DE M. BERTAUX
Du 38 mars 1773.
L'Académie nous a chargés, M. Le Roy et moi, de lui rendre compte d'une nouvelle râpe destinée à mettre le tabac en poudre, présentée par M. Bertaux.
On ne peut mieux donner idée de cette machine qu'en la comparant à un moulin à blé; mais, au lieu que, dans cette dernière machine, la meule supérieure tourne sur l'inférieure, on fait tourner, dans celle proposée, des carottes de tabac, contenues dans des moules de bois, sur une portion circulaire de râpe qui représente en quelque façon la meule fixe. Ce mouvement est imprimé par une manivelle menée par un homme et communiqué par un rouage. A mesure que les carottes diminuent, elles s'abaissent par le moyen d'un poids dont elles sont chargées et qui les applique continuellement à la surface de la râpe. Le tabac qui est pulvérisé retombe dans un entonnoir, précisément comme dans un moulin à blé, et il est bluté de la même manière. La portion de tabac qui n'a pas été sufïisamment pulvérisée est remise à la râpe pour y recevoir un nouveau froissement, qui achève de la réduire en poudre.
La machine, dans l'état où nous l'avons vue, a quelques défauts de construction; nous pensons, par exemple, que le rouage n'est pas bien proportionné, et qu'un homme ne pourrait que difficilement conduire
ItO MEMOIRES DE LAVOISIER.
la machine. Mais quand on corrigerait les petits défauts que nous y avons remarqués, ce qui n'est pas difficile, nous ne pensons pas qu'on doive en attendre tout l'efFet que l'auteur annonce. Il prétend qu'un seul homme pourrait pulvériser par jour cmquante à soixante livres de tabac, et nous sommes, au contraire, persuadés qu'il ne pourrait qu'avec peine en pulvériser douze ou quinze.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas d'aujourd'hui que les artistes se sont occupés de faciliter les moyens de mettre le tabac en poudre; le Recueil des machines de l'Académie contient différentes espèces de râpes qu'elle a jugées, dans le temps, dignes de son approbation. La plupart de ces machines cependant ne sont pas sans défaut; un des principaux consiste en ce que les carottes tournant toujours dans le même sens, ou étant toujours dans une même situation, il se fait des barbes ou bavures des deux côtés du bout, et, les barbes étant plutôt arrachées que râpées, il en résidte que le tabac n'est que très-imparfaitement pulvérisé.
Ce fut pour remédier à cet inconvénient que M. d'Ons-en-Bray présenta à l'Académie, en ly/iB, une râpe d'une construction nouvelle. Indépendamment du mouvement imprimé à la râpe ou au tabac, .comme dans toutes les autres, il en imprimait un circulaire à la carotte, il la faisait tourner sur elle-même, de sorte que toutes les parties se réduisaient également en poudre. Quoique l'idée de cette mécanique parût très-heureuse, nous ne voyons cependant pas qu'elle ait été adoptée ni dans les manufactures de tabac ni dans le public.
En 1766, un machiniste piémontais, nommé Kebuffaty, présenta à l'Académie différentes machines, au nombre desquelles était une râpe à tabac; il assura alors qu'elle avait été exécutée dans une manufacture à Turin ; elle consistait dans une râpe tournante adaptée à un arbre vertical qu'on faisait mouvoir, soit parla force des hommes, soit par celle des chevaux. Les carottes distribuées sur la circonférence étaient continuellement pressées par un poids.
La machine de M. Bertaux, dans laquelle les carottes tournent sur la râpe, n'est que l'inverse de celle de Rebuffaty; encore dans le temps
RAPPORT SUR LA rApE A TARAC. 114
l'idée n'en fut- elle pas jugée nouvelle. MM. Le Roy et , coui-
missaires nommés par l'Académie pour lui rendre compte de la râpe de Rebuffaty, observèrent, i'* que le tabac s'échauffait considérablement pendant la pulvérisation ; 2^ qu'il était nécessaire de couper de temps en temps les cordes des carottes, ce qui retardait la manœuvre; 3° qu'il se faisait des barbes ou bavures, comme le remarque M. d'Onsen-Bray. En conséquence, cette machine ne fut pas jugée digne de l'approbation de l'Académie.
Il existe, en général, deux moyens de pulvériser le tabac : la râpe et le moulin. Le moulin a l'inconvénient d'échauffer le tabac pendant la pulvérisation; cette chaleur peut aller jusqu'à ko degrés du thermomètre de M. de Réaumur. Les gens délicats et recherchés prétendent que ce degré de chaleur suffit pour faire perdre au tabac une partie de son parfum et de sa qualité. La râpe n'a pas cet inconvénient, mais, d'un autre côté, elle expédie beaucoup moins, et la main-d'œuvre de la pulvérisation s'en trouve augmentée. Ce qui pourrait porter à croire que l'inconvénient qu'on attribue aux moulins n'est pas aussi considérable que quelques personnes le pensent, c'est que son usage a prévalu et qu'on l'emploie généralement aujourd'hui chez tous les débitants. Il peut bien être, et nous sommes portés à le croire, que la manière dont M. Hertaux applique la force de l'homme à la râpe ait quelque avantage et que la machine fasse plus d'ouvrage qu'une râpe ordinaire, où le tabac est conduit à la main; mais nous ne pensons pas qu'elle soit aussi expéditive que le moulin. Quoi qu'il en soit, la machine de M. Bertaux peut être regardée comme une application heureuse d'une machine très-connue, et elle pourrait être employée utilement par ceux qui attacheraient une grande supériorité au tabac râpé sur le tabac mouliné. Nous pensons que, sous ce point de vue, elle peut mériter l'approbation de l'Académie, mais nous doutons, en même tenips, que cette supériorité soit assez grande pour faire préférer l'usage de la râpe de M. Bertaux à celui des moulins qui sont actuellement en usage. Au moyen de quoi nous croyons devoir le prévenir qu'il ne doit pas espérer tirer un grand parti de son invention.
RAPPORT
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