CHAPITRE VIII
Comment, en réfléchissant sur nous-mêmes, nous pouvons nous rendre raison des temps d'ignorance, et des temps où les arts et les sciences se sont renouvelés.
Les écoles Vous avez vu que Charlemaene fit de vains
tombent après -*^ *-'
chariemagne. ^ff^j-fg pouf TenouveleF les lettres. Immédiatement après la mort de ce prince, les écoles commencèrent à tomber : elles ne furent plus fréquentées ; on méprisa le savoir, on le jugea dangereux; et cette façon de penser faisant tous les jours des progrès, une vaste ignorance couvrit toute l'Europe. Tel fut l'abrutissement des esprits dans le neuvième siècle et dans le dixième.
On est igno- j\ a été uu tcmps , Monseigneur, que vous vous
""n^de'îw imaginiez être un prince accompli, et vous vous rappelez qu'alors vous ne sentiez pas le besoin d'acquérir des connaissances. Voilà précisément où en étaient dans le deuxième siècle , non-seulement les souverains , mais encore les sujets. Tout le monde était fort ignorant , et chacun croyait en savoir assez ; on craignait même d'en apprendre davantage. Les Othons méritent cependant d'être exceptés; car ils savaient qu'ils ne savaient rien, et ils protégèrent les lettres comme Chariemagne ;
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mais ils réussirent encore moins, parce que l€t liommes étaient trop gâtés.
Quelles sont les choses dont vous vous occupiez éXi^il^'J, dans votre enfance ? I..es frivolités dont on vous ^♦'TlïîJÎ faisait des besoins. On veillait si fort sur vous, qu'on ne vous permettait pas d'acquérir les facultés qui se développent naturellement dans les enfans du peuple. On vous rendait moins qu'un homme, et on vous persuadait que vous étiez quelque chose de plus. £n continuant de la sorte on vous aurait conduit de frivolité en fi*ivolité. Au sortir de votre éducation vous auriez passé entre les mains des flatteurs. Toujours applaudi par des âmes viles, vous vous seriez cru de plus en plus au-dessus des autres, et vous auriez été au-dessous de ceux mêmes qui vous aiu*aient applaudi. Qu'enfin vous eussiez été souverain quelque part, incapable de gouverner par vous-même , il aurait fallu vous servir des facultés des autres ; et, ne conseprant pour vous que des titres qui vous auraient déshonoré , vos favoris auraient régné en votre place : car régner, c'est rendre la justice et dispenser les grâces. Or en auriez-vous été capable? Souvenez-vous de l'empereur Claude , rappelezvous combien il vous a paru ridicule et méprisable. Élevé par des valets, il aima toujours les valets, et ne fut toute sa vie qu'un sot enfant. Songez-donc à ce que vous feriez vous-même, si vous vieillissiez sans sortir de l'enfance.
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Une éducation différente vous a fait connaître des besoins que vous n'auriez jamais eus. Entrons à ce sujet dans des détails , et ne craignons pas de nous arrêter sur les plus petits ; car les petites choses rendent quelquefois les vérités plus sensibles.
Il «faut faire Vous avicz passc Fâ^e où les enfans courent
sentir aux en- -,
d'^e'ïercer^"*!^ ^^^^ ^^s rucs, ct VOUS uc saviçz pas vous tenir co'rjs'r ^" sur vos jambes. On ne voulait pas vous laisser marcher seul, parce que vous seriez tombé. Au sortir des mains des femmes on vous fit marcher; vous tombâtes, et vous vous relevâtes. Aujourd'hui vous sentez le besoin de marcher et de courir, et vous trouvez du plaisir à l'un et à l'autre. Auparavant vous ne sentiez que le besoin d'être sus*pendu à une lisière, n fantëçarter Vous savicz marcher, mais on vous avait mis des
fout ce qui peut . . ,
y mettre obsia- cntravcs. Vous ne pouviez sortir qu autant qu on avait pris la précaution d'avertir d'avance tous Ceux qui vous devaient suivre. On a insensiMe* ment retranché tout ce cortège, qui vous a contrarié plus d'une fois. Vous sortez seul avec Votre gouverneur, et vous vous promenez quand votis voulez.
apprendre à'sé Vous commeucicz et vous finissiez votre jour-
servir eux-mê- • ^ J ^ x.
nies. née comme un automate, prive de tout mouve-
ment : vous étiez une poupée qu'on habillait et qu'on déshabillait. Aujourd'hui vous vous habillez, vous vous déshabillez vous-même ; et vous vous
MOhKIlNi .
trouver btcn cl*ctrc servi saïus dcpciidrc de ceux (]iii vous servent. Il est doue avantageux de retnm* cher tous les besoins qui nous tiennent t\aai% Un dépendance, et d'acquérir tous ceux que iiot» pouvons satisfaire par Texercice de nos iaculté». Parce qu on est prince, faut-il cesserd'élre honiroe? Faut-il oublier qu on a des bras et des jambes, o'cMer s'en servir, et mettre toute sa confiance dan» les bras et dans les jambes d*autrui?
Mais si Tusage des facultés du corps est iif«i.kriM
cessaire, combien , à plus forte raison , ne Test pas tilJjï^^'' l'usage des facultés de Tâme ? Quest-ce qu'un sou- SLI****** *** verai^i qui ne pense pas? C'est un enfant qui se laisse habiller et déshabiller, qui est soutenu par la lisière, et qu'un maladroit peut laisser tomber.
On vous a donc appris à penser; et, pour y u^imium^. réussir, on a mis les connaissances à la place des >«•«*' badinages , dont vous ne pou|^iez vous passer. Vous avez badiné avec les opérations de votre âme, avec les premières découvertes des hommes, avec les dernières mêmes; et traraut des ellipses snr le sable, vous vous représentiez le système de Newton. Vos premières connaissances ont fait naître en vous un nouveau sentiment, le désii d'en acquérir d'autres; et les études utiles, après vous avoir amusé comme des jeux, vous ont amuse parce que ce sont des études utiles.
Ainsi vous vous êtes défait des besoins que vous ,/" J^'^X aviez; vous vous en êtes fait de nouveaux, et vous ,*«r»î7'iv«— ^
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sentez que vons avez gagné au change. L'occupation vous est devenue nécessaire. Vous vous souvenez qu'un jour votre gouverneur voulant vous punir, vous ôta vos livres et vos cahiers. Vous ne pûtes pas vous souffrir dans le désœuvrement : les amusemens de votre première enfance ne furent plus une ressource pour vous : vous succombâtes sous le poids de l'ennui, et vous vîntes en pleurant demander pardon à votre gouverneur, et le conjurer de vous donner un livre.
Une autre fois le médecin, voulant, vous disaitil , profiter d'un accès de fièvre , dit que vous travailliez trop, et qu'il fallait vous laisser quelque temps sans rien faire. Je cédai , parce qu'il faut que la raison cède quelquefois; et je fus huit jours sans vous donner de leçons. Mais vous ne crûtes pas à l'ordonnance de votre Esculape, que vous reconnûtes pour unjpauvais flatteur. Vous employâtes ces huits jours à repasser vos anciennes leçons; et vous travaillâtes plus que si je vous avais fait travailler moi-même.
c'atde'iàsa- Vous cn savcz déjà beaucoup pour un prince,
roir beaucoup . iw • n ' r^
quo savoir s'oc- g^ VOUS savcz Ic secret a éviter l ennui. Ce poison
cuper. A
de l'âme se chasse par le plaisir : c'est votre expérience qui vous l'apprend. Dans les commencemens que j'étais ici, vous me dîtes que vous haïssiez la comédie, au point que vous pleuriez quand on vous forçait d'y rester. Je vous répondis que je vous ferais bientôt changer de goût.
Vous ne pouviez le croire, et cependant quelques mois après vous en fûtes convaincu. Il est vrai que rinfortunée Monimc vous arracha des larmes; c'était des larmes délicieuses.
A peine avez-vous quelquefois éprouvé des dé- àm f>*j>2 goûts; ils n'ont jamais été longs , et vous avez tou- ^ jours éprouvé que Tétude conduit à des plaisirs. Le latin, qui fait le tourment des autres enfans, n'a rien eu de désagréable pour vous. Vous désiriez de l'apprendre ; et, ayant été préparé pendant deux ans, vous en trouvâtes l'étude facile. Aussi, quoique vous soyez bien loin encore de sentir toutes les beautés d'Horace, vous commencez néanmoins à le lire avec plaisir. Il semble aujourd'hui que les plus beaux génies latins , italiens et français aient écrit pour votre amusement. Comparez donc actuellement les ressources que vous donnent les choses utiles, dont vous savez vous occuper, avec les ressources que vous donnent les frivolités de votre première enfance.
Mais l'histoire vous a fait connaître de nouveaux t%'Jù besoins. Vous vous imaginiez ne la lire que par J^^jj ^^ curiosité, et cependant vous sentiez naître insen- *" siblement en vous le besoin des vertus|le besoin des talens, le besoin en un mot d'être plus grand que les autres, puisque vous êtes destiné k commander à d'autres.
Lorsque vous lisiez l'histoire de la Grèce , il y avait donc en vous quelque chose de mieux que
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de la curiosité* Vous vous représentiez les Miltiade, les Thémistocle , les Aristide, les Épaminondas , les Phocion, etc. Vous vous formiez à leur école, vous les imitiez déjà. C'est vous qui remportiez des victoires à Marathon, à Salamine, etc. Vous donniez des lois comme un Licurgue , ou comme un Solon; et , me reprochant d'avoir trop peu parlé de Philopémen ,vous regrettiez de ne pouvoir vous transporter dans les lieux où ce grand homme avait fait de grandes choses.
Plus on sent Je voudrais que l'ambition de surpasser ces ci-
ce besoin, pins J^ *■
aux ' '"^ands tojcns géuércux vous ôtât le sommeil comme à Thémistocle ; mais nous n'en sommes pas encore là: il semble même que nous nous en éloignons quelquefois, et vous ne paraissez pas toujours prendre le même intérêt aux actions des grands hommes. Ceux que Rome a produits, ceux que vous avez trouvés dans l'histoire moderne, ne font pas sur vous la même impression : cependant plus vous rencontrez de pareils modèles, plus vous devriez vous enflammer , et sentir le besoin d'être grand vous-même.
Il est vrai que la Grèce a été le plus beau théâtre pour les talens : nulle part ils n'ont paru avec plus d'éclat, parce que nulle part on n'a mieux senti le besoin d'avoir de grands hommes. Peut-être que les dégoûts que nous donne l'histoire de plusieurs siècles de barbarie sont l'unique cause de votre refroidissement. Je le souhaite au moins :
MODRR frimais NOUS ii)nvienclre2qtiVn jKi*l.Hii «U l tm que vous preniez aux talcns et aux vertus r.!. , vous ave» perdu un plaisir; et que moi-même j'ai perdu de mes espérances. C^v enfin les Grecs n'ont produit plus de grands hommes, que parce qu'ils ont plus senti le besoin d'être grands. Sondez-vous donc; et dites-moi si vous trouvez en vous ce même sentiment , et je vous dirai ce que vous deviendrez.
Vous me soupçonnez, sans doute , d'avoir fait ,JlS.3ïî!î un grand écart, et vous avez de la peine à de- r^ 4»m *^ viner comment je passerai de vous aux peuples '^^^*^'^ d'Italie. Mais vous comprendrez facilement que les connaissances naissent et se développent dans tout un peuple par les mêmes ressorts qu'elles naissent et se développent dans chaque homme en particulier. L'histoire de votre esprit est donc un abrégé de l'histoire de l'esprit humain : elle est la même quant au fond , et elle ne dilTère que par des circonstances particulières qui avancent ou qui retardent le progrès des connaissances. C'est à votre expérience à vous éclairer : si vous observez bien ce qui se passe en vous-même, vous saurez observer ce qui se passe dans les autres, et vous comprendrez pourquoi , après des eflbrts répétés long-temps sans succès, les arts et les sciences se sont ensuite renouvelés tout à coup. Nous avons trois choses à considérer.
La première , c'est que nous ne cherchons à vmht è
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nos besoins de- nous instrulre , qu'autant que nous sentons le be-
terniine le choix ' ■>■ A
de nos études, g^' ^^ ^^ counaître ; et que , suivant dans nos recherches l'ordre de nos besoins , les objets qui se rapportent aux plus pressans sont ceux que nous étudions les premiers. Les hommes n'apprennent donc rien , tant qu'ils ne sentent pas le besoin d'apprendre ; et s'ils se font un besoin de choses inutiles, ils n'en étudient pas d'autres. Voilà votre première enfance.
La méthode ^ J • 1 /^ • »
accëière ou ra- JLa seconcie consideratiou est que nos progrès
lenlit le progrès ^ 1 O
fanîes?"""^"" sout Icus OU rapidcs, suivant la méthode que nous nous sommes faite. Votre expérience vous l'apprend : lorsque je suis arrivé , il y avait un an qu'on vous enseignait le latin , et vous n'en aviez aucune connaissance. Si j'avais continué de la même manière, pourriez -vous entendre Virgile et Horace?
plu» parfai^esl H uc suffit pas dc scutir le besoin de s'instruire
celui qui déve- *
iw'facuu'és'de ^^ d'avoir une bonne méthode , il faut encore étudier dans l'ordre le plus propre à développer successivement les facultés de l'âme. C'est la dernière considération.
Vous croyez peut-être avoir appris à raisonner, ura^de lorsque vous lisiez l'art de raisonner. Non , Monseigneur : je vous en ai donné des leçons plutôt, sans vous le dire , et sans que vous vous en doutassiez : c'est lorsque je vous faisais lire Corneille, Racine et Molière. Vous vous imaginiez ne faire que jouer, quand représentant seul une pièce de
l'âme
En Ilsant^les poètes, un enfant apprend à son ins raisonner,
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théâtre, voiis parliez tour k tour pour chaque personnage , et cependant vous vous accoutumiez k saisir tout le plan d'une pièce; vous raisonniez sur l'exposition, sur le nœud, sur sur le dënoûment; vous condamniez un caractère, s'il était inutile, vous le critiquiez s'il n'était pas soutenu. Vous n'étiez pas content, lorsque l'action tramait, qu'elle était double , qu'elle ne se passait pas dans un même lieu , ou que vous ne pouviez pas bien comprendre où elle se passait. Vous vous faisiez de la sorte des idées d'ordre et de précision : or c'est en quoi consiste tout l'art de raisonner.
Vous voyez donc par votre propre expérience, |«îi*î!iiri0i que le goût est la première faculté qu il faut exer- *'^J^'^'^^ cer. Je l'avais éprouvé moi-même : car, si je rai» '•••«'•••Hf»sonne , je le dois beaucoup plus aux poètes que je vous ai fait lire, qu'aux philosophes que j'ai étudiés. Je me suis confirmé dans cette façon de penser, en considérant l'histoire de l'esprit humain; et vous reconnaîtrez que je ne me suis pas trompé si vous vous rappelez ce que j'ai dit sur les Grecs. En effet, les choses de goût sont celles pour lesquelles nous avons le plus de disposition, et sur lesquelles nous avons le plus de secours. C'est donc par elles que nous devons commencer nos études ; et quand elles auront développé nos fii* cultes, nous pourrons nous exercer avec succès sur d'autres objets. Ainsi vous pouvez prévoir que les peuples de l'Europe raisonneront mal, tant qu'ils
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manqueront de goût , et qu'ils auront d'excellens poètes , avant d'avoir de bons philosophes : en un mot, les arts et les sciences renaîtront dans le même ordre que vous les avez vu naître en Grèce.