CHAPITRE III
De l'état des lettres en Occident, depuis le sixième siècle jusqu'à Charlemagne.
Ruine des Dans Ics sixièiTie et septième siècles, tout con-
écoles en Occi-
*^*'"« courut à répandre les ténèbres en Occident.
Athènes, où les lettres avaient continué de fleurir, et où les Latins, à l'exemple des Romains, allaient faire leurs études, devint elle-même barbare ; parce que Justinien , voulant porter les derniers coups à l'idolâtrie , acheva de ruiner les écoles où les sciences étaient enseignées par des professeurs païens. Ilestvraique l'école d'Alexandrie subsistait, et que des chrétiens en occupaient même les chaires ; mais les Latins étaient peu dans l'usage d'y aller, et d'ailleurs elle fut détruite dans le septième siècle. Impuissance Alors 11 u'j cut plus d'écolcs célèbres, et quand
où étaient les '11
peuples de cul- il y eu aurait eu , elles auraient au moins été inu-
tiver les lettres. «z '
tiles à ceux qui s'en trouvaient éloignés ; car les brigands qui infestaient tous les chemins, ne permettaient pas d'entreprendre de longs voyages. L'impuissance d'aller chercher des connaissances hors de chez soi éteignit donc insensiblement jusqu'au désir d'en acquérir; on n'eut plus de commerce avec les Grecs ; on oublia leur langue ; le
MODERNI*. s3t
latin qui s'altérait continuellement, devint même d'un faible secours pour entendre les écrivains anciens; et la lecture ne put pas suppléer au défaut des écoles. Comment franchir tant de barrières que la barbarie avait élevées entre elles et les lettres? Sous des maîtres qui méprisaient toutes les sciences, les peuples pouvaient-ils former le projet de les cultiver? ils avaient des besoins plus pressans.
Non-seulement le goût des lettres fut éteint ; il s établit encore un préjugé qui les rendait odieuses, et qui paraissait les proscrire à jamais.
Depuis long-temps les astrologues se disaient o. «w^*.! philosophes, et on les regardait comme tels; ils «>'"»i"j prenaient et on leur donnait le nom de mathématiciens , parce qu'on croyait mathématiciens tous ceux qui paraissaient observer le ciel et qui traçaient mystérieusement des cercles, des triangles ou d'autres figures. Le peuple et les grands consultaient ces imposteurs par crainte ou par espérance; car en général on n'avait point de doute sur la certitude de leur art : la confiance était même si grande, que quelquefois on ne balançait pas à prendre les ai'mes, lorsqu'ils avaient prédit la mort de l'empereur, et promis l'empire à quelque ambitieux.
Les troubles qu'ils étaient capables d'occasioner les ont souvent fait chasser de Rome; mais parce qu'ils pouvaient continuer de fain; encore des prédictions, la flatterie voulut enfin leur con-»
tester au moins le pouvoir de connaître le destin des empereurs. On leur accorda d(5nc que tous les particuliers sont soumis à l'influence des astres , et on soutint qu'il n'en est pas de même de l'empereur. La raison en est singulière : c'est, disaiton, que puisqu'il est le maître du monde, Dieu seul doit régler son destin. Cependant cette opinion, qui tâchait de s'établir vers le quatrième siècle, n'otait pas toute inquiétude; car on était naturellement porté à croire que les phénomènes remarquables dans les régions célestes menacent toujours la tête de quelque grand de la terre. Les astrologues continuèrent donc à passer pour des hommes aussi dangereux qu'habiles.
Mais parce Hs étciieut cucorc plus odieux aux chrétiens
que les chré- *
SoiogueT' l'u qui? croyant à l'astrologie comme les autres, la proscrivirent coudamnaicnt avec encore plus de fondement ,
toutes lesscicu» *
'"• puisque cette superstition entretient une curiosité
contraire à l'esprit du ( hristianismej qu'elle tend à des cérémonies païennes et qu'elle fait souvent usage de moyens criminels. Mais parce que les asr trologues se nommaient philosophes et mathématiciens, on eut en horreur tous les philosophes dans le sixième et dans le septième siècle, où l'on ne jugeait des choses que par les noms; et le zèle se porta jusqu'à proscrire toutes les études profanes, le pape Ou cu voît la prcuvc dans saint Grégoire, grand
sùnt Grégoire T 1^ -ii • i i ,
croyaii les élu pontitc Q aiiieurs , et qui dans ces temps de ténèbres a gouverné l'église par ses vertus et l'a
rolllr»ir«* 4 la ion.
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éclairée par ses ouvrages. Il croyait les i iinlr>. pu»- <«'• p"»* fanes si contraires à la religion que, selon lui, il "''« ne convenait pas à mi laïque pieux «renseigner les humanités, llhhune vivement dans une lettre un évèque d'avoir enseigné la ;;rammairc à quelques jeunes gens, parce que cVst louer Jupiter avec la même bouche qui chante les louanges de Jésus-Chrisl ; parce que c'est prononcer des blasphèmes. Conformément à cette façon de penser, il met peu d'oriire lui-même dans les matières qu'il traite, quoiqu'il y répande d'excellentes choses; il se fait des idées vagues; il ne sait pas se faire des principes et s'y tenir; il tombe dans des contradictions; et il néglige son style au point, qu'il dédaigne de corriger les fautes qui lui échap- *
pent. Bien loin de vouloir donner plus de soin à ses ouvrages, il évitait au contraire à dessein tout ce qui sent l'art, jusque-là qu'il se permettait des solécismes. Dans une lettre, qui sert de préface à ses Morales^ il déclare que, se bornant à dire des choses utiles, il néglige Tordre et le style; qu'il se met peu en peine du régime des prépositions, des cas, des noms; et qu'il croit tout-à-fait indigne d'un chrétien, d'assujettir les paroles de l'Écriture aux règles de la grammaire. En suivant littéralement de pareils principes, un chrétien écrirait pour n'être pas entendu.
On dit que, pour forcer les clu'étiens an étudier i^^^X Zll que les choses de la religion , saint Grégoire avait **"'^' ** ^r^'
L'aulorilc
saint
Grogoire
a dû
être
fu-
nesic
aux
lel-
loiipaïaiin. brûlé Ics TCstes de la bibliothèque que les empereurs avaient faite dans le temple d'Apollon Palatin. Ce fait , révoqué en doute parce qu'il paraît n'avoir été rapporté que sur une tradition incertaine, est cependant assez conforme à ce que je viens de remarquer sur ce pontife. C'est au moins une preuve que vers le temps de son pontificat , cette bibliothèque a été entièrement ruinée ; ce qui n'a pu se faire sans porter un nouveau dommage aux lettres.
Il fallait que le préjugé contre les sciences eût prodigieusement prévalu, pour entraîner un es-
"^"' prit tel que Grégoire. Cependant il devait s'ac-
croître encore par l'autorité d'un pontife aussi saint , et dont les ouvrages étaient reçus avec applaudissement dans toute la chrétienté. H n'était donc pas naturel qu'on tentât de sortir d'une ignorance à laquelle on était accoutumé , qui était si grande , qu'on s'y trouvait à son aise, et que les hommes les plus saints croyaient devoir entretenir pour conserver la piété.
11 n'y avait S'il y avaît encore des hommes qui conservas-
plus que dt-s 1 • • 1 1
des'"^''''o"rie' sent quelques restes de curiosité , de quels secours ignorans. pouvaicut-ils s'aldcr dans ces temps où il n'y avait ni bibliothèque, ni école, et où l'on méprisait toutes les sciences , depuis la grammaire jusqu'à la philosophie? Ils ne pouvaient qu'aller à tâtons dans les ténèbres ; lire sans choix ce que le hasard leur offrait ; prendre çà et là des idées imparfaites.
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vagues, confuses, fausses, et accumuler un ta» de connaissances pires que l'ignorance ci où ils croyaient sortir. Aussi les temps que nous parcourons n^ont guère produit que des compilateurs et des copistes.
Mais peut-être l église a-t-elle eu de grands écrivains , puisqu'on recommandait au moins l'étude de la religion? L'ignorance des lettres ne le permettait pas. C'est pourquoi ceux qui eurent alors les plus grands succès sont infiniment au-dessous des pères des quatrième et cinquième siècles. On ne s'occupait en général que de questions inutiles ; on expliquait les mystères par les principes de la dialectique. Ce qui était frivole, ce qui était merveilleux, ce qui était impossible à connaître, voilà les objets qui réveillaient la curiosité. De là naissaient tout à la fois des disputes opiniâtres et une crédulité excessive. On voyait des miracles partout; les visions et les apparitions étaient communes; et, pour multiplier encore plus les prodiges , on portait la vénération pour les sainte et pour les reliques bien au delà des justes bornes. Enfin, on paraissait négliger l'essentiel de la religion , et faire son principal de quelques cérémonies fort indifférentes.
Ces désordres, qu'on remarque déjà dans le l*. sixième siècle, s'accrurent pendant le septième, i^éJ!^hS7C et dans le suivant ils parvinrent à leur comble. Il semble qu'alors il suffisait à un ecclésiastique de
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savoir chanter au lutrin pour être considéré comme un homme savant. Le chant de l'égHse était au moins la princi|3ale science; et il y eut à ce sujet une grande dispute entre les Romains à qui saint Grégoire en avait enseigné un nouveau, et les Français qui s'obstinaient à ne pas quitter l'ancien : ils se traitaient réciproquement d'ignorans ; stulti^ rustici^ indocti^ bruta ^ animalia. On voit par- là que ceux qui savaient chanter croyaient n'avoir plus rien à apprendre. Telle était en Occident la barbarie, précisément lorsqu'elle venait de subjuguer l'Orient; on a de la peine à comprendre comment les lettres pourront renaître.