‹ Œuvres. publiées par les soins de Son Excellence, le Ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 59 sur 347 · SUR L'AIR FIXE · texte numérisé non relu

SUR L'AIR FIXE

Du 19 juin 1773.

L'Académie nous a chargés, M. Desniarets et moi, de lui rendre compte d'un mémoire de M. Bucquet ayant pour titre Expériences physico-chimiqnes sur l'air qui se dégage des corps dans le temps de leur décomposition et quon connaît sous le nom vulgaire d'aàr fixé.

M. Bucquet commence par un abrégé historique très-concis de ce qu'ont pensé les chimistes sur la combinaison de l'air dans les corps. Plusieurs d'entre eux n'ont point regardé cette substance comme principe constituant des corps. Parmi les auteurs qui ont embrassé ce sentiment, on peut citer Paracelse, Bêcher et Stahl; nous ajouterons même, à l'appui de ce que dit M. Bucquet à cet égard, un passage formel de ce dernier auteur. Stahl écrivait encore en 1731, dans son ouvrage intitulé Expérimenta, obsei'vationes et animadvei^siones , § 67 :

rr Elastica illa expansio aeri ita per essentiam propria est, ut nun- (f quam ad vere aggregationem nec ipse in se, nec in ullis mixtionibus ffcoivisse sentiri possit. 77

D'un autre côté. Van Helmont avait observé que, dans un grand nombre de circonstances, il se dégageait des corps une substance élastique qu'il appelait gaz. Boyle avait été plus loin, et il n'avait pas fait de difficulté de regarder le gaz comme de l'air. Le célèbre Newton avait adopté la même opinion, et il en parle dans plusieurs endroits de son

optique ; mais ni l'un ni l'autre n'avaient soupçonné qu'il diflerât de l'air atmosphérique. Les expériences de Haies le conduisirent h des conséquences à peu près semblables. On en peut dire autant de Boerhave. Il indique dans son Traité de ïair différents moyens de produire cette substance en combinant des acides, soit avec des alcalis, soit avec de la craie, soit avec des huiles; il indique également la possibilité d'en extraire par la combustion, par la fermentation et par la distillation; mais il n'attribue à cet air aucune propriété différente de l'air atmosphérique.

MM. Black et Macbride sont les premiers qui ont cru devoir assigner une différence essentielle entre l'air fixe ou fixé et l'air de l'atmosphère. M. Jacquin, en adoptant leur théorie sur la fixation de l'air dans les corps, ne paraît pas être persuadé que celui qu'on désigne sous le nom à'airjixe soit différent de l'air de l'atmosphère.

Telle était l'incertitude des physiciens et des chimistes sur la nature de l'air fixe au moment où M. Bucquet commença ses expériences.

On sent combien il était essentiel de s'occuper d'expériences propres à terminer, s'il était possible, la question importante qui divisait les savants les plus célèbres.

C'est le but que M. Bucquet s'est proposé dans le mémoire dont nous rendons compte. Toutes ses expériences ont été faites sous les veux de M. le duc de la Rochefoucauld, dans son laboratoire et concurremment avec lui. Aussi ces deux savants doivent-ils avoir une part égale à la reconnaissance du public.

M. Bucquet s'est proposé d'examiner d'abord si l'air fixe est le même que celui de l'atmosphère; secondement, s'il est le même de quelque corps qu'il ait été tiré.

Pour remplir cet objet, M. Bucquet a adopté l'appareil décrit dans M. Macbride; mais, comme cet appareil a le grand inconvénient de ne permettre d'opérer que sur de l'air fixe mélangé avec une quantité trèsnotable d'air atmosphérique, M. Bucquet a cru devoir y faire quelques changements. Il y a adapté des robinets et une espèce d'ajutage propre à visser l'une des bouteilles à une machine pneumatique; enfin il a

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disposé l'une des bouteilles, de manière que la partie supérieure pût se dévisser et qu'on pût y introduire un baromètre d'épreuve. M. Bucquet a appelé bouteille des mélanges celle destinée à recevoir les substances qu'il devait combiner ensemble pour produire de l'air. Il a appelé bouteille de réception celle destinée à recevoir les substances qu'il se proposait d'exposer à l'émanation de l'air dégagé.

11 est résulté des expériences faites par M. Bucquet avec cet appareil que l'air, dégagé de tous les acides sans exception, combiné, soit avec la craie, soit avec les alcalis, était absolument le même. Il a seulement observé que celui tiré de l'alcali volatil conservait une odeur de viande pourrie. Il a trouvé de même une identité très-parfaite entre l'air qui se dégage des matières en fermentation et celui qui se dégage de celles en effervescence. Cet air a une odeur pénétrante que M. Bucquet appelle odeur gazeuse. Il précipite la chaux contenue dans l'eau de chaux; il la change en terre calcaire et il lui rend la propriété de faire effervescence avec les acides; il produit sur les alcalis caustiques des effets à peu près semblables; il leur rend la propriété de faire effervescence et celle de cristalliser.

L'air fixe, dans tous ces cas, ne contient rien des substances salines dont il a été tiré. Du sirop de violette exposé pendant plus de douze heures à son action, dans l'appareil de M. Macbride, n'en a été aucunement altéré.

M. Bucquet a soumis ce même air aux expériences connues pour en détei'miner le poids et la compressibilité. Ses résultats n'ont pas différé sensiblement de ceux qu'on obtient en employant l'air ordinaire.

M. Bucquet examine ensuite l'air produit par la dissolution des substances métalliques, et il le trouve fort différent de celui qui se dégage, soit pai' l'effervescence, soit par la fermentation. Cet air n'est point susceptible de se combiner avec l'eau. Il refuse également de se combiner, soit avec la chaux, soit avec les alcalis caustiques. Quelque longtemps qu'on les expose à son action, ils ne recouvrent pas la propriété de faire effervescence avec les acides.

L'air fixé, dégagé d'une effervescence, combiné ensuite avec le vin,

ne le change point en vinaigre, il lui communique seulement un goi\t acerbe, qui pourrait être cependant le premier degré de la fermentation acéteuse.

M. Bucquet examine ensuite si l'air produit, soit par l'efrervescence^ soit par les fermentations, est inflammable comme celui tiré delà dissolution du zinc et du fer par l'acide vitriolique, ou par l'acide marin comme l'avait avancé M. Haies, mais il n'a pu parvenir à l'enflammer.

De ces expériences, M. Bucquet conclut que l'air tiré, soit des efTervescences, soit des fermentations, soit des dissolutions métalliques, n'est pas précisément le même que celui de l'atmosphère, quoique égal en pesanteur et en élasticité; que celui tiré des effervescences et des fermentations diflere de l'air atmosphérique et de l'air des dissolutions métalliques en ce qu'il a une aptitude très-grande à se combiner avec la chaux, avec les alcalis et même avec l'eau; enfin, que l'air des dissolutions métalliques a le caractère distinctif de pouvoir s'enflammer.

()uoique ces expériences aient beaucoup de rapport avec celles publiées avant M. Bucquet et surtout avec celles de M. Priestley, elles n'en sont pas moins précieuses pour la physique. Dans une matière qui laisse encore autant d'obscurité, on ne saurait trop multiplier les expériences, et c'est beaucoup que de savoir qu'on peut arriver au même but par des routes diflerentes.

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