a fait la même distillation du nitre en y ajoutant quatre parties de verre en poudre; l'acide a passé comme dans l'expérience précédente et tout le nitre a été décomposé.
Enlin, M. Le Veillard a observé que du nitre seul, poussé au feu sans addition, dans une cornue de grès, donnait quelques vapeurs acides. Chacune de ces opérations exige au moins douze heures de feu : c'est
sans doute à cette persévérance que tiennent et la réussite des expériences de M. Le Veillard et la contradiction des résultats de ceux qui l'ont précédé dans cette carrière.
M. Le Veillard a répété ces mêmes expériences sur le sel marin ; il fait voir que ce sel, poussé à un feu très-violent, dans une retorte de grès, donne un flegme acidulé, mais il convient, avec tous les chimistes, qu'on n'obtient d'acide qu'autant que le sel marin contient de l'humidité, que cet acide ne passe qu'en très-petite quantité et qu'il est impossible d'en obtenir la totalité.
Il a essayé ensuite de combiner le sable et le verre avec le sel marin; il a obtenu, il est vrai, par ce moyen, un peu plus d'acide, mais il est encore resté beaucoup de sel marin non décomposé. Le résultat par l'argile a été à peu près le même , avec cette diff'érence cependant qu'une plus grande portion de sel marin a été décomposée. Ce qui prouve que l'acide, dans le sel marin, tient beaucoup plus à sa base que dans le nitre.
Quoique ces différentes expériences, et plusieurs autres que les bornes d'un rapport ne nous permettent pas de détailler, semblassent prouver que l'acide vitriolique n'était point un intermède nécessaire à la décomposition du sel marin et surtout du nitre, M. Le Veillard est parvenu à porter cette vérité à un degré de démonstration encore plus complet, s'il est permis d'appliquer cette expression à des vérités chimiques. Il fait voir que toutes les fois qu'on distille du nitre, soit avec l'argile, soit avec du verre pilé, le verre et l'argile, bien lessivés après l'opération, loin d'avoir perdu de leur poids, en ont acquis, au contraire, et il observe qu'en examinant avec attention le résidu à la loupe, on y voit des globules de verre formés par la fusion et la combinaison de l'alcali fixe avec l'intermède.
D'après ces observations, la cause de la décomposition du nitre et d'une partie du sel marin est palpable. On sait que le verre, le sable et l'argile ont la propriété d'entrer en fusion quand on les combine avec les alcalis fixes et qu'ils forment une fritte de verre. L'alcali du nitre, quoique combiné avec un acide, n'en a pas moins cette pro-