‹ OEuvres, publiéesChapitre 26 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des principales causes des troubles de l'Italie. L'iiâiîe plus JJepuis la chute de l'empire d'Occident, nulle

troublée qu'au-

vrncer"*^'"' P^^t l^s troubles n'ont été plus grands qu'en Italie. Vous pouvez déjà le comprendre, quoique je n'aie parlé de cette province qu'autant que son histoire s'est trouvée liée à celle des autres états de l'Europe. En effet le gouvernement féodal y devint encore plus vicieux qu'ailleurs, puisque la suzeraineté y fut toujours un sujet de guerre. Si les peuples pouvaient être forcés à reconnaître l'autorité des empereurs , ils ne se soumettaient jamais, ils conservaient au contraire, l'espérance

MODF.RNi:.

lie secouer le joug; et le désordre de l'Alletn<igne leur en fournissait souvent Foccasion.

Les Romains surtout voulaient être libres ; i.'*«KMr ^ mais ils n^avaient point de mœurs. Cependant l^'SI!i\,*" les mœurs seules peuvent assurer la liberté d'une république. Ils devaient donc passer alternativement de la servitude à la licence.

Les mêmes vices régnaient parmi les antres

peuples. Dès qu'ils n'étaient plus forcés d obéir à

un tyran , ils se croyaient libres : ils s'imaginaient

n'avoir plus qu'à se gouverner eux-mêmes, et ils

en étaient incapables.

Les papes, qui ne voulaient point de la liberté r«ii>b.iio«<}«»

des peuples , paraissaient n'agir que pour entre- **rlnd!' '*'*

tenir la licence. Trop faibles pour usurper euxmêmes la souveraineté, ils imaginèrent de la donner comme en dépôt; se flattant qu'on ne l'accepterait que pour leur en faire part. Ils y furent toujours trompés, et cependant ils suivirent toujours la même politique, sans se lasser d'élever et d'abattre alternativement, pour amonceler sans cesse ruines sur ruines. Us causaient, par cette conduite, des maux d'autant plus grands, qu'ils n'étaient nulle part moins respectés qu'en Italie. Assez puissans pour exciter les troubles, il n'était plus en leur pouvoir de ramener l'ordre ; et cette misérable province, déchirée par ses habitans, devenait encore un théâtre de guerre pour les étrangers.

3o6 HISTOIRE

Les Lombard» PoiiF coiiiiaître la première orimne des mal-

aboHssenl la . • *■ y

cS^' trente ticurs clc l'Italie, il faut remonter juqu'aux Lombards.

Cleph, successeur d'Alboin , ayant été assassiné, les Lombards, à qui les cruautés de ce prince avaient rendu la royauté odieuse, créèrent en 676 trente ducs pour gouverner chacun une de leurs villes. Divisés sous tant de chefs , ils furent trop faibles pour continuer leurs conquêtes.

ih^fabiiMcnt Cet interrègne durait depuis dix ans, lorsque

des rois, qui .

îe%uubiiï""' Chudebert, roi dAustrasie, passa les Alpes à la sollicitation de Maurice, empereur d'Orient. Les Lombards, connaissant alors le besoin de se réunir sous un seul chef, rétablirent la royauté , et mirent sur le trône Autharis , fils de Cleph. Mais la disposition des esprits n'était plus aussi favorable à la monarchie; car les ducs, qui regiettaient leur indépendance, portaient facilement à la révolte un peuple qui avait perdu l'habitude d'obéir. Les discordes mirent donc les Lombards dans l'impuissance d'achever la conquête de l'Italie. S'ils s'étendirent jusqu'à Bénévent; Rome, Ravenne, Crémone, Mantoue, Padoue, Parme, ' Bologne et d'autres villes, se défendirent longtemps contre leurs efforts; ou même ne furent jamais subjuguées ^

' Je remarquerai ici avec combien peu de fondement on attribue aux Lombards l'origine du gouvernement féodal.

MonF.nwF. 307

Quelque temps «auparavant, liOngin avait cl<^jà i^ii« «•»•• établi (lesduc^ dans les principales villes que les empereurs conservaient encore en Italie. Son dessein était que ces gouverneurs fussent toujours subordonnés à Texarque de Ravenne; mais ils ne pouvaient l'être qu'autant que Constantiiiople serait en état d'envoyer des secours à l'exarque. I^a faiblesse de l'empire leur fournissait donc l'occasion de se faire tôt ou tard indépendans. On voit même déjà les Romains s'unir à Ix>ngin, moins comme sujets que comme alliés; et traiter en leur nom avec les Lombards , comme Longin au nom de l'empereur.

Voilà les divisions qui commencent en Italie, pr»aii>T» pour ne plus finir; et cette provmce naura des ti«a*ni.ii*. temps de calme que lorsqu'elle sera la proie des étrangers. Vous regardez peut-être Narsès, qui la

Avant le règne d'Autharis , leurs trente ducs n'étaient certainement pas des vassaux , puisqu'ils ne dépendaient de personne ; et depuis ce sont trente princes qui ont formé une association, et qui ont choisi un chef. Il n'y a rien là de semblable aux bénéfices donnés par les Carlovingiens. L'établissement du gouremement féodal en Italie est donc postérieur aux Lombards.

Pépin, fils de Charlemagne et roi d'Italie, fit dos «omtcs rt des marquis, mais les comtés et les marquisats n'étaient pas encore des fiefs, même en France. 11 me parait que ce gouvernement, qui a pu s'introduire en Italie sous Charles le Chauve et sous Charles le Gros, a dû y avoir moins de consistance que partout ailleurs.

3o8 HISTOIRE

livra aux Lombards, comme l'unique cause d'une révolution qui a eu des suites aussi funestes. Que pensez -vous donc de Justin II, qui eut l'injustice et l'imprudence d'ôter ce gouvernement à ce grand général pour le donner à Longin? Que pensez-vous de Sophie qui , plus imprudente, l'insulta en le menaçant de le faire filer avec les femmes du palais ? Considérez donc , Monseigneur, les malheurs d'Italie, et souvenez-vous qu'un prince doit respecter les grands hommes qui l'ont servi. La puissance Ccs commcncemcns de division furent aussi les

des papes com- il* 1 /-^

mence les trou- commenccmens de la puissance.des papes. Comme ils avaient la considération qu'inspire la sainteté de leur caractère, et que plusieurs jusqu'alors avaient méritée par leurs vertus et leurs lumières, ils paraissaient avoir seuls assez d'autorité pour concilier tous les partis et ramener la paix. C'est par leur médiation que les Romains ménageaient leurs intérêts avec l'empereur ou avec le roi de Lombardie; et ils se flattaient de rétablir la république, sous la protection d'un pontife dont ils ne prévoyaient pas l'ambition.

Pépin et Char- Charlemagnc , en donnant un riche patrimoine

Icmagne ac-

croissent cette ^ l'é^lise dc Romc , ajouta une nouvelle considé-

puissance. D ' J

ration à celle des papes; considération qui devait s'accroître à mesure que les siècles se corrompraient davantage.

Le couronnement de Pépin et l'empire donné à Charlemagne, devaient un jour soumettre au

puissance.

MODERNK. 3<K)

ihef de TÉglise jusqu'au temporel des souverains. Car si auparavant on ne pouvait être élevé sur le saint-siége qu'avec l'agrément de l'empereur, il paraissait alors qu'on ne pouvait être élevé à l'empire qu'avec l'agrément du pape. On en était si convaincu ,. que les rois d'Allemagne n'osaient prendre le titre d'empereur qu'après avoir été couronnés à Rome. Si vous voulez donc trouver les principales causes de la grandeur des papes, cherchez-les surtout dans les aveux exprès ou tacites des princes, trop ignorans pour connaître leurs droits.

Si Louis le Déhonnaire et ses fils ont accru par fji. »'.cer«it

mrorv par la

leur faiblesse la puissance du clergé, celle des [;iJ;';***„„.i papes ne pouvait manquer de s'accroître. Les progrès en ont même été rapides : Lothaire, roi de Lorraine , en est la preuve.

L'Italie souffrit surtout des révolutions qui sui- a^ b m. virent la déposition de Charles le Gros. Bérenger, ^ïi^^J^t duc de Frioul, Gui, duc de Spolette, leur fils, et ^IW,'^*^ d'autres princes, se l'enlevèrent tour à tour. La guerre fut longue et cruelle , parce que les différentes factions ne savaient ni se réunir, ni persister chacune dans leurs premières démarches; et comme les intérêts changeaient de mille manières, la fortune variait continuellement.

Le patrimoine de saint Pierre n'était pas res- ei wt p*fN pecté par des tyrans qui réglaient leurs droits sur 1,TÏ J"!^'.! leurs forces. Les papes n'attendaient point de se-

3lO IIISTOJRK

cours des princes étrangers, parce qu'aucun n'était encore assez affermi pour porter ses armes au dehors ; ils n'avaient d'autorité en Italie qu'autant qu'ils savaient ménager quelqu'une des puissances qui y dominaient, et les révolutions fréquentes les mettaient dans la nécessité de changer continuellement de vue et de conduite. Enfin le schisme de Sergius et de Formose affaiblissait encore le saint-siége ; car, l'un et l'autre de ces concurrens ne pouvant fortifier son parti qu'autant qu'il était reconnu par un plus grand nombre de souverains , les papes avaient besoin des princes, qui jusqu'alors avaient eu besoin des papes. Ce n'était donc pas le moment de former de nouvelles entreprises ; c'était assez de se maintenir. Pour mettre le comble à tant de désordres , il arriva que l'Italie fut encore exposée d'un côté aux incursions des Sarrazins, et de l'autre à celle des Hongrois.

oihor. I fait Tels furent les troubles qui désolèrent l'Italie Faîi'nr'"'^ depuis 888 jusqu'en 962, qu'Othon I^^, appelé cesscurs. p^^. j^^m XII , fut courouué à Rome. Cependant ni le pape , ni les Romains ne voulaient de maître. Ils se repentirent donc bientôt d'avoir imploré contre Rérenger II , le secours d'un prince qui avait des droits sur eux. En effet leur conduite avait été bien imprudente. S'imaginaient-ils qu'Othon ne viendrait que pour les autoriser à se gouverner dans une entière indépendance, avec leur sénat, leurs consuls et leur préfet? il ne suffisait

MODKHNK. \ I I

pas d avoir établi une apparence de république; il fallait affermir le gouvernement, et savoir se défendre sans secours étrangers.

Mais parce que les Romains ne pouvaient ni obéir, ni se gouverner, Jean XII eut à peine couronné Othon , qu'il voulut donner l'empire à Adelbert , fds de Bérenger II : il ne fit qu*occasioner iiuitilement de «nouveaux troubles. Othon, plus maître en Italie que Charlemagne , laissa toute sa puissance à ses successeurs.

Cependant les troubles renaissaient de toutes ^♦p«';<**»« •• parts, aussitôt que l'empereur, occupé en Aile- *;»«»'«p*»"raagne, paraissait moins redoutable. Rome oubliait alors qu'elle avait un maîti^e ; le peuple et le pape devenaient ennemis, et les dissensions ne cessaient plus. C'est aux pieds du saint-siége qu'on voyait sans frayeur les foudres qui faisaient trembler toute l'Europe.

Le reste de l'Italie n'était pas moins troublé par l'inquiétude des seigneurs, qui s'en partageaient toutes les provinces; et les Normands vinrent enfin pour augmenter les désordres. L'empereur jk)uvait, par sa présence, apaiser les flots de cette mer; mais ce n'était qu'un calme passager, et la tempête recommençait avec plus de violence.

Les empereurs de la maison de Saxe avaient u «hw^ été puissans; mais, en croyant s'attacher le clergé Jït'JlS'iViïl par des bienfaits, ils élevèrent et nourrirent de '"~'*^ nouveaux ennemis dans le sein de l'empire. Lx»

3l2 HISTOIRE

prélats ne songèrent plus qu'à se rendre indépendans ; ils furent soutenus dans leurs entreprises par les seigneurs laïques , dont l'intérêt était de se concilier une puissance qu'on avait élevée contre eux; et si les effets de cette mauvaise politique des Othons ne parurent pas d'abord sous les premiers empereurs de la maison de Franconie, ils éclatèrent enfin sous Henri IV. .

Danscescir- Gepcndaut Ics Normands, qui s'affermissaient

constances, les • I* 1 lix 1* î • n • a

empereurs ont au muii dc 1 Italie, u avaicut d autre intérêt que

do nouveaux •*•

re"""Norm!.'nds <^G repousscr au delà des Alpes les empereurs dont

qui s'établissent , . , ^^ .| ,. . ,, ^-^ t

•n Italie. la puissauce s airaiblissait en Allemagne. Or^ de

pareilles circonstances devaient flatter les Italiens

de pouvoir se soustraire aux Allemands. Elles

devaient donc allumer un nouvel incendie.

cir.onsian'es Lc dIus hardi dans ces conjonctures fut sans

favoral.les à ' ''

Gr7''ohrMi'^'' <^^o^ite Grégoire VII. Cependant il avait bien des raisons pour se promettre un heureux succès. Les Normands lui offraient des secours et un asile en cas de revers; la princesse Mathilde, qui entrait dans toutes ses vues, possédait Ferrare , Modène, Mantoue , Vérone , Plaisance , Parme , Spolette , Ancone, Pise, Lucques, et presque toute la Toscane : le clergé de Rome et d'Italie était irrité contre les empereurs , parce que Henri III avait élevé plusieurs Allemands sur le saint-siége; enfin Grégoire pouvait compter sur les divisions de l'Allemagne, et encore plus sur l'ignorance de son siècle.

MODFRlf F. 3 1 3

L'audace de ce pontife et de ses successeurs "•'•«^ ** remua toute FEurope, particulièrement Tltalie et jfTÏÎlïu.**** rAllemagne. Use lit une révolution dans les esprits comme dans les étals; les droits des tètes couronnées parurent équivoques, et on se crut autorisé par principe de religion à des révoltes, auxquelles les vices de ces temps barbares ne portaient déjà que trop.

; 41 fallait des princes tels que les deux Frédérics, J'^^lf'^fi^ pour défendre avec quelque gloire les droits de Zn,"'à,\/t^Z I empire, dans ces siècles ou Tignorauce et la su- ''•■»p'«. perstition des peuples faisaient une nécessité de respecter jusqu'aux excommunications injustes du saint-siége, où il se trouvait des souverains assez aveugles pour accepter une couronne offerte par les papes, et où les vassaux de l'empire, toujours impatiens de secouer le joug, avaient fort accru leur puissance. Non-seulement les prélats s'étaient rendus indépeudans; mais les duchés et les comtés étaient encore devenus héréditaires, les premiers sous les Saxons, et les seconds sous les princes de Franconie. , '

Cependant Frédéric F*" releva quelque peu Son autorité, en protégeant les villes qui voulurent se soustraire aux ducs et aux évèques , en formant au milieu même des duchés quantité de principautés dont il était le suzerain immédiat. Mais ces villes et ces nouveaux seigneurs changèrent d'intérêts à mesure que les troubles changeaient

3l4 IIISTOIIIK

les circonstances , et les successeurs de Frédéric en tirèrent peu de secours.

Lei faciions L'Allemafijuc et l'Italie étant donc divisées entre

guelfes et gil>e- *--'

îênrieTSl ^lïie multitude de princes indépendans , ou qui cherchaient à le devenir, les querelles du sacerdoce et de l'empire , si favorables à l'ambition de ces tyrans, achevèrent de mettre le comble aux désordres, sous les princes de la maison de Souabe. Les villes d'Italie formaient des ligues sous la protection des papes, ou sous celle des empereurs; et elles se faisaient des guerres d'autant plus cruelles, qu'il n'y en avait point où les deux factions ne fussent armées l'une contre l'autre ; car les guelfes et les gibelins étaient répandus et mêlés dans chacune.

AprèsCuniKi Après la mort de Conrad IV, fils de Frédéric 11 ,

na^chicTavora- l'cmpirc tomba dans une véritable anarchie. N'y ayant plus de puissance ^capable de faire respecter les lois, les princes entreprirent de se rendre justice par les armes, ou plutôt de faire valoir leurs prétentions comme des droits; et tandis que la petite noblesse infestait les chemins , au point qu'on ne pouvait aller sans escorté d'une ville à l'autre ; la noblesse plus puissante s'appropria les biens de la couronne, et acheva de s'arroger tous les privilèges de la souveraineté. Cette anarchie continua jusqu'à Rodolphe de Hapsbourg, que les électeurs préférèrent, parce qu'ils le jugèrent trop faible pour revendiquer leurs usurpations.

le aux usurpalions

MODKRNK. 3i5

C*est pendant cette anarchie que plusieurs villes ^ JH^ZT' d^ Allemagne et des princes même formèrent ÎS*** ** '^ des ligues pour veiller à leur sûreté, se voy&nt forcés à s*armer contre les brigands. Il ne se fil pas de moindres changemens en Italie; car il s'y forma de nouvelles principautés; et plusieurs peuples qui tentaient depuis quelque temps de se gouverner eux-mêmes crurent enfin avoir trouvé Toccasion de se rendre indépendans. Vous vous souvenez que Rodolphe abandonna l'Italie sur laquelle il ne pouvait faire valoir ses droits, et qu'il vendit la liberté à des villes qui , comme vous le verrez bientôt , ne Tachetèrent pas. Aucune n'était faite pour une pareille acquisition.

Mais quelles que soient ces républiques, nous sommes à l'époque où il faut les observer. Je n'entreprendrai pas cependant de vous faire l'histoire de toutes leurs dissensions ; il me suffira de vous faire connaître l'esprit dans lequel elles se sont gouvernées.

Page 1