LETTRE DU CHEVALIER DE MERE
A MonjiKMn IVi- il.
Vous 80uvene7.-vou> de nTavoir dit, une fois, que vous n'estiez plus si persuadé de Texcellence des Mathématiques P Vous m 'esc rivez à celte heure que je vous en ay tout-à-fait desabusé, et que je vous ay découvert des choses que vous n'eussiez jamais veQes si vous ne m'aviez connu*. Je ne sçay pourtant, Monsieur, si vous m'estes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette Science à ne juger de quoy que ce soit que par vos démonstrations qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnemens tirez de ligne en ligne vous empeschent d'entrer d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par-là un grand avantage dans le monde, car lorsqu'on a l'esprit vif et les yeux fins, on remarque à la mine et à l'air des personnes qu*on voit quantité de choses qui peuvent beaucoup servir, et si vous demandiez selon vostre coutume à celui qui sait profiter de ces sortes d'observations sur quel principe elles sont fondées, peul-eslre vous diroit-il qu'il n'en sçait rien, et que ce ne sont des preuves que pour luy. Vous
I . M. Strowftki cite une première édition des Lettres du Chevalier de àleri, 1689, a vol. in-ia (Pascal et son temps, T. II, 3« édition, ■QiOf p. 3^9). Nous reproduisons le texte d'après Les Œuvres de Monneur û Chevalier de Meré, Tome second qui contient ses Lettres, à Amst«rdam« chex Pierre Mortier, Libraire sur le Vjgendem, à la ville de Paris, 169a, Lettre XIX, p. 60.
a. Cf. supra T ni. p io5 et suiv.
croyez d'ailleurs que, pour avoir Tesprit jusle et ne pas faire un faux raisonnement, il vous suiïit de suivre vos Figures sans vous en éloigner, et je vous jure que ce n'est presque rien non plus que cet art de raisonner par les règles, dont les petits esprits et les demi-Savans font tant de cas. Le plus difficile et le plus nécessaire pour cela dépend de pénétrer en quoy consistent les choses qui se présentent, soit qu'on veuille les opposer, ou les comparer, ou les assembler, ouïes séparer, et dans le discours en tirer ^[des] conséquences bien justes. Vos nombres ny ce raisonnement Artificiel ne font pas connoistre ce que les choses sont : il faut les étudier par une autre voye, mais vous demeurerez toujours dans les erreurs où les fausses démonstrations de la Géométrie vous ont jette, et je ne vous croiray point tout-à-fait guéri des Mathématiques tant que vous soutiendrez que ces petits corps dont nous disputâmes l'autre jour se peuvent diviser jusques à l'infini.
Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m'en dîtes dans nostre dispute. Et que prétendez- vous conclure de cette Ligne que vous coupez en deux également, de cette Ligne Chimérique, dont vous coupez encore une des moitiez, et toujours de mesme jusqu'à l'éternité ; Mais qui vous a dit que vous pouvez ainsi diviser cette Ligne si ce qui la compose est inégal comme un nombre impair? Je vous apprens que dés qu'il entre tant soit-peu d'infini dans une question elle devient inexplicable, parce que l'esprit se trouble et se confond. De sorte qu'on en trouve mieux la vérité par le sentiment naturel que par vos demonstra-