LA FABRICATION DES ASSIGNATS
Avant que la commission s'occupe du travail qui lui a été renvoyé par le Comité des assignats et monnaies, il paraît nécessaire de poser quelques principes et d'établir quelques définitions.
On se sert continuellement du mot de contrefaçon sans l'entendre, ou plutôt chacun en s'en servant y attache une idée différente. Si par le mot de contrefaçon on entend une imitation rigoureuse dans toutes ses parties et dans tous ses détails, on peut dire que les contrefaçons sont impossibles; la nature elle-même, qui jette, pour ainsi dire, dans un même moule les corps d'une même espèce , ne parvient jamais à former deux individus semblables. Il n'existe pas dans la nature deux feuilles d'un arbre de la même espèce qui ne présentent des différences facdes à apercevoir pour un œil attentif et accoutumé à l'observation.
Ceux qui proposent des procédés pour faire des assignats incontrefaisables n'offrent donc rien de merveilleux, car il n'y a pas d'assignats, quelque grossièrement fabriqués qu'on les suppose, qu'il soit possible de contrefaire dans ce sens rigoureux.
C'est l'erreur dans laquelle sont tombés presque tous ceux qui se sont présentés avec des procédés nouveaux pour prévenir la contrefaçon des assignats, et cette erreur a été souvent partagée par ceux qui étaient chargés de les juger.
Le problème à résoudre n'est donc pas de fabriquer des assignats
incontrefaisables; car d'un coté le problème est résolu, du côté des artistes; et de l'autre il est impossible à résoudre à l'égard du peuple, qu'il sera toujours aisé de tromper, au moins pour quelque temps, par des imitations grossières. L'objet à remplir est de multiplier tellement les difficultés de la contrefaçon, que personne ne puisse l'entreprendre sans avoir à sa disposition de grands artistes de différents genres, de grandes manufactures et un grand concours de moyens qui exigent de la publicité.
Les grands talents sont rares, et c'est déjà beaucoup que d'exclure du nombre des contrefacteurs tous les gens médiocres qui forment le plus graiid nombre. Il est rare d'ailleurs que les artistes d'un grand talent soient exposés à la séduction qui naît du besoin : ils ont la plupart une subsistance assurée, une réputation à conserver, et il est difficile de supposer qu'ils compromettent une existence honorable pour courir après une augmentation de fortune aussi éventuelle et accompagnée d'aussi terribles dangers.
On peut, en quelque façon, augmenter à volonté la difficulté des grandes entreprises de contrefaçon , en employant le concours de beaucoup d'artistes de genres différents. Car si les grands artistes sont rares, s'il est plus rare encore de trouver dans un grand artiste l'intérêt et la volonté de prostituer son talent, la difficulté devient incomparablement plus grande s'il faut, pour opérer les contrefaçons, la réunion de plusieurs grands artistes. Ce concours devient à peu près impossible d'après les règles des probabilités.
Un autre principe, dont ceux qui se sont mêlés dans l'origine de la fabrication des assignats n'ont pas assez senti l'importance, quoiqu'il eût été souvent rappelé au comité des finances de l'Assemblée constituante, c'est que les assignats sortis des presses nationales doivent présenter entre eux, soit pour la fabrication du papier, soit pour la gravure et l'impression, une parfaite identité, car, dès que les assignais nationaux diffèrent entre eux, il n'existe plus de caractère pour distinguer l'assignat vrai d'avec le faux, et le faussaire adroit a une foule de moyens pour échapper à la peine.
nUREAU DE CONSULTATION DES ARTS ET METIERS. 671
La théorie de la fabrication. des assignats et les principes d'après lesquels ont peut espérer d'en prévenir la contrefaçon consiste donc :
i° Dans l'emploi des grands talents pour toutes les parties de la fabrication ;
a** Dans la réunion, le concours et la dépendance de plusieurs grands artistes de différents genres ;
3** Dans le choix de caractères distinctifs , qui doivent être à la portée des personnes les moins instruites;
/i°Dans l'identité parfaite, autant qu'il est possible à l'industrie humaine de l'atteindre, de tous les assignats mis en circulation.
Nous allons appliquer successivement ces principes aux différents arts qui concourent à la fabrication des assignats, et principalement à la fabrication du papier, sur laquelle la commission est consultée.