CHAPITRE II
Des principaux états de l'Europe pendant le pontificat de Boniface VIII.
Au mois de juillet I2q4, Pierre de Mourron pierre df Moor-
'' ^^ ' ron, CélestinV,
fut élu pape, .et prit le nom de Célestin V. C'était ^'"^t^/,. un homme simple, qui, dit Tabbé Fleuri, prenait aisément ses pensées pour des inspirations, ses songes pour des révélations, et tout ce qui lui paraissait extraordinaire, pour des miracles. Il menait la vie la plus austère dans un hermitage où il s'était retiré , et où plusieurs disciples , s'étant venus joindre à lui, formèrent un nouvel ordre religieux qui prit, de leur fondateur, Je nom de Célestins. Il dut le pontificat à la réputation de sa sainteté : les cardinaux , dit encore l'abbé Fleuri, se sentirent comine inspirés d'élire Pierre de Mourron.
Cependant ils se repentirent bientôt de leur h^mj,,^,,
RennnCaïrlan,
noncer au pontificat, l'assurant qu'il ne pouvait
choix, et quelques-uns lui persuadèrent de re- Biîrrwé*"vm
fO HISTOIRE
le conserver en sûreté de conscience. En effet , sans expérience, sans lumières, et livré à tous ceux qui rapprochaient, il était tout-à-fait incapable de gouverner l'Église. Il abdiqua quelques mois après, et on élut en sa place Benoît Caïétan, qui avait contribué plus qu'aucun autre à lui faire prendre ce parti.
Mauvais, raî- H nV avait point encore eu de pape qui se fût
sonncment de •/ 1 1 1 a
fanent qn'urpT- démis , commc il n'y en a point eu depuis; et,
pe ne peut pas ^ . ,
se demeure. paTCC quc les hommcs ne raisonnent communément que d'après des exemples, c'était une grande question de savoir si un pape peut se démettre. Car, si d'un coté l'on reconnaissait qu'un ecclésiastique peut renoncer à sa dignité avec le consentement de son supérieur, l'on reconnaissait aussi d'un autre côté qu^un pape n'a point de supérieur : il faut convenir que cela était bien ennbarrassant.
Traitement Bonifacc VIII, c'cst Ic uom que prit Benoît
que Boniface ^ ^
ie"Vv! ^ ^'" Caïétan , craignant que Gélestin n'eût la simplicité de se croire encore pape, et de juger que son abdication était nulle , parce qu'elle n'avait pas été autorisée par un supérieur, fit enfermer ce saint homme dans un lieu si étroit, qu'il pouvait à peine s'y coucher, et si malsain, qu'il fallait continuellement changer ceux qui le servaient, parce qu'ils y tombaient malades. Gélestin y mourut luimême treize mois après.
Bonifareviii Bonifacc forma le projet de soumettre toutes.
MODKRIfK. I I
les miissaiTces ail saint -siège; mais il était bien «f imp f»iM« faible en Italie, où les gibelins formaient un parti q-'" "^^'"• puissant au milieu tnéme du patrimoine de saint Pierre. Il était encore faible au dehors ; 'car si les armes spirituelles paraissaient redoutables à proportion qu'on en étairt plus éloigné, elles s'affaiblissaient tous les jours^ à mesure qu'on en faisait un usage plus fréquent. Il ne fit qu'augmenter les troubles, et donner occasion d'ouvrir les yeux sur l'abus que les papes faisaient de leur autorité. C'est ce que nous comprendrons en examinant sa conduite avec les différens princes de l'Europe.
En 1 2QO , Alexandre III , roi d'Ecosse , étant Troubles en
-^ ' , ' ' Ecosse.
mort sans enfans , les Ecossais, qui voulaient éviter une guerre civile, choisirent Edouard pour juge entre les prétendans à la couronne. Ce prince décida en faveur de Jean Bailleul, et saisit cette occasion pour faire reconnaître , par les Écossais mêmes , que l'Ecosse était un fief mouvant de lîi couronne d'Angleterre. Ûevenu par-là souverain de ce royaume , il fit sentir tout le poids de son joug ; de sorte que Bailleul ne songea qu'aux moyens de sortir d'esclavage.
Sur ces entrefaites, la euerre s'étant élevée cerre enir»
° la France et
entre la France et l'Angleterre, Bailleul s'allia de ''An«>«'"«- Philippe le Bel, fils de Philippe le Hardi, et Edouard s'allia d'Adolphe de Nassau, successeur de Rodolphe. Boniface voulut en vain contraindre
d'autorité ces princes à mettre bas les armes. Il est vrai que ses légats ne firent pas un voyage absolument inutile ; car ils tirèrent beaucoup d'argent des religieux d'Angleterre ; mais ils ne réussirent pas à rétablir la paix. Edouard, ayant conquis l'Ecosse pendant que le roi de France lui enlevait la Guienne , passa la mer pour joindre ses forces à celles du comte de Flandre. Alors les Ecossais se soulevèrent, Philippe eut de nouveaux succès; Edouard fut forcé à demander une suspension d'armes, et on fit une trêve de deux ans.
Le comte de Flandre, que Philippe voulait pom'pour juge puuir commc vassal rebelle, ayant appelé au
entre le romle ^ ' J i. L
phiirppc"kBei! pape, Boniface se porta pour juge, et envoya l'évéque de Meaux, son légat, pour sommer le roi à comparaître devant le tribunal du saintsiége. Philippe, aussi étonné qu'un de ses sujets se fut chargé de cette commission qu'indigné de cette entreprise du pape, répondit que sa cour des pairs avait seule le droit de juger de ces sortes de différens, et qu'il n'avait d'autre supérieur que Dieu. Cette tentative de Boniface n'eut pas d'autre suite. Bien loin de la soutenir, il ne songea pour lors qu'à ménager le roi de France, afin= de pouvoir accabler plus sûrement les ennemis qu'il avait en Italie.
Les Colonnes II avait été gibcliu quand il n'était encore que
ne lui permet- . .
îenîrceilrten- Particulier ; et, en devenant pape, il devint l'en-»
tative. * 1) ... . ,
nemi d un parti qui avait toujours ete contraire
"97- Boniface
MODERNi;. l3
ail saiiit-siége ; il tenta tout pour ruiner surtout les Colonnes, qui étaient de tous les gibelins les plus animés et les plus puisssans.
Les Colonnes, de leur côté, ne gardaient aucun ménagement. Ils ne nommaient Boniface que Benoît Caïétan ; ils refusaient de le reconnaître pour pape ; ils prétendaient que la renonciation de Célestin était nulle , et parce qu'un pape n'a point de supérieur, et parce qu'elle lui avait été arrachée par surprise et par fraude; enfin ils ajoutaient qu'il y avait bien des raisons de nullité dans l'élection même de Benoît, et ils demandaient qu'on tînt un concile général pour juger cette question: cette dispute causait de grands troubles en Italie.
Cependant Boniface était encore occupé des Frédifric «u
* '■ couronna roi de
affaires de Sicile, et il était entré dans les intérêts îi^,i[',;,'7'ï,';[ de Charles le Boiteux, qui l'avait élevé sur le saint- t" " ch.ri«"e
Boiteux.
siège.
£n 1 1291 , Jacques était monté sur le trône d'Aragon, après la mort d'Alphonse, son frère. Boniface le somma de tenir le traité, par lequel Alphonse avait promis de restituer la Sicile à Charles le Boiteux; le menaçant, s'il désobéissait, de lui ôter les royaumes d'Aragon et deValence. Jacques, qui se voyait encore menacé des armesde la France, fut contraint de céder, et donna, en 1294, sa renonciation à la Sicile; mais Frédéric, son frère, qui commandait pour lui dans cette île, refusa de
la rendre , et fut couronné roi par les, Siciliens : tel était l'état de l'Italie vers l'année 1297. EnAiiemagne, Alors sc préparait une révolution en Allemagne.
Adolphe est dé- T 1 ^ ^
S'itirkhe'^esi Pcudant qu'Adolphe de Nassau était occupe a ''"' secourir le roi d'Angleterre contre le roi de France,
une puissante ligue se forma tout à coup, le déposa, et donna l'empire au duc de d'Autriche, Albert, fils de Rodolphe. Adolphe, ayant marché contre son ennemi , perdit la bataille et la vie ; et Albert, sans concurrent, fut proclamé empereur dans une diète tenue à Francfort.
Troubles en En 1^86, ÉHc VII, roi dc Danemarck, avait
Danemarck. , ' r , -k ' , ' ^ ^. ±. '
ete assassme, et les conjures avaient encore attente à la vie d'Éric VIII, son fils et son successeur. Quelques-uns furent punis, d'autres se retirèrent en Norwège, et quelques années après, l'archevêque de Lunden fut mis en prison , comme suspect d'entretenir des intelligences avec eux : mais il s'échappa en 1297^ et vint à Rome solliciter le pape contre son souverain.
En Hongrie. La mort dc Ladislas IV, roi de Hongrie , fut aussi une occasion de troubles pour ce royaume. Marie, sœur de Ladislas , et femme de Charles le Boiteux , se porta pour héritière de son frère, et céda ses droits à Charles-Martel , son fils. Ce prince fut couronné à Naples par les légats de Nicolas IV : il se forma même un parti en sa faveur en Hongrie : cependant il ne prit pas possession de ce royaume ; car André le Vénitien , parent du dernier roi, étant
sur lesUeux, se fit rccoun,aître çt e» conserva une pai lu. CiCS lieux tx)ncurreiis raourureut la mécae année i3oi, Charles - Robeit succéda aux droits de Charles - Martel , son père , et fut soutenu par Boniface; et les Hongrois donnèrent la couronne au fib de Venceslas, roi de Bohême. Voyons actuellement comment le pape va se mêler dans toutes les affaires de l'Europe. Je ne suivrai pas Tordre des temps, car ce ne serait pas Tordre de la clarté.
Il écrivit à son légat en Hongrie : Le pontife ro- Pretennomae niain, établi de Dieu sur les rois et sur les royaumes y """8"«souverain chef de la hiérarchie dans V église militante, et tenant le premier rang sur tous les mortels ^ juge tranquillement de dessus son trône, et dissipe tous les maux par son regard, A ces mots ne dirait-on pas que Boniface a le délire; et ne voit-on pas combien il compte sur l'ignorance et sur \a stupidité des peuples?
En conséquence de la souveraineté universelle qu'il s'attribue, il décide que Venceslas, fils de Venceslas , roi de Bohême', n'a aucun droit sur le royaume de Hongrie , et qu'il n'avait pas pu l'accepter des Hongrois mêmes sans Tagrément du saint-siége. H prétend qu'Etienne, qui en avait été le premier roi chrétien , l'avait donné à l'église rf>maine, et qu'au lieu d'en prendre la couronne (i< son autorité, il l'avait voulu recevoir du vicaire de Jésus-Christ.
Il écrivit à Venceslas, que pour rendre justice à tout le monde , il se proposait de le citer à son tribunal, lui, son fils, la reine Marie et Charles- Robert. En effet il les cita l'année suivante; et le roi de Hongrie n'ayant pas comparu non plus que son père, il le déclara contumace , décida que le royaume de Hongrie ne pouvait être électif, et l'adjugea à Marie et à Charles-Robert. Cette sentence ne servit d'abord qu'à fomenter la guerre civile.
suriaToiogne. L^ papc fit cucorc dc grands reproches à Veiiceslas , sur ce que ce prince prenait le titre de roi de Pologne ; et il le menaça d(es peines spirituelles et temporelles , s'il ne le quittait pas , supposant comme notoire que la Pologne appartenait au saint -siège ; cependant, après bien des troubles, les Hongrois reconnurent Charles-Robert.
Sur l'Ecosse. Bouifacc avait les mêmes prétentions sur l'Ecosse ; car , lorsqu'Edouard en eut fait la conquête , il écrivit à ce prince : Vous devez savoir que le royaume d'Ecosse a appartenu anciennement^ de plein droite à F église romaine et lui appartient encore; et, croyant avoir assez prouvé son prétendu droit , en disant que personne n'en doute, il ordonna au roi d'Angleterre de retirer d'Écbsse tous ses officiers. Il tentait ainsi des démarches , au hasard de les abandonner si elles ne réussissaient pas : celle-là fut abandonnée.
iifonicnieies Quaut au roi de Danemarck , Boniface jugea
MODhHM
qu'il avait offensé la majesté divine, nKurisé le «roniiMenD.
* ^ ^ ncmarck.
saint-siége, et blessé la liberté ecclésiastique; en conséquence il Texcommunia , mit son royaume en interdit, et le condamna à payer neuf mille marcs d'argent à Tarchevéque de Lunden. Un légat vint en Danemarck pour faire exécuter celte sentence , et menaça le roi de le déposer et de donner son royaume à un autre , s'il refusait de se soumettre au saint-siége : cette affaire troubla le Danemarck pendant plusieurs années.
Boniface entreprenait de gouverner l'Allemaene sef pr^un-
l CJ O lions «ur l'ein-
avec la même autorité. C'est à nous, écrivit -il p;'^« **''^"*™*aux trois électeurs ecclésiastiques , qu'appartient le droit d'examiner la personne de celui qui est élu roi des Romains , de le sacrer, de le couronner, ou de le rejeter, s'il est indigne : c'est pourquoi nous vous ordonnons de dénoncer dans les lieux où vous jugerez expédient, qu'Albert, qui se prétend roi des Romains, comparaisse devant nous , dans six mois , par ses envoyés suffisamment autorisés et munis des pièces justificatives de ses droits, pour se purger, s'il le peut, du crime de lèse-majesté commis contre le roi Adolphe , et de l'excommunication qu'il a encourue , en persécutant le saint-siége et les autres églises, et pour faire sur tous ces points ce que nous lui prescrirons. Autrement nous défendrons étroitement aux électeurs et à tous les sujets de l'empire de le reconnaître pour roi des Romains ;
l8 HISTOIRE
nous les (léchargeroiis du serment cîe fidélité , et nous procéderons contre lui et ses partisans avec les armes spirituelles et temporelles , comme nous le jugerons à propos.
Les trois électeurs ecclésiastiques entreprirent d'exécuter les ordres du pape; mais Albert réprima leur audace, et les fit rentrer dans le devoir. Les Colonnes Ccttc hautcur avcc laquelle Boniface traite les
succombent. ^
rois peut faire juger de sa conduite avec les Colonnes; il publia plusieurs bulles contre eux; il les déclara incapables de toutes charges ecclésiastiques ou séculières , infâmes, schismatiques , hérétiques , excommuniés , et fit prêcher une croisade contre eux, avec les mêmes indulgences que pour la Terre-Sainte. Les Colonnes, quoique alliés de Frédéric , roi de Sicile , succombèrent sous les armes de Boniface. Le pape se rendit maître de toutes leurs places ; il ruina entièrement Palestrine , qui en était la principale , et ils furent réduits à se retirer en Sicile ou en France. Cette guerre fut terminée en 1 299.
^^B^""eC7mm Auparavaut , en 1296, le pape, voyant qu'Edouard , Adolphe et Philippe continuaient la guerre , bien loin d'obéir à ses ordres , et de soumettre leurs différens à son tribunal, donna la bulle Clericis laicos, pour leur enlever les secours qu'ils retiraient du clergé. Il défenditdonc à tous les gens d'église de fournir de l'argent aux princes, soit par manière de prêt , de don gratuit , de sub-
MODEBNE. 19
side , ou à quelque autre titre que ce fût , sans la permission du saint - siège , excommuniant les rois, les princes et les magistrats qui en exigeraient d'eux , tous ceux qui seraient chargés d'en faire la levée , et les ecclésiastiques mêmes qui auraient la condescendance de se prêter à ce prétendu abus. Il disait que les souverains n'ont aucun droit sur la personne ni sur les biens des ecclésiastiques, et que la puissance qu'ils usurpaient était un effet de la haine ancienne des laïques pour les clercs. Cependant cette aversion, comme le remarque l'abbé Fleury, ne remontait pas à une si grande antiquité , puisque pendant les cinq ou six premiers siècles , le clergé s'attirait le respect et l'affection de tout le monde , par sa conduite charitable et désintéressée.
Aussitôt que cette bulle eut été publiée , Phi- ordonnance
, , , ,. de Philippe le
lippe le Bel rendit une ordonnance par laquelle il "*•• défendait de transporter hors du royaume de l'argent monnoyé ou non monnoyé et autres choses de prix ; c'était tarir une des sources des revenus du saint-siége.
Le pape répondit par une nouvelle bulle , où , B«iiedup,pe après s'être arrogé la puissance la plus étendue donnîncV"*"" sur tous les fidèles, il déclare que si la défense du transport d'argent hors du royaume s'étend jusqu'aux ecclésiastiques , c'est une entreprise téméraire , insensée , et qui mérite l'excommunication : il ajoute ensuite que ta défense qu'il hii
a feite lui-même est conforme aux canons, que néanmoins il ne prétend pas priver le roi de tous les subsides que le clergé peut lui donner, mais seulement qu'il n'en peut rien exiger qu'avec le consentement du saint -siège, et qu'au reste le saint-siége ne refusera jamais aux rois de France les secours que les besoins de l'état rendront nécessaires.
Celle bulle Ou voit par la réponse de Philippe , que l'on
«oulève toute la ■'• ■*• X L L
iTTntr^priZ commcnçait à réfléchir sur les prérogatives de la royauté, et sur les limites des deux puissances. Les yeux s'ouvraient enfin ; et c'est une obligation qu'on avait à Boniface , dont les entreprises devaient, à cet égard , hâter les progrès de la raison. On murmurait dans toute la France contre lui. Le peuple demandait pourquoi les clercs , jouissant des privilèges des citoyens, ne partageraient pas les charges de l'état : s'il était plus convenable qu'ils dépensassent leur argent en habits , en festins , en bouffons , que 'de payer à César ce qui appartient à César : si , avant qu'il y eût des clercs, il n'y avait pas des rois et des sujets; et si les sujets, en devenant clercs, cessaient d'être sujets , et d'être soumis aux lois et aux charges. Les seigneurs montraient leur mécontentement avec encore plus de chaleur; car si le peuple se flattait de pouvoir être soulagé lorsque les clercs porteraient une partie des impositions , les seigneurs voyaientavecplusdecertitude qu'ils seraientmoins
MODERJNl;:. 21
riches, lorsque les clercs ne paieraient rien. Enfin le clergé, qui gémissait lui-même sous le despotisme de la cour de Rome, mêlait ses plaintes à celles de toute la nation; et il ne faut pas s'en étonner; cai* s'il y avait quelques bulles qui l'exemptaient de payer des subsides au roi et aux seigneurs , il y en avait beaucoup plus qui le forçaient d'en I>ayer au saint - sié^e. Dans ce temps-là même , il arriva deux légats chargés de lever de l'argent sur les ecclésiastiques , avec pouvoir d'exc ommunier Philippe, s'il s'y opposait. Ils apportaient aussi une bulle, par laquelle le pape ordonnait une continuation de trêve au roi d'Angleterre et au roi de France ; car il se portait toujours pour juge du différent de ces souverains, fondé sur ce qu'un des deux commettait un péché en continuant la guerre , puisqu'un des deux avait tort.
Jusqu'alors les papes avaient toujours ménagé quelque puissance; ils se conduisaient au moins de manière à s'assurer des vassaux contre le suzerain. Boniface, moins adroit, attaque en même temps le roi et les seigneurs ; il offense le peuple, jalqux des exemptions qu'il accorde au clergé; il iTxécontente le clergé même, qu'il charge d'impôts : en un mot, il soulève la nation entière; il force tous les sujets à n'avoir d'autres intérêts que ceux du roi. Au moins ce pontife^là n'était pas ]X)litique.
Les légats , témoins du cri de la France, eurent Do«if*c»
donne une bulle la sagcssc clc susDcnclre les excommunications, et
cuiilradictoire. o l
le pape lui-même fut contraint de céder. Il se plaignait qu'on eût mal interprété sa bulle, et il l'interpréta lui-même en donnant une autre bulle qui disait tout le contraire. Car il déclara qu'il n'avait pas entendu défendre les dons ou prêts volontaires, faits par le clergé au roi ou aux seigneurs, ni les services ou redevances dont les ecclésiastiques étaient chargés à cause de leurs fiefs ; et il reconnut que le roi pouvait demander au clergé un subside et le recevoir, sans même consulter le saint-siége.
Il nomme v!- Ccttc nouvellc bullc parut en 1297, c'est-à-
cairc d« l'em- ^ *^ '
^'lîoji^''" '^'' dire dans un temps où Boniface avait besoin des secours de la France contre les Colonnes et contre Frédéric, roi de Sicile. Charles, comte de Valois et frère de Philippe le Bel , fut chargé de conduire les troupes destinées à cette guerre. Albert régnait alors en Allemagne. Mais Boniface , qui ne voulait pas le reconnaître, crut que s'il ne pouvait pas exercer le droit, qu'il s'arrogeait , de créer un empereur, il pouvait au moins nommer en Italie un vicaire de l'empire.; et Charles de Valois accepta ce titre. C'est ainsi que les princes français , dans le temps même qu'ils résistaient au pape , l'autorisaient dans ses entreprises sur les princes étrangers. Tant il est vrai qu'ils se conduisaient moins par principes que par intérêt : mai^ c'était un intérêt mal en-
MODEAITK. 23
tendu. Les papes n'auraient pas lenlé ci oter des ^
couronnes, si aucun prince n'avait voulu en recevoir d'eux.
Boniface fit épouser au comte de Valois Ca- iii.rrco„n...
* pour rmpereui
iherine de Courtenai, petite-fille de Baudouin , '*'^"*»' que Michel Paléologue avait détroué. En conséquence de ce mariage il le reconnut pour empereur d'Orient, et il lui accorda des décimes extraordinaii'es sur tous les biens ecclésiastiques de France , d'Angleterre , d'Italie , de Sicile de Sardaigne, de Corse, de la principauté d'Achaïe, du duché d'Athènes et des îles voisines.
Ce comte fit des préparatifs pour faire valoir cbari« <k
*■ ^ *■ Valois écboae
ses droits sur l'empire de Constantinople. Il se .*« faVim^^Vû*
rendit à Florence , où le pape t'envoya avec le
titre de pacificateur de la Toscane , et où il ne
fit qu'entretenir les factions et les troubles. Peu
de temps après il tourna ses armes, avec aussi
peu de succès , contre Frédéric. Son dessein était
de faire rentrer la Sicile .sous la domination de
Charles le Boiteux , qui promettait de l'aider de
toutes ses forces à la conquête de Constantinople;
mais il fut contraint de faire un traité, par lequel
Frédéric resta maître de la Sicile, avec le titre de
roi de Trinacrie. En un mot Charles de Valois ne
fut heureux ni sage dans ses entreprises; tanto
che vituperato , con perdita di multi suoi^ ritomà
in Franciu, dit Machiavel. Il laissa aux héritiers
de sa femme .le vain titre d'empereur d'Orient :
»er.
conlradictoire à laljulle
laicos.
titre avec lequel ils formèrent toujours de grands projets, et n'entreprirent jamais rien. Quant à Charles le Boiteux, il employa le reste de son règne à rendre florissans la ville et le royaume de Naples.
Boniface ré- Peudaut ouc Charlcs de Valois entrait dans
Iracle la bulle 1
Si toutes les vues de Boniface , ce pape reprenait ses premières démarches avec la France. Ne pardonnant point à Philippe d'avoir donné retraite aux Colonnes , et de reconnaître Albert poui^ roi des Romains , il publia , en 1 3oo , une nouvelle bulle , par lequel il rétractait l'interprétation qu'il avait donnée de la bulle Clericis laicos; disant que cette interprétation avait été une grâce , et qu'il pouvait révoquer ses grâces comme il pouvait les accorder.
Audace înso- H y avait cu Fraucc un évéque de Pamiers ,
lente de l'évê- «^ *■
quedePamiers. i^solcut, iutrigaut ct rebellc. Boniface le choisit pour son légat , et le chargea de ses ordres. Il s'agissait, entre autres choses, d'engager le roi à se croiser pour la Terre-Sainte. On s'attendait sans doute à un refus , et c'est ce qu'on demandait ; car le pape se croyait en droit de sévir contre un prince qui refusait ses armes à l'Eglise. L'évêque eut l'audace de dire à Philippe que la conduite qu'il tenait depuis long-temps méritait des peines qu'on n'avait que trop différées , et qu'il verrait bientôt son royaume en interdit , et sa personne frappée d'anathème et d'excommunication. Enfin
MODERWI. 2J9
\\ soutint les protentions des papes, dont il se disait le sujet , et leiu: puissance temporelle sur tous les souverains.
Un pareil attentat méritait sans doute d'être puni. Déterminé à faire le procès à ce sujet rebelle , le roi le fit mettre en prison , et il nomma des commissaires pour le jnger. Il fallut néanmoins user de ménagemens , et avoir la condescendance de le remettre entre les mains de son métropolitain , l'archevêque de Narbonne. La puissance du clergé était telle, que le souverain ne pouvait pas, sans imprudence, sévir de sa seide autorité , contre un de ses membres.
Le pape réclama, et ce fut le sujet de plusieurs Aud^re o,.
l 11 \l 1- . 1 1. 1 • , Hélirr de BoBi-
bulles. Il se dit établi sur les rois et sur les royau- facevm. mes , avec plein pouvoir d'arracher , de détruire , de dissiper et d'édifier. « Mon cher fils, écrivait- « il à Philippe , ne vous laissez pas persuader ce « qu'on veut vous faire croire, que vous n'avez « point de supérieurs sur la terre , et que vo^is « n'êtes point soumis au chef de la hiérarchie ec- <f clésiastique : c'est être insensé que de penser « de la sorte , et celui qui s'obstine à demeurer « dans cette erreur cesse d'être fidèle , et n'est « plus dans le bercail de son pasteur. » Par- d'autres bulles, il ordonna aux évêques, aux chapitres et aux universités de se rendre à Rome , afin de délibérer sur les réformes à faire en France, et U somma le confesseur du roi de
26 HISTOIKE
venir lui rendre compte de sa conduite et de celle de son pénitent.
Lese'.aispren- Mais Ics états ajaut été assemblés, l'indépen-
nent la défense n r r i
de phiiipi-e le (Jance de la couronne fut généralement reconnue.
Bel, o
Le roi renouvela la défense de porter de l'argent hors du royaume : il défendit à tous les sujets de sortir de France sans sa permission ; et Guillaume de Nogaret présenta une requête dans laquelle il déclara Boniface intrus , et convaincu de simonie, d'hérésie et de plusieurs autres crimes. Les seigneurs écrivirent ensuite aux cardinaux, pour les assurer de l'intention où ils étaient de défendre le roi contre les entreprises du pape. Le clergé écrivit la même chose à Boniface même, quoiqu'avec des termes plus ménagés. Enfin le tiers-état fit aussi connaître, par une lettre , qu'il était dans les mêmes dispositions.
Boniface tient Alors Ic papc tiut à Romc un concile, dans le-
«n concile con-
tre ce prince. qy,gi [[ ^clata coutrc PhlUppc le Bel ; et il donna une bulle par laquelle il déclara que ceux qui prétendent que la puissance temporelle ne dépend pas de la puissance spirituelle sont manichéens , puisqu'ils admettent deux principes. C'est ainsi qu'il abusait des termes.
1! cherche un Cependant il ne comptait pas assez sur la force
appui dans Al- , . .
l'Anna?"'' "' ^^^ Hiauvais raisonnemens pour négliger de se fortifier par quelque autre voie. Il crut qu'Albert pouvait être favorable à ses desseins ; et dès lors cet usurpateur, cet homme indigne du trô-ne
Mi>lM.I<l>il^. 27
lie vint a ï>cb >oux un souverain légitime. Il le reconnut pour tel , par une bulle datée du 3o avril i3o3. Albert, qui aurait pu se prévaloir du besoin que le pape avait de le ménager, acheta cette bulle par les soumissions les plus basses. Il reconnut que l'empire romain avait été transféré, par le saint-siége , des Grecs aux Allemands , en la personne de Charlemagne ; que le droit d'élire le roi <ies Romains, destiné à être empereur, avait été accordé par le saint-siége à certains priiK:es ecclésiastiques et séculiers , et que les rois et les empereurs reçoivent du saint-siége la puissance du glaive matériel : enfin il promit de défendre les droits du saint-siége contre tous ses ennemis, quels qu'ils fussent, rois ou autres souverains, de ne faire avec eux aucune alliance^ et de leur déclarer la guerre si le pape l'ordonnait. Cependant, malgré ces engagemens, il vécut toujours en parfaite intelligence avec Philippe. Ce prince sacrifiait l'empire à ses intérêts particuliers. Il n'était occupé que de l'agiandissement de sa maison ; et pour procurer des établissemens à ses fils , il ne craignait pas de commettre des injustices. Elles lui coûtèrent enfin la vie; car il «308. fut assassiné quelques années après.
Si le pape trouvait peu d'obstacles en Aile- Appeit-r^n-
ce an futur con.
magne, 41 en trouvait tous les jours de iplws ^^lY/^^';;*; grands en France. Dans une assemblée que Philippe tint le» 1 3 juin 1 3o3 , Guillaume tlu Plessis
28 HISTOHUî
présenta une requête qui contenait vingt-sept articles d'accusation contre Boniface ; et il offrit de les prouver dans un concile général, dont il demanda la convocation, et auquel il appela de toutes les procédures que Boniface avait faites ou pouvait faire. Tous ceux qui composaient cette assemblée, sans en excepter les ecclésiastiques, adhérèrent à la convocation du concile et à l'appel. Depuis ce jour, jusqu'au mois de septembre inclusivement, le roi obtint plus de sept cents actes d'adhésion. Les universités , les communautés des villes, les évéques , les chapitres , les cathédrales , les collégiales , les abbés , les ordres religieux, et même les frères mendians, presque tout le monde appela.
Frrcuroùion Par cct appcl on reconnaissait donc que les conciles sont les juges des rois ; reste des préjugés établis dans les siècles précédens. Mais on commençait au moins à se douter que les papes sont soumis aux conciles généraux , et c'était déjà quelque chose.
Boniface f.ii- Bouifacc fulmiua des bulles contre le roi, contre
arrêté et les univcrsités , et contre tous ceux qui adhéraient
à l'appel, et les choses en étaient là, lorsqu'il fut arrêté dans Anagnie par Nogaret, Sciarra Colonne et quelques autres que Philippe avait chargés de l'enlever. On pilla son palais , on le mit en prison , on l'insulta même sans égard pour son caractère. Cependant les habitans d'Anagnie , ^ui s'intéres-
était encore.
mine des bulles
est meurt.
MODKRNE. ^9
saient à ce pontife, parce qu'il était né parmi eux, armeront, chassèrent les Français, lui rendirent la liberté, et le conduisirent à Rome. Il y mourut peu de jours après, le 1 1 octobre i3o3. Lorsqu'il fut arrêté il devait publier une bulle, dans laquelle il disait que, comme vicaire de Jésus-Christ, il avait le pouvoir de gouverner les rois avec une verge de fer, et de les briser comme des vaisseaux déterre. Il la finissait en disant que Philippe avait manifestement encouru les excommunications portées par plusieurs canons. Ses vassaux et tous ses sujets y étaient déliés du serment de fidélité; et nous défendons, ajoutait-il, de lui obéir et de lui rendre aucun service.
On doit à ce pape l'institution du jubilé. En 1 3oo, instiiuiioad. il se répandit un bruit à Rome que tous ceux qui visiteraient l'église de Saint-Pien^e cette année, gagneraient une indulgence plénière de tous leurs péchés, et que chaque centième année avait cette vertu. Aussitôt tout le peuple fut en mouvement, et il y eut un concours prodigieux à Saint-Pierre. Boniface , qui observait cette dévotion, fit faire des recherches pour en découvrir l'antiquité : on feuilleta bien des livres, on en lut même, et cependant on ne trouvait rien qui pût l'autoriser, lorsque heureusement un vieillard, qui disait avoir cent sept ans, se souvint qu'un siècle auparavant son père était venu à Rome , et avait gagné les indulgences, en visitant l'église de Saint-Pierre.
ubiié.
3o HISTOIRE
Alors d'autres vieillards se rappelèrent qu'en effet, l'an 1 200, ils avaient vu des pèlerins venir à cette église. A ces causes donc, et d'après ces informations, le pape, de l'avis des cardinaux, fit dresser une bulle pour confirmer l'opinion où l'on était, et pour assurer une indulgence plénière à tous ceux qui , bien repentans et bien confessés, visiteraient respectueusement les églises de Saint-Piere et de Saint-Paul chaque centième année. On assure que pendant le cours de i3oo, il y eut continuellement à Rome deux cent mille pèlerins étrangers. Le trésor de l'Eglise se grossit de leurs offrandes, et les Romains s'enrichirent par le débit de leurs denrées.