CHAPITRE II
Considérations générales sur ce qui fait la force ou la faiblesse d'une républitpie.
Une république est heureuse lorsque les ti- i ,,.i.u toyens obéissent aux magbtrats, et que les magis- '47'="""' •
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trats respectent les lois. Or elle ne peut s'assurer de cette obéissance et de ce respect, qu'autant que par sa constitution elle confond l'intérêt particulier avec le bien général ; et elle ne confond l'un avec l'autre qu'à proportion qu'elle maintient une plus grande égalité entre ses membres.
Je ne veux pas parler d'une égalité de fortune ; car le cours des choses la détruirait d'une génération à l'autre. Je n'entends pas non plus que tous les citoyens aient la même part aux honneurs, puisque cela serait contradictoire à l'ordre de la société qui demande que les uns gouvernent, et que les autres soient gouvernés. Mais J'entends que tous les citoyens, également protégés par les lois, soient également assurés de ce qu'ils ont chacun en propre, et qu'ils aient également la liberté d'en jouir et d'en disposer. De là il résulte qu'aucun ne pourra nuire, et qu'on ne pourra nuire à avicun.
Cette égalité serait tout-à-fait détruite, si des privilèges donnaient à quelques-uns le droit exclusif de s'occuper d'un commerce; si des impôts arbitraires ne permettaient pas aux citoyens de savoir ce que le fisc voudra bien leur laisser; si les publicains étaient autorisés à vexer impunément les peuples; si l'intrigue, faisant un trafic des emplois, vendait le droit de s'enrichir par toute sorte de moyens ; en un mot, si le gouvernement enhardissait l'avidité à tout oser : ce se-
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rait alors le temps des fortunes rapides et d*une inégalité destructive.
A mesure donc que cette inégalité s'inUoduiia, il y aura plus de citoyens intéressés à désobéir aux magistrats, et plus de magistrats intéressés k se mettre au-dessus des lois. Alors il n*est pas possible que chacun trouve le même avantage dans le bien de tous. Ce vice de la république en altérera insensiblement la constitution, et la ruinera tout-à-fait, lorsque ceux qui se font un intérêt à part seront devemis les plus puissans. Si elle paraît plus riche et plus florissante que jamais , cet éclat ne sera qu'une fausse apparence, c'est-à-dire qu'il y aura des citoyens opulens, et que la république elle-même sera faible et misérable. En effet les ressources ne manquent pas aux peuples pauvres, parce que chez un peuple pauvre aucun citoyen ne Test ; c'est aux peuples riches qu'elles manquent, parce que les richesses étant absorbées par un petit nombre de familles, le peuple qu'on dit riche est pauvre en effet; les plus beaux temps d'une république ne sont donc pas ceux où elle paraît plus florissante.
Je ne prétends pas que la pauvreté fasse la „ prospérité des états, puisque toutes les nations "•""^ji *î* de l'Europe ont été pauvres et malheureuses ; et *^*que, presque toujours sans ressource, elles ne se sont souvent relevées que par des efforts qui leur préparaient de nouvelles calamités.
Quelle est donc cette pauvreté si salutaire? Vous voyez, Monseigneur, que ce mot est vague comme beaucoup d'autres, et a besoin d'être expliqué. Mais si vous comparez les beaux temps de la Grèce et de Rome avec les siècles désastreux que je viens de tracer, vous vous l'expliquerez à vous-même beaucoup mieux qu'avec le secours des définitions que je vous donnerais. Je vous y invite, et, en attendant, j'essaierai de fixer vos idées.
L'opulence est Si toutcs Ics richcsscs de l'Europe étaient éga-
ruineuse , lors-
?ru.*t"''de*ïavu l^rncut partagécs entre tous les hommes qui l'habitent, aucun peuple ne paraîtrait opulent, parce qu'il n'y aurait en effet ni pauvre ni riche. C'est donc de l'inégalité des partages que naissent la misère et l'opulence, et nous sommes moins riches par les richesses que nous avons que par celles qui manquent aux autres.
Mais, dans la supposition où les partages sont égaux , imaginons deux républiques également puissantes ; et supposons que dans l'une les citoyens n'ambitionnent que la gloire de servir l'état, tandis que dans l'autre chacun désire à l'envi de s'enrichir. La première conservera toujours la même puissance, parce qu'elle continuera de n'avoir ni pauvres ni riches; la seconde au contraire s'affaiblira, parce qu'elle ne pourra pas retirer les mêmes services de tous ses citoyens ; car les pauvres ne pourront pas la servir, et les riches ne
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le voudront pas, ou ne le voudront que pour eux. Elle ne sera donc servie que par des hommes qui seront mercenaires, ou par nécessité ou par avarice. Qu'une guerre s*élève entre ces deux républiques vous prévoyez Tévénement.
Cependant Tinégalité des richesses amène le eiw rUmu luxe qui, trauiant à sa suite tous les vices, achève de ruiner la société. Voilà encore un mot dont on se fait des idées trop vagues, et qui demande ime explication.
Il y a eu bien des siècles où une chemise de q.; r^tiM toile était un luxe. Aujourd'hui la soie en est "§•<>" ~k^ moins un que du temps des premiers empereurs romains ; et les étoffes d'or elles-mêmes se porteraient sans luxe, si elles étaient aussi communes que le drap le plus grossier. Les riches les abandonneraient même alors aux pauvres, parce que certainement elles ne sont pas les plus commodes.
Ce n'est donc pas uniquement dans lusage des q,, choses qu'il faut chercher le luxe, puisqu'alors i*"»* c'est un Protée qu'on ne peut saisir. £n quoi consiste donc le luxe ? Dans un travers de l'imagination, qui nous fait trouver notre bonheur à jouir des choses dont les autres sont privés. Je dis t/ui^ers : car on n'est pas mieux vêtu avec im drap d'or qu'avec un drap de laine; on ne f^it pas meilleure chère avec des mets rares qu'avec des mets communs; et celui qui ne peut aller qu'en
carrosse, n'est pas plus heureux que celui qui s'est fait une habitude d'aller à pied.
prodmt'ikiuîe! ^ès quc Ic luxc consiste dans ce vice de l'imagination, c'est une conséquence qu'il mette les choses commodes au - dessus des choses nécessaires, et les choses frivoles au-dessus des choses solides ; et vous concevez les maux qu'il doit produire. Autant il donne de superflu aux riches qui se ruinent , autant il ôte de nécessaire au reste des citoyens. Si dans les grandes villes, il paie un salaire aux artisans , il n'est pas vrai qu'il les fasse vivre puisqu'il ruine les campagnes qui seules font vivre et le riche et l'artisan. Il tend donc à causer une ruine générale. Bientôt il n'y aura plus que des pauvres , des riches mal-aisés , et des fortunes scandaleuses qui se font rapidement, et qui passent avec la même rapidité. Dans cette situation, de quelle utilité les pauvres seront-ils à l'état ? et de quelle utilité seront les riches euxmêmes, amollis, sujets à mille infirmités, dégoûtés des fatigues , se faisant un besoin du superflu qui leur manque, exigeant d'avance le prix des services qu'ils ne rendront pas, et se plaignant toiijours de n'avoir pas été récompensés? Je veux qu'ils se fassent encore un point d'honneur de servir la patrie : mais leur point d'honneur s'affaiblira de jour en jour, et cependant leur avidité sera une source de désordres.
Une république n'est donc pas heureuse et puis-
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sanle, précisément parce qu'elle est pauvre; mais elle l*est à proportion que sa pauvreté entretient l'égalité parmi les citoyens ; et que, ne souffrant pas qu'il s'élève des familles opulentes, elle exclut le luxe, c'est-à-dire le désir de jouir de ce dont les autres manquent et par conséquent la manie de chercher des jouissances dans des frivolités que les riches seuls peuvent se procurer.
Faudrait-il donc détruire tout-à-fait le luxe, et cm #• «fc. faire de nouveaux partages ? Non, sans doute ; on ^Î^Çi'^ le tenterait inutilement : im pareil projet serait £'* *" ' même sans fruit, et produirait de nouveaux malheurs. Mais ne nous pressons pas de chercher ce qu'il conviendrait de faire ; observons , et ne faisons pas des systèmes sur ce que nous n'avons pas encore suffisamment étudié. Si les circonstances produisent enfin de bons gouvernemens , elles ^ nous épargneront la peine d'en imaginer; ou si , changeant continuellement l'état des choses, elles ne font que substituer des vices à des vices, elles nous apprendront au moins ce qu'il ne faut pas faire ; et nous pourrons connaître le meilleur gouvernement, lorsque nous aurons connu tous les mauvais gouvernemens possibles.
L'ambition produit des vices ou des vertus, l suivant qu'elle change d'objet. Ame de la république, il est des circonstances où elle la soutient par les dissensions qu'elle fait naître; comme il en est d'autres où elle n'engendre que des dissen-