RELATIF AUX ÉTHERS
Du 20 décembre 1774.
L'Académie nous a chargés, MM. de Lassonne, Bourdelin et moi, de lui rendre compte d'un mémoire de M. Navier, docteur en médecine à Ghâlons-sur-Marne , correspondant de cette académie, intitulé : Observations sur Véther provenant de différentes solutions métalliques nitreuses et sur les produits qui en résultent, ainsi que sur ceux de la solution du mercure dans les acides nitreux et marin, avec quelques réflexions sur l'utilité de ces résultats pour le biefi de l'économie animale.
M. Navier avait déjà communiqué à l'Académie, en 17^1, la découverte de l'éther nitreux martial; il avait obtenu cet éther par le moyen d'un mélange d'esprit-de-vin avec une dissolution de fer par l'acide nitreux. Il avait observé qu'il était fort amer, qu'il avait une belle couleur rouge, qualités que n'a pas l'éther nitreux ordinaire; il en avait conclu que l'éther, dans cette opération, enlevait quelque chose au fer, et il présumait que cette préparation pouvait produire des effets avantageux dans l'art de guérir.
Cette première découverte lui a donné l'idée d'examiner l'action des différentes dissolutions métalliques sur l'esprit-de-vin , et de l'éther sur les métaux, et il s'est toujours proposé pour but de tirer de ses expériences des résultats avantageux pour la pratique de la médecine.
M. Navier a commencé par faire dissoudre 6 grains d'or dans de l'eau régale faite par le sel ammoniac. Il a ensuite mêlé cette solution avec partie égale d'esprit-de-vin, et a mis le tout à la cave dans une bouteille bien bouchée et ficelée; au bout de trois jours, il s'était formé une quantité assez considérable d'éther de couleur citrine; il s'était fait en même temps un dégagement très-considérable d'une matière élastique.
L'éther ainsi surnageant à la dissolution, contenait de l'or; M. Navier l'a employé avec succès pour appliquer ce précieux métal sur l'argent, sur le verre, sur le fer et sur l'acier. 11 a même essayé de l'affaiblir en le coupant avec l'esp rit-de-vin, mais il a observé qu'à la longue l'or se sépare de ce mélange et se précipite.
M. Navier s'étend ensuite sur les propriétés médicinales de cet éther, et il pense qu'on pourrait l'employer avec succès dans un grand nombre de circonstances. M. Navier ne s'est pas borné à l'or, il a étendu ses expériences sur tous les métaux.
L'éther fait par un mélange d'esprit-de-vin avec une dissolution d'argent par l'acide nitreux lui a présenté peu de phénomènes intéressants, et ce métal ne lui a paru s'unir qu'en très-petite quantité avec l'éther.
Il en a été à peu près de même de l'éther fait par le moyen d'une dissolution de plomb par l'acide nitreux, ou d'étain par l'eau régale; il a résulté, du mélange de ces dissolutions avec l'esprit-de-vin , un éther nitreux très-bon, mais qui ne contenait presque aucun vestige de plomb ni d'étain.
Celui fait par le moyen du cuivre dissous dans l'acide nitreux ne contenait absolument aucun vestige de cuivre.
M. Navier, toujours guidé par des vues médicinales, a fait beaucoup de tentatives pour unir le mercure à l'éther, mais il n'a pu y réussir, au moins directement. Une dissolution de mercure par l'acide nitreux , mêlée avec de l'esprit-de-vin, lui a bien fourni de l'éther nitreux, mais cet éther ne contenait point de mercure.
Ce que M. Navier n'a pu faire directement dans cette expérience,
il l'a fait à l'aide d'un intermède; il a observé que l'éther obtenu par la combinaison d'une dissolution de mercure avec l'esprit-de-vin conservait toujours une légère surabondance d'acide, qu'il pouvait encore dissoudre, dans cet état, une certaine quantité de mercure précipité rouge, et il a obtenu, par ce moyen, un éther nitreux mercuriel, qui pourra s'employer en médecine.
Le mercure se conserve difficilement dans cet éther; il cristallise sous la forme d'aiguilles courtes et de feuillets; le sel qui en résulte est doux et peut également s'employer en médecine; il conserve encore un peu d'éther, soit combiné dans les cristaux, soit seulement interposé entre les molécules salines, et il en communique le goût et l'odeur à l'eau dans laquelle on le fait dissoudre.
Si l'on veut éviter la précipitation ou plutôt la cristallisation de ce sel, il ne s'agit que d'étendre la dissolution mercurielle éthérée avec de ]'esprit-de-vin; elle devient alors susceptible de tenir le mercure en dissolution.
Cette première partie du mémoire de M. Navier semblerait présenter, au premier coup d'œil, une découverte intéressante pour les chimistes, savoir une méthode de composer l'éther nitreux par le moyen de toutes les dissolutions métalliques; mais nous devons observer à cet égard que M. Navier n'a employé, dans ses expériences, que des dissolutions peu chargées de métal et infiniment éloignées du point de saturation. Il est donc extrêmement probable que ce n'est point la portion d'acide combinée avec le métal qui l'a quitté pour s'unir à l'esprit-de-vin et pour former l'éther; que c'est, au contraire, la portion libre de ce même acide. Nous nous croyons fondés à croire que la plupart des résultats qu'il a obtenus, surtout par l'argent, le cuivre, le plomb et le mercure, ne diffèrent en rien de ceux qu'il aurait obtenus s'il eût mêlé de l'acide nitreux pur avec de l'esprit-de-vin.
Ces réflexions n'empêchent pas que le travail de M. Navier n'ait un mérite très-réel, même du côté de la doctrine chimique; cette partie de son mémoire contient, d'ailleurs, des idées médicinales dont il est possible de faire des applications très-utiles.
Après les expériences dont nous venons de rendre compte sur les différentes préparations éthérées métalliques, M. Navier passe à l'examen des cristaux soyeux et neigeux qui se trouvent sous la dissolution du mercure, lorsqu'on en a séparé l'éther. Ces cristaux se dissolvent à chaud dans l'esprit-de-vin et dans l'eau; par le refroidissement, ils recristallisent en petits cristaux fins. M. Navier observe que ces cristaux diffèrent peu de ceux qu'on obtient par la combinaison de l'acide du vinaigre avec le mercure; il conclut que l'acide nitreux, dans la formation de l'éther mercuriel, se transforme en acide végétal , et cette idée s'accorde assez avec ce que pensent plusieurs chimistes de nos jours. M. Navier rapporte, à l'appui de cette opinion, l'expérience qui suit : si l'on mêle avec une partie d'acide nitreux deux parties d'esprit-de-vin, qu'on les tienne pendant quatre jours dans un vaisseau bien fermé et qu'on les distille ensuite, la liqueur qui passe est un esprit-de-vin éthéré qui n'a qu'un léger vestige d'acidité; la portion qui reste n'a également qu'une acidité agréable; d'où M. Navier conclut, d'abord, que l'acide nitreux a été considérablement adouci dans cette opération; mais une preuve, suivant lui, qu'il s'est rapproché en même temps de la nature végétale, c'est que si, dans la partie qui a passé dans la distillation, on jette quelques grains de mercure précipité rouge, et qu'on chauffe à un feu doux, cette substance, de rouge, devient grise. D'un autre côté, la dissolution blanchit le cuivre; en refroidissant, elle donne un dépôt gris blanc; enfin ce dépôt, examiné à la loupe, présente des cristaux soyeux très-fins, à peu près comme ceux qu'on obtient par le vinaigre.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'acide nitreux ainsi adouci, qui a dissous une certaine portion de mercure et qui l'a laissé cristalliser, est encore aussi acidulé qu'avant la dissolution; il est même susceptible de dissoudre de nouveau du mercure précipité rouge.
Quoique cette transformation de l'acide nitreux en acide végétal ne soit pas sans vraisemblance, il serait néanmoins à désirer qu'elle fût confirmée par de nouvelles expériences.
M. Navier s'est encore appliqué à rechercher les procédés qui pouvaient donner le sel neigeux mercuriel aussi bien qu'il est possible.
Cette partie de son mémoire est d'autant plus intéressante qu'elle peut être utile en pharmacie; elle conduit d'ailleurs à croire qu'on ne peut obtenir de sel neigeux que parle concours de l'acide du vinaigre, ce qui semblerait appuyer encore son opinion de la transformation des acides.
M. Navier, toujours jaloux de faire l'application de ses travaux chimiques à l'art de guérir, donne à la suite la composition de ce qu'il nomme sel neigeux androgyne martial mercuriel : c'est une combinaison du mercure et du fer avec l'acide nitreux dulcifié et avec le vinaigre; il fait voir, à cette occasion , que le sublimé corrosif uni avec l'espritde-vin ne donne pas d'éther, et qu'on ne peut obtenir, dans aucun cas, de sel neigeux des dissolutions de mercure dans l'acide marin.
Ces expériences conduisent M. Navier à parler d'une méthode pour purifier le mercure de tous les métaux étrangers auxquels il pourrait être allié; il se sert, à cet effet, de l'acide marin dulcifié. Cet acide, dans cet état, dissout, suivant M. Navier, tous les métaux unis au mercure, sans attaquer aucunement ce dernier.
M. Navier a encore essayé de faire dissoudre du mercure précipité rouge dans de l'acide marin dulcifié; au bout de quelques jours, cette dissolution lui a donné de petits cristaux soyeux; mais, en la mêlant avec une dissolution acéto-martiale, il n'a point eu de cristaux neigeux. Ce procédé fournit encore, suivant M. Navier, un moyen d'adoucir la solution de mercure par l'acide marin et de la rendre salutaire au moyen de son union avec le fer.
M. Navier termine son mémoire par un appendice sur les sels neigeux et soyeux mercuriels. Il prétend, d'après des expériences qui paraissent très-concluantes et auxquelles il est difficile de se refuser, que ces sels ne contiennent point de mercure, qu'ils ont pour base une substance terreuse extraite du mercure et qui fait partie constituante de ce dernier métal. Cette découverte serait de la plus grande importance si elle était suffisamment établie, puisqu'elle fournirait un moyen de décomposer le mercure. Mais nous ne croyons pas qu'on doive adopter les idées de M. Navier à cet égard, jusqu'à ce que les expériences sur
lesquelles il se fonde aient été examinées sous différentes faces. Nous ajouterons même que M. Navier n'a jamais opéré que sur de petites doses, et il en résulte nécessairement de l'incertitude dans les conséquences.
Quoi qu'il en soit, le mémoire de M. Navier contient une suite de faits intéressants et précieux, et nous croyons qu'il mérite l'approbation de l'Académie et d'être imprimé dans le volume des mémoires présentés à l'Académie par des savants étrangers.
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