CHAPITRE V
Des lettres en Occident pendant le douzième et le treizième
Siècle.
Les subtilités de la dialectique n'avaient pas l« ih«.iç««p. Picore été mêlées dans la théologie autant qu*elles i««»««i«i»« le furent vers la fin du onzième siècle. On agita surtout diverses questions sur les mystères , parce que la curiosité ignorante, ne sachant pas discer* ner ce qu'on peut connaître, se porte naturellement à ce qui ne peut pas être connu. Nous avons vu que, dans l'origine de la philosophie , on voulait expliquer la formation de l'univers.
Comme les philosophes étaient tombés dans des erreiu-s, les théologiens tombèrent dans des hérésies. La principale est celle de Bérenger qui nia la présence réelle. Dialecticien célèbre, il disputa dans dix conciles qui le condamnèrent, et il en fallut un onzième |)our lui arracher une ré-
tractation, qu'on n'assure pas avoir été sincère. Cet abus leur Dc Dareillcs disputes donnaient de la célébrité,
donne de la ^ *■
cëiebrité, g|- l'amour de la célébrité décide souvent du choix des études et des opinions. L'art de disputer fut donc la passion de tous ceux qui voulurent se rendre célèbres. Les écoles devinrent pour les dialecticiens ce qu'étaient les tournois pour les chevaliers , c'est-à-dire des théâtres où il était glorieux de combattre et de vaincre; et on voyait les dialecticiens se montrer d'école en école , disputant sur des choses qu'ils n'entendaient pas, comme alors les chevaliers se montraient de tournois en tournois, combattant souvent pour des beautés qu'ils n'avaient jamais vues. C'est ainsi qu'Abélard se fit une grande réputation, et tint ensuite une école où Ton accourait d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, de toutes parts.
aux honneîï'' ^^^ richesscs d'un pareil professeur croissaient avec le nombre de ses disciples; et sa réputation croissant encore, il pouvait enfin prétendre aux premières dignités de l'église; car l'art de disputer subtilement était alors regardé comme le meilleur titre. Ainsi la célébrité, l'avarice et l'ambition, tout entretenait cette manie. Les écoles se multiplièrent ; la dialectique parut l'unique science ; on crut qu'elle suffisait pour résoudre toutes les questions de philosophie ; la théologie n'eut plus rien de caché ; en un mot cet art frivole fut seul étudié; et un dialecticien, se voyant considéré
MODRRNF. a53
comme philosophe et théologien , se crut savant dans tous les genres.
On commence à remarquer, dans le douzième u»mm» tfim siècle, que le nom d^Aristote est déjà d'un grand poids en Occident. Je dis le nom, car si les dialecticiens se piquaient de raisonner d*après ses principes, ils les connaissaient cependant encore bien peu, puisqu'ils ignoraient le grec, et qu'ils n'avaient de ce philosophe que quelques écrits traduits par Boëce et pa^Yictorin.
Il y eut alors deux sortes de dialecticiens: les u.wtr»,«ûrt uns qui contmuaient de préférer samt Augustm dont ils croyaient avoir la dialectique ; les autres qui donnaient la préférence au philosophe grec qu'ils connaissaient à peine. Cependant tous puisaient au besoin dans l'une et l'autre source; mais c'était avec si peu de discernement que, lorsqu'ils se faisaient une méthode qui n'était ni celle d'Aristote, ni celle de saint Augustin, ib ne la reconnaissaient pas néanmoins pour leur ouvrage propre, et ils en faisaient honneur au guide qu'ils croyaient avoir choisi. D'ailleurs ils ne négligeaient pas d'appuyer leurs assertions sur l'autorité de quelques pères qu'ils lisaient mal. Ils ramassaient des passages de toutes parts ; ils faisaient des compilations mal raisonnées, et leurs ouvrages n'étaient qu'un mélange confus de thé<> logie et de philosophie, où le théologiqiie et le philosophique ne pouvaient pas se discerner, et
OÙ souvent on ne trouvait ni l'un ni l'autre. n en naît des Alors Ics Questious se multiplièrent pour se
questions et des ^ ^
disputes sans nf^ultipHer toujours de plus en plus; car différentes solutions données par des dialecticiens qui ne s'accordaient pas, faisaient naître de nouvelles questions qui, étant encore résolues différemment, donnaient naissance à d'autres. On ne prévoyait point de terme à ces curieuses subtilités ; aussi y eut-il dans ce siècle quantité d'hérésies. La plus singulière ^ celle d'un gentilhomme breton, nommé Éon, qui, ayant entendu chanter dans l'église , per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos^ assura que c'était lui qui devait juger les vivans et les morts. Ce fou eut des fous pour disciples, et traîna le peuple après lui. Il est vrai que son extravagance ne fut pas produite en lui par la dialectique; mais, si ces temps n'avaient pas été aussi féconds en opinions nouvelles, Éon vraisemblablement n'eût pas été fou. Revenons aux dialecticiens.
lm essences Sclou Platou , Ics Idécs universclles sont des
de Platon.
essences qui existent réellement hors des choses : il les place dans l'entendement divin comme autant d'êtres, comme autant de divinités; et, si nous voulons connaître les corps, ce ne sont pas les corps qu'il faut observer, ce sont ces essences ; il faut trouver le moyen de nous élever jusqu'à elles. .
Les formes Aôstotc trouva ridiculc de mettre hors des
ristote.
MODI-llME. a55
corps les essences mêmes qui les modifient et les déterminent à être ce qu'ils sont. Il les plaça donc dans la matière; et, rejetant le mot d'idée, il les appela formes. Ainsi selon lui il y a des formes iniiversellt3ft qiii, de toute éternité, cachées dans chaque corps, font qu'ils sont ce qu'ils sont. •
Zenon à son tour se moqua d'Aristote, comme opî« Aristote s'était moqué de Platon. Il dit que ces i»";; universaux-là, soit qu'on leur donne le nom de forme ou celui d'idées, n'existent que dans notre entendement, et que ce ne sont que des noms donnés aux notions que nous formons, suivant les différentes manières dont nous concevons les choses.
Enfin les platoniciens d'Alexandrie, qui «se pi- . i« fa^i««i-
cieni toaUi««<
quaient toujours de tout Concilier, et qui ne con- ["^'''yiii.J^ ciliaient jamais rien, tentèrent inutilement d'ac- ^ "* corder Platon, Aristote, Zenon : les idées ou formes universelles partagèrent les philosophes pendant plusieurs siècles. Vous concevez que cette grande question, qui avait disparu avec la philosophie, devait reparaître avec elle.
Les dialecticiens du onzième siècle suivaient . .•^•«••« *•• l'opinion d'Aristote sans défiance, lorsque Ros- •^"••~"celin s'arma contre eux de tous les argumens des stoïciens, et laissa sa doctrine à son disciple Abélard qui la défendit vivement au commencement du douzième. De part et d'autre on aimait
trop la dispute pour chercher même inutilement, comme les platoniciens, des moyens de conciliation. On disputa donc, et il se forma deux sectes, connues sous les noms de réalistes et de nominaux. Les jeunes gens se firent nominaux, parce que c'était l'opinion nouvelle ; et les vieux restèrent réalistes , parce qu'ils l'avaient été jusque alors. Ceux-ci crièrent surtout qu'on détruisait toute science; en effet on leur enlevait la leur, puisqu'ils ne connaissaient que les formes universelles, et qu'on les anéantissait.
Quelquefois La chalcur avec laquelle on défend ses opi-
les question!; les . . . ^ ■,.. i
plus frivoles uious uc vicut pas toujours de 1 importance des
excitent les dis- 1 J 1
putes les plus qucstious ; au contraire les disputes les plus frivoles sont aussi les plus vives, toutes les fois qu'elles attirent l'attention du public, et que chaque parti met toute sa gloire à vaincre. Si même on s'occupe d'objets importans, ce n'est pas toujours parce qu'ils le sont en effet, c'est souvent parce que les disputes s'y multiplient davantage. Alors l'importance de l'objet donne du poids aux questions les plus frivoles ; et on s'échauffe d'autant plus de part et d'autre, qu'on se reproche réciproquement des erreurs plus dangereuses.
On en subtilise ^^ ^^^^^ douc uaturcl quc les dialecticiens cher- ..^^^'^^^s*,» des chassent à subtiliser sur les dogmes; qu'ils fissent tous leurs efforts pour les concevoir d'une manière nouvelle, et qu'ils voulussent au moins n'en
en nai erreurs.
MODERNK.
pas parler avec le langage de tout le niondr I ). là (levaient naître non -seulement «les hérésies, mais encore des opinions qui, quoique orthodoxes en elles-mêmes, étaient jugées hérétiques dans les termes.
Si le zèle poursuivait les hérétiques, la jalou- uc^mww sie, qui prenait le masque du zèle, pouvait-elle r^j;",;:^ ne pas saisir tout prétexte de persécuter les tnm*. hommes célèbres? Les intrigues se joignirent donc aux subtilités, et tous les dialecticiens s armèrent contre ces nouveaux Icares, dont ils ne pouvaient pas suivre le vol audacieux. Ils tournèrent surtout leurs traits contre Abélard, trop fait malheureusement pour être célèbre et envié.
Une âme avide de gloire se hâte de prendre CT«<iére son essor. Quelquefois elle se sent comme genee par la réflexion; et, ne suivant plus que son instinct, elle s'élance et ne voit que le terme où elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de grands biens; et elle diffère en cela des âmes communes, qui ne sont pas seulement capables d'une grande folie.
Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilité vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser k la gloire qui se montra soils le fantôme de la dialectique; elle ne put pas non plus se refuser à l'amour qui, s'offrant sous les traits d'Héloïse, se fit un jeu de la dialectique même; et vou.s pré-
voyez que Tune et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours.
o..i.r.repro- Abélard eût répandu la lumière dans un siècle
che des erreurs. *
éclairé, et il s'égara dans les ténèbres de son sièole. Parce que la dialectique s'ouvrait une vaste carrière dans la théologie, il voulut être théologien, et il devint hérétique ; ses envieux du moins furent intéressés à le trouver tel. On se hâta de tirer de ses ouvrages plusieurs propositions : il en désavoua qu'en effet on n'y trouve pas ; il en expliqua d'autres ; et en général on ne peut guère l'accuser que de s'être exprimé d'une manière toute nouvelle, reproche que méritent tous les écrivains de son temps. Mais il avait beaucoup d'ennemis; il en avait de puissans : il fallait donc que toutes les propositions qu'on lui attribuait fussent également hérétiques ; on suscita surtout saint Bernard contre lui.
Saint Bernard La piété, quî cst d'autaut plus solide qu'elle fuit davantage tout éclat, paraissait dans ce siècle corrompu être forcée par le zèle même à chercher la gloire de la célébrité. Un homme d'une âme pieuse et courageuse, entraîné par les circonstances sur la scène du monde , pouvait-il ne pas s'élever ouvertement contre les vices? et si ses talens, autant que sa piété, lui faisaient un nom, pouvait-il voir d'un œil indifférent son nom rendu <;élèbre ? Tel était saint Bernard : il aimait la gloire ; il ne s'en doutait pas, parce qu'il
oherr.Le la cé- Icbritc à sun insu
MODERNE. aSg
ne voyait dans la gloire meine que les succès de sa piété et de son zèle ; mais je crois que si elle n'eut pas à son insu parlé à son cœur, il ne se serait pas aveuglé sur labus et l'injustice des croi" sades.
On ne peut trop le louer de ses soins à rétablir so«ui.«'«« la discipline dans les onlres religieux, et de son '*courage à donner aux papes mêmes des conseils contre les abus qui s'introduisaient dans la cour de Rome. Un autre éloge encore qu'on ne peut lui refuser, et qui est bien singulier pour son siècle, c'est qu'il a du moins entrevu les vices de la dialectique, et qu'il a méprisé cet art frivole jusqu'à se vanter de n'y rien comprendre. Je conviendrai cependant que ce n'était pas assez de le mépriser, et qu'il eût fallu l'étudier pour sç mettre en état de le rendre méprisable aux autres. Socrate méprisa les sophistes, mais il les étudia; c'est pourquoi il les combattit avec avantage.
Il est vrai que saint Bernard, ayant dédaierié de iidm»«iri^ s'instTuire de la philosophie de son temps, n'igno- j;j„*S£ï rait que des choses qui ne méritaient pas d'être sues; cependant il arriva que, n'en pouvant juger par lui-même, il fut contraint de s'en rapporter au jugement des autres. Alors son zèle ne fut plus qu'un instrument dont les ennemis d'Abëlard se servirent ; et, lorsqu'ils crut combattre les dialecticiens, il se trouva n'être parmi eux qu'un chef de parti. Il ne fut pas sans doute insensible à la
a6o HISTOIRE
gloire de défendre la religion contre l'homme le plus célèbre, qu'on accusait d'innover. L'amour de la gloire est commun à tous les grands hommes ; et, s'il se déguise à leurs yeux, il se décèle aux yeux des autres.
Vous pouvez juger quelle fut l'animosité des deux partis, dont les chefs étaient d'une égale réputation. Ce n'est pas mon dessein de m'arréter sur des détails de cette espèce; il me suffit de dire qu'Abélard succomba, et que la jalousie et la haine se montrèrent sensiblement dans la condamnation qu'on porta contre lui.
pierreLomLard Picrrc , sumommé Lombard, parce qu'il était de Novare en Lombardie, était venu finir ses études à Paris, alors l'école la plus célèbre. Il fit de grands progrès sous Abélard , fut ensuite professeur lui-même, et enfin évêque de Paris. Philippe , fils de Louis le Gros et frère de Louis le Jeune, qui avait été nommé à cet évéché, se fit un honneur de le céder à un homme du mérite de Pierre Lombard. Il n'en fallait pas moins pour élever cet étranger à cette dignité ; car la préférence que Pierre avait donnée à la dialectique d'Aristote , déplaisait beaucoup aux théologiens de Paris , qui en général étaient partisans de celle de saint Augustin.
Son livre des II adopta la méthode d' Abélard son maître ;
-sentences est -il l
j>um de subti- niais , beaucoup plus réservé , il ne donna pas dans les mêmes écarts. Son livre des Sentences, c'est
MODKRNI£. a6r
le titre qu'on donnait à ses ouvrages de théologie, ^ paraît avoir été fait pour résoudre toutes les questions qu'on agitait alors. H se servit de la dialectique d'Aristote, et il se fit surtout une boi de confirmer ses sentimens par les décisions même des pères de l'Église : cependant ce n'était pas sans beaucoup de subtilité qu'il leur faisait résomlre des questions auxquelles souvent ils n'avaient amais pensé. Il subtilise, par exemple, long-temps pour savoir si Jésus-Christ, en tant qu'homme, est une chose; et, après avoir apporté beaucoup de raisons pour et contre, il se déclare enfin pour la négative : cette assertion fut condamnée par le pape Alexandre III.
L'école de Paris rejeta aussi auelques-unes de " '" "^" ses opinions. Néanmoins cet ouvrage du maître 5i«';'""'' des Sentences, c'est ainsi qu'on nomma depuis Pierre Lombard , eut les plus grands succès. Ce fut bientôt le principal livre classique , et on ne pouvait pas être théologien sans l'avoir étudié. Mais, quoiqu'il eût la réputation d'être clair, tous oou ceux qui l étudièrent n y trouvèrent pas les mêmes p*"» •*»**■' choses. Les commentateurs se multiplièrent donc pour l'expliquer. Alors cet ouvrage devint réellement obscur, et donna lieu à de nouvelles questions et à de nouvelles subtilités.
C'est ainsi que la méthode qu'on suivait brouil- o«(
^ ^ tu FrMC» IM
lait toutes les idées, et jetait dans bien des erreurs J^*?!* **^ dontje ne parle pas , lorsqu'au commencement du
262 HISTOIKE
treizième siècle, la métaphysique et la physique d'Aristote furent apportées de Constantinople à Paris, et traduites en latin. Ces ouvrages, qui n'étaient pas propres à répandre la lumière , trouvèrent les esprits peu disposés à les recevoir. Un concile, tenu à Paris en 1209, en défendit la lecture , sous peine d'excommunication , et les condamna au feu. Quelques années après, le légat du pape confirma cette condamnation, en permettant néanmoins d'enseigner la dialectique d'Aristote. et o» les permet C'était asscz mal remédier aux ahus dont on se
partouil atUeurs.
plaignait , que de laisser subsister la dialectique , qui en était la source, et de condamner la métaphysique et la physique, qui n'avaient fait encore aucun mal. Mais; on jugeait à Taveugle de ces choses; et, parce qu'on n'avait rien de bon en philosophie, on ne savait trop ce qu'on devait permettre ni ce qu'on devait défendre. Dans le vrai, ce qui faisait principalement des ennemis à Aristote, c'est la célébrité des dialecticiens, qui avaient pris sa philosophie pour guide. La raison en est sensible ; car dans les temps même qu'on brûlait ses ouvrages en France, il était permis de les lire partout où ses sectateurs n'avaient pas à lutter contre un parti jaloux et puissant , c'est-àdire en Angleterre, en Allemagne, en Italie même. De pareilles défenses semblaient donc promettre plus de célébrité à ceux qui désobéissaient : était-il d'ailleurs naturel de compter que les dialecticiens
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MODRRRK. a63i
renonçassent à des subtilités qui faisaient tonte leur science, et à la place desqoelles ils n'ayaient rien à remettre ? •
Frédéric II , qui régnait en Allemagne , hâta surtout la fortune d'Aristote. Les connaissances qu'il avait acquises lui faisant désirer d'en acquérir encore, il ambitionna de contribuer aux progrès des lettres, et il leur accorda une protection singulière. Il releva les anciennes écoles ; il en fonda de nouvelles ; enfin il fit chercher et traduire tous les livres où Ton crut trouver quelque instruction.
Depuis Gerbert quelques personnes avaient encore été chercher les sciences chez les Arabes, et on avait même traduit quelques-uns de leurs livres de médecine , de physique et de mathématiques. Cependant la philosophie arabe était peu connue parmi les chrétiens, du moins ne s'enseignait-elle pas dans les écoles. Frédéric la fit connaître par des traductions , et la fit enseigner en Allemagne et en Italie.
La dialectique d'Aristote, déjà mauvaise en ellemême, plus mauvaise dans les sources où on l'avait puisée jusqu'alors, fut donc enfin étudiée dans les commentateurs arabes , où elle était devenue pire encore. Ce que j'ai dit peut vous faire juger des lumières que de pareilles maîtres pouvaient répandre.
Le plus célèbre de ces commentateurs, Avcrrocs, regardait Aristote comme on génie que Dieu ZlX^Z^^
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avait donné afin que les hommes sussent tout ce qui peut être su ; il en faisait même presqn un dieu ,qui avait tout connu , qui n'avait pu se tromper, et dont la doctrine était la suprême vérité. Mais il applaudissait à des choses qu'il n'entendait pas ; car ceux qui ont eu la patience de lire tous ses commentaires y trouvent autant d'ignorance et de bévues Ç\ie d'enthousiasme. Voilà cependant l'auteur classique qu'on étudia davantage. On idolâtra, pour ainsi dire, avec lui sur l'autel qu'il avait élevé au philosophe grec , et on lui rendit à lui-même à peu près un culte semblable ; il est vrai qu'il partagea ce culte avec Avicenne , autre commentateur, tout aussi dépourvu de connaissances et de jugement.
Effet ,1e cet L'euthousiasmc , qui saisit les esprits, mit le comble à l'aveuglement, lorsqu'Aristote , moins entendu que jamais , fut regardé comme l'unique organe de la vérité. On ne chercha plus ce qu'il fallait penser, mais ce qu'avait pensé ce philosophe; son autorité était une démonstration, et on ne la respectait pas moins en théologie qu'en philosophie.
Cependant, obscur par lui-même, et plus obscur par les soins de ses commentateurs , il laissait rarement Saisir sa pensée, et il se contredisait souvent. On conclut donc que, lorsqu'il ne s'expliquait pas assez, on ne pouvait rien savoir; et que lorsqu'il affirmait le pour et \ç contre, on ne
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pouvait rien assurer. £n vain on subtilisa; en vain on fit des questions sans nombre ; on se trouvait toujours plus loin de savoir quelque chose. Il fallut donc douter, et un nouveau pyrrhonisrae s'établit d après Aristote même.
Le péripatétisme des Arabes fut répandu en s\u„tr Allemagne par Albert, de Tordre des frères prè- i4«r«.s.ci..,' cheurs , surnommé le Grand, à cause de l'étendue de ses connaissances; il fut même appelé à Paris, où, malgré les défenses, il enseigna la philosophie d'Aristote ; et d'où, quelque temps après , il transporta son école à Cologne.
Assez sage néanmoins pour ne pas se borner aux subtilités de la dialectique et de la métaphysique, il s'appliqua aux mathématiques et aux mécaniques ; et il paraît être un des premiers qui aient étudié l'histoire naturelle. Il acquit dans tous ces genres des connaissances qui le firent passer pour magicien ; et cette réputation lui étant restée, ceux qui d'après lui ont voulu étudier la magie en ont cherché les principe^ dans des ouvrages qu'on lui attribue faussement. On dit qu'il employa trente ans à faire une tète qui parlait, et que saint Thomas d'Aquin, son disciple, dans la frayeur qu'il en eut , la cassa d'un coup de bâton.
Il y avait alors en Angleterre un autre magi- a^». ^« cien; c'est Roger Bacon. Il avait étudié avec tant de succès la géométrie, Tastroiiomie, Topticpic, la chimie, les mathématiques, \c^ mécaniques, etc. ,
qu'il a prévu la possibilité de quantité de choses, qui paraissaient de son temps des mystères impénétrables, et dont plusieurs ont été découvertes depuis. La sagacité d'Albert et de Bacon fait regretter qu'ils ne soient pas venus dans de meilleurs temps.
saini Bona- H J cut cncorc daus le treizième siècle trois
TtDlure sur- i ' i t
«ommé le doc- hommcs célèbres. Le premier est samt Bonaven-
*ei>rserapnigue. A
ture, de l'ordre des frères mineurs, né en Toscane, et surnommé le docteur séraphique. Il préféra la théologie mystique , qu'il traita avec plus de piété que de curiosité, et d'où il écarta les questions étrangères. Il évita donc les subtilités des dialecticiens; mais il ne put pas éviter les notions vagues qui servent de principes à la théologie mystique.
s«i.t Thomas Lc sccoud cst saiut Thomas , surnommé le doc-
à'Aquin, doc- itîx if»< ai
leur angéiiquc. ^eur augéliquc , de 1 ordre des frères prêcheurs. Issu de la maik)n des comtes d'Aquin , il descendait des rois de Sicile et d'Aragon. Il étudia sous Albert le Grand à Cologne , prit à Paris le bonnet de docteur avec saint Bonaventure, et revint en Italie, où il enseigna dans plusieurs universités. C'est ainsi qu'on nommait les écoles, et celle de Paris était alors la plus célèbre.
1? achera de Saiut Thomas a écrit sur la philosophie et sur
faire prévaloir , . .
le^ péripaiéiis- la théologie , en se conformant aux principes et à la méthode du nouveau péripatétisme. On croit qu'il aurait été capable de faire de meilleurs ou-
me,
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vrages, si le préjugé général lui avait perniis de préférer son jugement à celui de rAristote arabe; mais son siècle Taurait vraisemblablement beaucoup moins applaudi. Ses grands succès ne firent donc que nourrir un préjugé contraire au progrès de l'esprit humain, et ils achevèrent la fortune d'Aristote. Les ennemis les plus déclarés du péripatétisme n'osèrent plus condamner un philosophe pour qui saint Thomas montrait une entière déférence. Aristotc prévalut donc partout, même dans l'université de Paris, d'oii jusqu'alors on avait toujours tenté de l'exclure.
Jean Duns Scot, le troisième de ces hommes j^^'n.»» célèbres dont j avais a parler, a surpassé tous J^^î^^iJi,'* les péripatéticiens en subtilités , ejt a mérité le surnom de docteur subtil, qu'on lui donne commimément. Comme il s'estfait des princi[>esdif* férens de ceux de saint Thomas , et que les frères mineui^, dont il était, ont adopté sa doctrine, pendant que les frères prêcheurs ont continué de suivre celle du docteur angélique, il s'est formé dans l'Église deux sectes qui subsistent encore , qui sont connues sous le nom de thomistes et de scotistes, et dont il vous est très-permis de ne savoir que les noms. Ces deux docteurs au reste firent presque oublier tous ceux qui les avaient précédés.
Si vous considérez quel était l^objet des études u* é«iM . dans le douzième et le treizième siècle, la oié- ft7,i7;^'^*
retardoriespro- thodc avec laQucllc oiî Ics falsalt , la prévention
grès de l'esprit. A 'A
aveugle où l'on était pour Aristote et pour ses commentateurs, et la jalousie de ces prétendus philosophes qui faisaient consister toute la science dans des subtilités, vous comprendrez que plus on faisait d'efforts , plus on s'éloignait du vrai chemin des connaissances ; et vous plaindrez Frédéric II qui, voulant hâter les progrès de l'esprit humain, n'a fait que les retarder. Cependant sa protection n'a pas été tout-à-fait inutile. Peut-être était-il nécessaire de s'égarer dans mille détours obscurs et tortueux pour trouver enfin une route plus sûre et mieux éclairée. Comme l'anarchie n'amène un gouvernement sage que lorsque les désordres, parvenus à leur comble, soulèvent enfin tous les citoyens; de même il fallait mettre le comble aux absurdités, afin de préparera la vraie philosophie en soulevant enfin le bon sens.