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CHAPITRE IV

De Venise et de Gènes.

Vous prévoyez que les révolutions seront fréquentes dans les républiques d'Italie; vous en connoissez les pricipales causes : il ne rhe reste plus qu'à vous donner de Venise , de Gènes et de Florence la connaissance qui devient nécessaire pour reprendre l'histoire de l'Europe.

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lAirs de l'invasion des Ooths, 5hmis nadngaiivc, J;^ en /|07, et sous Alaric, en 4i3, les peuples voisins i, ihi golfe adiiatiquc cherchèrent un asile dans les petites iles qui s'élèvent au milieu des lagunes formées par la mer. Les Padouans, à qui elles appartenaient et à qui elles pouvaient servir de retraite, favorisèrent ce concours, et envoyèrent, en /|ai, trois consuls dans l'ile de Rialte qu'ils proclamèrent place de refuge. Ces îles se peuplèrent encore plus lorsque Attila, ravageant pour la première fois l'Italie, détruisit, en 453, Pavie^ Milan, Padoue, Aquilée et plusieurs autres villes.

Padoue s'étant rétablie, elle envoya dans Rialte r.*«**r»«.

•^ OMNI a»» <lo«M

et dans les autres îles des tribuns pour les main- *"'^••' tenir sous sa dépendance ; mais les plus riches citoyens se saisirent insensiblement de l'autorité, et les tribuns s'érigèrent même en souverains, chacun dans son île.

En 709, les tribuns des douze îles principales, dégoûtés d'être souverains, sentirent enfin qu'il pouvait leur être avantageux de limiter leur puissance; et croyant former une république, ils firent une association , et élurent un duc ou doge pour être leur chef.

Un siècle après , cette république trouva dans j»^,th«^ Pépin, fils de Charlemagne, un vainqueur gêné- " ' reux. Ce prince lui remit le tribut qu'elle payait ; il lui donna cimj milles d'étendue en terre ferme le long des lagiuics, et lui accorda la liberté de

commercer par mer et par terre. C'est même depuis lui qu'on l'appelle Venise ; car il voulut que Rialte, jointe à quelques-autres îles, portât ce nom, qui était celui de la province voisine des lagunes.

La trop grande La coustitutiou dc ccttc république était cepen-

puissance <lu ^

def ""troubles ^^^^ vicieusc. Le doge abusait presque continuelcont.nueis. lenicnt d'une autorité qu'on n'avait pas su limiter ; et le peuple qui le déposait et qui lui crevait les yeux , croyait recouvrer sa liberté en élisant un nouveau doge , auquel il donnait encore la même puissance. Jusqu'en 1172,1e gouvernement de Venise offre des soulèvemens , des factions et des désordres, que vous pouvez imaginer d'après ce que vous avez vu ailleurs.

Nouveau gou- Il était tcmps de chercher un remède aux abus.

vernement qui

la limite. jj g'agissait de limiter le pouvoir du doge , et de prévenir les brigues et les tumultes que son élection ne pouvait cesser d'occasioner, tant qu'elle se ferait par le peuple entier : voici donc le gouvernement qu'on établit.

Douze tribuns, élus par le peuple pour être ses protecteurs , rendaient nulles par leur opposition les ordonnances du prince. Ils élisaient tous les ans deux cent quarante citoyens de tous états, et ils en formaient le conseil souverain de la république. Enfin on prenait dans ce conseil un certain nombre d'électeurs , lorsqu'il fallait élire un doge.

Par ce changement , chaque citoyen conservait

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sa part ou du moins son droit à la souveraineté ; et le grand conseil, où Ton ne trouvait pas les mêmes inconvéniens que dans un peuple tumultueux, était assez puissant pour forcer le doge à n'être que le magistrat de la république.

Cette forme de gouvernement subsista jusqu'en t* *émot 1^189, ^^^^ ^^ doge Pierre Gradenigo fit passer un u'JJ,7ii, règlement, par lequel un certain nombre de familles eurent, à l'exclusion de toutes les autres et à perpétuité, la souveraine administration. Il en fit enregistrer le décret à la Quarantie criminelle, tribunal dont on ne fixe pas l'origine , mais qui mettait alors le sceau aux lois. Cette époque se nomma il serrar del consiglio , parce qu'elle ferma l'entrée du grand conseil aux familles qui n'y avaient pas été admises.

Venise, qui auparavant avait été une démocra- CM^pirmii*^ tie, fut alors une aristocratie héréditaire. Parmi ^nTu^J!^' les familles exclues injustement du grand conseil, "** * quelques-unes, par faiblesse ou par ignorance, dédaignèrent de s'opposer à cette innovation; d'autres, plus puissantes ou plus éclairées , tentèrent de rétablir l'ancien gouvernement ; ce fut sans succès. Leur entreprise fit seulement penser à prévenir de pareilles conspirations; et on créa,'en i3io, un tribunal qui parut si propre à cet effet, que vingt-cinq ans après on rétal)lit à perpétuité.

Ce tribunal est le conseil des dix. Les membres c«m^i^ sont élus tous les ans par le grand conseil ; et ils

nir <ies conspi- cholsissent parmi eux trois chefs qui changent

râlions. *■ -i- O

tous- les mois, et qui roulent par semaine.

Tout ce qui concerne la police est du ressort de ce tribunal. Il étend sa juridiction sur les nobles comme sur les bourgeois , et il est le juge de tous les officiers chargés de quelque partie de l'administration. Non-seulement il reçoit les accusations qu'on lui porte , il a encore des espions répandus partout, et, sur le rapport de quelques délateurs, il condamne un accusé sans l'entendre. inquisitours Mais uii tribuual dont la procédure est encore pour ia même plus odicugc , c'cst cclui dcs inquisiteurs d'état. Il est composé de deux sénateurs, pris dans le conseil des dix , et d'un des conseillers du doge. Il punit les soupçons comme le crime même. Il fait noyer en secret quiconque a tenu quelques propos sur le gouvernement, ou en est accusé par les espions dont il remplit la ville; et, sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit, il a un pouvoir absolu sur la vie du doge , des nobles , des étrangers et de tous les sujets de la république. Combien ces Vous avçz jugé Ics priuccs qui, favorisant les

moyens sont ab- • r» * i

surdes, et ce- délatcurs, sacrifiaicnt a des soupçons tout citoyen

pendant neces- ' ■•• * */

tranquillité pu- qu'oii accusait : jugez donc à présent ces nobles, qui exercent la souveraineté dans la république de Venise. Si la société a pour objet la sûreté de tous ses membres, doit-elle commencer par répandre une méfiance générale? Quels que soient les avantages que les nobles vénitiens pensent

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retirer de cette politique, ils sont absurdes de vouloir être tous ensemble les tyrans de chaeini d eux en particulier, et de créer des tribunaux pour exercer cette tyrannie. On voit bien que ce gouvernement s'est établi dans des temps où la force qui réglait tout n'assurait rieo, et faisait une nécessité de prendre toute sorte de précautions. £n effet la souveraineté que les nobles enlèvent au peuple est une dépouille qu'ils craignent (le s'enlever les uns aux autres ; et ils entretiennent leurs craintes, faute de savoir se réunir par un intéi'èt commun. S'ils ont encore besoin de cette politique, ils sont à plaindre; et ils en ont besoin. Il n'y a pas d'autre moyen pour contenir tous ces nobles qui, se regardant comme autant de souverains, exerceraient sur le peuple toute sorte de vexations, et ruineraient enfin l'état.

Tout démontre qu'il n'y a point de bon gou- U|^»,m vernement sans mœurs , et cependant cette repu- f'*)]'^. «^ blique a banni les mœurs de son gouvernement. "'•"'^ Comme l'aristocratie s'est formée dans des temps où il n'y en avait point , et qu'elle a reconnu par expérience combien la corruption était favorable à son affermissement, elle s'est fait un principe de donner la licence en échange pour la liberté; et elle laisse une libre carrière à cette licence, pourvu qu'on ne s'ingère en aucune manière • dans les affaires d'état. C'est un despotisme qui ne s#^seut affermi qu'autant qu'il commande k

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des âmes sans vertu. Pour distraire donc le peuple de la perte de la souveraineté, il lui permet d'être sans mœurs ; et le peuple use de cette permission , comme d'un dédommagement. D'ailleurs cette licence attire les étrangers, qu'une trop grande circonspection , devenue nécessaire , ne manquerait pas d'écarter. Qui tenterait de vivre dans uji gouvernement où le souverain, toujours soupçonneux, ne permet jamais de l'envisager? Toujours Quelques éloejes qu'on donne à la république de

soupçonneux, il ^~ x o 1 11

toyenr tëme Vcnisc , c'cst uu moustrc en politique qu'un gou-

paritiilesnobles. . . -,

vernement qui a toujours des soupçons, et qui n'a jamais de mœurs. Sans soldats, il n'a que des troupes mercenaires. Je dirais même qu'il est sans citoyens; car peut-on nommer citoyens des hommes incapables de porter les armes, et que l'état n'oserait armer pour sa défense? les nobles eux-mêmes, se bornant aux fonctions civiles, craindraient de confier le commandement des armées à quelqu'un de leur corps. Mais en vain cette république prend toutes ces précautions; en vain elle force au plus profond silence pour empêcher que ses délibérations ne transpirent : qu'importerait à une puissance qui dominerait en Italie, de savoir ce qui se délibère dans les conseils de Venise ?

iines'afrormit Ccttc républiquc , faible par sa constitution,

au -dedans qu'en Al 1

auiSorlr''"' succombera infailliblement, si un ennemi puissant connaît toute sa faiblesse. Elle pourrait i*enon-

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cer à son système de mf^fiance et de mauvaises mœurs, sans craindre qu*un de ses citoyens put usurper la souveraineté. Ce n*est pas là le malheur dont elle est menacée. Ix>rsque vous connaîtrez comment ses magistratures se combinent et se balancent, vous serez convaincu qu'en voulant prévenir toute révolution au-dedans, elle s'est rendue on ne peut pas plus faible au-debors.

Un tribunal, qu'on nomme collège, donne audience aux ambassadeurs, et traite des affaires étrangères; mais sans prendre sur lui d'en terminer aucune, il prépare seulement les matières qui doivent être réglées dans le sénat. Le doge y préside sans autorité ; car il ne peut faire sans ses conseillers ce que ses conseillers peuvent faire sans lui. Il en a six qui sont en exercice pendant un an, de manière néanmoins qu'après avoir assisté au collège les huit premiers mois, ils président les quatre derniers à la Quarantie criminelle, dont les trois chefs , nommés vice-conseillers , ont pendant deux mois séance au collège. Le doge, ses conseillers et ses vice- conseillers , jugent toutes les affaires particulières qui sont i\u ressort du collège ; et ce tribunal est ce qu'on nomme la seigneurie.

D'autres magistrats qui ne sont en place que pendant six mois , entrent encore au collège ; ce sont les six sages grands , les cinq sages de terre ferme, et les cinq sages des ordres.

Les sages grands sont proprement les maîtres du gouvernement. Chargés seuls des principales affaires de l'état , ils portent au sénat le résultat de leurs délibérations, et déterminent les démarches de ce corps ; ils le convoquent extraordinairement si les conjonctures t'exigent. u sénat. Pendant que le collège et d'autres tribunaux

veillent à l'administration de la justice, le sénats autrement nommé Pregadi % exerce donc toute l'autorité souveraine. Il décide de la guerre et de la paix, il fait les alliances, il règle les impôts, il élit le^ magistrats du collège , il nomme les ambassadeurs, les capitaines de la république et tous les principaux officiers. Il est composé de cent vingt sénateurs; mais, parce que beaucoup d'autres magistrats ont droit d'y assister, ses assemblées peuvent être de deux cent quatre-vingts

' personnes.

Si ce corps a l'exercice de la souveraineté, il n'a pas la souveraineté même; il n'est proprement que le magistrat du grand conseil , qui est le vrai souverain.

grand Lc graud conseil est l'assemblée de tous les nobles qui ont atteint l'âge de vingt-cinq ans. Il fait les lois nouvelles ; il abroge ou modifie les an-

> On le nomme ainsi , parce que dans les commencemens 3 ne s'assemblait que dans des cas extraordinaires, et qu'on priais les citoyens les plus éclairés de s'y trouver.

couse U

cieniies; il dispose de toutes les magistf attires, ou confirme les magistrats éhis par le sënat ; il révoque tous les ans , ou continue k son gré les sénateurs; il punit ceux qui ont ma! usé de leiu* pouvoir, et il corrige tous les abus contraires à son autorité.

Le grand nombre des magistrats qui se par- r^ «iMiM* tagent l'administration , le peu de temps qu'ils sont *^;^^,****'Z.

en place, la circonspection avec laquelle ils s'ob- 'Tmui'l^ .\ * * * , ••.•i#itM u ré-

servent les uns les autres, et la dépendance où ils Cil'i;;;,;,.*;

sont du grand conseil , mettent dans Fimpossibi- '*" ••**^'lité de former des entreprises contre le corps de la noblesse. La république, forcée par le système qui lie et engrène toutes ses parties, s'est fait une allure que rien ne peut changer. Il faut nécessairement qu'elle suive toujours les mêmes principes, et que tous les membres, quels qu'ils soient, s'y conforment eux-mêmes. »

Cette unité ou perpétuité de système est un «««m.^. avantage que les républiques ont sur les monar- p«"«*«««i chies, où les vues changent continuellement; mais Venise doit cet avantage à un plan qui, en assurant sa tranquillité au-dedans, TafTaiblit nécessairement au-dehors , parce qu'il ralentit toutes se* opérations.

Les circonstances ont bien changé pour cette E«y w *•• république; cependant elle se goiivenic d'après •*»»^'*^»* les mêmes lois qu'elle s'est faites dans Ses temps de pro5i>érité, et il lui est bien difficile de remédier

Wmi

aux abus qui en naissent, i^ssujettie au système qu'elle s'est d'abord fait , elle obéit à une impulsion qu'elle ne peut ni suspendre ni diriger, parce qu'elle ne peut pas faire les changemens que les circonstances demandent. Ce serait au grand conseil à abroger les lois et à en faire de nouvelles , puisque tout le pouvoir législatif réside en lui; mais le sénat s'applique à lui en ôter tout exercice. Ce corps est comme un ministre qui, jaloux de l'autorité, ne permet pas au souverain de prendre connaissance des affaires. Il aime mieux gouverner d'après les abus qui tendent à la ruine de l'état. Les nobles Vénitiens, qui voient ces abus, ne s'en mettent pas en peine ; et chacun dit : La république durera toujours plus que moi. Voilà où ils en sont aujourd'hui.

Le peu que je viens de dire suffit pour vous faire connaître le génie de cette république. Il faudrait entrer dans bien d'autres détails, pour vous donner une idée complète de son gouvernement ; mais ce sont des choses que vous trouverez iT,„„r de ailleurs.

Machiavel sur -«/rl'l i»* • i

l'aristocratie de Machiavel pcnsc que 1 aristocratie de Venise

\enise. A ■*•

s'est établie naturellement et sans dissension ; car, selon lui, lorsque ceux qui s'étaient réfugiés dans les îles des lagunes se trouvèrent en assez grand nombre, ils formèrent une république dans laquelle chacun eut la même part au gouvernement; et les citoyens ne furent pas encore dis-

La Hotte* bitn <<

tiDgués en plusieurs classes. Ceux qui vinrent ensuite ne furent reçus que comme sujets ; parce qu'on ne voulut pas partager Tautorité avec eux. Cependant, trop heureux de vivre sous la protection des lois, ils ne purent pas se plaindre, puisqu'on ne leur ôtait rien; et d'ailleurs ils étaient trop faibles pour oser former des prétentions. Ils se trouvèrent donc naturellement dans la classe du peuple, et ils relevèrent la dignité des premiers habitans qu'on nomma gentilshommes.

C'est une conjecture ingénieuse qu'il serait difficile de concilier avec les faits connus. Cet écri- Srii vain fait une réflexion plus juste, lorsqu'il remarque que les gentilshommes vénitiens sont bien différens de ceux qu'on voyait ailleurs. En effet ce ne sont pas des hommes armés , des seigneurs de châteaux ; ce sont des magistrats qui ont et qui exercent la souveraineté.

Mais cette différence ne fut pas leur ouvrage : les circonstances firent tout. Retirés sur des écueils jusqu'alors inhabités, ils étaient sans richesses , et leurs îles ne pouvaient pas fournir à leur subsistance. Il ne s'agissait donc pas de bâtir des forts pour commander à des serfs. Comme ils ne pouvaient subsister que par le commerce, il leur fallait des lois et des vaisseaux ; et c'est à quoi ils songèrent.

Des commerçans, ennoblis par les magistra-

346 HISTOIKE

tures , sont moins remuans que des seigneurs de châteaux , c'est pourquoi Venise a été sujette à moins de dissensions. D'ailleurs il faut convenir que sa noblesse est fondée sur de meilleurs titres que celle qui prend son origine dans le gouvernement des fiefs : elle nous rappelle la noblesse des républiques anciennes.

Gènes est one Les Géuois s^érigèrcut en république vers la

aristocratie fj.ù , ^ .

Tabler "sur^ ael "^ ^^* ueuviemc siècle, pendant les troubles qui princiiM^s fixes, gui^ij-gj^t j^ mort dc Charlcs le Gros. Mais, parce

que leur gouvernement, toujours sans principes, n'a jamais cessé de varier, il faudrait en faire l'histoire, pour vous faire connaître les différentes formes qu'il a prises. Cependant il en résulterait peu d'instruction; car nous ne verrions que des désordres, comme nous n'en avons déjà quB trop vu. Il suffit de savoir que Gènes est une aristocratie sans système, et de chercher quelle en est la cause.

pwtrqiioi. Les Vénitiens y établis dans leurs lagunes long-

temps avant la naissance du gouvernement féodal, n'eurent point parmi eux de ces nobles toujours armés pour subjuguer et tyranniser le peuple. Ils n'avaient voulu qu'échapper aux Goths; ils furent plus heureux qu'ils n'avaient prévu : la mer les garantit contre l'invasion des gentilshommes. Bornés à leurs îles et à leur commet-ce , ils eurent encore le bonheur de se tenir séparés de l'Italie jusqu'au quatorzième siècle , et d'être par consé-

quent loin des factions dont Tesprit eût été contagieux pour eux comme pour les autres.

Vous voyez donc jK)urquoi Gènes n*a pas pu donner une forme fixe à son gouvernement; c*est qu'Aant en terre ferme, il fallait qu'elle subît le sort de toutes les villes d'Italie. Klle devait avoir des gentilshommes, des gitelfes, des gibelins et des factions de toute espèce. Condamnée par conséquent à être toujours agitée, elle était dans l'impuissance de se fixer à quelques principes ; les meilleurs rèjglemens ne pouvaient s'établir ou ne pouvaient subsister; il y avait toujours des partis assez puissans pour s'opposer au bien général.

Gènes a cependant eu des temps florissans. Elle r.iuM«t j^ a du moins eu de grands succès au-<lehors; et même ^*"** «^ •••• elle a été la rivale de Venise. Il nous reste à considérer quelle a été la puissance de ces deux républiques : je la chercherai plus dans les causes que dans le détail des événemens.

Toutes deux situées avantageusement pour le commerce, elles n'avaient de rivales que quelques villes d'Italie; car le reste de l'Europe n'offrait qu'une noblesse militaire et des peuples misérables. Elles s'enrichirent, et dans le dixième siècle , elles étaient déjà l'une et l'autre fort pui»* santés sur mer.

Les Sarrazins ayant pillé et brûlé Gènes pendant que les Génois étaient en mer, non-seule-

ment ils furent défaits, mais ils perdirent encore leur butin et tous leurs vaisseaux ; et au commencement du siècle suivant , les Génois , joints aux: Pisans , leur enlevèrent la Sardaigne : il est vrai que cette île fut le sujet d'une longue guerre entre ces deux républiques.

Les Vénitiens n'étaient pas moins redoutables aux Sarrazins. Ils leur firent lever le siège deBari et de Capoue , et ils remportèrent sur eux une victoire complète. Ils avaient des traités d'alliance avec l'empereur de Constantinople , avec les souverains d'Egypte et de Syrie et avec les princes d'Italie qui pouvaient favoriser leur commerce. Leur puissance était telle, que les peuples de Dalmatie et d'Istrie se donnèrent à eux pour se délivrer des corsaires de Narenza qui les attaquaient par terre et par mer.

Les croisades Lcs croisadcs , si ruineuses pour l'Europe , de-

rontribuenl à ^ *

leur puissance, yaicut ctrc uuc sourcc de richesses pour deux peuples qui pouvaient armer de grandes flottes. Ils n'allaient pas en Palestine à travers des nations ennemies ; un chemin plus sûr leur était ouvert, et tous les autres croisés paraissaient des victimes qui s'immolaient pour leur préparer des succès. Quand les Génois et les Vénitiens n'auraient pas été entraînés par le fanatisme général , il aurait été de leur politique d'approuver luie guerre où ils hasardaient moins que les autres , et d'où ils retiraient beaucoup plus. Ils

MODKRNB. [\^Q

eurent part aux conquêtes; ils rapportèrent un butin immense; et, lorsque les croisés renonceront à prendre la route de Constantiiiople, ils leur fournirent des vaisseaux de transport, et la guerre sainte devint doublement lucrative jx)ur eux.

A la fin du douzième siècle , les Vénitiens pcr^ ^tv^ *• suadèrent aux croisés de joindre leurs forces à celles de la république; et ils reprirent, avec ce secours, des places que le roi de Hongrie leur avait enlevées dans Tlstrie. Ils partagèrent ensuite Constantinople avec eux; ils se rendirent maîtres de la plus grande partie de la Grèce ; et bientôt après ils ajoutèrent l'île de Candie à toutes ces conquêtes.

Les Génois avaient des succès moins brillans , u» v^umm mais ils pouvaient seuls disputer l'empire de la f^,*' "•*•**" mer aux Vénitiens. Ces deux peuple^ devinrent donc ennemis : ils se firent la guerre en Palestine, ils se la firent sur mer, et ils s'épuisèrent mutuellement pendant plus de deux siècles.

Mais quel que fût au-dehors le sort des armes M«;.t«« im des Génois, ils avaient dans leurs dissensions un ST. c^iSl**** vice plus destructif que la guerre. Au commencement du quatorzième siècle, ils n'eurent d'autre ressource que de se donner à Robert, roi de Naples. Ils recouvrèrent leur liberté, mais ils n'en surent pas jouir; et après bien des troubles, ils se donnèrent à Charles VI, roi de France. Las

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d'une domination étrangère, ils égorgèrent tous les Français, pour tomber sous la puissance du marquis de Mont ferrât. A peine eurent-ils chassé ce nouveau maître, qu'ils en trouvèrent un autre dans Philippe, duc de Milan; et ils furent enfin réduits à conjurer Charles VII de vouloir être leur souverain. En un mot ils ne surent plus ni obéir ni être libres.

Pendant que Gènes passait d'une domination sous une autre, Venise, à qui cette rivale devenait moins redoutable, faisait des conquêtes en Italie; et elle y acquit des états considérables dans le cours du quatorzième siècle et au commencement du quinzième. Mais si la puissance d'une république doit être dans sa constitution , vous reconnaîtrez que Venise n'a dû ses succès qu'à la faiblesse de ses ennemis.

Conquêtes Ou voît qu'cUc dcvaît réussir en Lombardie; car

des Vënitiens ^ ^

*n Italie. sa marclic systématique et toujours soutenue, lui donnait de grands avantages sur les vues changeantes de ces petits princes qui ne formaient que des projets momentanés. En profitant de leurs fautes et de leurs divisions, elle pouvait vaincre par la ruse et par l'argent autant que par les armes ; et c'est aussi ce qu'elle a fait. Les succès de Scs succès sur mcr ne nous doivent pas étonner

r.ps républicains '

iCrprenanl ^'^ davautagc. Lc pcuplc le plus riche sera toujours le maître de cet élément, lorsqu'aucun peuple guerrier ne lui en contestera l'empire. C'était

MODKHtfB. 35 1

le temps où La guerre se faisait avec de l'argent , et où par conséquent des commerçans , aidés par nue situation favorable, étaient destinés à faire des conquêtes.

Cependant Venise eût été plus, sage , si , s'oc- ^.^ ***•« cupant uniquement de son commerce, elle eût **^-"""'^"*' préféré des alliés à des sujets. En voulant maintenir les peuples conquis sous sa domination , elle épuisait des trésors , qu'elle eût pu employer à se faire des amis et à faire fleurir de plus en plus son commerce. Candie faisait surtout des efforts continuels pour recouvrer sa liberté ; Tlstrie et la Dalmatie n'étaient pas plus soumises ; la Grèce et l'Italie n'étaient jamais tranquilles; et lesmouvemens de ces peuples entraînaient continuellement dans de nouvelles guerres avec les princes voisins. Il fallait donc être toujours armé, avoir toujours des troupes sur pied, mettre toujours de nouvelles flottes en mer; en un mot ruiner son commerce, et se voir toujours au moment de perdre ses conquêtes.

Les avantages de cette république venaient des "« •• w. 4r. désordres où se trouvaient toutes les nations. I*îi7*%.^ Mais si ces désordres finissaient, si du moins ils '*'*' diminuaient assez pour permettre aux principaux peuples de prendre un état plus assuré, les Vénitiens, réduits à leurs lagunes, se trouveraient trop heureux de s'y défendre. Leur salut n'était donc que dans la faiblesse de leurs voisins. Plus vous

réfléchirez sur le gouvernement de cette république, plus vous serez convaincu que ses richesses ne lui fourniront pas assez de soldats pour défendre toujours son trop grand empire. Vous la voyez déjà dans un état violent, et vous pouvez prévoir qu'elle fera de grandes pertes.

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