CHAPITRE IV
Considérations sur l'Europe au commencement du sctxiènic siècle, et, par occasion , sur les effets du commerce.
Depuis que Charles Vlll attira sur la France les yeux de toute l'Europe , les principales puis- ''^TiTÙI sances n'ont pas cessé de s'observer; et, pendant **• que chacune cherchait à s'agrandir, toutes ensemble paraissaient occupées des moyens d'établir une sorte d'équilibre entre elles.
Dans une situation aussi nouvelle, les princes i^. ne savent quelle conduite tenir, ou plutôt ils ne t*^* connaissent pas combien. leur situation est nouvelle. Ils ne sentent pas combien elle est délicate: ils agissent témérairement, comme ils auraient fait dans toute autre conjoncture : ils veulent faire des conquêtes, sans avoir examiné si elles compenseront le prix qu'elles doivent coiilcr, et encore moins s'ils les conserveront. Leurs intérêts, ceux de leurs alliés, ceux de leurs eanemiA^
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tous leur sont inconnus : ils font des alliances, ils s'en repentent; ils en font d'autres, qu'ils rompent encore ; ils ne prévoient rien ; avec beaucoup de confiance en leurs forces , ils jugent mal de celles qu'on peut leur opposer : ils suscitent par leurs entreprises de nouveaux ennemis contre eux; et, bientôt sans ressource^, ils échouent au milieu des succès même : en un mot, la paix, la guerre, les traités, tout ce qu'ils font montre en eux une inquiétude qui les meut au hasard; en sorte que toujours mécontens de la position où ils se trouvent, ils n'en savent jamais choisir une qui leur convienne.
Causes qui Cc n'cst pas en cela seul que l'Europe offre changer la face daus le scizicmc sicclc uu spcctaclc tout nouveau.
de l'Europe. '
Les armes à feu, dont l'usage avait commencé dans le quatorzième, devenues plus communes, changeaient entièrement la manière de faire la guerre. Les arts, qui reparaissaient en Italie , perfectionnaient le goût qui les avait produits, et faisaient prendre aux mœurs un nouveau caractère. L'imprimerie, inventée depuis environ un demi-siècle, répendait de nouvelles opinions, de nouvelles erreurs et de nouvelles disputes jusque dans le peuple, et paraissait réserver les vraies connaissances pour un petit nombre d'esprits privilégiés qui se tenaient à l'écart. Tandis que les découvertes des philosophes étaient presque ignorées du public, on n'étaient connues que
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pour éti*e combaitues par le préjuge ou por la superstition, les questions des moines truublaienl 1 Europe et TÉglise, et préparaient les ^nruple» k s'égorger. Cette fermentation , qui portait les ibus à leur comble, produisait par-là même un bien; parce qu'elle faisait sentir les vices des anciennes études, et eu faisait désirer de meilleures. On commençait à penser qu'il ne faut pas juger descboses par Tusage : on découvrait des abus ; on voyait qu*iU régnaient depuis long- temps, et ou sentait le besoin d'étmlier lantiquité. Mais parce qu'on n'avait pas assez de critique p>our cette étude, on n'en raisonnait guère mieux : seulement l'érudition tenait lieu de raison. On se passionnait pour ses opinions, on n'interrogeait pas les anciens pour apprendre d'eux la vérité, mais pour combattre ce qu'on avait intérêt de blâmer dans les modernes. C'est ainsi que les novateurs changeaient le culte, et leurs innovations changeaient encore, et com^ pliquaient les vues politiques des nations. Ce- |>endant l'Église, qui perdait des provinces, se réformait elle-même; les ecclésiastiques se corrigeaient de leurs désordres; les peuples abandonnaient des pratiques superstitieuses ; et la aisct^ phne,quise perfectionnait, ramenait |Kirtout de meilleures mœurs, ou du moins des mœurs moins grossières. Enfin la découverte de rAmérjflue |iar Christophe Colomb, 4 la un **" quinzième siècle^ et un nouveau passage qu'ouvrit Vasc|uez de Gama
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aux Indes orientales en doublant le Cap de Bonne- Espérance , faisaient dans toute l'Europe une révolution qui changeait la fortune et les mœurs des rois, des peuples et des citoyens. Arrêtons-nous un n^oment sur ce deriiier objet.
Effets du Le commerce qui s'étend verse en Europe les
luxe : il ruine *
Irafinî.*^* i'*'' richesses des deux Indes : l'or et l'argent deviennent plus communs; l'avarice, qui s'est assouvie si long-temps par les armes , pourra donc se satisfaire par des moyens moins destructifs; et, parce qu'il se fera des fortunes rapides, on sera d'autant plus porté à dissiper, qu'il paraîtra plus facile d'acquérir. Alors les arts se multiplient; le luxe se répand; la mollesse le suit. Les grands seigneurs, par conséquent plus recherchés dans leurs habits, dans leur table , dans leurs équipages , dans leurs frivolités , perdront insensiblement la passion qu'ils avaient pour le métier des armes; la mollesse, à laquelle ils s'accoutumeront, les y rendra même moins propres. Au lieu de mettre leur faste dans le nombre de leurs soldats , ils le mettront dans la multitude de leurs valets. Toujours plus voluptueux, leur dépense excédera leurs revenus , ils vendront leurs domaines ; ils dérangeront , ils ruineront leur fortune; ils auront besoin de secours pour se soutenir dans leur premier éclat; ils en #eront plus soumis , les souverains plus absolus , le peuple moins opprimé , ou du moins opprimé par lai moindre nombre de tyrans.
MODKRNK.
!)• nouvelles familles s*ëlèveront ; «les rolnri* i - * - - |K)sséderont les plus belles terres; il n*y aura plus •^JU^tl que des riches et des pauvres. Les nobles san» ** ^"" biens, déprimés ou*amollis, cesseront d'être k redouter; mais aussi ils ne seront plus si propres à servir Tétat. Cependant les riches qui prendront leur place , ne les remplaceront pas ; car leur fortune, et encore plus la manière dont ils l'ont faite, traîne à sa suite tous les vices du luxe, c'est roerae elle qui les porte jusqu'aux derniers excès, et elle ne donne pas ce point d'honneur qui caractérise la noblesse et qui se forme dans le métier des armes.
Le luxe fera refluer l'or et l'argent des riches n Mf»t«« •* sur les citoyens qui cultivent les arts. La soif du if;.;^';''*jj; gain multipliera donc les artistes et les artisans. Un grand nombre, qui augmentera tous les jours, subsistera des produits du luxe; le laboureur quittera la charrue pour un métier; les villes seront plus peuplées; les campagnes le seront moins.
A mesure que le luxe fera des progrès , le commerce et les arts fleuriront davantage, et l'opulence sera plus grande , mais dans les villes setdement, et on trouvera plus de misère dans la cam^ pagne. £n effet , si le luxe pouvait se répandre jusque dans les hameaux , l'aisance serait partout, et il n'y aurait proprement de luxe nulle part; puisque cela ne se peut |kis, il faut bien que les
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population.
campagnes soient d'autant plus pauvres que les villes seront plus riches.
Je ne prétends pas parler des campagnes qui sont aux environs d'une ville opulente, ou qui ont avec elle un commerce ouvert et facile ; car celleslà, elles sont de la ville, comme certaines villes de province sont de la campagne.
Comment il Lcs campagucs étant plus pauvres, seront moins g'rku'h.rl"èul peuplées ; ayant moins de laboureurs, elles seront plus mal cultivées. Elles ne fourniront donc plus assez de matière première pour les arts nécessaires au luxe. Il faudra donc la tirer des pays étrangers. Une nation tend donc par son luxe à ruiner de plus en plus son agricultiu-e , et à faire fleurir celle de ses voisins.
Les campagnes se dépeuplant , il ne sera plus possible d'y lever le même nombre de soldats. Cependant les valets et les artisans qu'on enrôlera dans les villes seront peu propres à la guerre. Il est vrai que cet inconvénient serait moindre, si on levait de plus petites armées ; mais le luxe , qui se portera sur tout pour tout corrompre , voudra qu'on en lève de plus grandes. Les princes , au lieu de compter leurs sujets, chercheront dans leurs finances le nombre de soldats qu'ils peuvent payer; et faisant même de faux calculs, ils lèveront des armées, qu'ils ne pourront entretenir qu'en chargeant les peuples d'impôts. La dépopulation augmentera donc encore. Il faudra pour-
tant que le souverain fatinitsse aussi .« m^u luxe et à celui de ses courtisans ; et , parce que le luxe croit d'une année à 1 autre par des accroissemeiis qui doublent, triplent, quadruplent , il faudrait trouver des moyens pour doubler, tripler et quadrupler les revenus du prince, loiique la misère des peuples double, triple et quadruple ellemême. Toutes les grandes opérations du gouvernement auront pour objet de trouver ces moyens. On ne songera qu'à faire de Targent, et puis k ùàre encore de l'argent, jusqu'à ce que l'état soit totalement ruiné.
M. de Montesquieu a remarqué que la propor- ^rr"*^ tion des soldats au reste du peuple, pouvait être Z^;^!^"^ aisément d'un à huit dans les anciennes repu- tïT* bliques, c'est-à-dire dans celles de Rome, de Sparte et d'Athènes. D'Athènes, dis-je, avant Périclès; car vous avez vu combien elle avait |>eu de soldats au temps de Démosthène. Vous concevez encore que Carthage ne peut pas être comprise dans les anciennes républiques dont parle cet écrivain. Elle était trop riche; et celle observation n'est vraie que pour des républiques pauvres.
Le même écrivain ajoute qu'aujourd'hui , dans Qm»iu le dix -huitième siècle, la proportion des soldats au reste du peuple est d'un à cent ; et que par conséquent un prince qui a un niillioii de fuieU ne peut, sans se détruire lui-même, entretenir plus de dix mille hommes de troupes. S'il voulait
donc en avoir vingt mille, il serait dans le même cas que les anciennes républiques , quand elles armaient la quatrième partie de leurs citoyens; car elles le pouvaient absolument , toutes les fois qu'il s'agissait de faire un dernier effort. Comment le Pour comofcndrc cette différence , qui vous
luxe multiplie * ^
dfoyelfs?" ^^ étonne d'abord, vous n'avez qu'à imaginer que les nations de l'Europe sont des peuplades de Carthaginois : en effet vous voyez alors que du nombre des citoyens en état de porter les armes, il faudra retrancher tous ceux qui sont nécessaires au commerce , à la navigation, aux arts , et encore tous les riches qui, consumant dans l'oisiveté et dans la mollesse les produits du luxe, sont consacrés au faste des grandes villes.
Ce n'est pas tout : les progrès du luxe feront naître encore d'autres classes de citoyens qu'on nommera financiers, banquiers, agioteurs, et dont la profession sera de faire valoir l'argent , c'est-àdire de contribuer, moyennant un certain profit, à le faire circuler pour la commodité des commerçans et des riches. Ces hommes ne mettront dans le commerce que leur crédit. Ils s'enrichiront donc sans enrichir l'état ; car ceux-là seuls apportent des richesses réelles, qui mettent dans le commerce des choses qui se consomment et qui se reproduisent. Le crédit des hommes à argent est utile au commerce , comme les chemins et les rivières ; il facilite l'échange des marchan-
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dises. Mais commercerait-on avec des cheroiii» et des rivières, si les terres ne proiluisaicnt rien ? Ce sont donc les cultivateurs seuls qui mettent des richesses réelles dans I état.
Il arrivera encore que la consommation croîtra avec le luxe. On consommera , non-seulement une plus grande partie des choses dont on connaissait déjà Tusage , mais on consommera encore de bien d'autres espèces. Les droits des princes se multiplieront; leurs revenus en ^ront plus graïub : ils seront assez riches pour tenir toujours des troupes sur pied. C'est un avantage; cependant il faudra sacrifier bien des hommes à la perception des droits et des impots, et d'autant plus qu'on simplifiera moins la manière de les lever.
Les souverains voudront avec raison favoriser les manufactures établies dans leurs états, ainsi que la consommation des denrées qui s'y adtivent. Ils imagineront pour cela d'empêcher la contrebande, c'est-à-dire l'entrée des étoffes et des denrées étrangères. En conséquence ils emploieront des milliers d'hommes à garder les provinces frontières et les portes des villes ; c'est-à-dire qu'ils les enlèveront à l'agriculture et à la défense de Tétat, pour ôter la liberté au commerce, qu'ils croiront protéger. D'après ces considérations il est aise de comprendre comment la proportion des soldats au reste du peuple sera d'un à cent ou roéroe moindre encore.
Ce ne serait pas une ressource que d'armer ces commerçans, ces artisans, ces riches, ces financiers , etc. On en ferait des soldats qui périraient par les fatigues avant d'avoir vu l'ennemi. On I bouleverserait entièrement le système du gouvernement : on ruinerait le commerce ; on tarirait entièrement la source des richesses ; et cependant les temps sont arrivés où l'argent est en effet le nerf de la guerre.
Continuons , et , cyi nous transportant au commencement du seizième siècle, tâchons de prévoir tous les effets du commerce dans les suivans. Le crédit fa- Le commcrce se fait par le moyen du crédit et
Torise le com- , i u
merce. par Ic moycn de 1 argent.
Le crédit que se font les commerçans peut en quelque sorte doubler l'argent , le tripler, le quadrupler, etc. La confiance mutuelle qu'ils ont en leur industrie et en leur bonne foi en est la raison; car chacun d'eux, comptant d'être payé un jour, donne d'avance plus de marchandises qu'on ne lui en paie.
Le crédit, tenant lieu du double, du triple ou du quadruple de l'argent monnoyé, il en résultera des avantages : les échanges se feront plus facilement et plus promptement; l'industrie en aura plus d'activité, et un plus grand mouvement répandra plus de vie dans les branches du commerce.
Mau il arri- Si Ic commercc ne se faisait qu'avec de l'argent ,
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il serait moins rapide et moins étendu; mais on ^^f^'mmn serait toujours en i-lat de faire face à ses afEûret, Jj^f"'*»**^ parce qu'on ne pourrait entreprendre qu*i proportion de ses fonds. Ix)rsqu^au contraire il se fait avec du cré<lit , on est tenté de profiter de la confiance ; on forme entreprises sur entrer prises; on s*endette beaucoup au delà de ce qu*on a, et on est bien moins riche en fonds qu'en crédit.
Comme Tavidité <iu gain jettera les commerrans ei^'mmm dans des entreprises qui excéderont leurs fonds, i»»^ «^^ le luxe portera les hommes les plus opulens à dépenser beaucoup plus qu'ils ne peuvent. Le crédit seul soutiendra donc les grandes fortunes; on aiu*a peu de bien et on devra beaucoup. Ce sera le siècle des riches malaisés.
Mais les chocits n'en resteront pas là; car il en khftiwmàjk sera des nations comme des atoyens. Elles von- ÎJSSC*" dront aussi profiter de leur crédit; elles emprunteront pour soutenir une guerre dis|>endieuse; elles ne seront pas acquittées qu'elles seront obligées d'emprunter eiHore pour en soutenir une autre; il y en aura enfin qui devront plus qu'elles n'auront, et même plus qu'elles ne vaudront.
Une fortune qui n'est qu'en crédit est toute en u* opinion ; elle ne tient à rien. Elle sera donc ren- "^^^ versée à la première inquiétude qui diminuera la confiance. Alors on verra des banqueroutes, et en considérant !a rdine des familles , on |K>urni
présager le sort des nations puissantes seulement par le crédit.
On croira Daus Cet état violent où l'Europe se trouvera Ôa sera trop tôt OU tard , 11 scra difficile d'assurer sa fortune.
beureux d'avoir
undiampàcui- Qj^ ^^ saura comment placer son argent, parce que l'abus du crédit aura détruit toute confiance. ' Les gens sages seront donc obligés de dire avec
Horace, hoc erat in votis : modus agri non ita magnus. Ainsi , après avoir fait bien des efforts pour s'enrichir, on sera trop heureux d'avoir un champ à cultiver.
Le luxe fait L'Europc était bien misérable , lorsqu'elle était
dépendre la for- ^ i r tt
tune des taiens couvcrtc dc tvraus et de seris. Heureusement
plutôt que des *'
titres. toute cette barbarie a disparu; et il n'est pas dou-
teux que ce ne soit en partie le fii'uit du commerce et des arts de luxe; car l'activité qu'ils répandent donne une nouvelle vie à tous les citoyens : les fortunes commencent à dépendre moins des titres que de l'industrie ; et il s'établit une sorte d'égalité, parce que l'homme de rien, qui a des talens, s'élève, tandis que le grand, qui en manque, tombe. ^
Mai» il tend Ccttc cspècc d'égalité qu'amène le luxe, était
\ confondre le» ,., . ,
condition» , et uu avautagc tant qu il y avait encore des restes
ilnyaplusque o x */
paL'mi!" " du gouvernement féodal, parce qu'elle devait achever de le détruire ; mais depuis il n'en est pas de même, parce qu'elle ne tend plus qu'à confondre toutes les conditions, et à substituer à la distinction des nobles et des roturiers celle des
.11 lies et lies pauvres. Le Inxo .1 <lonc délrtiit un mal |MMir eti prcKliiire un.
Il rendra les mœurs plus douces et plus |>o- ii»'«i«Mi lies; c'est encore un avantage; mais il le fera 'J.^^.* acheter en rendant les corps plus mous et plus faibles. En un mot le luxe fera à peu près sur tous les peuples que vous avez vus si féroces ce que fait une saignée sur im malade qui a le transport : elle l'affaiblit et le calme.
Jusqu'ici j'ai parlé pour et contre le commerce, parce que j'en vois naître du bien et du mal. Essayons maintenant de nous faire des idres plus précises.
Il faut distinguer le commerce intérieur qui r^m,rt*imse fait entre les différentes provinces d'un état, et —«•••li^w.r le commerce extérieur qui se fait avec l'étranger.
Les monarchies de l'Europe sont formées cha- ir Mt«»«im cune des domaines de plusieurs seigneurs qui, •"^••»'»-» pour se faire des revenus, avaient établi des '" droits d'entrée et de sortie sur toutes les marchandises. Les souverains, en acquérant ces domaines, ont cru trouver un gain à conserver ces mêmes droits , et ils ont mis des entraves au commerce intérieur. Or, qu'importe d'attirer chez vous des richesses étrangères,^ vous ne savez pas jouir de celles que vous avez.^ Si, faute de ( irculation , elles restent enfouies partout ou elles m; trouvent? Et d'ailleurs comment attirer les richesses étrangères, si les rioliesses de votre soi
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ne peuvent pas passer chez l'étranger. Commercer, n'est-ce pas échanger? vous donnera-t-on, si vous ne rendez rien? ou vous rendra-t-on phis que vous ne donnerez? Vous voulez vous enrichir aux dépens des autres nations ; mais croyez-vous qu'elles commerceront long-temps avec vous , si elles n'y trouvent pas leur avantage , comme vous y trouvez le vôtre ?
Cependant il H mc scmblc douc qu'il faudrait commencer
fallaitcommen- ^
riVer^'r '' ^''" P^^ cncouragcr le commerce intérieur. Je n'imagine pas même qu'il puisse y avoir d'inconvénient. Il répandrait partout à peu près la même activité , la même industrie , la même aisance ; les richesses seraient plus également réparties ; il n'y aurait pas de ces villes opulentes dont le luxe nous éblouit; mais toutes les provinces seraient florissantes. La population augmenterait partout, et l'état serait d'autant plus puissant, qu'il se sentirait dans toutes ses parties des forces à peu près égales. Il faut remarquer que le commerce intérieur bien dirigé se fait pour l'avantage de toutes les provinces , de tous les cultivateurs , et sans qu'aucune puissance jalouse y puisse mettre obstacle ; au lieu que le commerce étranger ne se fait que pour celui de quelques grandes villes , ou plutôt pour le luxe de ces villes, et pour l'avantage seul de quelques marchands. Cependant il le met, pour le conserver, dans la nécessité d'entreprendre des guerres ruineuses. L'un
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doit donc fortifier tout le corps d^iiic monarchie, tandis que 1 autre ne donne qu*iinc vie artificielle à quelques parties, et laisse toutes les autres dans un profond engourdissement.
Il est étonnant que les Européens aient ét« M»i,u.u. obligés daller aux Indes pour s'enrichir. Est-ce ÎÎTiîiluÎT!! donc pour en avoir rapporté beaucoup d or et ««^«i îVÎ! beaucoup d'argent qu'ils sont devenus plus riches? **** Non y sans doute : car plus d or ne fait pas plus de richesses, puisque le prix des denrées augmente à proportion. En efïet les anciens ont été plus riches que nous, et ils ne connaissaient pas les Indes.
Je conviens que les peuples, qui envahiront les h, „ ^ #4 premiers Tor de l'Amérique, seront d'abord les plus ' riches ; mais , lorsque cet or se sera répandu dans l'Europe, ils seront au niveau de toutes les nations. Vous verrez même qu'ils deviendront bientôt plus pauvres, parce qu'il n'y aura pas chez eux de commerce intérieur. Ce n'est donc pas dans les Indes qu'il faut aller chercher des richesses.
Mais les souverains du seizième siècle ne con- r.
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naissaient pas celles qu'ils avaient chez eux. Ils J'I^^mi^'*^ en iront donc chercher bien loin, et ils commen- *•^^•^• ceront par où ils auraient dû ânir, c'cstpà-dire que, ne songeant point à favoriser le comnieroe intérieur, le gênant même par une avarice mal entendue, ils ne s'occuperont que du commerce étranger.
Pour comprendre combien ils se sont trompés, il suffit de considérer que deux nations ne peuvent commercer ensemble, qu'autant que l'une échange son superflu contre le superflu de l'autre. Il faut donc que tout le superflu de chacune puisse se transporter sans obstacle jusqu'aux frontières et passer au delà. Or, cela n'arrivera pas , si , au lieu de faciliter les échanges dans l'intérieur, on met des barrières pour empêcher le superflu de refluer d'une province dans une autre.
Avant de songer au commerce extérieur, il faudrait donc avoir d'abord bien établi le commerce intérieur : encore serait-il peut-être à désirer de mettre des bornes au premier, car c'est celui qui est la cause des grands désordres.
1.0 commerre Mais qucUcs bomcs faut-il lui prescrire? Je vL;Igeô"qu'l5- réponds qu'il ne faut le protéger qu'autant qu'il merctinteHelTr: contribuc à mcttrc plus de vie dans le commerce intérieur, et qu'il y contribue pour l'avantage de toutes les provinces; car il sera nécessairement la source de bien des maux dans l'état, lorsqu'il se fera seulement pour le luxe de quelques villes et pour l'intérêt de quelques marchands.
Peut-être serait-il encore plus à propos qu'on ne le protégeât point ; car si le gouvernement le protège, il est à craindre qu'il ne le protège trop, et qu'il ne le gêne en croyant l'aider. Il se fera de lui-même, lorsque le commerce intérieur aura répandu l'abondance dans toutes les provinces.
TxjrsqiK- j .11 ii»imnencc ce clia|Mlre, je ne envoyais pas que j'allais faire un écart; je comptais seulement jeter d'abord quelques réflexions pour reprendre bientôt mon sujet. Mais vous pouvez apercevoir à mon désordre que je me suis laissé entraîner d'une idée à une autre , sans trop savoir où elles pourraient me conduire. Le mal ne sera pas grand, Monseigneur, si cela vous engage à mettre vous-même de Tordre dans mes idées.
Ce ne sera pas la seule chose que vous aurez à faire. Comme rien n'est plus compliqué que la matière sur laquelle elles roulent , elles pourraient être pour IS plupart bien hasardées. Je vous invite donc à les examiner. Des réflexions toutes faites , bien méditées et bien exactes, entretiendraient votre esprit dans une trop grande paresse ; il faut le mettre dans la nécessité de s'exercer quelquefois tout seul ; et des choses à demi-vues , comme je vous en donne dans ce chapitre et dans d'autres, y sont tout-à-fait propres. Je ne serai pas un précepteur maladroit, si je vous fais tirer quelque parti de mon ignorance et du désordre de mes idées. Mais je vais reprendre le fil de notre histoire; et je commencerai brusquement, afin de ne pas m'exposer à quelque nouvel écart.