‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 14 sur 58 · ŒUVRES 1)F HAI/ZAC · texte numérisé non relu

ŒUVRES 1)F HAI/ZAC

tour (le laquelle lournoit son extravagance, il ne laissoit pas (Kestre Sage sur d'autres Matières, le luy ay ouï rendre des Oracles et dire des choses qui me sembloient révélées, tant je les trouvois au dessus de la portée ordinaire de l'esprit luiniain.

H pechoit seulement en subtilité : Il avoit trop de ce qui esleve et qui remue, et trop peu de c^ qui fonde et qui affei mit; Son repos mesme estoit agit(' : II dictoit des depesclif'< en disnant : Il dormoit les yeux ouverts : Et je vous fera\ dire, Monseigneur, par vn de ses Domestiques qui vit encore, et qui couchoit d'ordinaire dans sa chambre, que, de ces yeux ouverts, il sortoit des rayons si affreux, que souvent il en eut peur, et qu'il ne s'y accoustuma jamais bien.

A vn Homme fait de cette sorte, on pourroit donner, pour bien gouverner, le mesme advis qu'on donna à cet autre pour se bien porter. Il faudroit luy dire, s'il vouloit laisser parler le Monde : « Espaississez-vous vn peu le sang. Tem- (( perez vostre feu par vostre flegme. N'vsez pas pas de toulo « vostre Raison : iNe soyez pas tout intelligence et tout lu- « miere. Faites-vous beste quelquefois, ou, pour le moins, « semblable à la beste : c'est-à-dire arrestez-vous au plus « proche objet, et jouissez d'aujourd'huy sans vous tour- (( menter tant de demain. Ne vous laissez point accabler « l'esprit à cette Prévoyance infinie, qui va chercher les « maux jusques au bout du Monde et jusques dans la dernière « Postérité, qui se jette si avant dans l'Advenir, qu'elle en « quitte le Présent, et abandonne les choses qui sont pour (( celles qui peuvent estre. »

N'avez-vous point ouï parler de l'ame de ce Philosophe, laquelle d'ordinaire sortoit de son corps pour aller faire des courses et des voyages? Vn jour que cette ame vagabonde voulut retourner comme de coustume, elle ne trouva plus de corps qui fust en estât de la recevoir, parce que le sien avoit esté assassiné dans l'intervalle qu'elle s'estoit esloignée

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de hiy. Si la Groce n'est pas menteuse, ce pauvre Philosophe médita plus long temps qu'il ne faloit, et sa méditation luy cousta la vie.

Mais voicy le sens moral de la Fable : Elle veut dire que si nous voulons vivre, il no faut pas nous destacher tout à lait du corps ny nous séparer de la matière. 11 ne faut pas que nostre raison s'esloigne de nostre interest présent et de l'affaire dont il s'agit : Il ne faut pas qu'elle pense courir à tout et emporter tout, ny qu'elle s'imagine de battre le Turc avec des paroles, et de conquérir le Monde par subtilité.

En certaines occasions, prenons vne ame du Septentrion, où il entre plus de terre que de feu, et quittons cet esprit d'Orient, dont le feu est si subtil, qu'il semble plustost estre illusion que vérité. Defions-nous de l'éloquence d'Athènes et de la sagesse de Florence : Celle-cy n'a de rien servi à ceux qui l'ont pratiquée, et ses Docteurs sont devenus esclaves en l'enseignant. le vay bien plus avant; Ce qui s'appelle delà les Monts la Furie Françoise a plus d'vne fois reiissi très vtilement delà les Monts : le ne dis pas à la Campagne et à la Guerre : le dis à Rome, je dis dans le Conclave, qui est la grande Affaire de Rome, qui est le Champ de la Politique, qui est le Théâtre de la Prudence.

Mais voicy de quoy bien estonner la subtilité perpétuelle et le raisonnement sans fin de nos Distillateurs des Maximes de Tacite : Voicy quatre paroles, sans plus, pour opposer à tout le babil de cette insolente Politique, qui, en despit du Destin, et à l'exclusion de luppiter, voudroit présider au Gouvernement des choses humaines.

C'est la Prudence elle-mesme qui nous conseille de ne prendre pas tousjoursses conseils. Elle nous advertit qu'elle ne se mesle point de régler les Extremitez ny de conduire le Desespoir; Elle nous dispense, en quelques rencontres, de ce ({u'elle nous avoit ordonné en d'autres : Sans l'offenser,

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nous pouvons aller n travers champ quand il y a du péril, à droite et à gauche, et essayer si vn excez nous guérira quand les remèdes ont mal opéré; et nous jetter entre les bras de son Ennemie quand elle n'est pas assez forte pour nous défendre.

Ainsi comme vous voyez, on peut estre imprudent du consentement de la Prudence. Et, à ce propos, il n'y aura point de mal que je die à vostre Altesse ce qui m'arriva vn jour, traitant avec vn Seigneur François qui jusques alors avoit esté extrêmement heureux, et qui neantmoins avoit de la peine î\ prendre party dans vne occasion où il faloit vn peu hazarder. Estant pressé de conclure et de se résoudre : « Ouy, dit-il, mais si je le fais, je donneray beaucoup à la (( Fortune. )> le ne pus pas m'empescher de luy respondre : i Vous devez tant à la Fortune, Monsieur ; vous avez tant « receû d'elle! Ce ne sera donc pas luy donner beaucoup; « ce ne sera que luy rendre quelque chose, t

Et de fait, comme la Fortune va d'ordinaire où elle a accoustumé d'aller, et ne veut pas perdre ses premiers bienfaits, elle veut aussi que ceux qu'elle favorise se fient en elle; Elle veut qu'ils fassent quelques avances, et qu'ils ne luy demandent pas raison de toutes les choses qu'elle fait. Il ne faut pas estre tousjours si régulier et si méthodique : 11 faut estre hardi pour estre heureux. Mais ce ne sont pas proprement ceux dont nous parlons aujourd'huy qui manquent de courage et de hardiesse. Nous verrons ces Sages timides dans nostre première Conférence, où j'essayeray de faire leur portrait de mémoire. Vostre Altesse me l'a ainsi ordonné : Elle veut absolument que je me souvienne de tout ce que je voulais oublier.

DISCOYRS CINQVIESME.

La Cour a esté gouvernée par vne autre sorte de gens, et il y a encore aujourd'huy de ces gens-là. Le Peuple les appelle Sages : Et en effet, ils n'ont pas faute de bon sens et d'expérience : Ils connoissent la nature des Affaires et la possibilité de chaque chose : Mais d'ordinaire leur connoissance demeure cachée dans leur esprit, et n'y produit qu'vne vaine et oisive contemplation : Elle n'est fertile qu'en pensées stériles : C'est vne vertu qui finit en elle-mesme ; c'est vne puissance qui ne se réduit jamais en acte, soit qu'ils ne se sentent pas assez forts pour entreprendre le bien qu'ils voyent, et qu'ils ayent les yeux meilleurs que le cœur, soit que, leur avantage estant plus certain dans le Présent, ils le préfèrent à vn bien qui n'est pas encore venu.

Quoy qu'il en soit, ils se conseillent eux-mesmes au lieu de conseiller leur Maistre : Ils respondent à leurs sentimens et non pas à ses demandes; Et s'ils craignent la rigueur du temps et Tincommodité des chemins, ils n'ont garde de luy proposer vn voyage au mois de lanvier, ny *de luy persuader de passer les Alpes s'ils ont des affaires à Paris. Leurs advis sortent tous de la partie inférieure, sont tous terrestres et matériels. L'Interest l'emporte tousjours sur THonneur et sur la Raison. Ne sentant point en leur ame de plus noble tentation que celle du gain, ils opinent avec la mesme bas-

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sftsse et les mesmes considérations que feroit vn Fermier on \ n Piecevonr s'il estoit assis en la mesnie place.

Que le Vaisseau qui les porte périsse s'il veut, et que le Public y coure fortune, ils se consolent aisément du naufrage de l'Estat, pourveû qu'il y ait vn Esquif dans lequel ils puissent gaigner le bord et mettre leur Famille en seureté. Nous nous tromperions bien si nous les prenions pour ces zelez \ iolons, qui veulent estre Anûthemes pour leurs Frères, et qui demandent avec instance qu'on les efface du Livre de Vie et qu'on pardonne à la Nation.

Toutefois il ne se peut pas dire qu'ils ayent de mauvais desseins contre TRstat et qu'ils en désirent la ruine. Ils se reservent seulement leurs premières et leurs plus tendres affections : Hors de leur interest, je pense que celuyde leur Maistre leur seroit fort cher. Mais le malheur est qu'ils ne sont jamais absens de leur interest non plus que d'euxmesmes. ils se trouvent en quelque lieu qu'ils jettent la veuë : Leur vtilité particulière se présente par tout à eux, comme à cet ancien Malade sa propre figure, qu'il voyoit perpétuellement devant luy. Ils ne se peuvent séparer des Affaires pour les regarder avec quelque liberté de jugement. Ils ne peuvent tirer de leur ame leur raison toute simple et toute pure sans la mesler dans leurs passions : De sorte qu'encore qu'ils descouvrenl vne Conjuration qui se forme, ils ne s'y opposent pas neantmoins, de peur d'offenser les Conjurez, et de laisser de puissans Ennemis à leurs Enfans. Ils n'ont pas le courage de proférer vne vérité hardie si elle est tant soit peu dangereuse à l'establissement de leur fortune, quoy qu'elle soit très-importante au service de leur Maistre.

Infirme et misérable Prudence ! Ils ne considèrent pas qu'vn Espion qui donne des advis ne nuit pas davantage qu'vne Sentinelle qui ne dit mot ; et qu'ils sont aussi bien cause de la perte du Prince par leur silence, que les autres

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