DE L'ART DB PERSUADER IBS
la mesme chose douze cens ans auparavant \ En vérité je suis bien esloigné de dire que Descartes n*en soit pas le véritable autour, quand mesme il ne l'auroit appris que dans la lecture de ce grand saint: car je sçav combien il y a de diflerencc entre escrire un mot à laventure, sans y faire une reflexion plus longue et plus estendue, et apercevoir dans ce mot une suilc admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et en
I . Cf. Quttùiimê» Objeetioni (contre les Méditation» métaphysiques de Rané DmcvIm) faites par Monsieur Arnauld, DocUur en Theoloijie. De la JMlwv di l'Esprit humain : c La premioro chose que je trouve icj digne de remarque, est de voir que Monsieur Descartes establisno pour fondement et premier principe de toute sa philosophie, ce qu'avant luj Saint Augustin, homme de tros-grand esprit et d'une singulière doctrine, non seulement en matière de Théologie, mais aussi en ce qui concerne l'humaine philosophie, avoit pris pour la base et le soutien de la sienne. Car, dans le livre second du libre arbitre, chap 3, Alipius disputant avec Evodius, et voulant prouver qu'il y a un Dieu : Premièrement, dit-il, je vous demande, afin que nous commencions par les choses les plus manifestes, sçavoir: si vous estes, ou si peut eatre vous ne craignez point de vous méprendre en répondant à ma demande, combien qu'à vraj dire si vous n'estiez point, ▼oas ne poorhez jamais estre trompé. » Ausquelles paroles reviennent calleicy de notre auteur : « Mais il y a un je ne sais quel trompeur tres-puissant et tre»-ruzé, qui met toute son industrie à me tromper tousjours. U est donc sans doute que je suis, s'il me trompe. » — Cf. U lettre qu'Amauld adressa, sans se nommer, k Descartes, le 3 juin i648 : Quv de mentis à corpore distinctione disseruisli, certe elara, perspieua. divina mihi videntur. atque ut veritate nihil antiquius, mtdem fere a S. Auguâtino, toto pêne libro lo de TrinilaLe, sed maxime eapiU to, Uiculenter esse disputata non sine magna voluptate percepi (édidoncitée,T. V, p. 186). La lettre parut en 1669, comme anonyme, an tome U de l'édition française des Lettres de Descartes (trad. Clerselier), p. i5. — U est remarquable d'ailleurs que la Logique dm Port-Rojal revient sur l'idée du Cogito pour l'attribuer à saint Angnatin : « penonne ne sauroit douter, comme dit saint Augiistin, aH ait, »*il pense, s'il vit, etc. » (IV« part., cliap. i, a édit., p. 38o).
faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière, comme Descaries a prétendu faire. Car, sans examiner s'il a réussi efïicacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait, et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussy différent dans ses escrits d'avec le mesme mot dans les autres qui Tout dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort. Tel dira une chose de soy-mesme sans en comprendre l'excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n*est plus le mesme mot, et qu'il ne le doit non plus à celuy d'oij il l'a appris, qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celuy qui en auroit jeté la semence, sans y penser et sans la connoistre, dans une terre abondante qui en auroit profité de la sorte par sa propre fertilité. Les mesmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes estant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire luy mesme à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et qu'en suitte quelques autres, les ayant ouy estimer, les empruntent et s'en parent, mais sans en connoistre l'excellence ; et c'est alors que la différence d'un mesme mot en diverses bouches paroist le plus.
C'est de cette sorte que la logique a peut estre emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force : et ainsy, en les mettant à l'aventure