‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 12 sur 58 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

I/Annôo millo six rons dix-huit, Monsieur lo Landgrave de Hesse, , eul de Monsieur le Landgrave d'aujourd'huy, lit vn voyage aux Eaux de Spà, qui luy a voient esté ordonnées par les Médecins. A sou retour, se trouvant sur la frontière de France, et ayant si,'eù que Monsieur lo Duc d'Espernou estoit en son Gouvernement de Mets, il eut envie de voir vn Homme dont l'Histoire luy avoit tant parlé. Il avoit appris d'elle que la Vertu avoit eslevé cet Homme et que la Fortune ne ravoitpù abhaisser; Que ses disgrâces avoient esté plus glorieuses et plus esclatintes que sa faveur ; Qu'il eut la force de résister

vn Party qui faillit à renverser TEstat, et qu'il mérita les hounes i races d'vn Roy auquel il ne manquoit rien que d'estre ué en vn meilleur Si«'cle.

Monsieur If Landerave, toiiclK' de Tadmiratioii (rvue si longue et

si durable vertu, jugea cet illustre Vieillard digne de sa curiosité et luy fit riionnoiir de le venir visiter à Mets. Par malheur, la Goutte lo prit le l»'ndeniain qu'il y arriva : Et quoy qu'elle eust accoustumé de le traiter assez doucement, estant pluslost vn repos forcé (ju'vne véritable douleur, il laloit pourtant la recevoir eu malade, et garder le lict tant qu'elle duroit. Cette attache le retint plus qu'il ne pensoit en vn lieu où sans cela il ne se fust pas ennuyé. Elle nous donna aussi le moyen de le considérer de plus prés.

Comme il estoit Prince qui aimoit les Lettres, il employoit les heures de son loisir et les intervalles mesmes de ses maux ou à lire les bons Livres, ou à s'entretenir avec les Sçavans qui les entendoient. Alors il y en avoit \n prés de son Altesse, dont elle faisoit vue estime particulière et qui en effet n estoit pas vn honune commun. D'ordinaire elle l'appelloit Son Aristippe, et quelquefois Son sage sçavant, pour expliquer le nom d'Aristippe, qu'elle luy avoit donné.

C'estoit vn Gentilhomme de jugement exquis et d'expérience consommée; Catholique de Reli<^ion, François de naissance et originaire d'Allemagne; âgé de cinquante-cinq ans ou environ. Il avoit le don de plaire et sçavoit l'art de persuader. 11 sçavoit de plus la vieille et la nouvelle Cour; et ayant observé dans plusieurs voyages qu'il avoit faits les mœurs et le naturel des Pjinces et de leurs Ministres, on trou voit en luy vn Thresor des choses de nostre Temps, outre les autres connoissances qu'il avoit puisées dans l'Antiquité et acquises par la Méditation.

le fus si heureux que de faire d'abord amitié avec luy- Il me présenta à Monsieur le Landgrave et dit du bien de moy à toute sa Cour. Il fit mesme trouver bon à son Altesse que j'assistasse aux CiOnversations qu'ils avoient ensemble à l'issiie de son disné. En partant d'Allemagne, ils avoient choisi Corneille Tacite pour estre le compagnon de leur voyage et ne s'en estoient pas mal trouvez. Il les avoit divertis à Spà et par les chemins ; et lorsqu'ils arrivèrent à Mets, ils en estoient au commencement de l'Empire de Vespasien. Aristippe estoit le Lecteur et l'Interprète : Apres avoir leù, il faisoit des reflexions sur les choses qu'il venoit de lire ; quelquefois en peu de mots et passant légèrement sur les choses, quelquefois aussi en s'y arrestant et par des discours assez estendus, selon que la matière le desiroit ou que Monsieur le Landgrave l'exigeoit de liiy. Il y

avoit plaisir à oiiir vn Philosophe parler de la Cour; et si ce Sophiste qui se rendit ridicule devant Annibal n'eust pas plus mal parlé de la (inerre, je m'imagine qu'Annibal ne se fust pas mocqué de luy.

Les affaires publiques sont souvent sales et pleines d'ordure : On se gaste pour peu qu'on les touche : Mais la spéculation en est plus honneste que le maniment : Elle se fait avec innocence et pureté. La Peinture des Dragons et des Crocodiles, n'ayant point de venin qui nuise à la veiie, peut avoir des couleurs qui resjouïssent les yeux; Et je vous advoïie que le monde qui me desplaist tant en luy-mesme, me sembloit agréable et divertissant dans la conversation d'Aristippe.

En cette conversation habile et sçavante, comme dans une Tour voisine du Ciel, et bastie sur le rivage, nous regardions en seureté l'agitation et les tempestes du Monde. Nous estions Spectateurs des Pièces qui se joiioient par toute l'Europe : Aristippe nous faisoit les Argumens de celles qui se dévoient joïicr, et sa Prudence tant acquise que naturelle, sçachant tout le Passé et tout le Présent, nous apprenoit encore quelques nouvelles de TAdvenir. Testois attaché à sa bouche depuis le commencement de la Conversation jusques à la fin, et je l'escoutais avec vne attention si peu divertie, qu'il ne m'eschappoit pas vn seul mot de ce qu'il disoit. Mais pour faire place à ce qu'il devoit dire le lendemain, estant retiré en ma chambre, j'escrivois le soir les Discours que j'avois oùis l'apresdisnée et me déchargeois sur le papier d'vn fardeau de perles et de diamans, comme les appelloit le bon Monsieur Coeffeteau à qui je les communiquois tous les matins.

En ce temps-là, j'avois autant de subjet de me loiier de la fidélité de ma mémoire que j'ay raison de me plaindre des supercheries qu'elle me fait aujourd'huy. Seneque le Père conte des miracles de la sienne dans la Préface de ses Controverses. le ne vay pas si avant que luy, et ne veux rien avancer de moy qui sente le Charlatan. Mais il est tr»'S-vray que Tannée mesme des Conversations d'Aristippe, ayant esté à vn Sermon qui dura doux heures, je l'escrivis tout entier à mon retour de l'Eglise, veritabb-ment sans m'assujettir aux paroles avec scrupule, mais aussi sans perdre quoy que ce soit de la substance des choses.

Il y a encore des tesmoins de ce que je dis : l'en puis nommer

tnente qualité qui sont pleins de vie ; Et personne ne doit trou-

IH'i (KIVIÎKS l)K n\l,Z.\('..

vpr ostiange qu'apr»'s vn effort «le mémoire, qu'on crût n'estre pas petit , je me sois souv*'rm de sept Discours de médiocre grandeur qu'Aristippe lit sept jours de suite. Vne ligue de THistoire de Ve.spasien luy servit de Texte pour commencer, et les Prières de Monsieur le Landgrave l'obligèrent à ne pas finir si tost.

De parler du mérite des Discours, je ne pense pas qu'il soit nécessaire, le ne veux point alléguer l'approbation qu'ils ont eue deyà et delà les Monts. Il me suffira de dire qu'ils ont esté leùs par ceux qui coi-rigent les Edits et les Ordonnances, et que Monsieur le Cardinal de Richelieu les ayant portez avec luy en lUilie, me les rendit à Pai is au retour du fatal voyage de Lyon. Ce fut non seulement avec des paroles tres-civiles, mais aussi avec des Notes tres-obligeantes dont il borda les marges du Manuscrit : « Voilà qui me plaist. Il ne se peut « rien de plus joly. Cecy se peut dire beau. le sçay bien de qui il en- « tend parler, » etc.

Ces sortes de marques, qu'il avoit accoustnmé de faire sur les Compositions d'autruy, sont connues de ceux qui le voyoient dans la vie seoette, et ([ui estoient receùs en son Cabinet, aux heures de ses diveilissemens. Tant y a que Son Eminence eut la bonté de ne rien prendre pour soy de tout ce qu'elle leùt dans les sept Discours : Elle ilistingua \os temps et les lieux, et me fit la grâce de considérer que, quand Aristippe parloit à Mets, elle estoit encore Monsieur de Luçon, et que Monsieur de Luyncs n'estoit pas encore Connestable.

Mais il n'est pas temps de raconter les Advantures des Discours, puis qu'elles ne sont pas encore finies, et qu'il leur reste vn voyage à faire aux dernières parties du Septentrion. Leur Eloge non plus ne doit pas estre tiré du tesmoignage qu'on a rendu d'eux en France et en Italie : Il faut l'attendre du jugement qu'en fera la Révise, à Iaqu(41e je les envoyé en Suéde. Estant esdairée au point qu'elle l'est, elle les connoistra mieux par leur monstre que par le rapport d'autruy ; et présupposé qu'elle les désire, il vaut mieux contenter d'abord sa curiosité, que de lasser sa patience dans vne longue Préface.

N'apportons point tant de façon à nostre Présent, et faisons paroistre Aristippe devant elle le plus tost que nous pourrons. Ne nous amusons point à l'Inutile des Dialogues ; Le plus souvent il embarrasse le Nécessaire. Il se perd trop de temps aux civilité/ et aux corn-

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plimens, ;iux bons jours ot aux bons soirs. Tay crû qu'il seroit bon de retrancher toutes ces supcrfluitez, et d'apporter icy les choses pures et simples, comme je les conservai avec soin dans mes papiers après les avoir recueillies avec plaisir de la bouche d'Aristippe.

Mais avant que de passer outre, il n'y aura point de mal de faire ce que feroit Aiistippe s'il estoit au Monde et qu'il fust luy-mesme son Ilistorien. Ayant commencé par vn Nom qui portera bonheur à nostre Volume, sans différer davantage, rendons-luy les hommages qui luy sont deùs. La vertu de Christine mérite quelque chose d'extraordinaire, mais le Temps présent est pauvre pour vne telle reconnoissancc : Il faut luy chercher des honneurs dans la vieille Rome et au Pays des Triomphes. Et pourquoy ne renouvellerons-nous pas en cet endroit l'ancien vsage des Acclamations, qui estoient des Triomphes de tous les jours? Ils ne demandent point de pompe, comme les autres, et la despense s'en peut foire par la Pauvreté.

Qv'ON LOVE DONC , Qv'oN BENISSE LA FlLLE DV GRAND GvSTAVE , LA (iRANDE, l'incomparable ChRISTINE , POVR LES BONS EXEMPLES Qv'eLLE DONNE A VN MAVVAIS SiECLE ; POVR AVOIR ACHEVE LA GVERRE ET POVR AVOIR FAIT LA paix; POVR SÇAVÙIR REGNER ET POVR n'iGNORER RIEN DE CE QVI MERITE d'eSTRE SÇEV. C'eST ChRISTINE QVI s'EST OPPOSÉE A LA BARliARIE QVI REVENOIT , ET QVI A RETENV LES MVSES QVI s'eNFVYOIENT.

C'est elle qvi connoistsovverainement des Sciences et des Arts. Elle

MET LE PRIX AVXOVVRAGES DE l'eSPRIT. CoMME ELLE REÇOIT DESAPPLAV- DISSEMENS DE TOVS LES PEVPLES, ELLE REND DES ORACLES EN TOVTES LES LaNGVES. On ne PEVT point APPELLER de ses opinions, non PAS MESME A

LA Postérité.

Si cela est, et si elle approuve mon Livre, ou il sera asseuré de l'approbation publique, ou il n'en aura pas besoin. Mais il ne faut pas faire ce tort au Public, de croire qu'il puisse estre d'vn autre advis que Christine. Le Monde ne voudroit pas desplaire à vne per- Nonne qui luy fait tant d'honneur et qui l'embellit si fort, en contredisant la mesme Personne qui juge si sainement et qui opine si In'en.

DE LA COVR

DLSCOVRS PREMIER.

C'est vne opinion singulière de certains Philosophes affirmatifs, « que le Sage n'a besoin de personne, et que tout ce qui est séparé de luy ne luy sert de rien. » Par là, ils ostent l'Amitié du nombre des choses nécessaires , et luy donnent rang simplement parmy celles qui sont agréables. Et neantmoins de plus honnestes gens qu'eux, je veux dire les Philosophes de la Famille de Platon et de celle d'Aristote, ont crû que sans l'Amitié la Félicité estoit imparfaite et défectueuse et la Vertu foible et impuissante. Ils ont dit que les Amis estoient les plus vtiles et les plus désirables des Biens estrangers. Ils les ont considérez, non pas comme les joilets et les amusemens dCvn Sage en peinture, mais comme les aides et les appuis d'vn homme du Monde.

Irtfi (KUVllKS I)K IJ.VLZAC.

11 n'y a que Dieu seul qui soit pleinement content de soymesme, et de qui il faille parler en ternu^s si hauts et si magnifiques : Il n'y a que luy qui, estant riche de sa propre essence, jouisse d'vne Solitude bienheureuse et abondante en toutes sortes de biens ; luy qui puisse opérer sans instrumens comme il agit sans travail; luy qui tire tout du dedans de sa nature, parce que les choses en sont sorties de telle façon, qu'elles ne laissent pas d'y demeurer. Les Hommes, au contraire, ne peuvent ny vivre, ny bien vivre, ny estre hommes, ny estre heureux les vns sans les autres. Us sont attachez ensemble par vne commune nécessité de commerce. Chaque Particulier n'est pas assez de n'estre qu'vn, s'il n'essaye de se multiplier en quelque sorte par le secours de plusieurs ; et à nous considérer tous en gênerai, il semble que nous ne soyons pas tant des Corps entiers que des Parties coupées que la Société reiinit.

Les Offensez demandent justice, les Foibles ont besoin de support, les Affligez de consolation ; mais tous ont vniversellement besoin de conseil. C'est le grand Elément de la Vie civile : 11 n'est gueres moins nécessaire que l'eau et le feu : et les deux moyens d'agir que la Nature nous a fournis se rapportent à cette fin, la raiso>' et la tarole nous ayant esté données principalement pour le conseil. Les bestes sont emportées par la subite impétuosité de leur naturel et par la présence du premier objet. Les Hommes se conduisent par la délibération et par le discours. Ayant le don de chercher et de choisir, ils peuvent passer d'abord du Présent à l'A d venir, et du Premier au Second, pour s'y arrester s'ils s'y trouvent bien.

Les Pirates se servent de Conseil : Le Conseil est en vsage parmy les Sauvages, à plus forte raison parmy les Peuples civilisez. Mais, par tout, il faut que les Sages l'empruntent d'autruy-, parce que leur Sagesse leur doit estre suspecte aux choses qui les regardent. L'Homme est si proche de so\-

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mesme, quMl ne peut trouver d' entre-deux n y d'espace libre pour le débit du conseil qu'il se veut donner : il ne sçauroit empescher que les deux Raisons qui délibèrent en luy ne se confondent dans la communication, celle qui propose estant trop mesléo avec celle qui conclut.

Il faut donc que celuy qui conseille soit vne personne à part, et distincte de celuy qui est conseillé. 11 faut qu'il y ait vne distance proportionnée entre les objets et les facultez qui en jugent ; Et comme les yeux les plus aigus ne se peuvent voir eux-mesmes, aussi les jugemens les plus vifs man([uent de clarté en leurs propres interests. Quelque con~ noissance naturelle que nous ayons, et quelque lumière qui nous vienne de plus haut, nous ne devons point rejetter les moyens humains ny mespriser ce surcroist de raison, et ce plus grand esclaircissement de vérité qui se tire de la Conférence.

Reconnoissons l'imperfection de l'Homme séparé de l'Homme, et l'avantage qu'a la Société sur la Solitude. Puis que TAmy de Dieu et le Conducteur du Peuple de Dieu, bien qu'vne Nuée miraculeuse marchast le jour devant luy, bien que la nuit vne Colonne de feu fist la mesme chose, et qu'elles se posassent au lieu où il falloit camper, ne laissa pas de prendre vn Guide pour s'en servir aux autres difficultez qui pouvoient survenir en son voyage ; y aura-t'il quelqu'vn après cela qui ne demande des guides et qui ne cherche des aides? Qui se fiera de telle sorte aux avantages de sa naissance? qui s'endormira si négligemment sur les faveurs qu'il attend du Ciel, que de s'imaginer que l'assistance d'autruy luy soit inutile, que de croire que sa seiîle fortune et sa seule sagesse luy suffisent pour bien gouverner et pour bien conduire?

Ceux qui se sont eslevez au delà de la commune condition des hommes y sont montez par quelques degrez : C« n'esl pas I»' llnzanl (pli h's a jetiez an dessus des autres; Ce

n'est pas aussi leur Vertu qui a tout fait ; Les Services dp quelqu'vn se rencontrent ordinairement parmy les Merveilles (le leur vie; et il est visible, par la suite de tous les temps, que les Princes qui ont le plus gaignt' sont ceux qui ont esté le mieux secondez. De tant d'exemples, dont il y a foule dans les Histoires , je ne veux que celuy sur lequel nous nous arrcstasmes hier, et (jui obligea Son Altesse h mefair parler aujourd'liuy.

Vespasien avoit vescu sous la Tyrannie, et s'estoit sauvé par miracle des mains de Néron. Mais il ne se contenta pas de son propre salut après la mort de ce Monstre : Il prit du cœur, et entreprit davantage pour le Bien Public. Voyant que d'autres Nerons menaçoient le Monde, et que de nouveaux Monstres se deschaisnoient, il se bazarda de conserver le Monde en se saisissant de FEmpire. Il embrassa la protection du Peuple Romain, dont la fleur estoit presque toute tombée par le glaive ou par le poison-, et le demeurant s'epuisoit chaque jour à remplir les Isles et les Cachots. Il en fust pourtant demeuré à sa bonne volonté et à ses bonnes intentions, ileust veû achever d'esteindre toutes les lumières du Sénat et périr la Republique devant ses yeux, sans les puissantes sollicitations et les vives poursuites de Mucien, qui luy mit comme par force la Couronne sur la teste, et le fit Empereur en despit de luy.

Il esbranla premièrement l'esprit de Vespasien, qui se tenoit aux choses présentes bien qu'il ne les approuvast pas, et n'osoit estre autheur du changement qu'il desiroit. Et, après l'avoir jette dans Tirresolution, il le pressa de tant de raisons, et le combattit de tant d'éloquence, qu'il fut à la fin contraint de faire le reste du chemin, et de s'engager dans la Cause Publique par vne ouverte déclaration.

Gril est besoin de sçavoir que ce Mucien n'estoit pas homme à n'apporter dans vn Party que de belles paroles et de bons

désirs. D'abord il fortifia Vespasien d'hommes et d'argent; Il luy acquit des Provinces et lui amena des Légions. Il n'espargna point sa personne quand il crut qu'il falloit payer de la vie, et voulut estre TExecuteur de la pluspart des choses dont il avoit esté le Conseiller.

Les Princes à faire ne peuvent se passer de ces gens-là, et les Princes faits en ont grand besoin. Il n'y en a jamais eu de si fort qui de sa seule force, ait pu porter le faix de tout le Gouvernement; lamais eu de si jaloux de son authorité qui ait pu régner tout seul et estre véritablement Monarque, à prendre le mot dans la rigueur de sa signification. Aussi est-ce vn jeu et vne invention des Platoniciens, pour flatter la Royauté et la mettre au dessus de la condition humaine, de dire que Dieu donnait deux esprits aux Hois pour bien gouverner. Platon se joue souvent de la sorte : Il philosophe poétiquement, et mesle la Fable dans la Théologie. Ce double Esprit est de sa façon; Et il vaut encore mieux l'expliquer de l'Esprit du Roy et de celuy de son Confident, que d'avoir recours aux Miracles, qu'il ne faut employer qu'en cas de nécessité, non pas mesme pour l'honneur et pour la gloire des Rois.

11 est certain qu'ils ont vn fardeau si disproportionné à la foiblesse d'vn seul, que s'ils ne s'appuyoient sur plusieurs, ils feroient vne cheute dés les premiers pas qu'ils voudroient faire. S'ils n'appelloient leurs Amis à leur secours, et s'ils ne divisoient la masse du Monde, ils seroient bien-tost punis de la témérité de leur ambition et accablez de la pesanteur de leur fortune. La multitude des soins qui leur viennent de toutes parts ne leur laisseroit pas la respiration libre : la foule des affaires les estoufferoit à la première audience qu'ils voudroient donner.

H y a divers degrez de Serviteurs qui trouvent tous leur place dans l'administration de l'Estat. Il y a des Esprits d'vne médiocre capacité qui défrichent, qui préparent, qui

MO ŒUVRKS DK n.\\/A.\C.

«^ntament les affaires. Ils sont bons à comn^encer la beson- ^ne. Ils font les chemins, et ostentles difficultez qui sont à l'entour des choses. Le Prince met ces Esprits à tous les jours et se descharge sur eux des plus grossières fonctions de la Royauté.

Il y a d'autres esprits d'vne plus haute eslevation, à qui i! peut fier de plus importans emplois, et donner vne plus noble part en ses desseins. Ceux-cy gouvernent sous luy et avec luy, et ne sont pas mauvais Pilotes dans les Saisons douces et sur les Mers peu agitf'es.

Mais que le Prince est heureux, et que le Ciel l'aime, s'il se rencontre en son temps des Esprits du premier Ordre, des Ames égales aux Intelligences, en lumière, en force, en sublimité; des Hommes que Dieu crée exprés, et qu'il envoyé extraordinairement pour prévenir ou pour forcer les maux de leur Siècle, pour empescher ou pour calmer les orages de leur Patrie.

Ce sont les Anges tutelaires des Royaumes et les Esprits familiers des Rois. Ce sont les Seconds des Âlexandres et des Césars. Ils soulagent le Prince dans ses grands travaux : Ils partagent avec luy les salutaires inquiétudes sans lesquelles le Monde n'auroit point de tranquillité. Si dans les Estats où nous vivons, nous avons de ces gens-là, bénissons leurs Veilles, qui sont si nécessaires au Repos public, et sous la protection desquelles nous dormons seurement et à nostreaise. Ces excellentes Veilles ne seroient-elles point cause, Monseigneur, que les Poètes Grecs ont donné à la Nuit le nom de SAGE et de CONSEILLERE? Ic vicns de me l'imaginer; et les Grammairiens donnent bien quelquefois aux Poètes des explications plus esloignées.

Les Poètes, vostre Altesse le sçait mieux que moy, ont esté les plus anciens Précepteurs du genre humain. Ils luy ont enseigné les premiers principes de la Politique et de la Morale. Icydonc, comme ailleurs, ils ont descouvert <'t marqué

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(lu doigt la Vérité : Les Philosophes l'ont depuis estalëe et mise en son jour. Ayant reconnu celte nécessité de Société, et ce défaut qui se trouve dans la Solitude, outre leur lupiter Comeiller et leur Minerve Conseillère, outre les Dieux et les Démons, dont ils ont accompagné leurs Héros, ils leur .ml encore donné des Hommes, pour les assister en leurs entreprises, ou d'autres Héros, pour entreprendre et pour agir avec eux.

A mesure qu'Hercule coupe les testes de THydre, lolas y applique le feu afin de les empescher de renaistre. Diomede ne fait rien sans Vlysse. Les actions d'Agamemnon naissent des conseils de Nestor : Et ce Prince, ayant à faire vn souhait qui comprenne tous les autres, ne désire ny de plus puissantes forces que les siennes, ny des richesses qu'il n'avoit pas, ny la destruction de l'empire d'Asie, ny l'accroissement de celuy de la Grèce, mais seulement dix hommes qui fussent semblables à Nestor : Agamemnon nous monstrant par là que, dans la crainte qu'il avoit de perdre Nestor, veû l'extresme vieillesse où il estoit, il apprehendoit de manquer de gens pour mettre en sa place; et Homère nous faisant voir qu'vn Nestor se peut quelquefois trouver en vn Siècle, mais que dix Nestors ne se peuvent que souhaiter.

Ce souhait n a point fait de tort à la bonne renommée d'Agamemnon : La Grèce ne luy a point reproché de s'estre laissé gouverner à Nestor : Pour cela, le Roy des Rois n'a pas esté estimé moins sage ny moins digne de la souveraine Authorité. Au contraire, c'est vn Axiome dans la Politique (|ui passe pour vne proposition d'éternelle vérité, et qui est aussi vieux que la Politique mesme, qv'vn PnifcE MAL-HABn.E

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