‹ Œuvres. Publiées suivant l'ordre chronologique avec documents complémentaires, introductions et notesChapitre 92 sur 133 · DE L*ART DE PEESUADER «S · texte numérisé non relu

DE L*ART DE PEESUADER «S

tant (le 9oin la source de tous les défauts des raisonnemens. qui sont véritablement communs. Mais cela Test si peu, que, si Ton en excepte les seuls géomètres, qui sont en si petit nombre qu'ils sont uniques en tout un peuple et dans un long temps, on n'en voit aucun qui le sçache aussy. Il sera aysë de le faire entendre à ceux qui auront parfaitement conceu le peu que j'en ay dit; mais s'ils ne l'ont pas conceu parfaitement, j'avoue qu'ils n'y auront rien à y apprendre. Mais s'ils sont entrez dans l'esprit de ces règles, et qu'elles ayent assez fait d'impression pour t*y enraciner et s'y affermir, ils sentiront combien il y a différence entre ce qui est dit icy et ce que quelques logiciens en ont peut eslre écrit d'approcbant au hasard, en quelques lieux de leurs ouvrages. Ceux qui ont l'esprit de discernement sçavent combien il y a de différence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. Croira-t-on, en venté, que deux personnes qui ont lu et appris par cœur le mesme livre le sçachent également, si l'un le comprend en sorte qu'il en sçache tous les principes, la force des conséquences, les responses aux objections qu'on y peut faire, et toute l'économie de l'ouvrage ; au lieu qu'en l'autre ce soyent des paroles mortes, et des semences qui, quoy que pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l'esprit stérile qui les a receues en vain ? Tous ceux qui disent les mesmes choses ne les possèdent pas de la mesme sorte; et c'est pour

quoy l'incomparable auteurderi4W de conférer^ s'arreste avec tant de soin à faire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacité d'un homme par l'excellence d'un bon mot qu'on luy entend dire ; mais, au lieu d'étendre l'admiration d'un bon discours à la personne, qu'on pénètre, dit il, l'esprit d'où il sort, qu'on tente s'il le tient de sa mémoire ou d'un heureux hasard, qu'on le reçoive avec froideur et avec mespris, aGn de voir s'il ressentira qu'on ne donne pas à ce qu'il dit l'estime que son prix mérite : on verra le plus souvent qu'on le luy fera desavouer sur l'heure, et qu'on le tirera bien loin de cette pensée meilleure qu'il ne croit, pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur ; comment, par où, jusques où il la possède : autrement, le jugement précipité sera jugé téméraire.

Je voudrois demander à des personnes équitables si ce principe : la matière est dans une incapacité naturelle invincible de penser et celuy-cy : je pense, donc je suis, sont en effet les mesmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin, qui a dit

I. C'est le titre d'un chapitre de Montaigne (III, viii), où Pascal lisait des passages tels que ceux-ci : « .... Aui disputes et conférences, tous les mots qui nous semblent bons ne doivent pas incontinent estre acceptez.... II peut bien advenir à un tel de dire un beau traict, une bonne responsc et sentence, et la mettre en avant sans en cognoistre la force — Il n'y faut point tousjours céder, quelque vérité ou beauté qu'elle ayt : ou il la fault combattre à escient, ou se tirer arrière, soubs couleur de ne l'entendre pas, pour taster de toutes parts comment elle est logée en son aucteur — J'oys journellement dire à des sots des mots non sots; ils disent une bonne chose; sçachons jusques où ils la cognoissent, veoyons par où ils la tiennent. »

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