‹ Œuvres. publiées par les soins de Son Excellence, le Ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 38 sur 347 · LE TRAITE DE M. L'ABBE ROSIEB · texte numérisé non relu

LE TRAITE DE M. L'ABBE ROSIEB

Du 26 mars 177^.

M. l'abbé Rosier a présenté à l'Académie, à la fin de l'année i 771, deux mémoires sur la culture de l'espèce de cbou nommé colza, sur celle de la navette, et sur les moyens d'extraire de leurs semences une huile douce dépouillée de tout mauvais goût et de toute odeur désa-

gréable.

Nous nous sommes attachés, dans le compte que nous avons rendu de cet ouvrage, M. Tillet et moi, le 99 janvier 1779, à mettre la compagnie à portée de juger de la manière dont l'auteur avait rempli le plan qu'il s'était proposé; nous nous contenterons, en conséquence, de lui rappeler aujourd'hui que cet ouvrage forme un traité complet sur la culture du colza et de la navette, que la méthode enseignée par l'auteur pour extraire de leurs semences une huile douce et agréable est puisée dans les meilleurs principes de physique et de chimie, et qu'il est d'autant plus probable qu'elle réussira en grand et entre les mains des cultivateurs, qu'elle est déjà pratiquée dans nos provinces méridionales pour la préparation des olives de table; enfin nous avons conclu alors que l'ouvrage de M. l'abbé Rosier méritait l'approbation de l'Académie et d'être imprimé sous son privilège.

Depuis cette époque, M. l'abbé Rosier a joint à ces deux mémoires un avant-propos qu'il a soumis également au jugement de l'Académie, et elle a nommé M. Macquer et moi pour lui en faire le rapport. Cet

lOâ MEMOIRES DE LAVOISIER.

avant-propos mérite d'autant plus toute son attention qu'il roule sur un objet qui pourrait intéresser le commerce national et la santé des citoyens.

M. l'abbé Rosier prétend qu'une partie des huiles qui se vendent à Paris comme huiles d'olives sont coupées et altérées par un mélange plus ou moins considérable d'huile de pavot, vulgairement appelée huile d'oeillette. Les expériences sur lesquelles il établit cette assertion nous ont paru assez décisives pour qu'il fût difficile de la révoquer en doute.

Les causes des manœuvres qui se sont introduites à cet égard dans le commerce sont, suivant M. l'abbé Rosier, i" la qualité même de l'huile d'œillette, qui n'a presque aucun goût, qui se rapproche en cela beaucoup de l'huile d'olive et qui peut être mêlée avec elle sans que cela l'altère sensiblement; 2° le bas prix auquel il est possible de se la procurer; 3" la proximité des provinces où elle se fabrique; h^ enfin la loi qui prohibe l'usage de l'huile d'œillette pour entrer dans les aliments, prohibition qui empêche les marchands de la vendre sous son véritable nom.

Cette dernière considération conduit M. l'abbé Rosier à quelques réflexions sur la loi même qui a prononcé la prohibition; il observe d'abord que cette loi est demeurée sans effet, puisque, malgré les peines qu'elle a prononcées, le pavot ne s'en cultive pas moins librement dans le royaume, et que l'huile qu'on tire de ses semences ne s'en consomme pas moins dans la capitale. Il va plus loin, et il avance de plus que cette loi est sans objet, parce que l'huile de pavot ou d'œillette, loin d'être narcotique, comme elle l'annonce dans le préambule, ne contient, au contraire, rien de nuisible à la santé. Il invoque, à cet égard, deux décrets de la Faculté de médecine de Paris, l'un du 26 juin 1 7 1 7, l'autre du 29 janvier dernier, qui décident formellement la question en faveur de l'huile de pavot ou d'œillette. Ces deux pièces ont d'autant plus de poids dans la question qu'elles se trouvent conformes au sentiment unanime de tous les naturalistes modernes, qu'elles sont justifiées d'ailleurs par l'exemple de presque tous les peuples du Nord, de ceux des Pays-Bas, de la Flandre, de l'Alsace, du Beaujolais, de

la Lorraine et de la Franche-Comté. Dans tous ces pays et dans beaucoup d'autres, l'huile de pavot est une des plus en usage, et l'on n'a jamais reconnu qu'elle produisît de mauvais effets. Il paraît prouvé , d'après ces différentes autorités, que la loi qui prohibe l'huile d'œillette porte sur une supposition qui n'est pas exacte, et nous sommes, à cet égard, entièrement de l'avis de M, l'abbé Rosier.

Nous sommes bien éloignés de prétendre critiquer par là une loi sage sans doute dans le temps où elle a été rendue. On n'avait pas, vraisemblablement alors, des connaissances aussi précises de la nature et des effets de l'huile de pavot, et les magistrats ont pensé que, dans une matière aussi importante, il fallait choisir le parti le plus sûr; mais aujourd'hui qu'il est prouvé que l'huile de semences de pavot ne contient rien de nuisible à la santé, qu'elle peut remplacer l'huile d'olive à bien des égards, et qu'elle la remplace en effet dans le commerce, sans qu'il existe aucun moyen de s'y opposer, la loi prohibitive, loin d'avoir l'objet d'utilité qu'elle a eu en vue, entraîne au contraire différents inconvénients qui doivent engager à la réformer. Ces inconvénients sont, i** de donner lieu à des mélanges contraires à la bonne foi et à la confiance nécessaires dans le commerce, et qui cesseraient de l'être s'ils étaient avoués; 2° de ralentir une culture intéressante pour plusieurs provinces du royaume; 3° de laisser passer à l'étranger des sommes considérables dont il serait possible de conserver la plus grande partie en France ; li° d'occasionner un renchérissement nécessaire dans l'huile d'olive par le défaut d'une autre huile qui pourra entrer en concurrence avec elle.

L'objet dont M. l'abbé Rosier s'occupe dans l'avant -propos dont nous venons de rendre compte nous a paru intéressant relativement à l'objet d'utilité publique qu'il a en vue et par la saine physique qui l'a guidé dans ses recherches, et nous pensons qu'il ne mérite pas moins l'approbation de l'Académie que le corps de l'ouvrage qu'elle a déjà jugé digne de l'impression.

Fait à l'Académie, ce 26 mars 177Û.

Signé Lavoisieb et Macquer.

iV. lit

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