‹ OEuvres, publiéesChapitre 31 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des révolutions de Florence.

Il est des princes dont le règne n'est presque qu'une suite de fautes , et auxquels cependant on s'intéresse; il en est d'autres, qui n'ont pas fait les mêmes fautes , et dont la vie néanmoins ennuie autant le lecteur qu'ils ont eux - mêmes ennuyé leur cour. C'est qu'il y a , Monseigneur, bien de la différence entre les fautes des grandes âmes et les fautes des âmes lâches.

Ce que je dis des princes, il faut l'appliquer aux nations. Les Florentins ne savaient pas mieux se gouverner que les autres peuples d'Italie ; mais ils intéressent, parce qu'ils ont de l'âme, et leur histoire mérite une attention particulière. Plus vous la connaîtrez, plus vous regretterez qu'ils n'aient pas commencé dans de meilleurs temps : vous ne pardonnerez pas à la barbarie qui les as-

MODRRNF. 353

siège de toutes parts , et qui met des entraves à leur génie : vous serez fâché, qu^atmant la liberté, ils ne sachent pas être Uhres ; mais vous verrez au moins que, pour les assujettir, il faut des talens et des vertus.

Ix)rsque, vers la fin du onzième siècle, tes en- u,rhmmk» treprises de Grégoire VII divisèrent Tltalie en ".^'î;?™ deux partis, les Florentins, qui jusqu'alors avaient ^ocf h iê toujours été soumis à la puissance dominante, furent encore assez heureux pour ne point prendre part aux querelles du sacerdoce et de l'empire. Unis, ils paraissaient n'avoir d'autre ambition que de conserver la tranquillité, au milieu des troubles qui se formaient tout autour d'eux. Ils jouirent de ce repos jusqu'en iai5, continuant de se soumettre au vainqueur, et se défendant contre l'esprit de faction. Mais les dissensions ayant alors commencé parmi eux, elles y furent plus vives et plus funestes que partout ailleurs.

Buondelmonti étant sur le point de se marier c^mm^mn»^

•1111 1 •!• ^M <•>*•• a»io«».

avec une demoiselle de la maison des Amidei, rompit tout à coup ses engagemens pour en épouser une plus belle de la maison des Donati^ 11 lui en coûta la vie , les Amidei , les Uberti et d'autres, tous alliés ou parens , ayant voulu laver dans son sang l'affront fait à leur famille.

Cet assassinat divisa toute la ville : les citoyens r.t«j«« a». les plus considérables se déclarèrent les uns pour pj^;;** *• les Buondelmonti, les autres jK)ur les Uberti. On XII. ^ >3 >

arma, et la guerre dura plusieurs années, s'interrbmpant quelquefois , et recommençant à la plus légère occasion. Vous jugez bien que ces gentilshommes-là , car c'en était, et ils avaient des châteaux; vous jugez, dis-je, qu'ils ne souffriront pas que Florence recouvre sa première tranquillité, ou qu'elle en jouisse long-temps. Les libcri. Fi'édéric II favorisa les Uberti, dans l'idée d'af-

Jar FréSTricY/ fcrmir et d'augmenter sa puissance en Toscane : il eut été plus sage de réconcilier les deux partis, et de les gagner tous deux. Il accrut les désordres qu'il pouvait réprimer. Les Buondelmonti furent chassés de la tille, et la haine fut plus envenimée que jamais.

Ils rennent I^^s Ubcrti , commc partisans de l'empereur,

bcirnT e^ lès prirent le nom de gibelins ; on donna celui de

BucHidelmonli i i • j 1 1

celui de guelfes, guelfcs aux Buondelmouti ; et cest, selon quelques-uns , l'époque où l'Italie connut , pour la première fois, ces noms de factions : Machiavel néanmoins dit qu'ils y étaient plus anciens. ^ ,, „„t Les guelfes se défendaient dans des châteaux Sewfctions'" qu'ils avaient au haut du val d'Arno, lorsque Frédonner la liber- j^rJc mourut. Gcttc coujoncture favorable a 4a Kberté flatta les Florentins de l'espérance de se rendre indépendans. Les plus sages jugèrent qu'il fallait d'abord oter toute semence de division , engager les gibelins à se réconcilier avec les guelfes, et les recevoir dans la ville. Leur négociation eut tbut le succès qu'ils avaient désiré.

MODEBNE. 35/>

L'union étant rétablie, douze citoyens qu'on i- ^ nomma anciens, et qui devaient changer tous les ;;,' , ,„. ' ans, furent élus pour gouverner la république. On confia le jugement de toutes les afïaires civiles et ( riminelles à deux juges étrangers, dont l'un se nomma le capitaine du peuple et l'autre podestat. On les voulut étrangers, afin de prévenir les inimitiés que des juges florentins auraient pu s'attirer à eux et à ieur famille. Enfin tous les jeunes gens en état de porter les armes ayant été enrôlés , ik eurent ordre de marcher toutes les fois qu'ils seraient commandés p^ le capitaine ou par les anciens ; et on en forma vingt compagnies dans la ville, et soixante-seize dans la fempagne.

Les Florentins avaient une coutume bien sin- c<»i«i»,.«guUere pour le treizième stecle. lis ne commen- ^■»''"çaient jamais d'hostilités qu'ils n'eussent fait sonner pendant un mois une cloche qu'ils nommaient marlinella; assez généreux pour ne vouloir pas user de surprise, même avec leurs ennemis. Voilà donc un coin de l'Europe où il se trouve encore (ie l'honnêteté.

Dans les commencemens de leur indépen- Lrnrtpraff»* (lance, les Florentins ne Connurent que le plaisir d'être libres, et leur union leur proaira des succès étonnans. Pistoie, Arezzo et Sienne furent forcés d'entrer dans leur alliance. Ils se rendirent maîtres de Volterra; et ils démolirent plusieurs châteaux, dont ils transportèrent les hahitans dans

Uriff.

leur ville. En un mot Florence devint en dix ans la capitale de la Toscane, et une des premières villes de l'Italie.

Mais le peuple La dlxièmc année fut le terme de leur union.

rallume l'esprit ., . -, .

tie faction ea se Malhcureusement lls étaient comme les princes,

jetant dans le 1 -'

paru des guei- ^^^ ^ étaut pkcés cutrc deux factions , les favorisent tour à tour, et les entretiennent pour leur ruine. Le peuple , mécontent de la Hauteur avec laquelle les gibelins Tavaient gouverné pendant le règne de Frédéric II, se jeta tout-à-fait dans le parti des guelfes. 11 voulait par-là se venger ; et il s'imaginait encore de dc^endre mieux sa liberté, lorsque le saint-siége le protégerait contre l'empire. Ce fut une grande faute. Il n'avait pas besoin de la protection des papes, puisque les empereurs n'étaient plus, à redouter; et, lorsqu'il se rappelait les effets récens des dernières dissensions, il devait étouffer tout sentiment de vengeante , et ne songer qu'à contenir les gibelins ; s'il ne les eût pas déprimés pour élever unique- ' ment les guelfes, aucun des deux partis n'aurait pu nuire, et peut-être qu'avec le temps l'un et l'autre auraient oublié la haine qui les divisait.

Il ne faut pas attendre tant de sagesse du peuple : il est plus fait pour attiser les dissensions que pour les éteindre. L'incendie que les papes rallumaient continuellement ne trouvait nulle part plus d'aliment qu'à Florence , et cette république devait être insensiblement consumée par les flammes

B«««ii %n ••

MODEnnr.. 357

qui sVIevaient «lulour d'elle. Les factions c|irelle nourrissait dans son sein auraient peut-être; été réprimées, si elles n'avaient pu se soutenir que par leurs propres forces; mais malheureusement elles * mêlaient à toutes celles qui divisaient l'Italie; elles en prenaient l'esprit, et elles se renouvelaient toujours avec plus de violence.

Il n'y avait pas bien long-temps que fienoit XII avait donné libéralement aux seigneurs de Lom- ^'^^trmjii bardie les terres qu'ils avaient usurpées sur l'era- *^*^^ pire, déclarant par une bulle qu'ils les possédaient désormais à juste titre ; et Frédéric II , qui n'était pas moins libéral , avait donné tout aussitôt aux seigneurs de l'état ecclésiastique, toutes les terres qu'ils avaient enlevées au saint-siége. Tant de générosité de la part du pontife et de l'empereur ne servit qu'à fortifier les deux factions, et à les animer encore plus l'une contre l'autre.

Mais ce sont les troubles de Naples qui furent u$ vMm» d'abord funestes aux Florentins. Mainfiroi , fils de >'v»««'' l'rédéric, s'étant rendu maître de ce royaume malgré toutes les oppositions des papes, les gibelins de Florence se flattèrent d'en obtenir des secours contre les guelfes. Cependant le secret de leur conspiration fut éventé; le peuple les chassa, et ils se retirèrent à Sienne.

Farinata, de la maison des I3l>crti, continua de , Ji* 'Jj;;;^;]^ négocier auprès du roi de Naples; et avec les «•^•* troupes qu'il en obtint, il défit les guelfes, cpii

furent à leur tour forcés de se retirer à Lucques. Jourdan , qui commandait les Napolitains, se rendit maître de Florence , et la soumit à Mainfroi ; changeant tout le gouvernement , et n'y laissant aucune trace de liberté. Cette conduite peu prudente augmenta la haine du peuple contre les gibelins , et ceux-ci devinrent eux-mêmes ennemis de Jourdan et du roi de Naples.

Jourdan s'étant retiré , le comte Gui Novello , à qui il remit le commandeinent, souleva encore plus les esprits par le dessein qu'il forma de détruire Florence, pour achever la ruine du parti des guelfes. Mais Farinata s'opposa avec tant de fermeté à ce projet barbare, qu'il fallut l'abandonner.

ceaxci, ap- Cependant les guelfes de Florence, obligés de

enchâssent les sortir dc Lucqucs , que Novello menaçait, allèrent à Bologne, d'où ils furent appelés à Parme par d'autres guelfes, qui étaient en guerre avec d'autre s gibelins du Parmesan , et on leur en donna toutes les terres. C'est ainsi que de toutes parts ces différens partis se dépouillaient tour à tour. Ils sont sou- Sur ces entrefaites , Charles d'Anjou ayant été • !c**^btK"'n' ^PP^^^ ^ ^^ couronne de Naples, les guelfes, qui

fu" Vûpïè'^'de venaient de vaincre à Parme , offrirent leurs ser-

Florence, qu'ils • i • /> • i

veulent gagner, viccs 3. cc prmcc , ct sc fireut uu appui contre les gibelins de Florence. Novello et les gibelins connurent le danger où ils étaient, lorsqu'ils apprirent la défaite de Mainfroi. Voulant donc regagner

MODEBNF.

l'anVrlioii des Florentins, ils osèrent leur rendre l'antorilé qu'ils leur avaient enlevée; et ils char* gèrent de la réforme de l'état trente-six citoyens, choisis dans le peuple, et deux gentilshommes bolonais. Ces réformateurs divisèrent la ville en corps de métier : ils nommèrent un magistrat {X)ur chaque corps, et donnèrent encore à chacun un drapeau, sous lequel devaient se ranger, au besoin, tous ceux qui étaient en Age de porter les armes. Ces corps de métiers furent d'idjord au nombre de douze, sept grands et cinq petits : ces derniers se multiplièrent ensuite jusqu'au nombre de quatorze; ce qui fit vingt et un en tout.

Les Florentins se souvenant qu'on leur avait . l»« ''««•-

T tint UaUni

oté la liberté, et voyant qu'on ne la leur rendait Ju*;;?' **" que parce qu'on y était contraint, reçurent ce bienfait avec peu de reconnaissance, et songèrent à s'affermir contre des maîtres qui n'avaient cédé que par nécessité. Les oppositions que Novell© trouva bientôt, lorsqu'il voulut faire passer une nouvelle imposition, lui ouvrirent les yeux. Il voulut réparer son imprudence, en reprenant une seconde fois l'autorité; mais il en commettait une nouvelle, puisqu'il avait armé le peuple; et il fut chassé. Florence étant redevenue libre, on rappela les guelfes et les gibelins, et on consentit de part et d'autre à oublier toutes les injures q!i*on s'était faites.

Mais les partb n\niblienl pas, ou du moins la u. |iwi.>*

conspirent, et jaîousie (lu Commandement rappelle bientôt les

sont forces à se '' l i

retirer. înjures passées , et en fait commettre de nou-

velles. On l'éprouva lors de l'arrivée de Conradin en Italie : les gibelins , assurés de la protection de ce prince , se flattèrent de recouvrer bientôt l'autorité, et ils se conduisirent même avec une confiance qui laissa transpirer leur dessein. Cependant ils furent eux-mêmes obligés de se retirer presqu' aussitôt , parce que les guelfes reçurent des secours que Charles d'Anjou leur envoya. Après la retraite des gibelins, le gouvernement prit encore une nouvelle forme.

Trois classes Aiiisi qu'à Romc , on distinguait dans toutes les

de citoyens dans i? i* • i i •

Florence. républiqucs d Italie , trois ordres de citoyens : i nobiliy i cittadini^ e i popolani. Mais parce que dans les monarchies tous les états tendent à se confondre sous le souverain qui les éclipse, ^lous n'avons pas de termes qui répondent exactement à ceux de cittadini^ et (\e popolani. Il paraît d'abord assez singulier que les gouvernemens où les hommes se piquent le plus d'être égaux , soient aussi ceux où les classes sont plus distinguées. Cependant cette différence n'a rien d'odieux , parce qu'elle est nécessaire. Elle a même l'avantage d'entretenir l'émulation , que la confusion de tous les ordres tend à détruire ; et l'égalité se maintient encore suffisamment, pourvu que chaque particulier ait part à la souveraineté.

La république de Florence était donc composée

MODEBNF. '\6l

de gentilshommes un nobles, de citadins et de cenx du penpie. C'est ainsi qne je m'exprimerai ; et, quand je dirai simplement le peuple, je comprendrai les trois ordres, ou seidement les deux demierSi

On créa douze chefs , qui devaient être en ma- M^ém 4,% gistrature deux mois, et qu'on nomma bons- """i^"^ hommes. On forma ensuite un conseil de quatrevingts citadins, un autre de cent quatre-vingts de ceux du peuple, trente par quartier; et ces deux conseils réunis avec les douze bons-hommes, composèrent le conseil général. C'est dans ces conseils qu'on délibérait, et qu'on arrêtait ce qu'il convenait de faire. Majs la puissance executive était confiée à un autre conseil , qui était composé de cent vingt personnes prises dans les trois ordres, et qui nommait à toutes les charges de la république. Machiavel ne dit point ni de quel ordre étaient tirés les douze bons-hommes, ni si le peuple entier faisait lui-même l'élection de tous les magistrats , ni le terme après lequel on les renouvelait; et il n'explique pas assez comment tous ces ^ conseils se combinaient et se balançaient. Tout cela néanmoins demanderait des éclaircissemens.

Après tous ces règlemens, on fit trois parties des biens des gibelins. I^ première fut confisquée au profit du public ; la seconde fut assignée aux magistrats du parti , appelés les capUairics ; et la troisième fiit donnée aux guelfes, qui curcui

d'ailleurs grande part au magistratures et aux

charges.

gorvernement" Quels qu'aieut été les vices du nouveau gouver- 'hefies Tîoie'nl ncment dcs Florentins, il est au moins certain que

;es des guelfes;

les parties n'en avaient pas été assez bien liées pour se soutenir mutuellement contre les efforts des citoyens puissans. Car les guelfes , dont le pouvoir s'était accru par l'expulsion des gibelins, se portèrent impunément à toute sorte de violences ; et les magistrats furent trop faibles pour faire respecter les lois.

C'est pourquoi jj fallait cherchcr les défauts du gouvernement

es bons-homme s o

Ens?' " et y remédier; mais les bons-hommes s'imaginèrent que le rappel des gibelins serait le meilleur moyen de contenir les guelfes. On corrigea donc un mal par un autre ; et les gibelins furent rappelés. Au lieu de douze chefs on en fit quatorze, sept de chaque parti ; et on arrêta qu'ils gouverneraient pendant un an, et qu'ils seraient à la nomination du pape. Ce dernier article n'était pas favorable à la liberté; c'est que ce changement avait été fait par l'entremise d'un légat que le pape avait fait vicaire de l'empire en Toscane. Cette forme de gouvernement ne dura que deux ans. Les papes L^s papcs , qui augmentaient la puissance d'un l'esprit prince, quand ils en craignaient un plus puissant , et qui abaissaient ensuite celui qu'ils avaient élevé, quand ils commençaient à le craindre; les papes, dis-je, avaient déjà donné et ôté ce vicariat

continuent nourrir de faction

MODBRITB 363

de Toscane à Charles cVAnjon, roi de Naplcs. lin pape français, Martin IV, le lui rendit. Tous ces changemens ne faisaient que donner de nouvelles forces aux factions qui s'étaient affaiblies ; et les désordres qui en naissaient faisaient une nécessité de changer encore le gouvernement.

C'est pourquoi en 1 282 , les corps de métiers , pour ôter l'autorité aux gribelins et à toute la noblesse, créèrent à la pLice des douze gouverneurs, * '* ••*'*w«. trois prieurs qui devaient être en charge deux mois, et qui ne pouvaient être pris que parmi les marchands et les artisans. Le nombre dans la suite en fut porté à six , neuf, et même douze , suivant les circonstances. On leur donna un palais, des gardes , des officiers , et enfin le titre de seigneurs. La division qui était entre les nobles favorisa cet établissement; car pendant qu'ils ne sqjugeaient qu'à s'enlever la puissance les uns aux autres, les citadins et ceux du peuple s'en saisirent; de sorte que tous les gentilshommes se trouvèrent exclus des magistratures.

La tranquillité, qui dura quelque temps, étei- m.» la m*. gnit enfin les factions guelfes et gibelines, dont •.•;,';*"^i; les guerres et les bannissemens avaient déjà bien *'"*' **** avancé la ruine; mais d'autres désordres naquirent de la jalousie qui s'alluma de plus en plus entre la noblesse et le peuple. Bientôt les gentilshommes ne cessèrent de faire des insultes aux autres citoyens; et cependant la seigneurie sOu-

364 f^ HISTOIRE

vent ne pouvait pas les juger, parce que personne n^osait se porter pour témoin contre eux; ou si elles les jugeait , elle n'était pas assez puissante pour faire exécuter ses jugemens. Ainsi les lois étaient sans force.

Moyens qu'on Pour prctcr main-fortc à la seigneurie , on élut

mploie pour ^

îwi"é7'"* ^^ gonfalonier, choisi clans le peuple; et on lui donna vingt compagnies, qui composaient mille hommes. Ce frein se trouvant encore trop faible , Jean Della-Bella, quoique d'une des plus illustres maisons, enhardit les corps de métiers à une plus grande réforme. On régla donc que le gonfalonier demeurerait avec les seigneurs; on mit quatre mille hommes sous ses ordres; on exclut tout-àfait de la seigneurie les nobles qui jusqu'alors avaient continué d'y entrer, lorsqu'ils étaient commerçans ; on porta une loi par laquelle celui qui favorisait un crime subirait la même peine que le coupable; et, afin que la difficulté de trouver des témoins contre les nobles ne donnât pas lieu à l'impunité, on arrêta que les magistrats jugeraient sur le seul bruit public. Ce dernier règlement, qui autorise à passer par-dessus toutes les formes de justice, prouve combien le gouvernement était vicieux. De pareils moyens, odieux même dans une monarchie, ne sont pas faits pour assurer la paix dans une république.

Trsubiosqui Aussi bicutôt toute la ville fut en troubles.

n naisscut.

Jean Della-Bella, dont la noblesse voulait tirer

HfODRRNR. 365

vengeance, fut accusé <rétrc Tautcur irunc sctiition, et le peuple vint en armes lui offrir de prendre sa défense ; mais il aima mieux s*exiler que d accepter de pareilles offres, soit qu'il comptât peu siu' la populace , soit qu'il ne voulut pas être la cause des maux qui menaçaient sa patrie.

' Les nobles , après cet avantage , se flattant d'en ti« nm* «r^ emporter d'autres, demandèrent à la seigneurie la suppression des lois faites contre eux. Le peu- |>le prit aussitôt les armes pour s'y opposer ; et Ton était sur le point d'en venirÇux mains , lorsque les plus sages des deux partis, ayant offert leur médiation , obtinrent qu'un gentilhomme accusé d'iui crime ne pourrait être jugé que sur la déposition des témoins. A cette condition la paix fut faite. Le peuple cependîint fit une réforme dans la seigneurie, parce qu'il avait trouvé ceux qui la composaient trop favorables à la noblesse.

C'était la fin du treizième siècle , et malgré le» p,^, j^ désoAlres presque continuels, Florence avait été «.'îiir'"' considérablement agrandie : elle était embellie d'édifices; elle renfermait trente mille hommes en âge de porter les armes ; on en comptait soixantedix mille dans la campagne, et toute la Toscane lui obéissait, ou comme sujette, ou comme alliée. Que n'auraient pas fait les Florentins, s'ils avaient su se gouverner, ou s'ils l'avaient pu?

Florence n'avait à redouter ni l'empereur, r^j^u^ ni aucune autre puissance étrangère; elle était

condamnée à se ruiner par ses propres dissensions. A peine les nobles paraissaient-ils réconciliés avec le peuple, que les vieilles haines qui les divisaient eux-mêmes se renouvelaient avec fureur. C'est ce qui fut l'origine de deux factions , qu'on nomma la blanche et la noire. La première fut soutenue par les Cerchi, et la seconde par les Donati, deux maisons des plus puissantes. Ces deux factions avaient commencé à Pistoie, où elles avaient déjà divisé toute la ville : elles divisèrent encore Florence et toute la campagne , et le peuple prit parti comme la noblesse.

.es noirs sont Ccpcudant Ics noirs, qui étaient les plus faibles, tcs'àqul ayant demandé des secours au pape, cette déeîir."''' ^ marche futregardéecommeuneconjuration contre la liberté ; et les seigneurs ayant fait prendre les armes au peuple, ils bannirent Corso Donati , avec quelques-uns de son parti. Pour montrer qu'ils gardaient une entière neutralité , ils condamnèrent aussi à la même peine plusieurs \le la faction des blancs ; mais bientôt après ils leur permirent de revenir.

Charles de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, se

oisentretient

dissensions, trouvaut aloTS à Rome pour l'entreprise qu'il méditait sur la Sicile , Corso Donati, qui le crut propre à ses vues, engagea le pape à l'envoyer à Florence. Ce prince fut à peine arrivé , que les blancs cherchèrent à se ménager sa faveur. Invité par eux à se saisir de l'autorité, il arma ses partisans; le

MOOBRNK. 367

peuple prit les armes pour (léfcndrc sa libcrtéqu*on menaçait; Donati et les autres bannis, assurés de lappui de Charles, rentrèrent clans la ville; et les blancs, qui s'étaient rendus odieux au peuple, furent obligés d'en sortir.

Charles ayant si mal réussi, le pape envoya un u*4^«^ légat qui rapprocha un peu les deux partis; il ^i«»' parut même les réconcilier par des mariages; mais parce que les noirs, qui s'étaient saisis du gouvernement , ne voulurent pas permettre que les blancs y eussent aucune part , les désordres contiiiuèrent et s'accrurent bientôt. A la jalousie qui dtyisait les blancs et les noirs , se joignirent les haines qui se réveillèrent entre la noblesse et le peuple; les factions guelfes et gibelines reparurent encore; et il n'y avait presque pas de jour qu'on ne se battit dans quelque quartier. Si cette guerre intestine finissait quelquefois par lassitude, elle recommençait bientôt. Cet état de troubles dura plusieurs années , et ne finit qu'à la mort de Corso Donati, arrivée en i3o8. C'est lui surtout qui entretenait les désordres; son ambition ayant été d'aïUant plus funeste à sa patrie , qu'il était capable de lui rendre de grands services, et qu'il lui en avait rendu. Mais ses projets lui coûtèrent la vie.

I^ tranquillité était revenue , et le peuple avait •.„ rwrt^iM même repris une partie de l'autorité, lorsque l'em- jj^f; • «-^ pereur Henri Vil, sollicité par les gibelins exilés, '"^'~*

passait les Alpes, et leur promettait de les rétablir. Les Florentins, ayant dans cette conjoncture demandé des secours à Robert , roi de Naples , n'en obtinrent qu'en lui donnant leur ville pour cinq ans. Henri mourut au milieu de ses projets eni 3i 3.

Cependant les secours continuaient d'être nécessaires , parce que Florence avait un ennemi redoutable dans Uguccione Délia Fagiuola , que les gibelins avaient rendu maître de Lucques et de Pise, Mais, parce qu'il fallait que tout fût dans cette ville un sujet de division, il s'y forma des royalistes et des anti-royalistes; ceux-ci choisirent pour chef un nommé Lando d'Agobbio, brigand, auquel son parti ne donna que trop d'autorité.

Florence néanmoins redevint libre , et vers le même temps Ugucc^pne perdit Lucques et Pise : cependant Castruccio Castracani, qui lui enleva ces deux places , donna tant d'inquiétude aux Florentins , qu'ils suspendirent leurs guerres civiles. C'était un jeune homme qui joignait les talens à l'audace , et qui paraissait menacer toute la Toscane.

Pour se défendre contre cet ennemi , les Florentins furent encore obligés de se donner; et ils choisirent pour maître, Charles, duc de Calabre, fils du roi Robert. Ils recouvrèrent la paix et la liberté en iSaB , que Charles et Castruccio moururent. Ils furent assez tranquilles au-dedans jusqu'en i34o, et pendant cet intervalle ils s'occu-

MODEnWF. 369

pèrent de rembellissemcnt de leur ville. Main ensuite les dissensions recommencèrent entre la noblesse et le peuple. Elles furent suivies d*une i^uerre sanglante au sujet de I.ucques, dont le» Pisans restèrent les maîtres. Les secours qu'on avait encore demandés au roi de Naples vinrent trop tard. Gaultier, duc d'Athènes , Français de nation , les amena , se saisit de toute l'autorité , l'exerra avec tyrannie, souleva le peuple, et fut trop heureux de pouvoir échapper par la retraite.

C'était Tannée 1 343 : il s'agissait de donner une s.» «mm^ forme au gouvernement, qui avait changé bien ''jv.'Jijyîîî des fois, et de savoir quelle conduite Ton tiendrait avec les villes qui avaient profité des troubles de Florence pour se soustraire à sa domination. Il est bien difficile qu'une république renonce à sa souveraineté : mais dans l'épuisement où étaient les Florentins, il leur était encore plus difficile d'employer la force. Ils eurent la sagesse de sentir qu'il vaut mieux se faire des amis que de conserver des sujets toujours prêts à se révolter; et déclarant à ces villes qu'ils renonçaient à toute souveraineté sur elles, ils demandèrent seulement d'en devenir les alliés. Us prouvèrent par-là qu'ils méritaient mieux de commander aux autres que de se gouverner eux-mêmes. Une chose encore bien étonnante, c'est que tontes les villes préférèrent de se remettre sous la domination des Florentins; ce qui fait voir qu'il valait mieux être XII. 34

l'autorité en les 1)1 peupi

voulant mander restent sans torite'

sujet que citoyen de Florence^ Ce trait unique

dans l'histoire fait l'éloge et la critique de ce peuple.

Partag. de Si Ics Hoblcs ct Ic pcuplc avaient pu devenir alliés,

orlté enire

les nobles et le j^ répuLUquc cût été tranquille au dedans et florissante au dehors : mais c'était là l'écueil des Florentins. Après bien des contestations , on convint que sur trois seigneurs il y en aurait toujours un qui serait pris dans la noblesse, et que toutes les autres magistratures seraient également partagées entre elle et le peuple.

Les noi.ics, Cct accord ayant été fait , on divisa la ville en

com-

Tsau-' quatre parties ; on élut trois seigneurs pour chacune , et on créa encore huit conseillers. Dans ce partage on suivit exactement ce qui avait été arrêté. Mais les nobles, toujours ambitieux de commander seuls, soulevèrent bientôt le peuple, et perdirent ce qu'on leur avait accordé.

Alors il ne restait que quatre conseillers et huit seigneurs. On porta le nombre des premiers jusqu'à douze ; et les seigneurs , dont on n'augmenta pas le nombre , travaillèrent à bien affermir le gouvernement populaire. Dans cette vue, ils créèrent un gonfalonier de la justice, seize gonfaloniers des compagnies, et ils réformèrent les conseils de telle sorte, que toute l'autorité fut entre les mains du peuple.

Leurs efforts Lcs uoblcs, cxclus dcs magistraturcs, résolurent de recouvrer l'autorité par la force. Ils firent des provisions d'armes , ils se fortifièrent dans leurs

pour recouvrer l'autorilé.

MOUF.RNK. 57 1

maisons, et ils eiivoy^^rent dem«iii<lcr îles secours jusqu'en lA>n)bar(lie. Leur confiance ou leur aniinosité était si grande, qu'ils ne songeaient seulement pas à cacher leur dessein.

La seigneurie prit donc aussi ses mesures. Elle reçut des secours de Pérouse et de Sienne ; et tout le peuple en armes se rassembla sous le gonfalonier de la justice, et sous ceux des compagnies. Les nobles, qui auraient pu vaincre, s'ils avaient su se réunir et tomber tous ensemble sur le peuple, se fortifièrent dans différens quartiers , et se tinrent sur la défensive. Ils voulaient se rendre maîtres du gouvernement, et ils parurent ne songer qu'à n'être pas vaincus : ils le furent les uns après les autres. Le peuple dans sa fureur ne connut plus de frein ; il pilla, brûla , abattit les maisons des nobles , leurs palais, leurs tours, et parut dans sa patrie comme un vainqueur barbare qui veut ensevelir jusqu'au nom de son ennemi.

Après cette triste victoire, le gouvernement fut «• encore changé. On distingua le peuple en puissans, en médiocres, et en petit peuple. On arrêta qu'on prendrait toujours deux seigneurs dans la première classe , trois dans chacune des autres; et que le gonfalonier serait tour k tour de Tune des trois. On renouvela ensuite toutes les lois contre les nobles; et, pour les humilier davantage, on en confondit plusieurs parmi la populace. Depuis cet événement la noblesse ne put plus se relever.

UwalptM

Ilche, dit Machiavel, /w cagione, che Firenze non solamente d'armi^ ma d'ogni generosilà si spogliasse. En effet Florence perdit ou rendit inutiles de braves citoyens, et cependant elle sera encore déchirée par des dissensions.

Page 1