CHAPITRE V
( >)i)sidcro lions sur les peuples de l'Europe depuis la chute de l'empire d'Occident jusqu'à la chute de l'empire grec.
Chaque homme borné à ses propres forces, ''•""^17;^;*^^, sent toute sa faiblesse, et ce sentiment le met | clans la nécessité de se joindre à d'autres. Les hordes se forment donc; mais deux choses déterminent à peu près le nombre des individus qu'elles doivent contenir: d'un côté il faut que le nombre soit assez grand pour que chacune trouve dans le sentiment de ses forces, la confiance de résister ou d'attaquer avec avantage; et de l'autre il faut que suivant les pays, il soit plus ou moins borné, afin que la troupe entière puisse subsister dans les lieux où elle erre. Quand la population trop accrue dérange cette proportion, les révolutions naissent les unes sur les autres, les troupes se poussent, se divisent, se réunissent et débordent de toutes parts.
Les hordes n'ont aucune expérience pour se conduire dans des circonstances aussi différentes de celles.où elles étaient aupar<ivaut : néanmoins elles conservent encore la même confiance; se conduisant par instinct comme elles se sont ton-
jours conduites , et ne comprenant pas pourquoi elles n'ont plus !es mêmes succès. Si au milieu de ces désordres un chef joint à l'instinct un peu plus de réflexion que les autres, il lui sera facile de forcer plusieurs troupes à marcher sous ses ordres, et de devenir un conquérant; mais ces Barbares seront dans les conquêtes où ils se seront fixés , ce qu'ils étaient dans les vastes campagnes où ils erraient; c'est-à-dire, qu'incapables de réfléchir sur la nouveauté de leur situation, ils n'auront encore pour règles que leur instinct : voilà pourquoi depuis la ruine de l'empire d'Occident l'Europe a tant de peine à se civiliser. La Grtce avait Daus la Grècc les mêmes désordres ont eu des
eu moins d'obs-
tacies à se poli- guitcs bicu différcntcs ; car les peuples las de guerre, songèrent de bonne heure à se donner des lois ; ils en demandèrent , et ils se soumirent au moins sans répugnance à celles qui leur furent offertes. Tout occupés des soins d'établir la meilleure forme de gouvernement, ils firent naître plusieurs législateurs, et ils se civilisèrent au point que malgré la multitude des cités différemment gouvernées, ils se regardèrent pendant un temps comme une société de concitoyens. Or pourquoi les Européens n'ont-ils pas senti comme les Grecs le besoin des lois? Il semble que les désordres croissant à proportion de la grandeur des états, ce besoin devait être encore plits sensible pour eux.
Cest que les Grecs étaient pauvres, et que les „J;^,[;';;i Euro|iéeus étaient riches. Il était naturel que les Mr",''",^; Grecs sans avance , parce qu ils étaient sans n- i" E«'op^»« chesses, préférassent la paix à des guerres des- ESÏSIi" *'* tructives; et, qu'au contraire, les Européens que Tusage des richesses avait rendus avares , préférassent la guerre qui les avait enrichis, et qui paraissait pouvoir les enrichir encore. Devenus tout à coup riches parce qu'ils avaient dépouillé les vaincus, il fallait bien que dans Tespérance d'acquérir de nouvelles richesses, ils armassent continuellement pour se dépouiller tour à tour eux-mêmes.
La barbarie qui se répand dans l'Europe après i.« barbant la ruine d'Occident est donc bien différente de p««p'" «>«'•?"-
rope *»t bira
celle que nous avons vue en Grèce , parce qu'elle rêiie7«»nci«n'f a tous les vices des nations que le luxe a cor- g^c.^. rompues : tous ces barbares ne se meuvent que par un instinct aveugle, comme des troupeaux de bétes féroces. L'argent est l'unique proie qui les attire ; et ils se déchirent pour se l'arracher mutuellement. S'ils forment différentes nations qui paraissent se gouverner par des coutumes ou par des lois , ces nations ne savent point ce qu'elles se doivent , elles sont encore les unes par rapport aux autres aussi* sauvages qu'elles pouvaient l'être , lorsqu'elles étaient des hordes er^ rantes dans les forêts du nord.
Cet esprit sauvage se perpétue de siècle en iijconstrrfoi
2pO HISTOIRE
long temps leur sièclc : l'avidlté l'entretient ; une fausse erloire lui
caractère sau- ' *^
''^''' fait prendre de nouvelles forces ; et les meilleurs
esprits sont entraînés par l'instinct barbare qui arme tous les peuples. Charlemagne, ce grand législateur qui civilisa les Français pour un moment, était encore un sauvage par rapport aux Saxons. Le plus juste des rois, saint Louis.... Je n'ose continuer, je respecte en lui une erreur qui ne déshonore que son siècle.
AprtsCbarie- La sagcssc de Charlemagne passa avec lui.
magne ils s'a-
denouveaûldé- Commc chaquc peuple, chaque corps même se croit puissant, la force dans laquelle on met toute sa confiance devient encore l'unique règle. Bien loin de sentir le besoin des lois , on néglige , on proscrit celles qu'on a, et on craindrait de s'en donner de nouvelles. Ainsi les désordres croissent et se multiplient.
Un instinct Mals CCS Barbarcs , plus avides qu'ambitieux,
brutal les conduit dans toutes conduiront- ils au moins leurs entreprises avec
leurs entrepri- F
quelque lumière? Non, c'est encore l'instinct qui les guide. Armés sans avoir d'objet fixe , ils ne connaissent ni leurs ressources ni celles de leurs ennemis; ils ne méditent point sur les moyens de surmonter des obstacles qu'ils ne prévoient pas; ils ne savent ni temporiser, ni saisir le moment d'agir , ni profiter de leurs avantages pour faire une paix utile : souvent les succès leur deviennent aussi funestes que les revers, et après s'être battus pour se battre , ils quittent les armes
par lassitude, pour les reprendre bientut à contretemps.
S'ils font des traités, la justice n'en dicte pas injamt r. les articles; us ne la connaissent pas; us cher- "j^ j, ".X"' chent à se surprendre ; le plus faible cède au plus fort; ils ne respectent pas les engagemens les plus sacrés : ils se font une si grande habitude de violer leurs sea^mens qu'il leur paraît tout naturel de les violer; et ils en forment le dessein au moment même qu'ils s'engagent. S'il est honteux de recevoir la loi de son ennemi , s'il est encore plus honteux de manquer à la foi jurée, s'il l'est plus encore d'abuser de la religion pour être parjure, quelle est la nation de l'Europe qui ne s'est pas couverte d'ignominie ?
Les peuples n'imaginaient donc pas avoir à n, remplir des devoirs respectifs; mais les citoyens, ^.^j^"» ^. si l'on peut donner ce nom à ces sauvages fixés lîirTttyenh'd' en Europe, n'imaginaient pas davantage qu'il fut de leur intérêt de se lier par des obligations réciproques. Le roi, le clergé, la noblesse et le peuple , tous étaient ennemis ; et souvent le chef d'une religion de paix , ennemi tour à tour des uns et des autres , armait lui-même toute la chrétienté. Au milieu de ces désordres, chacun usurpe, personne ne connaît ses droits : les prétentions naissent de toutes parts. On cède ce qu'on doit défendre , on défend ce qu'on doit céder, et la coufusion vient au point qu'il semble n'y avoir ni état
connai»»«iil pa» \e* \r n»' nation, ni roême crn«
ni religion. C'est qu'il n'y avait point de mœurs, et
malheureusement il était difficile qu'il s'en formât.
Quelle sorte Toute l'histoire démontre qu'il y a plus de
d'égalité' con- X »/ 1
Srdune^nal mŒUFs dans un peuple, à proportion qu'il y a moins d'inégalité parmi les citoyens. La Grèce en donne plusieurs exemples; et Lacédémone, où les fortunes étaient égales, conserva ses vertus pendant plusieurs siècles. Ce n'est pas qu'on doive entreprendre d'établir une égalité parfaite dans tous les temps, et surtout dans les grands empires. Ce projet causerait de nouveaux troubles ; et à peine serait-il exécuté, qu'il se détruirait de lui-même. Mais si chaque citoj^en jouit de tout ce qui est nécessaire à sa condition; si au lieu d'être sous la domination absolue d'un autre homme, il n'obéit qu'à des magistrats qui obéissent euxmêmes aux lois, il y aura dès lors assez d'égalité parmi eux , puisque les lois commanderont seules, et que sous leur protection , chacun à l'abri de toute injustice, disposera de ce que le sort ou son industrie lui aura donné en partage. 11 y a une Lors de l'expulsion des Tarquins , il restait une
tnégaHtéodieu>
sequiiaruine. inégalité odicusc entre les patriciens et les plébéiens. Si elle eût subsisté, Rome eût péri de bonne heure, et son nom peut-être ne fût pas venu jusqu'à nous. Cette inégalité disparut, à mesure que les plébéiens s'élevèrent aux magistratures, et alors les Romains acquirent ces vertus qui les préparaient à la conquête du monde. Ce-
MODFRNE. ao3
pendant les dépouilles des nations ramènent une inégalité encore plus funeste ; il n'y a plus cpie des riches et des pauvres ; les mœurs se coiTompent, elles entraînent la ruine de la république ; elles se corrompent encore , et l'empire n'est plus.
Mais une inéfijalité plus grande encore, c'est u pi«. t»rt.î. celle qui s'établit avec le gouvernement féodal. J-;,; ^;^/'^; Le peuple entier, quoiqu asservi, ne 1 était pas f,o<<.i.ip*rk» partout également. Les seigneurs pouvaient disposer de tout, ils mettaient leurs volontés à la place des lois; mais toujours inégaux entre eux, ils haussaient , ils baissaient tour à tour , et mille causes variaient leur situation respective. Le clergé se voyait au-dessus des seigneurs laïques; et audessous, suivant qu'on méprisait ou qu'on redoutait les censures, et qu'on se conduisait par avarice ou par superstition. Enfin une multitude d'ordres religieux formait dans l'état des corps inégaux par les richesses ou par la considération dont ils jouissaient. Ils n'appartenaient proprement ni à la classe du clergé, ni à celle de la noblesse, ni à celle du peuple ; ils formaient euxmêmes plusieurs classes différentes , jalouses entre elles, ennemies de toutes les autres, et ambitieuses de s'élever a tout. Us se mêlent dans les différents qui arment les puissances; ils excitent les peuples à la révolte; souvent même ils troublent le monde par des questions frivoles et ridicules. Lorsqu'il y a tant de classes, et tant
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d'inégalité parmi elles, faut- il s'étonner, si les intérêts se multiplient et se croisent continuellement ? Cependant une nation n'est véritablement civilisée , qu'autant qu'elle forme un corps de citoyens unis par un intérêt commun.
Il y a une no- L'Idéc qu'ou sc falsalt de la noblesse dans ces
Messe qui ne i • ' • 1 1
^tlhé^ p^^ '''^- temps , prouve encore combien on était barbare. Que les magistratures laissent de la considération à ceux qui les ont exercées ; que cette considération passe même des pères aux fils , c'est ce qui doit naturellement s'établir partout où il y a des hommes qui s'intéressent à la patrie. Il y aura donc des familles plus illustres, parce qu'elles auront donné plus de magistrats ; mais cette distinction excitera l'émulation , sans altérer l'égalité; parce que dans ces familles comme dans les autres , on ne naîtra que simple citoyen , et que la naissance ne donnera aucun titre, aucun privilège, aucun droit. Telle a été la noblesse chez les Romains. Les petits-fils d'Auguste même n'étaient que simples particuliers; et ils n'eurent de titre, que lorsqu'on les eût crées princes de la jeunesse. Tibère, après son adoption, rentrait dans la classe des citoyens , lorsqu'il n'était pas revêtu de la puissance tribunitienne. Claude, quoique parent des empereurs, quoique descendu d'une longue suite d'aïeux et de magistrats, ne fut rien jusqu'au temps où Caligula le fit consul. Mais il est inutile de multiplier les exemples, ce n'est que
MODERNK. 205
dans le bas-enipirc que des titres fastueux, multipliés sans discernement, commencèrent à devenir héréditaires dans quelques familles.
I^ erouvemement féodal introduisit insensible- <^p"«i';« •»»-
CJ $nr<\ft de no»
ment une façon de penser encore plus absurde, ôilîtr.!;,;;)!.?' Un château fortifié donnait la noblesse à un bri- «»«>i'««. gand auquel il servait de retraite ; et tant que ce château appartenait à la même famille, il trans* mettait la noblesse des pères aux fils; on naissait donc noble parce qu'on naissait brigand.
Il semble d'abord que les seigneurs auraient dû attacher toute la considération à la profession des armes et aux fonctions de la justice; puisqu'ils ne connaissaient eux-mêmes d'autre métier que celui de la guerre, et qu'ils s'étaient arrogé le droit de rendre seuls une espèce de justice à leurs sujets ; mais parce qu'ils conservaient leurs terres , dans le temps qu'ils perdaient leur droit de guerre et leurs tribunaux de justice, il arriva que la terre seule fit le noble, et que les fonctions militaires et civiles ne purent pas donner la noblesse. En vain comptait-on parmi ses aïeux des officiers- généraux et des magistrats d\i premier ordre ; on était roturier si Ton ne venait pas de quelque seigneur qui eût au moins été maître d'un château. Les titres de duc, de comte, etc., qui dans les commencemens étaient des titres de magistratures , n'appartinrent plus qu'aux seigneurs qui , possédant de grandes terres, étaient
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regardés comme les premiers de l'état ; cependant , par une contradiction ridicule , cette haute noblesse était jugée dans les parlemens par des magistrats qu'elle traitait de roturiers. Cette noblesse Ccttc uoLlcssc qu'unc famlllc tient de sa terre,
est le priocipe
d'une inegauté g^jjs avoir lamais rendu aucun service à létat,
odieuse. J '
est certainement le plus absurde de tous les préjugés. Elle est aussi le principe de l'inégalité la plus odieuse ; car plus ces nobles inutiles se croient élevés, plus ils mépriseront les ordres inférieurs; et plus ceux-ci se sentent méprisés, plus ils concevront de haine contre la noblesse. Vous avez vu les magistrats toujours occupés des moyens d'humilier les nobles, et quelquefois le peuple armé pour les exterminer.
Les peuples Si uous cousidérons les Barbares au moment
qui ont envahi . i ^■>
l'Occident, de- qq i\^ envahircut les provinces de 1 empire , nous
viennent plus J. il'
fëtaientT '"" les trouvous tous moins sauvages les uns par rapport aux autres ; car ils jouissaient tous des mêmes droits, ils étaient égaux, et ils ne connaissaient pas ces différences humiliantes , qui font que dès le berceau les hommes sont de différentes espèces.
Bien loin de Tous CCS sauvagcs sont donc devenus pires ,
s'instruire par .-» ,^j l i i •
-"Pf!;?""^^'' ^^ ^^ lixant. D abus en abus , de crimes en crimes, ils se font des droits par des forfaits. L'instinct qui les pousse ne leur permet pas de profiter de leurs malheurs. Dans une ignorance profonde du passé , et même du présent, ils font les mêmes
répètent les nxê tncs fautes.
MODKRNK. a07
fSeiutes parce qu'ils les ont faites. Combien de rois détrônés en Angleterre! Cependant ils le sont tous pour avoir tenu la même conduite. Philippe le Bel divise et ruine la France ; ses successeurs la divisent et la ruinent. Ils se font faux-monnoyeurs , et ils croient de la meilleure foi du monde user d*un droit qu'on ne peut leur contester. Ils n'ont garde de prendre saint I^uis pour modèle ; s'ils conservent un souvenir confus de ce roi juste, ils ignorent ce qu'il a fait, et bien loin de marcher dans le chemin qu'il leur a tracé, ils vont au gré de leurs passions, et par conséquent au hasard. La politique si vantée des papes n'est pas plus éclairée. Ils se servent des excommunications, comme tous les animaux se servent des armes que la nature leur a données ; encore ne savent-ils pas juger de leurs forces. S'ils ont réussi parce qu'ils ont trouvé peu de résistance , ils tentent de plus grandes entreprises où ils échouent ; ils les tentent de nouveau pour échouer encore ; celui qui succède, ne sait pa^ se corriger sur les fausses démarches de celui qui l'a précédé. Ils scandalisent toute la clirétienté ; ils la soulèvent contre eux ; ils ont un juge <lans les conciles qu'ils sont forcés de convoquer; et ils mendient la protection des souverains qu'ils regardaient auparavant comme les sujets du saint-siége. Le clergé en butte aux papes, aux rois, à la noblesse, aux moines et au peuple , se conduit tout aussi
inconsidérément , et ne sait conserver ni ce qu'il usurpe, ni ce qu'il acquiert à juste titre. La noblesse enfin que l'avidité et la superstition enhardissent et intimident tour à tour, fait tout à contre - temps ; et va tomber sous les efforts des magistrats qu'elle méprise. Celui qui considère ces désordres, peut -il s'étonner si les papes, les rois , le clergé, les suzerains , les seigneurs et tous les peuples sont exposés à des révolutions continuelles? Il faut bien que la fortune varie sans cesse , puisque partout on se conduit sans principes , et qu'il n'y a de mœurs nulle part. cheï toutes Daus CCS siècles barbares , les hommes les moins
les nations les
for^p^Vs^éronel civlUsés sout saus doute ceux que nous nommons
que les autres. i 1*1^ 15* i
les grands; ils ont 1 ignorance des sauvages, en ont la valeur brutale et avide, ils en ont en un mot les mœurs, et ils y joignent tous les vices que donnent les richesses jointes à la puissance. Mais on les ruinera plutôt qu'on ne les civilisera, parce que la confiance qu'ils mettent en leurs forces ne leur permet pas de sentir le besoin des lois , et que les flatteurs qui les entourent, leur permettent encore moins de sentir le besoin d'acquérir des lumières.
Le luxe les po- Cepcndaut le commerce enrichit quelques villes
lit sans les ,, , . /• 1 t
civiliser et sans Cl Italie 1 uu iiouvcau luxc se repana. Les papes
lespolicer. l l l
l'apportent en France. Leurs légats le laissent dans toutes les cours; et les peuples deviennent plus polis , sans se civiliser davantage et sans se po-
MOOEBlfE. ao9
licer. Tâchons de noiis faire des idées exactes. *
Un peuple se civilise à mesure qu'il quitte les f» q»oi dif. mœurs qu'il avait quand il était barbare. Il se "i^"'*^*police , lorsque obéissant à des lois qui préviennent les désordres, il se fait une habitude des vertus sociales. Les Grecs commencèrent à se civiliser avant Lycurgue et Solon , ils sfe policèrent dans les siècles de ces deux législateurs, et ils se polirent dans celui de Périclès.
Les siècles de l'atticisme , de l'urbanité , de l'élé- vîce.a««i». gance, les siècles polis, qu'on regarde comme les plus florissans, sont donc l'époque de la décadence des mœurs et des états. Alors en effet le luxe règne; la considération ne s'accorde qu'aux richesses; en conséquence chacun veut se distinguer par la magnificence des habits , des équipages, etc. Parce que les arts et les lettres fleurissent, on a des collections de tableaux dont on ne connaît pas le prix, et des bibliothèques qu'on ne lit j>as; parce qu'il est du bel air de se montrer partout, on promène son ennui de maison en maison , pour l'échanger contre celui des autres. La journée se termine par un souper, où les mets sont des poisons apprêtés avec délicatesse ; et on baille parce qu'on ne sait que dire et qu'on est ennuyé d'entendre. Hélas l les indigestions sorU. pour la bonne compagnie^ a dit un grand poëte. Ne présumez-vous pas de là que la bonne compagnie fait tristement bonne chère, et que l'en-
nui contribue beaucoup aux indigestions? Voilà cependant les hommes des siècles polis ; plus ils s'amollissent et se corrompent, plus ils applaudissent à leurs vices. Il n'y a plus de bien public, plus de patrie, mais seulement des abus qu'on fronde et qu'on défend. La frivolité qui donne le ton à tous , ne permet pas de s'occuper de choses sérieuses. On en parle tout au plus dans la nouveauté; on s'en ennuie presque aussitôt; et on passe à des riens, pour* se procurer des amusemens qu'on cherche toujours et qu'on trouve rarement.
Lorsque ces Quaud OU uc conuaît pas le monde, on l'ima*
temps de cor-
rh?^\'""iTut\T giï^^ tout autrement, et on juge, par exemple, que pour être hX PaHs cst la ville des plaisirs; mais puisque vous
renx;
n'êtes pas fait pour y vivre, il faut vous apprendre que vous n'avez rien à regretter.
A Paris , les hommes les plus heureux ne sont pas enveloppés dans le tourbillon du monde; ils se tiennent à l'écart. Occupés par état ou par goût, ils ne cherchent de délassement que dans une compagnie d'amis choisis, occupés comme eux. Ils ne s'ennuient jamais quand ils sont ensemble, parce que leur conversation a toujours un objet. S'ils se taisent, ils ne s'ennuient pas encore, parce qu'ils ne se sont pas imposé la loi de parler, comme font ceux qui u'ont rien à dire. Chacun pense alors à quelque chose , ou à rien s'il veut ; mais il est à son aise, et il a le plaisir de sentir que s'il rompt
MODKRNK. ail
le silence, il sait à qui parler. Un homme désoeuvré serait le fléau d'une pareille société.
Or, vous pouvez trouver ce bonheur à Parme, vi •« f.ir.d#. Faites un choix d'amis véritablement aimables : '^''•'•«' mais j'ai peur que vous ne saisissiez mal ma pensée. Je n'appelle pas aimable un homme qui vous plaira par ses flatteries ; qui ne vous amusera que par des contes frivoles; qui vous fera rire de quelque courtisan auquel il donnera des ridicules ; qui vous arrachera à vos devoirs pour vous livrer k vos passions; un mauvais plaisant, un bouffon, etc. J'appelle donc véritablement aimable un homme vrai, sincère, discret, éclairé, vertueux, en un mot. Il aimera votre gloire : en se rendant digne de votre amitié, il vous rendra digne de la sienne.' Vos devoirs lui seront chers; il vous aidera à les remplir. Si vous avez de pareils amis, vous trouverez le plaisir et dans vos occupations et dans vos délassemens; si vous en aviez d'autres, vous vous ennuieriez k Paris comme à Parme. Après cet écart qui a soustrait à vos yeux pendant un moment les peintures hideuses de tant de siècles, je retiens à nos malheureux ancêtres.
Ils n'étaient pas civilisés, puisqu'ils avaient con- j, ,îg,J^"'''** serve la barbarie de leurs premières mœurs ; ils wif.Twiilil n étaient pas policés, puisqu ils n avaient pas contracté l'habitude des vertus sociales. Or, si l'atticisme et l'urbanité ont été l'époque de la déca» dence des Grecs et des Romains, que sera en
a i a HISTOIIiE
Europe l'élégance qui se répand parmi des Barbares?
La mollesse Vous ne VOUS v atteudez pas ; elle sera le salut
prépare des ré-
iVoûv^erwment! ^es Européeus. Ces âmes féroces qui ne pouvaient plier sous le joug des lois, plieront enfin sous les vices du luxe. A mesure qu'elles s'amolliront, l'anarchie cessera, des temps plus heureux commenceront, et il se formera de plus sages gouvernemens : c'est ainsi que l'ordre doit re- , naître. Vous prévoyez qu'ayant un principe vicieux, il sera toujours vicieux lui-même. La politesse Au rcstc ccttc poUtessc, à laquelle ie donne le
des.2,»3et.4e f . 7 ^ . ,
siècles était en- nom Cl elesancc, était encore bien grossière, car
core bien gros- o ' D "
*'"^' la chevalerie en était l'école ; et les hommes les
plus polis des douzième, treizième et quatorzième siècles étaient ces chevaliers qui , enfermés dans des armures de fer, couraient le monde sous prétexte de redresser les torts. Cette politesse qui amenait insensiblement la mollesse des mœurs , était de l'élégance pour eux. Aussi vit -on qu'ils commençaient à s'armer par ostentation, et qu'ils ne cherchaient plus les dangerf avec le même fanatisme. On voit encore qu'ils se multipliaient à mesure qu'il était moins honteux de fuir le péril, et c'est une nouvelle cause qui préparait la ruine de la chevalerie. La décadence en est déjà sensible dès la fin du quatorzième siècle.
Lorsque les LorsQuc Ics Grccs et les Romains se formaient
Grecs et lés ^
HsTenTfTn ^ ccttc élégancc qui accompagne le luxe, il res-
MODERNK 2l3
tait encore des vestiges des anciennes mœurs; on p«i«a»«»oi« se plaignait des progrès de la corruption ; on «^■•••■•■'^ gémissait sur les ordres auxquels on n'avait pas la force de remédier. On réclamait, quoique inutilement les lois; on parlait de justice; on en conservait au moins quelque idée. Voilà pourquoi, lorsque la Grèce penche vers sa ruine, il s'y forme encore une république qui intéresse par ses vertus : et voilà pourquoi les Romains sont encore capables d'être heureux sous des empereurs tels que les Titus, les Trajans et les Antonins.
Il n'en était pas de même des Européens qui Mau i» e«-
* * *■ ropren» , qai
se sont polis sans avoir été civilisés. Quelles "i^.rjj^nf^bll*
.| '\ /~v 11 1 * ^ donnent bnila-
mœurs pouvaient-ils refiretter»' Quelles lois au- umcntiumo-
* ^ lesje , sans pon-
raient-ils réclamées? Avaient-ils jamais eu quel- jt'j;'*""" "• que idée de justice? 41 faut donc qu'ils s'abandonnent brutalement à de nouveaux vices sans rien prévoir, sans s'apercevoir même qu'ils deviennent pires. Comment des Philippe Auguste, des saint Louis et des Charles V feraient-ils le bonheur de ces peuples abrutis? Ils peuvent tout au plus diminuer les désordres et produire un bien passager.
Rien n'est plus étrange que la confusion où co«r« nous avons vu l'Europe. Quelquefois on ne sait '"?*• pas ce qui donne des droits au trône. Les prérogatives royales n'ont rien de fixe. Souvent on ne peut dire si la nation qui parle de privilèges est
** iro«v«il VtM»
rorrom
2l4 HISTOIRE
rebelle ou ne l'est pas. Le peuple, la noblesse, le clergé, le souverain pontife n'ont pour droits que des prétentions contestées. Les deux, puissances ont-elles des limites ? Sont-ce les papes ou les rois qui doivent gouverner l'Europe? A qui appartiennent les biens temporels des églises? Est-ce aux ecclésiastiques? Est-ce à la cour de Rome? Est-ce aux princes? Qui doit nommer aux bénéfices vacans? Quelles conditions rendront canonique l'élecùon du successeur de saint Pierre? Vous le voyez; telle était la confusion, que souvent toutes ces questions n'étaient , ou même ne pouvaient être résolues que par la force; et on ne voyait que des sujets de guerre entre l'état et l'Eglise, la nation et le souverain, le clergé, la noblesse et le peuple.
Dans ce désordre les peuples sont les victimes des querelles des princes. Ce sont autant de proies qu'ils s'arrachent ; ils en disposent comme de leurs bêtes; ils acquièrent des droits sur eux par des mariages; ces droits presque toujours équivoques multiplient les coriGiirrens;et pour mettre le comble à cet abus, Jeanne II adopte deux princes , et tous deux croient , en vertu de cette adoption, que le royaume deNaplesleur appartient. Ces siècles Quelle que soit la barbarie de ces siècles, vous
IpUS tif-
a,!""r?n! J trouvércz , Monseigneur, de grandes leçons, si vous savez les étudier. Vous verrez que les hommes ne sont heureux qu'autant qu'ils sont justes; que
MODFRNl . ai.')
la justice est l'effet de la tempérance et du travail; qu'elle ne saurait se trouver où ces vertus premières ne sont pas ; et que les richesses , bien loin d'être un signe de la prospérité des états , sont l'augure d'une décadence prochaine. En effet l'inégalité odieuse qu'elles amènent, divise nécessairement tous les ordres ; elle les affaiblit par conséquent, et elle tend même à les ruiner les uns par les autres , si la nation conserve quelque reste de courage. C'est alors le siècle des attentats : on commet hardiment les plus grands crimes, et les succès paraissent justifier les forfaits. Cependant la mollesse, l'oisiveté et les autres vices du luxe énervent inseivi^lement ces âmes féroces : on commence à se piquer de politesse et d'élégance; on rafine sur les choses frivoles, et les mœurs, plus corrompues, paraissent adoucies, parce que les vices qui régnent sont ceux des âmes lâches. Si les Romains et les Grecs n'ont plus eu de patrie lorsqu'ils ont accordé toute la considération aux richesses , que pouvaient devenir des peuples tout à la fois barbares et riches? Aussi pouvezvous remarquer que jusqu'au quinzième siècle , les Européens n'ont point connu la liberté, et qu'ils n'ont combattu que pour la licence. Les républiques même qui se sont formées, en sont une preuve; et si la Suisse mérite d'être exceptée, c'est que les Suisses étaient pauvres.
Plus vous réfléchirez sur les mœurs de toute l« sT««b
2l6 ' HISTOIRE
hommes qu ils l'Eurooe , plus vous sentirez combien il était dit-
ont produits , ■*• ^
E«"eu?être ficilc d'cu gouvemeF les peuples avec gloire. Vous fe'mps ies"'pius avcz ccpcudant vu de grands princes en Allemagne, en France et en Angleterre. Dans les temps les plus difficiles, un souverain peut donc être grand, il peut donc l'être dans tous les temps. C'est donc bien à tort qu'il rejetterait sur la fortune les revers qui traînent après eux les malheurs de l'état. Le bonheur et la misère des peuples sont entre ses mains. La prospérité ou l'humiliation du royaume est son ouvrage , et la fortune contraire n'est jamais que l'incapacité d'un souverain sans talens et sans vertus.
^Allemagne L'Allcmaguc ct l'Angleterre vdî .s apprendront «DUS prouvent Qu'cu formaut des entreprises au dehors , on ruine
le danger des A A '
entreprises au ^^^ proviuccs saus cu acquérir de nouvelles, ou que si on en acquiert, on se ruine encore davantage ; car les conquêtes qu'on a faites sont toujours à faire , et on a d'autant plus de peine à les conserver, qu'on est faible à proportion qu'on occupe plus d'espace. Il n'y aura donc de gloire pour vous, qu'à gouverner le peuple dont vous aurez l'honneur d'être le chef; l'honneur, dis-je, en supposant que vous le gouvernerez avec justice , avec humanité et avec les lumières nécessaires.
Toute rhis- Si vous demandez comment les rois sont affer-
prend qu'on est mis au dcdaus ct puissaus au dehors, l'histoire
laible au dehors A '
X'rlïê puis! d'Angleterre évoque pour vous répondre les mânes
sant au dedans. . . . ,..
de ces princes qui ont été obéis , parce qu ils ont
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respecté les privilèges de la nation, et de ces princes qui ont été précipités du trône, parce qu'ils ont ambitionné d'être absolus. Philippe le Bel et ses successeurs vous crient : Gardez -vous bien de nous imiter, en divisant les ordres de l'état pour dominer sur tous ; et ne regardez pas comme un moyen de vous enrichir, ces ressources passagères qui ruinent le souverain après avoir ruiné les peuples. Charles V, qui avait entendu ces cris, sut régner avec gloire dans les temps les plus difficiles; mais le feu des divisions qui n'était qu'amorti , se ralluma sous Charles VI ; et si Charles VII fut heureux, c'est que l'Angleterre fut alors plus divisée que la France. Cependant le royaume se trouva dans un état misérable : épuisé par les guerres , il l'était encore par les changemens continuels que Charles VI et Charles VII avaient faits dans les monnaies.
Toutes les cours vous apprendront où conduit f "« •»««» '«î«
1 »■ voir UscaUni-
une ambition sans règle, lorsque le prince se croit l.*„V*,£î!iuï! autorisé à tout sur la parole de ses flatteurs. La cour de Rome surtout vous donnera de grandes leçons à cet égard. Apprenez ce que vous devez à l'état , à la religion , aux ecclésiastiques , à chaque citoyen, k vous-même; mettez chacun à sa place, et tenez- vous à la vôtre. Mais quelle est ma place , demanderez- vous? vous la trouverez facilement, si vous êtes le père de votre peuple. ,
En considérant les dissensions du sacenloce et f» «i«rtii«»
du saceraoce et de l'empire , vous reconnaîtrez les limites des
de l'empire nous *■
STel'deux deux puissances. Si vous êtes attentif à ne pas puissances. fj-a^chir les bornes qui vous sont prescrites, vous en rendrez vos droits plus respectables; votre fermeté, justifiée par la justice, les défendra avec plus de succès, et les ministres de l'Église, contenus dans leur devoir, seront forcés de rendre à César ce qui appartient à César, lorsque César rendra lui-même à Dieu ce qui appartient à Dieu. En considé- Eu uu mot, étudicz les désordres qui ont trou-
rant les abus
qui ne sont plus ^jj^ l'Europc 1 démélcz-cn les causes: prévenez les
on apprend a r ' '1
quTVstent?"'' abus qui peuvent renaître : détruisez ceux qui restent dans vos états. Mais usez toujours des ménagemens que demandent les circonstances; et songez qu'il faut souvent prendre des précautions pour s'assurer de faire le bien. C'est ainsi qu'apprenant à régner par les fautes des princes , vous vous rendrez capable d'imiter Charles V, saint Louis, Philippe Auguste et Charlemagne. Que cependant leurs fautes vous intruisent encore!
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