NE SÇAVROIT ESTRE NY BIEN CONSEILLÉ NY BIEN SERVI
Que si recevoir conseil présuppose quelque avantage du costé de celuy qui le donne, l'infériorité de la part de celuy (jui le reçoit ne laisse pas d'avoir son mérite. Il est à son tour le Superi»Mir : Il n-jin'nd In première place quand il met la
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main à l'œuvre, et que, par l'exeoulion des choses délibérées, il change les règles en exemples et les belles paroles en bons effets. Car, quoy qu'on ait dit autrefois à Rome, que Lœlius estoit le Poète et que Scipmi estait lActe%ir, et qu'il soitvray que celuy qui compose les vers agit plus noblement que celuy qui les recite, il n'est pas pourtant vray que la Personne qui exécute les entreprises glorieuses produise vne opération moins relevée que celle qui seulement les conseille. Le Conseiller ne conserve son avantage que dans les commencemens des Choses, mais il le perd dans l'événement : Et, dans les commencemens mesmes, il ne l'a pas tout entier, celuy qui est conseillé ne demeurant pas inutile et sans mouvement tandis que dure l'action de celuy qui le conseille.
La Nature semble nous monslrer ce que nous disons, et en a formé je ne soay quel crayon dans l'ame de l'Homme, où rintellect, qu'on nomme patient et qui est le siège de la doctrine, quoy qu'il soit esclairé par la lumière de l'Intellect qui agit, ne souffre pas neantmoins de telle sorte que de son chef aussi il n'agisse. Il juge de la connoissance qu'il a receuë : Il tourne, il remue, il desplie, il estale en luymesme cette connoissance. Apres l'avoir comparée aux autres, il en recueille des conséquences et des conclusions. Et ainsi on peut dire qu'il travaille en compagnie ; Et s'il pastit, c'est de la plus belle espèce de passion, qui ne gasté et ne corrompt pas, comme celle d'vne plaie ou d'vne bruslure, mais qui achevé et qui perfectionne, comme celle de l'illumination en l'Air et de la réception des images dans les yeux.
Parlons moins subtilement et d'vne manière plus populaire. Concluons qu'il est nécessaire d'avoir des mains pour s'aider vlilement des outils, et d'avoir de la prudence pour vser comme il faut de celle d'autruy. La Sagesse elle-mesme est irrésolue et peu asseurée quand elle manque d'approbation, et qu'elle est réduite à son propre tesmoignage. Le rai-
AUlSTil't»E. i)o
-unnement concerté ne nuit point à la première appréhension que nous avons de la vérité des choses; et nostre Aristote dit là dessus que le sel ne fait point de mal au poisson de mer et que P huile assaisonne les olives. Le Courtisan estourdi et intéressé met toutes les affaires en desordre et ruine au lieu d'édifier : Mais le Ministre sage et fidèle, qui divise l 'gaiement son affection entre le Roy et l'Estat, rend de trèsgrands services à Tvn et à l'autre, et se peut dire à mon advis avec raison le temperame>t de la pvissance d'vn sevl, et le
BIEN COMMVN DE LA RePVBLIQVE.
Mais mon opinion particulière seroit peu de chose, et n'auroit pas assez de force pour former et conclure ce Discours, si je ne la confirmois par la reconnoissance publique envers des personnes si vtiles au bien gênerai du Monde, et par les preuves esclatantes d'Sffection et d'estime que les l'rinces ont rendues eux-mesmes à la sagesse et à la fidélité de leurs Ministres.
le laisse la Grèce, où ils ont régné avec les Rois ; le laisse la Perse, où les Rois ont régné par eux, et où ils estoient nommez les yeux du Roij, c'est-à-dire, comme fexplique vn excellent homme, les yeux du Roy tousjours ouverts et tousjours veillans pour le salut du Royaume, qui regardent en inesme temps devant, derrière, à droite et à gauche.
le m'arreste à Rome, où les Empereurs, voulant corriger l'amertume qui se trouve dans les mots de servitude et de subjetion. ont honoré pareils Serviteurs du tiltre d'Amis. Ils les ont appelez leurs Compagnons, quelquefois les Compagnons de leurs peines, les Compagnons de leui's guerres et de leurs victoires, et ont mesme trouvé bon que le Peuple les appellast ainsi.
Ils leur ont fait ériger des Statues vis à vis des leurs. Ils
h's ont lait dépositaires de leur Espée, avec permission de
en servir contre eux-mesmes si le bien de l'Estal le reque-
1 oit. ef >i'il< ^e rendoient indignes de leur puissance. Ils ont
174 (EUVUKb iJh I5ALZAC.
lail balUe de la inoniioye où esloit l'image d'vn General dr leurs Armées, et ces paroles à l'cntoiir : Belisaire, la gloire DES RoMAiiNs : Et on voit encore aujourd'huy vne Médaille d'argent, d'vn costé de laquelle est représentée la figure de Valenlinien, et de l'autre costé celle d'vn de ses Subjets, assis dans la Chaire Cons]ilaire, tenant des papiers en la main droite, et en la gauche vn baston avec vn Aigle perché dessus. On peut voir aussi, dans l'Histoire Auguste, ce superbe Monument . consacré à la mémoire d'vn grand Ministre : aMisithée, le Père des Princes et le Tvtevr de la Repvbliqvi . L'inscription est singulière, et la qualité de Père du Prince n'est pas commune pour ce temps-là, le siège de TEmpire n'ayant pas encore esté transféré de Rome à Constantinople; car, après que cela fut, cette qualitt- fut comme érigée en tiltre d'oftice, et on appeloit vulgairement ceux qui avoient la principale direction des affaires, les Pères de l'Empire et
DE l'EmPEREVR.
L'Histoire escrite depuis Constantin ne parle d'autre chose que de cette Dignité du Patriciat. La Poésie mesme ne s'ni est pas teuë; et il y a encore des Vers mocqueurs, que lit le Poète Claudien contre l'Eunuque Eutropius, Consul et Patrice de l'Empire. Sa cheute est célèbre dans les Livres de ce Siecle-là, et Sainct lean Chrysostome en a fait vne Homilie presque toute entière. Les Vers mocqueurs marquent particulièrement la coniiscation de son bien, et en voicy le sens à peu près, si ma mémoire ne me trompe : Pourquoi) pleures-tu la perte de tes richesses^ qui tomberont entre les mains de ton Fils 't L" Empereur sera ton Héritier, et ce n'est que de cette sorte qu'il faloit que tu fusses le Père de l Empereur. Mais ma mémoire m'est revenue, et le François m'a fait trouver le Latin :
Diieplas qiiid [jlangis opeS, quas JNalus liabebil^'* Non alilcr (lolcras Ihnncipis esse Paler.
AUlsni'l't. 175
Sur quoy me ressouvenant que la Croix de Iesvs-Ghuist avoit pris la place des Aigles Romaines, et qu'alors les Empereurs estoient devenus domestiques de la Foy et membres de l'Eglise, d'Estrangers et de Persécuteurs qu'ils estoient auparavant, j'ay pensé qu'ils pouvoient avoir emprunté ce terme des Lettres Sainctes et du discours du Patriarche losepli.
s Ce grand Ministre se glorifie, dans la Genèse, qve Diev i;a DONNÉ povR Père a Pharaon (quoy que peut-estre il fust plus jeune que luy) , qv'il a esté establi Prince de tovte la Maison Royale et Seignevr de tovt le pays d'Egypte : Et les mesmes Lettres Sainctes nous apprennent, vn peu devant, que Pharaon tira sa bague de son doigt et la mit en celuy de loseph, qu'il le fit monter sur vn Chariot de triomphe; qu'il fil faire commandement par vn cri public, que tout le monde se prosternast devant luy, t[u'il luy dit en pleine et générale assemblée : Tv es ke plvs ne moins qve Pharaon, et ie n'ay
RIEN QVE MON NOM ET MON ThROSNE PLVS QVE TOY.
Il ne se peut rien adjouster à vn si illustre tesmoignage du ressentiment d'vn Prince bien conseillé : Et je vous prie, qu'y a-t'il à dire et à s'imaginer après cela? Vous voyez que la plus haute idée que j'avois pu concevoir de la dignité du Ministère est aulhorisée par le plus ancien de tous les exemples de cette nature. 11 n'y a pas moyen d'aller plus loin dans l'Histoire, et je vous advouo, Monseigneur, (^ue je sens quelque tentation de vaine gloire, de ce qu'vn grand Pro* phete m'explique par la bouche d'vn grand Roy.
176 (EUVttES DE BALZAC.
DkSCOVRS DEVXIESME.
Celle Vérité eslablie, que les Uois ne scauroient régner sans Ministres, il est presque aussi vray qu'ils ne scauroient vivre sans Favoris. Le Bien ne s'arreste pas au lieu de sa source : Il veut couler et s'espandre ; Et ce n'est quVn Bien commencé s'il ne croist par la communication, et s'il ne s'acheve en se dilatant. Mais adjoustons quelque chose de plus estrange et d'aussi certain. On nous a asseuré il y a longtemps, de la part de la Raison, que d vn Homme estoit tout seul dans le Ciel, et quil ne fust pas en sa puissance d'en faire part à vn autre, il s' ennuyer oit de sa pivpre félicité, et voudroit descendre du Ciel en Terre.
le dis donc sur ce fondement que les plus sages Princes qui soient au Monde, que les Augustes et les Antonins, s'ils y revenoient; que les Conslantins et les Theodoses, peuvent avoir de légitimes affections, et aimer raisonnablement celuycy plus que celuy-là.
QvE CE SOIT vosTRE Pevi'Le QVi sorr vosTRE Favory : Cet advis fut donné autrefois à vn grand Prince, mais par vn Philosophe vn peu trop severe. De défendre aux Rois le plus doux vsage de la volonté, et de les despoiiiller de la plus humaine des passions, ce seroit estre Tyran des Rois et ne leur permettre pas qu'ils fussent hommes : ce seroit les lier à la ffrnn(l«Mir de leur condition et hs clouer surleThro'^ne.
Quelle rigueur, de vouloir qu'ils n'apparoissent jamais sous vne forme semblable à la nostre î qu'Us ne puissent jamais se de faire d'vne gravité qui les incommode ! Est-ce vn crime, d'avoir vn Confident dans la Compagnie duquel on vienne chercher du repos après le travail, et des dlvertissemens après les affaires ?
La vertu n'a garde d'estre austère et farouche à ce pointlà : Elle ne destrult pas la Nature, elle en corrige seulement l'imperfection; Elle sçait rendre justice, mais elle sçait aussi faire grâce : Elle donne rang dans la Charité à qui que ce soit ; L'Estranger y est receû comme THoste, et le Barbare comme le Grec; Mais elle reserve l'Amitié pour le petit nombre : Elle n'espouse pas tout ce qu'elle embrasse.
Dans le Ciel, où se trouvent les Idées et les premières formes des choses, n'y a-t'il pas des regards blenfaisans et des inclinations favorables plustost pour ceux-cy que pour ceuxlà, d'où naissent sur la Terre les Prédestinez et les Esleus? N'y a-t'il pas vne Nation choisie qui a esté préférée à toutes les autres Nations? Elle a esté nommée la part et Vheritage f du Seigtieur : Le Seigneur luy a dit : ïe seray to-n Diev et tv f seras mon pevple. Dans la Maison des Patriarches, cette pre- [ ference est tousjours tombée d'vn costé à l'exclusion de tout i le reste. Les Cadets ont emporté le droit d'Aisnesse, et les avantages de la Nature ont fait place aux ordres de Dieu. Et quand le Fils de Dieu luy-mesme est venu au Monde, I outre les soixante et douze Disciples qui estolent de sa suite, I et qui s'advoûoient à luy, il a appelé douze Apostres pour luy { rendre vne plus particulière subjetion, et estre plus proches . de sa Personne. Entre ceux-là mesmes il y en a eu trois à qui il s'est ouvert plus familièrement qu'aux autres : Il leur a monstre des marques de sa Divinité qu'il a volt cachées à leurs Compagnons : Il leur communiqua beaucoup de se- '•'ts de l'Advenlr dans l'agitation de sa prochaine mort, et f;arnii les inquiétudes de ses dernières pensées.
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178 lEUVRES Dt BALZAC.
Encore a-t'il tesmoigné plus de tendresse pour l'vn des trois que pour les deux autres. Sainct lean ne fait point de difficulté de se nommer le Cher et le Favory de son Maislre. 11 se glorilie par tout de cette faveur, et il me semble qu'il en vsa avec assez de libertc' lors qu'il s'endormit dans le sein d'vn Maistre si grand et si redoutable. Considerez-le dans le Tableau de la saincte Cène, et voyez comme il repose sa teste négligemment sur vn lieu où les Séraphins portent leurs regards avec révérence.
Puis donc que l'Autheur et le Consommateur de la Vertu aussi bien que de la Foy a eu ses inclinations et ses amitiez, et n'a pas tousjours voulu commander à la Nature; le Prince ne doit point craindre d'aimer, après vn exemple de telle authorité, qui luy en donne toute permission, et par les principes d'vne plus sage Philosophie que n'est celle de Zenon et de Chrysippe, il peut estre sensible sans qu'on le puisse dire Intempérant.
Il faut seulement que les mouvemens de son ame soient justes et bien réglez; qu'il fasse du bien, mais qu'il garde de la proportion et de la mesure en la distribution du bien qu'il fait; Qu'il ne pousse pas incontinent dans le Conseil ceux qui luy auront esté agréables dans la Conversation. Il doit faire différence entre les personnes qui plaisent et celles qui sont vtiles, entre les récréations de son esprit et les nécessitez de son Estât; Et s'il n'apporte vne grande attention dans l'examen des differens subjets qu'il employé, il fera des Equivoques dont son Siècle pastira, et qui luy seront reprochez par les Siècles à venir.
Les Courtisans sont la matière et le Prince est l'Artisan, qui peut bien rendre cette matière plus belle, mais non pas meilleure qu'elle n'est : Il peut y adjouster des couleurs et de la façon par le dessus^ mais non pas luy dontier aucune bonté intérieure : Il en peut faire vne Idole et vn faux Dieu, mais il n'en peut pas faire vn Esprit ny vn habile homme.
ARISTIPPR. I7i»
Il so voit de ces Idoles en pays mesme de Chrestienté. Il y a tousjours eu d'indignes Heureux, tousjours des Guenuclies caressées dans le Cabinet des Rois et vestuës de toile d'or. Il y a eu en Egypte des bestes sur les Autels : Il y a eu par tout des défauts et des vices adorez. Ce que je m'en vais dire à vostre Altesse, je l'ay appris d'elle, et je le trouve digne de l'esprit de Marc Antonm le Philosophe. Il y a vne Authorité aveugle et muette qui ne connoist ny n entend, qui paroist seulement et qui eshlouït, qui est toute pure authorité, sans aucun meslange de Vertu ny de Raison. Il y a des Grands qui ne sont remarquables que par leur Grandeur, et leur Grandeur est toute au dehors et toute séparée de leur personne.
Ces Grands, Monseigneur, me font souvenir de certaines Montagnes infructueuses que j'ay veuës autrefois allant par le Monde. Elles ne produisent ny herbe ny plante : Elles touchent le Ciel et ne servent de rien à la Terre : Leur stérilité fait maudire leur eslevation. Ceux-cy de mesme, ne sont pas moins inutiles qu'ils sont grands, et je les regarde comme de vaines monstres du pouvoir et de la magnificence des Rois, comme des Colosses qu'ils ont eslevez et des Pyramides qu'ils ont basties. Ce sont des fardeaux et des empeschemens de leurs Royaumes qui pèsent à toutes les parties de l'Estat. Ce sont des superfluitez qui occupent plus déplace que toutes les choses nécessaires. Cela s'entend à les considérer dans vne foiblesse encore innocente, et avant qu'ils ayent adjousté l'injustice de leurs actions à l'indignité de leur personne.
Voilà les beaux ouvrages de la Fortune, voilà les mesprises et les extravagances de cette Déesse, sans y«ux et sans jugement, à qui Rome a donné tant de noms et a dédié tant d'Autels. Vous avez bien ouï parler de quelques Reynes hypocondriaques qui ont eu de l'amour pour vn Nain et pour vn Maure, voire pour vn Taureau et pour vn Cheval : La Fortune est à peu prés de l'humeur de ces princesses mal sages; Elle choisit d'ordinaire le plus laid et le plus mal fait.
En la demande de la Prelure, elle préfère les escrouëlles de Vatinius à la Vertu do Caton : Pour ne rien dire de pis, elle fait des profusions et ne paye pas ses debtes.
Mais nous parlons d'vn Phantosme lors que nous parlons de la Fortune : La force des Astres et la nécessité du Destin sont encore d'autres Pliantosmes que Topinion dos Hommes se forme, et après lesquels je ne suis pas d'advis de courir. Cherchons quelque cause plus apparente de cette faveur qui semble n'avoir point de cause, et voyons à peu prés quelle est la naissance de cette mauvaise Authorité.
Ce que nous cherchons seroit-ce point vn transport de passion, qui sort sans raisonnement de la partie animale, et s'arreste au premier objet qui plaist et à la première satisfaction de la volonté?
Seroit-ce point vn jeu et vne fantaisie de la Puissance, vn exercice et vne occupation de la Royauté, qui prend plaisir à faire des choses estranges, à estonner le Monde par dos Prodiges, à changer le destin des Petits et des Misérables, à peindre et à dorer de la boue?
N'est-ce point, au contraire, vne erreur sérieuse et délibérée, vne tromperie de bonne foy, faite à soy-mesme par soy-mesme, aidée par l'imposture de l'apparence, qui desguise quelquefois les hommes de telle sorte, qu'ils ne sont reconnoissablos qu'à Dieu ? Il est certain que le plus souvent ils portent des marques si douteuses, et ce qui paroist d'eux est si faux, qu'il n'y a que Celuy qui les a faits qui sçache leur véritable prix.
Mais l'Effet, que nous avons tant de peine à tirer de l'obscurité des Causes, ne seroit-ce point vn présent de l'Occasion ? Car d'ordinaire elle offre aux Princes des Serviteurs ; Elle les oblige à prendre ce qu'ils trouvent à leur main et ce qui leur passe devant les yeux. Leur impatience ne pouvant souffrir de retardement, et leur mollesse estant ennemie de toute sorte de peine, pour s'espargner les longueurs de la
recherche et les difficultez du choix, ils mettent en œuvre les instrumens les plus proches, et gardent par coustume ceux qu'ils n'avoient pris que par rencontre.
Pour conclusion, cette Faveur qui s'esleve si haut sans avoir de fondement, ne seroit-ce point plustost vn effet de l'amour-propre et vue complaisance que personne ne refuse à ses opinions? Ne seroit-ce point nostre honneur, que nous croyons engagé dans la perfection de nostre Ouvrage? Ne seroit-ce point vn levain de cet orgueil naturel caché dans l'esprit des hommes, et qui enfle particulièrement le cœur des Rois, quand il est question de maintenir vue faute qu'ils ont faite, et de ne pas advoiier qu'ils peuvent faillir?
Quoy que puisse estre cette Faveur, ce n'est point vne créature de la Vertu, non pas mesme de la Vertu du Sang : Le mérite n'y a point de part, non pas mesme le mérite de la Race. Les Affranchis de Glaudius, les Valets des Enfans de Constantin, les Gouverneurs des Enfans de Theodose, les Eusebes et les Eutropes ne sont point de légitimes Favoris et beaucoup moins de légitimes Ministres. Et certes j'ay pitié de l'Empire et j'ay honte pour l'Empereur, quand je voy l'Empire et l'Empereur dans ces mains serviles et mercenaires.
le voy avec horreur ces vilains spectacles des Règnes infortunez, ces productions monstrueuses des mauvais Temps; Temps aveugles et pleins de ténèbres; Malheureux en Princes et stériles d'Hommes. Et, à vostre advis, y a-t'il eu de Solitaire si esloigné de la Cour, et prenant si peu de part aux choses du Monde, qui ait pu regarder sans despit les choses tellement hors de leur place et le Monde renversé de cette sorte? Y a t'il eu de si tranquille Contemplatif qui ait pu voir sans émotion des gens de néant s'emparer de la conduite des grands Estats et s'asseoir au Timon, bien qu'ils ne deussent estre qu'à la Rame? Cela s'est veû neantmoins et assez souvent. Le Consulat a esté profané plus d'vne fois par
\H1 (KUVUKS DE MALZAC.
des pcisonnes infâmes: Et tel, qui, sous vn autre Règne, eust esté caché parmv le Bagage, a eu !<' commandement de r Armée.
Mais outre les Eusebes et les Eutropes, l'Histoire de l'Empire d'Orient ne manque pas de ces Exemples honteux. Elle nous monstre de misérables Eunuques qui n'avoient appris qu'à peigniT des femmes et à fder, érigez tout d'vn coup en Chefs du Conseil et en Capitaines Généraux. Et d'autres Histoires plus récentes nous produisent des Barbiers, des Tailleurs, des Valets de chambre, changez du soir au matin en Chambellans, en Ambassadeurs, etc., employez aux plus importantes négociations et aux plus illustres Charges de leur Pays. Ainsi, quoy que puisse dire nostre Homme, qui admire tant la Cour et l'Art de la Cour, l'Ignorance audacieuse a souvent présidé à la conduite des choses humaines : Quoy qu'il jure qu'il a veû des rayons sur le visage de Monsieur le Duc de ***, cette fausse lumière est vne beveuë de ses yeux et vne illusion de son esprit. Les Sots ont souvent tenu la place des Sages, et vn temps a esté où ceux qui dévoient dicter les Loix et prononcer les Oracles ne sça voient ny lire ny escrire.
Ce n'est pas que leur sens commun fust plus net pour n'estre enveloppé d'aucune connoissance estrangere. Ils n'avoient ny les biens naturels ny les biens acquis : Ils avoient seulement ce qui suit d'ordinaire les biens naturels et les biens acquis, je veux dire la bonne opinion de soy-mesme accompagnée du mespris d'autruy. Quoy que ce ne soit pas la coustume de sçavoir les affaires par révélation, et qu'il faille les apprendre par expérience, ou devancer l'expérience par la force du raisonnement, ils se persuadoient que l'Anthorité suppleoit à tout cela, et qu'immédiatement après leur Promotion, Dieu estoit obligé de leur envoyer de l'esprit pour bien gouverner, et de faire valoir l'eslection du Prince par la subite illumination de ses Ministres.
AHISTJPPE. 180
Il n'en va pas toutefois ainsi : C'est tout ce que Dieu a voulu faire pour les Ministres de son Fils vnique, desquels nous avons dit quelque chose au commencement de ce Discours. Par là il s'est mocquë de la superbe Philosophie. Il a confondu la Prudence humaine, prenant ces Ames neuves et grossières pour estre les Confidentes de ses secrets, les remplissant beaucoup, comme dit vn Ancien Chrestien, parce qu'il y trouva beaucoup de vuide. Il a tiré des cabanes et des boutiques ceux qu'il vouloit faire Rois et Docteurs des Nations. Il ne faut pas que les autres ïgnorans prétendent d'estre esclairez de la sorte, ny qu'au lieu de l'esprit de Prophétie, de l'explication des Escritures et du don des Langues, ils attendent du Ciel la connoissance des choses passées, la pénétration dans celles de l'Advenir, la lumière qui desbroûille les intrigues de la Cour, la science de faire la Guerre et la dextérité de traiter la Paix.
Aussi d'ordinaire ils réussissent tres-mal en vue profession qu'ils n'ont point apprise, et dans l'exercice de laquelle ils se sont jeltez indiscrettement, sans y apporter aucune préparation de discipline, sans faire aucun fonds d'expérience, sans connoistre les premiers eleraens de la Sagesse civile. Il faut de l'adresse et de la méthode pour conduire vn Bateau et pour mener vn Chariot. Il faut avoir appris les chenlins pour pouvoir servir de Guide. Tay veû des règles et des préceptes pour se bien acquitter de la charge de Portier et de celle de Concierge, quoy que ce soit deux mestiers qui ne sont pas extrêmement difficiles. Il faut donc apprendre tous les Mestiers et estudier tous lesl^rts, jusques aux moindres et aux plus aisez; Et celuy de conduire le genre humain n'aura pas besoin d'instruction ? On gouvernera le Monde au hazard et à l'advanture? On jouera à trois dez le salut des Peuples et des Royaumes?
C'est bien tenir indignement la place de Dieu : C*est bien faire le Phai-ton en ce Monde, et dispenser inégalement la
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lumière et là chaleur sur la face de la Terre : C'est courir fortune d'en brusler vne partie et de laisser geler l'autre. Les Favoris ignorans courent chaque jour cette fortune et sont en ce perpétuel danger, je dis de se perdre et de perdre leur Pays, lors mesme qu'ils ont rafiné leur ignorance par l'vsage de la Cour, et que deux ou trois bons succez, qui viennent de la pure libéralité de Dieu, leur donnent bonne opinion d'eux-mesmes, et leur font accroire qu'ils ont fait le bien qu'ils ont receîi.
Toutes leurs actions sont alors des Contre-temps, sont de fausses mesures d'vne fausse règle. Au lieu de se sçavoir arrester à ce Point de l'Occasion si recherché par les Sages et si nécessaire pour la perfection des affaires, ils vont tousjours devant ou après : Ou ils le passent, ou ils n'y arrivent pas. Aujourd'huy ils déclarent la Guerre par cholere ; demain ils demandent la Paix par laschelé. Ils flattent les Ennemis naturels de la Patrie et offensent les anciens Alliez de la Couronne. En Espagne, ils voudroient donner liberté de conscience; en France, ils voudroient introduire l'Inquisition. La Frontière est nuë et desarmée, et ils fortifient le cœur de l'Estat : Il leur prend envie de raser la Citadelle d'Amiens et d'en bastir vne à Orléans.
Mais les Eslections qu'ils font des autres sont bien dignes de celle qui a esté faite d'eux. Pour l'Ambassade de Rome, ils proposent au Prince vn bon Capitaine de chevaux légers, et qui s'est signalé en plusieurs combats. A leur recommandation, on met dans les Finances vn vieux Prodigue qui, en sa jeunesse, a fait cession de biens, mais qui parle admirablement de l'œconomie. Ils demandent la première Charge de la lustice pour vn homme véritablement de robe longue, mais célèbre par le peu de connoissance qu'il a des Lettres, mais de la Classe de celuy que nos Pères virent à Paris quand les Ambassadeurs de Pologne y arrivèrent. Ils firent à cet Homme leur compliment en Latin, et il les pria de l'excusti
s'il ne leur respondoit pas, parce qiCil îi'avoit jamais eu la curiosité d'apprendre le Polonais.
Vous sousriez, Monseigneur, et vous vous estonnez de la grande Littérature de cet homme de robe longue. 11 faisoit bien d'autres équivoques, et on en compte quelques-vns qui ne me semblent pas mal plaisans. Ce fut luy qui crût que Seneque estoit vn Docteur de Droit Canon, et que, dans ses Livres des Bénéfices, il avoit traité à plein fonds des Matières Beneficiales. Vn *** de ce temps-là luy fit accroire que la Morée estoit le Pays des Mores ; et il n'est rien de si vray, qu'il chercha dans la Carte vn jour tout entier la Démocratie et l'Aristocratie, pensant les y trouver comme la Dalmatie et la Croatie.
Il fait bon estre sçavant sous ces Regnes-là, et les Muses ont beaucoup à espérer de la protection de pareils Ministres. Mais passons outre, et ne considérons point l'interest des Muses, dont le destin est d'estre pauvres et mal traitées, sous toutes sortes de Règnes et par toutes sortes de Ministres. Ceux-cy se connoissent en hommes et en affaires, comme vous voyez. Apres avoir dissipé le revenu de TEstat en des despenses mauvaises ou ridicules, afin de paroistre bons Mesnagers, ils laissent perdre vne occasion importante, faute de cinquante escus qu'ils ne veulent pas qu'on baille pour faire partir vn Courrier exprès. Us attendent le jour de l'Ordinaire, et s'imaginent que l'Occasion l'attendra aussi bien qu'eux. Vn Docteur Politique qui les a sifflez, et qui leur a mis dans la teste cinq ou six mots de nostre Tacite pour les alléguer cent fois le jour, sur toutes choses, leur a recommandé le Secret et la Dissimulation. Cette leçon faite, ils font mystère de tout; ils ne s'expliquent que par des clins d'œil et par des mouvemens de teste. Au moins ils ne parlent plus qu'à l'oreille, non pas mesme quand ils loiient leur Maistre, et qu'ils disent que c'est le plus grand Prince de l.'i Terre.
\m ŒUVRES DE BAI.ZAC.
Celte Religion du Silence est passée dans leur esprit, jus- (|u'à vne telle superstition, qu'ils font scrupule de donner les ordres nécessaires à ceux qui les doivent exécuter, tant ils ont peur de descouvrir ce qui a esté résolu au Conseil. Ils escoutent attentivement vn Alchimiste qui leur promet des montagnes d'or : Ils reçoivent à bras ouverts vn Banny qui leur fait aisée la conqueste de son Pays : Et, se reposant sur la foy de rvn et de l'autre, ils s'embarquent dans vne grande Entreprise, et commencent vne grosse Guerre dont ils sont las dés le second jour. Ils font mille autres choses semblables. Et si ces exemples ne sont de ce Siècle, ils sont d<}s Siècles passez : S'il nV a pas eu en France et en Allemagne de ces Ignorans présomptueux, de ces ridicules Toutpuissans, il y en a eu en Espagne et en Italie.
La misère du Temps ( il vaut mieux accuser le Temps que le Prince), cette misère publique, qui a fait faire de la monnoye de fer et de cuir, qui a donné du prix aux plus viles choses, a mis aussi en vsage ces gens-là et les a introduits dans le Cabinet des Rois, où ils ont traisné avec eux toutes les ordures de leur naissance et toutes les habitudes vicieuses dont les âmes serviles sont capables. Car c'est icy vn Chapitre de leur Histoire que nous ne devons pas oublier; et il est certain que leur innocence n'a gueres plus duré à la Cour que celle du premier Homme dans le Paradis terrestre.
D'abord, quoyque peut-estre ils ne fussent pas nés meschans, ils ont crû qu'il faloit le devenir, et se sont défaits de leur conscience pour travailler avec moins d'empeschement aux affaires de l'Estat. Ils ont pensé d'ailleurs que l'orgueil estoit bienséant à la dignité ; que s'ils paroissoient les niesmes qu'auparavant, leur condition ne seroit pas tout à fait changée, et que la courtoisie les remettroit dans l'égalité de laquelle ils s'estoient tirez avec tant de peine. Ainsi ils n'ont point appréhendé de tomber dans la haine pour
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esviterle mespris.lls se sont fait craindre, ne pouvant se l'aire respecter. Ils ont estimé qu'il n'y avoit point de moyen d'ellacer la mémoire de leur ancienne bassesse que par l'objet présent de leur tyrannie, ny d'empescher le Peuple de rire de leurs infirmitez qu'en l'occupant à pleurer ses propres maux et à se plaindre de leur cruauté.
Avec ces belles Maximes, et cette Antipolitique, que je vous ay vn peu esbauchée, ils ont gouverné le Monde, mais ils l'ont gouverné d'vneestrange sorte. Ils ont renversé ce qu'ils vouloient soustenir ; Ils ont rompu ce qu'ils avoient dessein de noiier; Ils ont fait autant de ruines qu'ils desiroient faii e d'establissemens; Ils ont gasté autant de choses qu'ils en ont maniées. Les cheutes des Princes et les pertes des Estats ont esté le succez de leur Administration. S'estant saisis de la Puissance souveraine (je les considère derechef dans leur innocente infirmité), ils en ont vsé comme les Enfans se servent de leurs couteaux, qui s'en blessent le plus souvent, et en offensent leurs Mères et leurs Nourrices.
(Jue si la témérité de ces gens-là n'a pas tousjours esté malheureuse, s'ils sont arrivez au port tenant vne roule qui apparemment les en esloignoit (car il est certain qu'il se voit de ces Miracles, et j'en connois quelques-vns qui se sont sauvez par des actions qui les dévoient perdre), il ne faut pas se fier pourtant à cette Félicité aveugle qui les a guidez; Il faut les regarder comme des Personnes transportées d'vne violente imagination, qui passent les rivières en dormant, sans sçavoir nager, et courent par les précipices sans faire vn faux pas. Il faut les admirer comme des bestes divlnes et ne les pas imiter comme des perso^kes uaison^ables. le tiens ce mot du bon-homme Alexandre Picolomini, lors que je fus le voir, passant à Siene, et que je le trouvai sur le lict verd dont parle Monsieur de Thou.
Si vous estes jamais Fa\oris (avec la permission de son
Altesse, j'adresseray ma parole à ces deux jeunes Gentilshommes qui m'escoutent), ne vous proposez point de pareils exemples : Us sont tres-dangereux, (juoy qu'ils soyent Iresesclatans. Ce sont des Flambeaux allumez sur les Escueils : Us font faire naufrage aux nouveaux Pilotes. Ce sont des Adresses qui meinent à la mort ceux qui les suivent, qui ne servent qu'à piper la Postérité; qu'à apprendre aux hommes à faillir, qu'à donner du crédit et de la réputation à l'Imprudence.
DISCOVRS TROISIESME.
Comme ceux que nous laissasmes hier manquent de la capacité requise et ont l'intelligence fort courte et fort limitée, il s'en trouve d'autres qui l'ont trop vague et trop estenduë et qui raisonnent avec excez. le parle de ces Spéculatifs qui visent d'ordinaire au delà du but; qui quittent les chemins pour prendre les routes, qui s'esgarent pour arriver plus tost où ils vont.
Appellons-Ies, s'il vous plaist, des tireurs d'essences. Us mettent leurs advis à l'alambic, et les réduisent à néant à force de les subtiliser : Us évaporent en fumée les plus solides affaires. Disons que ce sont des Hérétiques d'Estat, qui veulent faire dans la Politique ce qu'Origene a fait dans la Religion. Us suivent les ombres et les images des choses, an
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lieu du s'attacher à leur corps et à leur realité. Ils embrassent la Vray-semblance parce qu'ils l'ont peinte et embellie à leur mode; mais ils rejettent la Vérité à cause qu'elle n'est pas (le leur invention, et qu'elle a son fondement en elleniesme.
Ces Messieurs se figurent que par tout il y a du dessein et de la linesse, et que toutes les actions des hommes sont méditées. Rien ne leur passe devant les yeux, dont ils ne cherchent le sens mystique et l'allégorique. Ils ne s'arrestent jamais à la lettre, ces subtils Interprètes des pensées d'autruy. Et quand deux Princes s'attaquent de toute leur force et de toute la puissance de leurs Estats, ils croyent qu'ils s'entendent ensemble pour tromper les autres Princes. Us font des jugemens presque aussi plaisans que ceux qui disoient à Athènes « qu'on ne se fiast pas à la mort du Roy « Philippe, et qu'il s'estoit fait tiier tout exprez pour attra- (( per les Athéniens. »
On voit par ce mauvais mot jusqu'où peut aller la mauvaise subtilité, et quel est l'esprit de la Grèce et de ces Spéculatifs. Mais il y a eu des Spéculatifs en tout Pays. Il y a tousjours eu des Alchimistes et des Souffleurs, qui ont distillé les choses humaines, qui ont donné plus de liberté qu'ils ne dévoient à leurs conjectures et à leurs soupçons. Parce que lunius Brutus contrefit le Sot, ils ont eu de la défiance de tous les Sots : Us se sont figurez que tous les Niais imitoient Brutus; que la simplicité apparente e.>toit vu artifice caché; que ceux qui ne sçavoient rien dissimuloient leur science; que le silence de ceux qui ne disoieat mot couvroit de dangereuses pensées.
C'estoit l'opinion qu'avoit vn Prince Romain d'vn certain Imbecille de son temps que les Pages siftloient et que personne n'estimoitque luy. L'Histoire rapporte qitilen appraheudoit les vertus secrètes, et que le mespris vniversel de la Cour et vingt-cinq ans d'impertinences, ou faites, ou n 11
J90 (ELVUES Dit: BALZAC.
dites à la lace du ji[raTid Monde ne l'avoient pu asseuror de cet homme-là.
Du mesme principe de fausse subtilité sont nées ces Visions que nostrc lioinnie trouve si ingénieuses et qui nie semblent si ridicules, que les Docteurs admirent et que je ne puis souffrir. En cet endroit, Aristippe, adressant sa parole aux deux Genlils-bommeb cpii Tescoutoient : Pensez-vous, leur dit-il, comme ces Docteurs subtils, qu'Annibal ne voulut pas prendre Rome de peur de n'être plus vtile à Carthage, et de se voir obligé par là à Unir la Guerre qu'il avoit dessein de perpetiier? A vostre advis, Auguste choisit-il Tibère pour son successeur, afin de se faire regretter, et rechercher de la gloire après sa mort par la comparaison d'vne Vie qui devoit estre si différente de la sienne? Vous imaginez-vous que le conseil qu'on trouva dans ses Mémoires, de mettre des bornes à l'Empire, fut vn effet de son envie contre sa Postérité? Avoit-il peur qu'vn jour vn autre Homme fust plus grand Seigneur que luy, et commandast à plus de Subjets? Est-il croyable que le mesme Auguste ne faisoit l'amour que par maxime d'Eslat, et ne voyoit les Dames de Rome que pour apprendre le secret de leurs Maris? Y a-l'il de l'apparence que son ame ne se remiiast que par règle et par compas? que toutes ses actions fussent si guindées et tous ses vices si estudiez?
A mon advis, c'est faire le Monde plus lin ((u'il n'est. C'est interpréter les Princes comme quelques Grammairiens expliquent Homère : Ils y trouvent ce qui n'y est pas, el l'accusent d'estre Philosophe et Médecin en des endroits où il n'est que faiseur de contes et de chansons. Contentonsnous quelquefois du sens littéral. Ne cherchons pas vn Sacrement sous chaque syllabe et sous chaque point. Ne soyons pas si indulgens à noslre esprit, ny si curieux dans celuy 'autruy. 11 ne faut pas aller quérir si loin la Vérité, ny prendre les choses de si haut. H ne faut pas rapporter à det
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causes reculées et aux Conseils du Siècle passé des succez ou arrivez fortuitement, ou à qui vne légère occasion aura donné lieu.
Les Sloïques, qui n'ont pas voulu « qu'une feuille d'arbre (( se remuast sans ordre particulier de la Providence, ny (( que le Sage levast le doigt sans congé de la Philosophie, » ne jugeoient pas plus avantageusement de Dieu et de la Personne plus proche de Dieu que ces Raffineurs présument d'vn Homme qui est souvent moins que médiocre, qui n'a que le quart ou la moitié de la partie raisonnable ; qui, de sa vie, ne songea à estre Sage ny à s'approcher de Dieu. 11 n'y a point de moyen qu'ils ajustent leurs opinions à nostre commune capacité: Ils ne peuvent descendre jusquesànous. Dans le jugement qu'ils font des hommes, ils ne peuvent présupposer vne infirmité humaine, c'est-à-dire vn principe d'erreurs et de fautes ; vne maladie de la naissance, de laquelle Alexandre et César ne sont pas exempts; vn défaut qui traisne après soy tant d'autres défauts en la Personne des plus Parfaits, en la conduite des plus Sages et en celle de Salomou mesme, si vous le voulez.
Les Grands evenemens ne sont pas tousjours produits par tes grandes causes. Les ressorts sont cachez et les machines paroi ssent : et quand on vient à descouvrir ces ressorts, on s'estonne de les voir si foibles et si petits. On a honte de la liaule opinion qu'on en avoit eue. Vne jalousie d'amour entre des personnes particulières a esté la matière d'vne guerre ,'enerale. Des Noms baillez ou pris par hazard, les Yerds et ies Rouges des leux du Cirque ont formé les Partis et les ''"actions qui ont déchiré l'Empire. Le mol ou le corps d'vne -tevise) la façon d'vne Livrée, le rapport d'vn Domestique, il conte fait au Couché du Roy, ne sont rien en apparence; ît par ce Rion commencent les Tragédies dans lesquelles on ersera tant de sang et on verra sauter tant de testes. Ce l'est qu'vn niiage qui passe et vne tache en vn coin de l'air,
192 ŒUVUES ul: ualzao.
qui s'y perd pluslost qu'elle ne s'y arresle. Et neantmoins c'est cette légère vapeur, c'est cette nuée presque imperceptible, (jui excitera les fatales tempestes que les Estats sentiront, et (|ui esbranlera le Monde juscju'aux l'ondemens. On s'est imaginé autrefois que c'esloient les interests des Maistres (jui nioltoi(înt en feu toute la Terre, et c'estoient les passions des Valets.
le ne doute point que le Roy de Perse ne prist des prétextes tres-specieux pour justifier ses armes quand il vint eu Grèce, et que ses manifestes ne dissent merveille de ses intentions. Il ne manqua pas de Prétentions ny de Droicts, 11 n'oublia pas ([ue le grand Roy ne venoit que pour chastier de petits Tyrans, cl qu'il apportoitaux Peuples vne riche et abondante liberté au lieu de leur maigre et stérile servitude. Il falsifia son dessein en plusieurs autres façons, et jura peut-estre que ce dessein luy avoit esté inspiré immédiatement des Dieux immortels, et que le Soleil en estoit le premier autheur. Cependant, quelques Manifestes qu'il fist vler et quelque couleur de lustice et de Religion qu'il donnast à son Entreprise, voicy la vérité de la chose.
Vn Médecin Grec, domestique de la Reyne, ayant envie de revoir le port de Pyrée, et de manger des figues d'Athènes, mit cette fantaisie de guerre dans la teste de sa Maistresse, et la porta à y faire résoudre son Mary. Si bien que le Roy des Rois, le puissant et redoutable Xerxes ne leva vne armée de trois cent mille Combattans, ne coupa les .Montagnes, ne tarit les Rivières, ne combla la Mer, que pour conduire vn Charlatan en son Pays. Il me semble que ce galant homme pouvoit bien faire son voyage à moins de frais et en plus petite compagnie.
Mais il me vient de souvenir, Monseigneur, d'vne autre chose qui mérite d'estre sceuë, et (jue vous ne trouverez pa.^ mal plaisante. Elle arriva au Royaume de Macédoine, plus de quatre-vingts ans devant la naissance du Roy Philippe.
nu temps de cette fameuse Conjuration qui d'vn Estât en fit deux, et qui partagea la Cour, les Villes et les Familles.
Ce fut la femme de Meleagre, Gouverneur d'vne Place frontière et General de la Cavallerie, qui jetta son Mary dans la révolte, et certes pour vn fort digne subjet. Sur le rapport qui fut fait au Roy de l'esprit et de la galanterie de cette Femme, il luy prit envie de la voir vn jour en particulier : Il ne luy fut pas difficile d'obtenir d'elle vue faveur qu'elle accordoit aisément à de moins grands Seigneurs et de moins honnestes gens que luy. Elle n'avoit pas accoustumé de lasser la constance de ses Amans, ny de faire mourir personne de desespoir. Le Roy s' estant donc rendu à l'assignation qu'elle luy donna, et, par malheur, ne l'ayant pas trouvée telle qu'il se l'estoit figurée, il lui tesmoigna d'abord son desgoust, et se sépara d'elle presque aussitost avec peu de satisfaction. Cet affront fut senti si vivement par celle qui le receût, et qui n'avoit pas mauvaise opinion de son mérite, qu'elle protesta à l'heure mesme de s'en venger. Et ne le pouvant mieux faire qu'en corrompant la fidélité de son Mary et le desbauchant du service de son Maistre, elle vsa pour cela de tous les charmes de son esprit et de son visage. Elle employa sur vue ame crédule les plus subtiles inventions dont est capable vue ame artificieuse. Et ne doutez point que, dans la chaleur de sa vengeance, elle n'eust voulu avoir vue infinité de Maris pour faire vne infinité l'ennomis au Roy, et pour tirer raison avec plus d'espéesde 'offense qu'elle croyoit en avoir receuë.
Ainsi Meleagre quitta le service du Roy et s'embarqun lans le Party du Tyran, sans sçavoir par quel mouvement estoit poussé ny quelle passion il vengeoit. 11 jouait vn ii'isonnage qu'il n'entendoit point : Il estoit le Soldat de sa ^emme, et pensoit eslre vn des principaux Chefs de la igue. Par là on peut voir qu'il est aisé de se tromper dans e jugement qu'on fait des actions des hommes, puis que les
m CEUVRES DE BALZAC.
hommes mesmes qui les font y sont les premiers trompez ; puis qu'ils n'en scovent pas lousjours la vraye cause. Ils sont souvent instrumens aveugles et sans connoissance de Tinterest ou de la passion d'autruy.
Les Spéculatifs d<^ Macédoine ne manquèrent pas de publier de plausibles et de spécieuses raisons de la révolte da Meleagre. Les vns dirent qu'vn re[)roche que le Roy luy avoit fait, en présence des Ambassadeurs de Tbessalie, luy entra gi avant dans le cœur, et y fit vne si profonde playe, qu'il no put jamais on guérir; que les caresses et les faveurs qu'il receût depuis ce temps-là furent d'inutiles appareils sur ce cœur blessé, et que la mémoire dVne injure lui osta le sentiment de mille bienfaits. D'autres alléguèrent le refus d'vne Charge qu'il avoit demandée pour son Fils, et que véritablement on ne donna pas à vn autre, mais qui fut supprimée afin qu'elle n'entrast pas en sa Maison. Il y en eut qui excusèrent son changement sur l'amour de la Patrie et sur le zèle de l'ancienne Religion, de laquelle le Tyran prenoit le prétexte pour faire la guerre au Roy.
Tous les Flistoriens exercèrent là dessus leur subtilité, et tous furent subtils et ingénieux à faux, ils cherchèrent la source du Mal, qui d'vn costé, qui d'vn autre, et pas vn ne la trouva : Pas vn ne parla du despit de la Femme de Meleagre. qui fut la seule cause de la défection de son Mari, et qu'on ne descouvrit qu'en vn autre Siècle, et long-temps après la mort du Roy, du Tyran et de Meleagre.
Ces deux courses que nous avons faites en Grèce et en Macédoine estoient sur nostre chemin, et je veux croire qu'elles n'auront pas esté désagréables à vostre Altesse. Mais je croy de plus qu'elle juge aussi bien que moy qu'il vaut encore mieux débiter des visions dans l'Histoire que dans le Conseil, et que la mauvaise subtilité est moins dangereuse quand on raconte des choses faites que quand on délibère
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i\o)i cho^t's à fniro. Icy, pour iif^ rien dire de pis, elle est i\'iiise que les choses ne se font point.
Les gens d'Athènes sont trop habiles pour tromper les gens (le Thebes : Ceux-là tendent leurs filets si haut, et ceux-cy volent si bas, qu'il faudroit qu'ils fissent vn effort pour y
tre pris. le dis davantage. Les Athéniens employent quelquefois leur finesse à .s'en faire accroire et à se tromper euxmesmes. De leurs faux principes ils ne peuvent tirer que de fausses conclusions, et n'ont garde de négocier heureusement ny d'amener jamais leurs Adversaires de leur costë; se tenant tousjours en des termes si esloignez d'eux, et s'en approchant si peu, que, bien loin de se pouvoir joindre, ils ne se peuvent pas reconnoistre.
Il est mal aisé d'oûir de plus beaux Parleurs et de voir mieux débattre des Opinions. Mais aussi n'en demandez pas davantage : Ils mettent en cela tous leurs soins et toute leur industrie. Ils y apportent autant d'estude que si le discours estoit la principale fin de la délibération, et quelque chosi^ de plus que l'action mesme. Ils aimeroient mieux faire paroistre leur éloquence en perdant l'Estat que de le conserver sans dire mot. Ils estiment que c'est bien davantage d'emporter le dessus au Conseil sur leurs Compagnons que de battre à la Campagne les Ennemis. Si bien qu'ils comptent quasi pour rien les disgrâces de la Guerre, espérant tousjours d'en avoir leur revanche au premier Traité. Et là, neantmoins, ils rencontreront quelque Esprit de fer, incapable de persuasion, qui coupera ce qu'il ne pourra défaire; et, par vne ferme et constante négative, brisera tous leurs filets et toutes leurs ruses sans prendre la peine de les clemesler.
Tesmoin ce Gouverneur de Figeac, qui se trouva à vne Conférence qu'eut la Reine Catherine avec les Députez du Roy de Navarre et du Party Huguenot. C'estoit pour leur faire quitter, devant le temps accordé, les Places de seureté iMii leur nvoient est»' mises entre les mains. Elle avoit amené
\m ŒUVRES DE RALZAC.
fie Paris vn homme tout-puissant en paroles, et à la Rhétorique duquel rien n'avoit esté' impossible jusques alors. D'abord il se fit admirer à l'Assemblée : Il excita en suite de plus douces passions dans le cœur des Députez : Apres avoir vaincu leur esprit, il gagna leur volonté. Et desja les plus defians avoient oublié le Massacre, et ne vouloienl plus de Places de seureté. On se contentoit de la Parole du Roy, et le Traité s'alloit conclure à la satisfaction de la Reyne, quand, en vn moment, tout son travail fut gasté et toute l'éloquence de son Orateur renversée par la brusque response que luy fit le Gouverneur de Figeac.
Cette Princesse s'estant adress(îe à luy avec vne mine de triomphante, et luy ayant demandé (plustost pour couronner vne chose faite et avoir des applaudissemens que pensant avoir besoin de son opinion) ce qui luy sembloit de la Harangue qu'il avoit ouïe : Madame, lui respondit-il avec vne parole si forte qu'elle cassa les articles du Traité à demi
conclu, IL ME SEMBLE QVE MONSIEVR QVE VOILA A BlEiN ESTVDIÉ, MAIS MES COMPAGNONS NY MOY NE SOMMES PAS d'aDVIS DE PAYER SES ESTVDES DE NOS TESTES.
Ce Monsieur neantmoins, dont je vous parlerai vne autre fois, estoit vn tres-habile Négociateur : Il avoit reiissi ail-leurs très-heureusement; Et quoy qu'il regnast en l'Art de bien dire, il n'estoit pas pourtant de nos gens qui ne sçavent que parler : Il faisoit servir cette science à vne meilleure, et ne preferoit pas, comme eux, la gloire de son esprit au bien du service de son Maistre.
Nos gens en effet sont plustost Declamateurs que Ministres, plustost Sophistes que Conseillers. Il ne sont point si faschez du mauvais succez des affaires, qu'ils sont aises de l'honneur qui leur revient d'avoir bien harangué sur chaque proposition desbattuë, et de s'eslre fait admirer aux Députez et à l'Assemblée. Leur vanité les console aisément de leur malheur. Ce leur est assez de traiter le Cenre Deli-
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heratif selon les préceptes de Quintilien, et de sçavoir manier les choses par tous les endroits que monstre Aristote. Voilà la borne de leur ambition. Ils sont satisfaits s'ils n'ont point péché contre les règles de TÂrt ; Et je les trouve en cela semblables à vn Médecin de Milan que j'ay connu à Padoûe. Cet homme , content de la possession de sa Science , et comme il parloit, de la jouissance de la Vérité, ne cherchoit point particulièrement dans la Médecine la guerison des Malades : Il se gloritioit mesme vne lois d'en avoir tué vn avec la plus belle méthode du monde : È morto, disoit-il, canonicamente, è con tutti gli ordini.
Dans les affaires aisées ils sèment des espines pour les cueillir. Dans la moindre occurrence qui se présente ils font naistre mille difficultez; Ils trouvent autant d'expediens, et ne forment le plus souvent aucune resolution. Le grand nombre des choses qu'ils voyent en chaque subjet, leur estant la liberté du choix, et l'abondance les rendant pauvres, ils s'embarrassent dans la multitude de leurs raisons, et s'arrestent d'ordinaire à la plus mauvaise, et voicy pourquoy : C'est parce que la plus mauvaise est le dernier effort de leur imagination desja lasse, et que, l'ayant esté chercher hors du sens commun, qui est desja espuisé, il semble qu'elle soit plus à eux que les autres, qui sont tirées de cette source publique ou qu'ils ont prises de l'expérience.
A ce compte-là, la bonne chose que c'est que cette Sobriété de sçavoir et de connoistre, si estimée par les Lettres Sainctes! Advolions-le, à la honte de la raison humaine et de la subtilité des Sophistes : Yn grand esprit tout seul «st vn grand instrument à faire des fautes ; Et si le jugement nécessaire ne l'appesantit et ne l'emousse pour l'assujettir à l'vsage, t't l'accommoder à l'exemple et à la pratique , sans doute cette vivacité pénétrante sera beaucoup plus propre à agiter des questions de Métaphysique qu'à donner de bons conseils, qu'à bien entreprendre et qu'à bien agir. En effet, les ac-
lions humaines veulent estre maniées humainement, c'està-dire par (les moyens possibles el familiers, d'vne façon qui tienne du corps comme de l'esprit, avec des raisons qui tombent quelquefois sous les sens, et ne demeurent pas tousjours dans la haute région de l'ame.
Les Raffineurs qui agissent autrement sont bons à troubler les Négociations, et ne valent rien à conclure les Affaires, Ce sont d'excellens Brouillons pour remuer vn Estât et de mauvais Ministres pour le gouverner. Ils réussissent dans le desordre; et comme les Démons de l'Air, ils se meslent parmy le Tonnerre : Mais ils n'ont plus de force sitost que le calme est venu; et cette pointe qui nous esbloiiit n'estant qu'vne lumière d'Esclairs, il est tres-dangereux de prendre vue pareille adresse dans la variété des accidens et dans les divers destours de la Vie civile.
Mais quand ce seroit vne véritable et continuelle lumière, de laquelle ils seroiont guidez; quand ce seroit le Soleil liiymesme qui les conduiroit, ce n'est pas à dire qu'ils trouvassent tousjours la fin qu'ils cherchent et qu'ils arrivassent où ils vont. Et décela. Monseigneur, j'aurois encore quelque chose à dire, si le bruit d'vn carosse et de plusieurs voix que je viens d'oiiir ne m'avertissoit que voicy l'heure de l'audience que Monsieur le Duc d'Espernon a envoyé demander h voslre Alfcsse.
DISCOVRS OVATRIESME.
Monsieur le Landgrave ne manqua pas de se faire porter le lendemain, à l'heure ordinaire, dans la Chambre de la Conversation. Apres avoir tesmoigné à Aristippe la satisfaetion qu'il avoit eue du dernier Discours, il le pria de ne pastT point à vne nouvelle matière sans achever celle qu'il avoit laissée imparfaite. Aristippe luy obéît, et parla à peu près en cette sorte.
On ne sçauroit croire combien la Raison s'esgare; le parle de la plus droite et de la mieux esclairée; et combien les Hommes se trompent; le dis les plus habiles et les plus intelligens. Qu'il y a loin des paroles à la chose , et que ce n'est pas tout vn de produire que de concevoir, d'exécuter que de discourir! •
Dans la conception et dans le discours, il semble que tout rit et que tout veut plaire : Il n'y a que de la joye et du chatouillement pour l'esprit, qui fait vn exei^ice agréable en cherchant ce qu'il désire et croyant avoir trouvi» ce qu'il jXîherche. En cet estat-là il reçoit comme les premiers plaisirs l'amour : Il gouste les douceurs qui naissent des nouvelles Opinions et de la descouverte de la Vérité ou de quel- [ue chose qui luy ressemble. Tant que l'esprit pense et tant
fil raisonne, personne ne le trouble en la possession de
*20(» œ:uvres DK BALZAC.
son objet : Il est maislre des desseins et dos entreprises : H court après de belles idées, qui se laissent prendre comme il veut ; et ne rencontrant ny de contradiction ny de résistance, il joiiit de la pureté du bien intellectuel, qui ne s'est point encore altéré par l'action.
Mais ce n'est pas tout que cela; Il faut enfin quitter ces lieux enchantés, et sortir de ces espaces vagues pour entrer dans le véritable Monde. Il faut mettre la main à l'œuvre, et agir après avoir médité. Et c'est alors que les choses prennent vne nouvelle face, et qu'elles ne sont plus si belles ny si aisées. C'est alors que l'ame est dans le travail et dans les tranchées de l'enfantement; C'est en ce temps-là que les pénibles effets succèdent aux raisonnemens voluptueux, et que ce qui paroissoit ami et favorable dans la pensée, se révolte et devient contraire dans l'opération. Ce n'est plus le Marchand au Port qui trafique sur la Carte, et se propose des gains sans danger et vne navigation sans orage : C'est vn Faiseur de vœux au milieu de la tempeste, qui se repent d'estre parti du logis, qui jette sa marchandise en la Mer, qui cherche vne planche pour sauver sa vie.
Les Vents ne se lèvent point contre les paroles, et les délibérations ne vont point donner contre les Escueils. Le Cabinet est vn lieu de paix et de repos, où l'on trace et où l'on figure tout ce qu'on veut : Mais d'ordinaire on y trace et on y figure des choses qui sont absentes et des objets qui sonl esloignez. D'ailleurs, la peinture a beau représenter la chose, ce n'est pas elle pourtant : Il y a tousjours de la différence. Et il ne faut qu'vn commencement de passion, qu'vn foible bouillon de cholere, qu'vne légère teinture de honte, qu'vne petite grimace, pour gaster toute la ressemblance et pour faire vne autre chose, voire vne chose contraire de celle qu'on estimoit la mesme ou pour le moins la semblable.
le laisse, Monseigneur, à vostre pensée la seconde partie de cette eompnrnison, el conclus que les affaires ont des
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jours, (les biais et des postures qui ne se voyent et ne se remarquent que dans les Affaires, qui brouillent tous les traits et toutes les notions qu'on s'en estoit formées hors de là. Ce sont certains mouvemens et certains temps qui nous rendent mesconnoissable nostre propre connoissance : L'estude ne sçauroit les prévenir; Le discours ne les peut séparer de l'action : Ils y tiennent et sV attachent si fort, qu'il n'y a point de moyen de les en desprendre; et, d'autre part, ils |)a>sent si viste et si imperceptiblement, qu'il est impossible de les copier.
Les Romains ont voulu le dire, quand ils ont dit « qu'on « devoit délibérer avec l'Occasion et en la présence des Af- K faires; qu'on se devoit conseiller avec l'Ennemy, et se re- (( soudre sur sa mine et sur sa contenance; que le Gladiateur a prenoit conseil dans l'Amphithéâtre; que quelquefois il (( faloit ravir le conseil plustost que le prendre. »
Cela s'entend principalement à la Guerre et des actions militaires : Mais il y a de la guerre, qui le croira? mesme dans les actions paisibles et desarmées : Il faut combattre par tout de façon ou d'autre ; Et le doute, l'Objection, la Raison contraire, ne nous attaquent pas tousjours de front ny à descouvert ; Elles sont souvent aux aguets et aux embusches.
Les difficultez qui s'estoient cachées à nostre esprit se présentent subitement à nos yeux. Le temps fait naistre ses empeschemens, les hommes les leurs. Vne seule circonstance chanj^^e toute la nature de l'Occasion. Apres avoir conclu, il arrivera cecy ou cela. Ny cecy ny cela n'ayive, mais vn troisiesme événement, qui met la Prévoyance en desordre et les Conjectures en confusion.
Le défaut est dans l'estoffe et non pas dans l'Entrepreneur : L'Art sera bien entendu et le dessein bien conduit; Mais les instrumens seront mauvais, mais le marbre et le bronze seront gastez. D'ailleurs, mille accidens. je ne sçav
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quels, peuvent sortir de je ne sçay où. Il peut venir des malheurs du (Mel et de dessous Terre : Vn esclat de loudro peut ruiner les matériaux : Vn vent renfermé peut faire sauter le travail en l'air. Et s'il en faut croire vn ancien Poi'te, « les Dieux se veulent quelquefois esbaltre : Ils pren- « nent leur plaisir et leur passetemps à se joiier des pensées (( des hommes. »
La bonne et la mauvaise Politique sont également subjettes à ces derniers inconveniens, et rien ne se peut asseurer contre le Ciel. Mais, sans que le Ciel s'en mesle, la Politique, de laquelle nous parlons, ne laisse pas d'estre malheureuse. Elle voit les cheutes et les ruines de ses Ouvrages en les bastissant: ou plustost elle n'en voit que les plans et les projets, parce qu'elle desseigne plustost qu'elle ne bastil. Elle se figure des Affaires et des Entreprises, comme on s'est figuré autrefois des Republiques et des Princes, qui n'estoient qu'en esprit et ne pouvoient estre que par miracle. Que sont-ce, en effet, ces Affaires et ces Entreprises, que de hardis et de magnifiques songes qui flattent la Partie Imaginative et amusent inutilement la Raison? Que sont-ce, qu(» des contes admirables et des Histoires impossibles?
Les Spéculatifs composent ainsi des Romans dans les Conseils, et font des Propositions à peu près semblables à celles de cet Artisan si fameux dans l'Histoire d'Alexandre. Comme vous sçavez, il trouva les Colosses petits et les Pyramides basses. H voulut tailler vne Statue, qui, dans vne de ses mains, porleroit vne Ville, et verseroit vne Rivière de l'autre.
Ceux-cy resvent aussi magnifiquement , et leurs pensées ne sont pas moins vastes ni moins desreglées. 11 n'y a point de proportion de la grandeur de ce qu'ils conçoivent à la médiocrité de ce qui est faisable. Les matières ne sont point capables de leurs formes, et leurs pièces ne se peuvent joiier
parce qu'elles ne se peuvent accommoder au Théâtre. 11 y faut trop d'engins et trop de machines. Pour de telles pieces, il n'y a point d'Acteurs en toute l'Europe : La représentation en seroit difficile au Roy de Perse, et ils prennent pour cela le Prince de la Mirande.
Ne vous imaginez pas, Monseigneur, que je veuille rire. Au premier voyage que je fis en Italie, je vis vn de ces beaux Esprits qui proposa la conqueste de la Grèce à vn Prince qui n'estoit gueres plus puissant que celuy que je viens de vous nommer. Mais vostre Altesse remarquera, s'il luy plaist, en passant, que le Père de ce bel Esprit estoit de Naples et sa Mère de Florence, et qu'ils avoient eu soin de le faire nourrir à la Cour de Rome. N'est-il pas vray qu'il choisissoit vn moyen bien proportionné à sa fin, et qu'il suscitoit vn grand Ennemy au grand Turc? Ne faloit-il pas qu'il fust asseuré de beaucoup de Miracles, pour penser faire quelque chose de si peu de forces?
Il faut pourtant advoiier la vérité à son avantage; le ne vis jamais d'imagination si fertile ni si chaude que la sienne. Il ne se pouvoit voir de raisonnement plus viste, ny qui courust plus de pays, ny qui revinst plus difficilement au logis. Mais cette fertilité et cette estenduë ne faisoient que fournir matière à l'extravagance et donner plus d'espace à des pensées folles. Plus sa raison alloit loin, plus elle s'esloignoit de son but.
Apres vne longue Conférence que j'eus avec luy, je reconnus que ce grand dessein, qu'il appelloit Vlnterest de Dieu et r Affaire de la Vierge Marie, et qu'il allait solliciter à la Cour des Princes, n'avoit pour fondement que le désir d'vne intelligence avec les Cosaques, l'espérance de quelque révolte en quelque lieu , la parole d'vn Hermite Grec et la vision d'vn Melancholique. C'estoit neantmoins, comme je vous ay dit d'abord, vn fort bel Esprit. Il y avoit grand plaisir à l'escouter; et hors de Constantinople et de la Grèce, au-