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CHAPITRE VII

De la scolastique, et, par occasion, de la manière d'enseigner les arts e» les sciences.

Du mot école on a fait celui de scolastique, u» cfc..p.

pour designer le cours des études, et la méthode ÎStt'J* ToZ

qu'on suivait dans les écoles. Il faut donc se faire, «i«r \ V.« suivant les temps, des idées différentes de la scolastique.

Lorsque les hommes se sont familiarisés avec un mot, ils croient en général qu'il est naturellement et essentiellement fait pour être le signe de l'idée qu'ils sont dans l'habitude d'y attacher; et ils s'imaginent que cette idée constitue l'essence de la chose qu'ils expriment par ce mot. De là sont nées de tout temps bien des questions sur lesquelles quelquefois on a fait des volumes , et qu'on aurait résolues facilement, si on avait pu s'entendre. Il ne faudrait pour cela que renoncera ces vaines essences, que nous voulons toujours sai-

sir, et nous souvenir qu'un mot ne signifie que ce que nous avons voulu lui faire signifier.

On a été curieux de rechercher l'origine de la scolastique; et, parce qu'on n'a pas déterminé ce qu'on entend par ce mot , cette origine a paru se cacher comme la source du Nil. On a cru la découvrir dans saint Thomas , dans Pierre Lombard , dans Abélard , dans Roscelin , dans d'autres dialecticiens dont je n'ai pas parlé ; enfin on est remonté à saint Jean Damascène, et même jusqu'à saint Augustin.

Quelqu'un qui aurait vu la Seine au Havre, sans savoir d'où elle vient , aurait de la peine à la reconnaître à Rouen, encore plus à Paris, et bien plus encore à Chanceaux en Bourgogne. H la verrait, et il demanderait où elle est. H en est de même de la scolastique. Quand on n'en a pas étudié le cours, et qu'on ne la voit qu'à son embouchure, on ne sait plus où la retrouver. On ne voit pas que c'est un filet d'eau qui a eu sa source dans Aristote ; et qui , après des accroissemens et des décroissemens alternatifs, s'est caché pendant quelque temps pour reparaître ensuite, croître de nouveau, devenir tous les jours plus trouble , et inonder enfin tout l'Occident. Ce fleuve est comme tous les fleuves ; non-seulement il est différent de lui-même, d'une partie de son cours à l'autre , mais encore dans chaque partie ses eaux ne sont pas deux instans les mêmes.

MODKRNE. a8l

Si donc on entend par la scolastique tout ce cours que je viens de tracer, on la reconnaîtra facilement partout; mais si on voulait, par exemple, ne s'en faire d'idée que d'après la lecture de saint Thomas, ce n'est que dans saint Thomas qu'on la trouveratelle qu'elle est danssaintThomas;commc ce n'est qu'au Havre qu'on trouvera la Seine telle qu'elle est à son embouchure. Pour moi j'entends par scolastique ce mélange confus de philosophie et de théologie qui s'est achevé dans le treizième siècle , et qui avait déjà commencé auparavant. (x)nsidérons actuellement le plan des études dans le moyen âge : en voyant combien on étudiait mal , nous apprendrons peut-être comment nous devons étudier nous-mêmes.

La grammaire, la rhétorique, la logique, la musique , l'arithmétique , la géométrie et l'astronomie; voilà dans leur ordre les choses qu'on Svbîi'm'ï^ croyait enseigner dans les deux cours qu'on nommait trivium et quadrivium. Le péripatétisme des Arabes introduisit une autre division dans le treizième siècle ; et on enseigna la grammaire , la logique, la métaphysique, la physique, la morale, la politique, le droit et la théologie.

Il est inutile de nous arrêter sur ce qu'on enseignait dans le trivium et le quadrivium; car il était bien rare de trouver un homme qui eût achevé ces deux cours ; d'ailleurs toutes les écoles tombèrent à un tel point , que dans le dixième siècle

Li iriviUM ilMtrnt IomU»,

imU.

Gerbert fut obligé d'aller chercher des connaissances en Espagne. Commençons donc au treizième.

Jécrtr^tThnl Euvirou depuis le milieu du douzième siècle guesvugaires, ^^ éci'ivait cu Fraiicc dans la langue vulgaire, qu'on nommait alors roman; et, à l'exemple des Français, les Espagnols et les Italiens écrivirent aussi dans leur langue. C'est la chevalerie qui introduisit cet usage : comme on voulait chanter les faits d'armes et les aventures amoureuses des chevaliers, il fallut bien écrire en roman, puisque ces héros n'entendaient pas le latin. On abandonna donc par nécessité ces petites choses aux langues vulgaires; mais on ne leur permit pas encore de s'essayer sur les sciences. Seulement on commence à trouver quelques mauvais historiens.

Maîsjansgoût Qf daus CCS tcmos-là on n'avait point d'idée

et sans règles, *■ *■

de ce que nous nommons construction : le singulier n'était pas distingué du pluriel; l'orthographe n'avait rien de fixe; on défigurait continuellepient les noms ; en un mot , on écrivait sans règles. Par conséquent Commcut dcs hommcs qui parlaient leur langue

on ne pouvait -*■ * ^

ïalVaiSi"' ^"'^ avec aussi peu de jugement auraient-ils pu comprendre qu'il y a une manière de bien parler latin, la seule langue qu'ils se piquaient d'apprendre. Aussi le parlaient-ils avec des constructions barbares, et avec des mots pris dans un sens étranger, ou même avec des termes vulgaires, auxquels

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on donnait une terminaison latine. C'était du français, de l'espagnol, de Tanglaisydci allemand ([ de Titalien* latinises. Il arrivait de là que les savans non-seulement n'entendaient pas les écrivains anciens, mais encore ils ne s'entendaient pas les uns les autres. Toute la grammaire se bornait aux conjugaisons, aux déclinaisons et à quelques règles qu'on n'expliquait point; encore les écrivait-on en latin, pour faciliter l'intelligence de la langue à ceux qui ne la savaient pas.

Avec aussi peu de jugement on devait être sans i.«r««»-«î'». goût. Qu'était-ce donc que la rhétorique ? l'art de ui.irljVjJ^

mrnl.

ne parler pas naturellement, des métaphores étudiées , des figures gigantesques et des lieux communs, prodigués sans discernement. I.a poésie, s'il en faut parler, tout ausi barbare que la prose , était encore plus plate.

La logique, la dialectique, ou l'art de raison- o« r. iua ner, de quelque manière qu'on l'appelle, n'est que i'^^^^ZÏ"* l'art d'aller des connaissances qu'on a à celles qu'on n'a pas, du connu à l'inconu : elle suppose donc un esprit qui a déjà acquis quelques connaissances , et qui s'est fait des idées exactes des choses commune* au moins. S'il n'a que des notions vagues et confuses , on ne saura par où le prendre pour le conduire à des connifiissancea précises et distinctes. Car enfin pour apprendre à raisonner, il faut avoir déjà fait de bons raisonnemens ; parce qu'on ne peut savoir comment on

doit se conduire pour en faire de bons encore , qu'autant qu'on peut remarquer comment on s'est déjà conduit.

On ne savait Cepcndaut la grammaire et la rhétorique n'a-

romment se ^

conduire pour yaicut fait Quc gatcr le lusement. Le mal était

acquérir des lu J O

nr^^nTp^ToÙ d'autant plus grand, qu'on ne s'en doutait pas;

commencer. n •

et on 1 aurait connu , qu on n y aurait pas su remédier. Il fallait donc que la logique l'accrût encore. Le professeur , qui ne trouvait dans ses écoliers que des idées confuses , et qui n'en avait pas d'autres lui-même, ne pouvait partir que de ces idées , pour les mener encore à de plus confuses. Il n'imaginait pas de faire des recherches sur l'origine et sur les progrès de nos connaissances. Il ne sentait pas le besoin d'observer et d'anahser les opérations de l'entendement ; et l'esprit humain, qu'il se flattait de diriger dans la découverte de la vérité, était entre ses mains un instrument qu'il ne connaissait pas.

Les scolastiques se trouvaient dans le même cas où serait un homme qui entreprendrait de donner les règles de la navigation, et qui cependant n'aurait aucune connaissance ni des différentes parties d'un vaisseau , ni de leur usage, ni du ciel, ni des mers sur lesquelles il oserait naviguer. Ils ignoraient tout-à-fait la manoeuvre des parties de l'entendement humain , et ils ne connaissaient pas davantage les sciences dans lesquelles ils voulaient se hasarder.

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Dans rimpiiissance par conséquent de cher- n« r*Mi.i cher Tart de raisonner dans les idées mêmes, en !,Vr,t.Uif.'«; considérant comment elles se déterminent, coni- s'*ar,*iyi£j|î! nient elles naissent les unes des autres, et comment elles se combinent de mille manières pour en produire de nouvelles, ils s'arrêtèrent au seul mécanisme du raisonnement. Us remarquèrent qu'une proposition contient Irois termes, que des premiers on peut tirer une conclusion, et ils firent des syllogismes.

Celui qui faisait le plus de syllogismes sur un sujet était le plus habile, et il était censé avoir raison, parce qu'il parlait le dernier. Or cet art est facile : il suffit de ne déterminer ni l'état de la question, ni la signification des mots; et les scolastiques auraient été bien embarrassés de faire autrement. Ils trouvaient donc toujours, dans des notions vagues et dans des termes équivoques , de quoi tirer continuellement de nouvelles conclusions, et de quoi soutenir toutes les thèses qu'ils pouvaient avancer. Par ce moyen ils multipliaient les disputes, et ils n*en terminaient jamais aucune ; parce que celui qui soutenait une proposition, et celui qui l'attaquait, ne faisaient l'un et l'autre que des sophismes ; et qu'ils étaient tous deux incapables de s'en apercevoir. C'est ainsi qu'ils raisonnèrent d'après la logique d'Aristote , que les Arabes avaient commentée sans jugement , et qu'ils défigurèrent encore eux-mêmes.

iS6 HiSTomi!:

Cette logique cependant devint la principale étude. On négligea la grammaire et la rhétorique, afin de l'apprendre plus promptement. A peine en avait-on goûté les délices, qu'on ne se lassait plus de l'apprendre. On la rendait tous les jours plus volumineuse ; on avait du regret à la quitter, et souvent les scolastiques s'y fixaient pour toute leur vie.

La métaphy. Mais ccux qui passaient à la métaphysique se

slque tout aussi ^ ^ . . -,, . ^

re^m 'lie* d'ab"- scntaicut prcsquc aussitôt saisis d une soif ar- Ses°"' quw dente ; et, dans leur ivresse, sans être désaltérés,

prenait pourdes . . .

essences. j^g g ccriaieut qu elle est la science des sciences.

Cette science des sciences considérait l'être, la substance, la matière, le corps en général, et les esprits : elle ne considérait ces objets que d'une manière abstraite, et cependant on croyait trouver dans ces abstractions l'essence même des choses.

Vous savez qu'une notion abstraite n'est que l'idée que nous nous formons, lorsque nous pensons à une ou plusieurs qualités, sans penser à celles avec lesquelles elles sont réunies dans un même sujet. On peut donc en faire plusieurs sur une même chose, sur la matière, par exemple. C'est aussi ce que faisaient les scolastiques ; et , comme chacun préférait ses abstractions, chacun concevait la matière différemment, et tous croyaient en saisir la nature. Ils la subtilisaient plus ou moins ; quelques-uns même la spiritua-

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lisaient, ce qui les jetait dans des erreurs monst rueuses. ^

Il faut observer avec bien de la sagacité pour iléterminer avec précision les idées abstraites; car nous ne sommes que trop portés à généraliser au delà des bornes. Or les scolastiqucs , au lieu d'observer, généralisaient au gré de leur imagination. La métha physique ne leur offrait donc plus que des fantômes.

Tout ce qu'on pouvait raisonnablement conclure de ces abstractions, c'est que chacun d'eux concevait à sa manière la matière et le corps en général. Aucun certainement n'en était plus près de saisir la nature des choses ; mais ces métaphysiciens ne voulaient pas avoir fait des efforts inutiles. Ils s'imaginèrent donc voir dans ces abstractions ce qui n'y était pas. Ils les réalisèrent; et, avec ces êtres fantastiques, ils crurent rendre raison de tout. Cette extravagance mit le comble aux absurdités.

La physique n'avait plus rien de caché pour ceux qui s'étaient familiarisés avec les abstractions. La nature se dévoilait à leurs regards; ils deio-i. p.rc. n'avaient pas besom de 1 observer ; il ne leur fal- p*» ««•••tr. lait que des mots ou des hypothèses absurdes, et ils n'en manquaient jamais. Des formalités, des eccéités, des quiddités, des qualités occultes, des formes qui descendaient des astres, ou que des intelligences célestes envoyaient pour informer

CciM m4iMphytiqvt pr^ nMt Ir Bon M phvi<|tt* , tl rendait raiM»*

a88 HTSTOIRE

les corps, etc.; c'est avec un langage de cette espèce qu'on expliquait les phénomènes, et c'était même là ce qui servait de principes à la médecine. Il semble que la scolastique eût tout à la fois conspiré contre les esprits et contre les corps.

Après ces détails , il n'est pas nécessaire d'examiner comment on traitait la théologie. Vous voyez bien que toute la scolastique n'était dans le vrai qu'une dialectique, qui s'était fait un jargon pour disputer toujours sans jamais rien dire. Les meilleurs Ou voit ccpcndant parmi les scolashques des

esprits obéis- *^ * *

rêirdtbTunu- hommes qui , dans d'autres temps , auraient eu iT' °'fai™ieTt de la sagacité et du génie ; mais comme les meilleures terres , lorsqu'elles ne sont pas cultivées , sont celles qui produisent le plus d'herbes inutiles, les meilleurs esprits sans culture sont aussi ceux qui disent le plus d'absurdités. Albert le Grand, par exemple, qui avait été assez sage pour observer quelquefois, adoptait le jargon des autres lorsqu'il voulait expliquer les phénomènes , et il enchérissait encore sur eux. Les scolastiques avaient si peu de jugement que, malgré le culte qu'ils rendaient à Aristote , ils n'imaginèrent jamais d'étudier sa. rhétorique, sa poétique et son histoire naturelle ; ce sont cependant les meilleurs ouvrages de ce philosophe. On croirait qu'ils craignaient de s'instruire.

t* morale et La moralc, la politique et le droit, n'étaient

MODERHi. aSg

pas mieux traités que les autres parties de la i* H^'i^t^ phiiosopliie. ■'••■ *'^^*-

Cest dans la volonté de Dieu qu'il faut chercher rm» la règle de nos actions, et cette volonté se mani- '* feste par la lumière naturelle et par la révélation.

Par la lumière naturelle; car, lorsque nous considérons que les hommes sont nés pour la société, nous découvrons bientôt ce qu'ils se doivent les uns aux autres , parce que chacun voit dans ses besoins ce qu'il est en droit d'exiger de ceux ^ec qui il s'associe, comme il voit dans leurs besoins ce qu'il est dans l'obligation de faire pour eux. Par- là, comme notre constitution physique est le principe de nos besoins, elle est aussi le fondement du contrat social par lequel nous nous promettons naturellement des secours pour nous procurer des avantages réciproques ; et, renonçant à une liberté sans bornes, nous cédons chacun quelque chose afin qu'on nous cède. Si nous remontons ensuite au premier principe de toutes choses, nous découvrons encore qu'il nous ordonne lui-même les devoirs que la société exige , puisqu'il est l'auteur de notre constitution, et que c'est lui qui nous a donné et nos besoins et nos facultés. Alors nous nous voyons toujours en présence de celui qui dispose de tout; nous nous pénétrons d'une respectueuse crainte ; nous nous remplissons de reconnaissance pour les biens que nous avnos reçus et pour ceux que nous atten-

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