‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 15 sur 58 · U1ST11»1*E · texte numérisé non relu

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par leur tialiisun. Ils ne considèrent pas que, le laissant dans le péril d'où ils le pourroient tirer, ils ne contribuent pas moins à sa ruine que ceux qui le poussent et le précipitent, lis ne voyant pas que l'Inlidelité ne fait point de mal (jue la Foiblesse ne soit capable de faire.

Cela estant, Monseigneur, ne seroit-ce point d'eux que 1 Ksprit de Dieu voudroit parler au vingt-deuxiesme chapitre de TApocalypse, quand il met les Timides au nombre des Empoisonneurs, des Assassins et des autres hommes exécrables? quand il les condamne tous à la seconde Mort, à cette Mort si terrible et si estrange. à ce Lac ardent de feu et de soufre ?

le ne sçay point la vraye intention du Sainct-Esprit, et ne veux pas asseurer qu'ils soient compris dans vne si rigoureuse Sentence. Mais je voy bien pourtant que ce sont les derniers et les pires de tous les lascbes, et qu'il n'est point si honteux de fuir dans le combat que de donner vn conseil timide. Car, pour le moins, si on tombe dans ce malheur à la guerre, on peut s'excuser, ou sur le desavantage du lieu, ou sur le nombre des Ennemis, ou sur la faute des Siens. Et comme le plus souvent la poussière, le vent et le Soleil méritent la gloire du Victorieux, aussi sont-ils coupables de la perte du Vaincu. Au pis aller, on se justifie, en accusant la Fortune, qui de tout temps a esté estimée Maistresse des Evenemens et Arbitre souveraine des Batailles.

H n'en est pas ainsi des Assemblées Politiques, où cette Puissance aveugle n'a point d'entrée, où l'esprit agit librement et sans contrainte, où la Prudence exejjce ses opérations en repos, et ne trouve aucun de ces obstacles et de ces empeschemens qui s'opposent aux effets de la Valeur. C'est [tourquoy toutes les excuses des Soldats et des Capitaines n'ont point de lieu pour les Conseillers et pour les Ministres. Vn homme sage ne peut pas garantir les Succez, mais il doit respondre de ses Intentions et de ses Advis.

•JiO ŒLViltS DE liALZAC.

Il n'est dune point do pareille lasdielé à celle qui commence dés le Logis, et qui ne s'esmeut pas simplement parles approches et par la présence du Péril, mais qui n'en peut souffrir la seule imagination, mais qui frémit au moindre récit qui luy en est fait. Et sans mentir, il faut bien qu'elle procède de l'entier anéantissement de la liberté qui naisl avec l'homme, et d'vne dernière corruption de ce Principe de générosité et de ce sentiment d'honneur que nous avons tous, puis qu'elle est cause quon refuse mesme son adveu et son consentement à la Vérité, puis qu en cet estat-là on n'est pas seulement capable de la proposition du Bien difiicile. Il n'y a pas seulement moyen d'obtenir d'eux qu'ils fassent bonne mine en vn lieu de seureté, qu'ils se déclarent sans danger pour la Patrie; (ju'ils disputent ses droits dans vne chaire et la servent de la langue. Chose estrange! Ils aiment mieux accepter la Servitude sous le tiltre de la Paix, que de conclure à vne défense qui se doit»faire avec les bras et le sang d'autruy.

Encore voyons-nous des Gens qui attendent pour s'estontier que la mauvaise fortune soit venue : ils ont l'esprit hardy quoy qu'ils ayent l'ame timide. Ces gens-là parlent hautement quand il y a du Temps et de la Terre entre le Danger et eux. Clceron estoit courageux de cette sorte de courage : Il ne luy eschappa jamais vn mot qui ne fust digne de la grandeuf de la Republique; Il estoit vaillant pour le moins dans le Sénat; et il proteste, ce me semble en quelqu'vne de ses Lettres, « que, si on l'eust convié au Festin « dés Ides de Mars, il n'y fust rien demeuré de reste. »

Vn semblable Citoven n'est pas propre à se battre en diiel: Il n'iroit pas volontiers en pourpoint aux harquebusades. Il a plus de soin que les autres de la conservation de sa Vie. parce qu'il croit qu'elle vaut plus que la leur, et qu'il n'est pas messeant de craindre la perte d'vne chose précieuse. Il redoute la mort; Ou pour mieux parler, la Nature la rc-

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Joute en iuv : Mais il ne redoute point TEnvie ny la Haine; mais il niesprise également les menaces des Grands et le murmure du Peuple. Si ses forces ne sont pas suffisantes pour abbattre la Tyrannie, il employé sa voix et son baleine pour exciter les autres au recouvrement de la liberté. Il crie pour le moins aux armes! le plus fort qu'il peut, et contredit au Mal s'il ne peut y résister. Toutes ses opinions vont à la grandeur et à la gloire de son Maistre. Il fait profession d'inimitié avec tous les Ennemis de l'Estat. La desfaveur et la Pauvreté ne luy sont point fascbeuses quand il les souffre pour la bonne Cause : Et la Mort mesme ne le surprenant pas, et luy donnant loisir de la bien considérer, il se résout enfin à la recevoir en homme de bien, et fait vaillance de nécessité. Par vue longue et sérieuse méditation, il se forme vn courage acquis, qui n'est pas moins ferme que le naturel.

NosPrudens ne viennent point jusqxies-là. Outre la Mortj ils admettent tant d'autres sortes d'extremitez, qu'il s'en rencontre tousjours qUelqu'vne qui les arreste dés le premier pas qu'ils font vers le Bien. Ils désespèrent avant qu'il faille seulement craindre. Ils ont tousjours de tres-gfands motifs, de tres-fortes considérations, de très-importantes causes (ce sont les termes dont ils se servent), pour ne se pas acquitter de leur devoir. Et parce qu'il n'y a point de Maxime dans la Politique qui ne soit combattue par vne autre Maxime, aussi certaine et aussi probable qu'elle, et que l'Advehir a autant de formes et de visages que nostre Imagination luy ert veut donner, ils ne le tournent, pour le regariler, que du costé qui peut faire peur, et se défendent par la Raison contré la Raison.

Ils considèrent tousjours (jue les actions des hommes sont exposées à beaucoup d'inconveniens, et ne considèrent jamais que tout le mal qui peut arriver n'arrive pas : Soit que hieu le destourne par sa grâce, soit (juc nous l'esquivions

•il'2 ŒUVKKS Dl-: BALZAC.

par iioslrc adresse, soit quu l'imprudence du l^arty contraire eu rompe le coup; estant vray que nos fautes nous jettent souvent en des périls d'où celles de nos Ennemis nous tirent. Mais eux, prenant les choses au pis, et présupposant [tour certains tous les accidens (jui sont douteux, ils règlent leurs délibérations comme s'ils dévoient tous advenir, et d'ordinaire n'agissent point pour vouloir agir trop seurement.

Au moins n'enfoncent-ils gueres les affaires, et ne les conduisent que rarement à leur dernier point. Ils se contentent d'vne légère médiocrité de succez et du commencement de leur bonheur : Ils n'osent s'en promettre la continuation jusqu'à la lin de la moindre chose. Tellement qu'avec leur froide et leur pesante sagesse ils peuvent différer la cheute mais ils ne l'évitent pas: Ils appuyent les ruines qu'ils ne sont pas capables de relever : Us gaignent pour le plus quelques jours ou quelques semaines, et tiennent les Affaires en estât en attendant que de plus hardis qu'eux y viennent travailler efficacement.

G'estj vue remarque d'Aristote, que comme la vivacité de l'esprit d'Alcibiade devint extravagance en la personne de ses Enfans, la solidité de l'esprit de Phocion se changea en pesanteur quand elle descendit de luy à sa Race. Mais disons plus qu'Aristote : Disons que la sagesse de ces Ministres n'attend pas si long temps à dégénérer en foiblesse, en langueur, en lascheté : Avant que de passer ainsi corrompue à leurs Enfans et à leur Postérité, elle se gaste dés la sortie de leur ame et sans en venir à l'action; Elle paroist foible en leurs propositions et en leurs conseils, qu'on ne peut appeler ny prudens ny sages sans parler improprement, sans faire tort à de si beaux noms, sans offenser la véritable Sagesse.

Quelle erreur de s'imaginer que la Sagesse ne puisse jamais estrc courageuse, qu'elle doive toujours craindre et tousjours trembler! Ces nouveaux Sages connuissent les Sa-

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ges de rAntiquité : Ils ont leû Aristote aussi bien que nous, et n'ont pas fait neantmoins leur profit de ce vieux Oracle rapporté par Aristote, uv'il favt appellkr le péril av secovks

ItV PEBIL, ET SORTIR d'ViX MAL PAR V.N AVTRE MAL.

Quelque déplorable que soit la condition présente des ciioses, ils ne peuvent se résoudre à la nouveauté et au cbangeuient : Ils aiment mieux souffrir le cbangement que le faire, et l'attendre que le prévenir. Au lieu d'obeïr à TOracle et de tenter le second péril, ils s'accoustument et se familiarisent avec le premier. Au lieu de faire vn effort pour se tirer du mauvais pas où ils sont tombez, ils y chercbent vue posture supportable pour y séjourner. Ils se trouvent bien dans le Mal, pourvu que le Mal ne les presse pas et qu'ils en reculent la dernière extrémité. Ce leur est assez que la Mort soit remise à vne autre fois, et que cependant on les laisse jouïr de quelque intervalle de mauvaise Vie. Sans doute ils seroient de l'opinion du Poëte Espagnol, qui disoit « que la (( Fièvre quarte estoit vne bonne chose, parce qu'avec elle « on estoit asseuré de vivre vn an, pour le moins de vivre six ({ mois, pour le moins de ne mourir pas de mort subite. »

Ce n'est donc pas régner, ce n'est pas vaincre, ce n'est pas triompher ce qu'ils font : C'est seulement vivre, et encore vivre d'vne estrange sorte. C'est passer du matin à l'apresdisnée, c'est se traisner jusqu'au lendemain. Leur Gouvernement n'est ny paix, ny guerre, ny tresve : C'est vn repos de paresse, c'est vn somme d'assoupissement qu'ils procurent au Peuple par artifice, et qui n'est ny bon ny naturel.

Ils ne scavent point guérir ; ils sçavent seulement farder les Malades et leur faire le visage bon. Ils veulent apprivoiser la Rébellion en la caressant : Ils la saoulent de bienfaits et de gratifications; Mais parla ils la rendent plus puissante et non pas meilleure; Ils augmentent sa force et ne diminuent point sa malice. Quelquefois ils luy estent quelques hommes '|ui sont à vendre et des avantages qui ne luy servent de rien, 1 1 12

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et ne voyeut pas que c'est cultiver ie désordre que de toucher ainsi légèrement à ses branches et à ses rejettons, et ne mettre point le fer à son tronc et à sa racine.

Toute leur Expérience n'est qu'vne Histoire de malheurs arrivez à ceux qui osent et qui entreprennent. Tout ce qui n'est pas aisé ils le nomment impossible; Et la Peur leur grossissant les objets et leur multi[)liant presque à l'intini chaque individu, quand trois Malconlens se retirent de la Cour avec leur train, ils se ligurent vne armée d'Ennemis à la Campagne, qui entraisne les Villes et les Coinmunautez après elle sans trouver de résistance. Apres quoy ils ne se mettent point en devoir de les chastier, mais ils taschent de les adoucir; et au lieu de les aller visiter avec des canons et des soldats, ils leur envoyent des gens de robbe longue chargés d'offres et de conditions, et leur promettent beaucoup plus qu'ils ne pourroienl espérer de la Victoire.

Ainsi ils obligent le Prince à descendre de son Throsne pour traiter avec ses Subjets. D'vn Souverain ils font vne personne privée, et d'vn Législateur vn Advocat. Par cette brèche, ils rompent l'Entre-deux qui le sépare du Peuple, et changent la Puissance en Egalité. Les Coupables montent sur le Tribunal, et délibèrent de leur propre fait avec le luge. Ils nomment le lieu de la Conférence et on l'accepte : \U choisissent pour conférer les Personnes en qui ils ont plus de confiance et on les leur donne. Et là il ne se parle hy de pardon ny de Grâce : Ce seroient des termes trop rudes et qui leur feroient mal aux oi*eilles ; Mais le Maistre offensé déclare solennellement que tout à esté fait pour le bien de son service, et sçuit bon gré à ses Serviteurs infidèles des injures qu'il a receuës d'eux.

Enfin le dessein de nos Gens n'estant que de congédier la Compagnie et de séparer les Alliez, ils leur accordent plus qu'ils ne demandent. Ils sont prodigues de la Foy publique. Ils ne mesnagent point le nom du Roy; Et de cette sorte, lU

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le mettent sur le bord de deux extremitez également dangereuses : Car soit qu'il veuille tenir sa parole en ruinant ses Affaires, soit qu'il restablisse ses affaires en violant sa parole, il est tousjours réduit à vne déplorable eslection : ou de bazarder son Estât pour estre fidèle, ou de manquer à son honneur pour demeurer Roy.

Mais si, avant tout cela, et les choses estant encore entières, il désire prendre vne resolution généreuse et digne de luy; s'il ne veut plus que sa bonté soit vne rente et vn revenu certain aux Rebelles; s'il se lasse d'espuiser ses coffres pour souldoyer les armées de ses Ennemis, et de payer tous les jours vne chose qu'il n'acquiert jamais : Alors ces habiles Conseillers luy viennent représenter, avec beaucoup de mines et grimaces, qu'il ne faut pas aigrir les Affaires, que les Sages cèdent à la violence du Temps comme les Dieux à la nécessité du Destin; que les Princes qui ont régné devant luy n'ont osé remiier cette pierre ; qu'il y auroit de la présomption à vouloir mieux faire que ses Pères; que la Guerre est vn mauvais moyen de reformer les Estats; que de mettre vn Corps en pièces pour le rajeunir, c'est vn remède de Magicien ; que de brusler sa Maison pour la nettoyer, c'est vn conseil d'Ennemy, c'est vne resolution de Furieux.

Ce n'est pas tout que cela. Ils estaient en suite de grands Lieux-communs sur les louanges de la Paix et du Repos. Ils iiiployent tout l'art des Rhetoriciens à luy exagérer les misères de la Guerre. Ils n'oublient pas la profanation des Temples, les Loix divines, et humaines violées, afin de faire wider leur propre lascheté dans son esprit sous<*es termes pecieux, et de luy persuader qu'ils ont raison, ne voulant >os4uy advoiier qu'ils ont peur. Ils vivent ainsi auprès du rince, et se maintiennent entre Luy et les Rebelles par le ommun besoin qu'on a de leur entremise à conduire ce aie traffic, et à conserver deux Partis en vn Estât sans que \n puisse destruire tout ;'i t'ait l'autre.

ïls sont aussi le plus souvent bons Amis des Estrangers. Que sert-il de le dissimuler? Ils appréhendent beaucoup plus de desplaire au Roy leur Voisin que de desservir le Roy leur Maistre. De sorte qu'il ne faut point parler sous leur Ministère de protéger les Foibles contre l'oppression des plus Forts, de resveiller les Prétentions qui dorment, d'entreprendre rien hors du Royaume, quelque lustice, quelque Bien-seance , quelque Facilité qui semble persuader telles Entreprises. Ils condamnent la mémoire de Charles huictiesme et maudissent les voyages d'Italie : Ils se mocquent mesme de ceux de la Terre Saincte jusqu'à offenser la pieté des Siècles passez; Ne craignant point de redire après vn Impie de celuy-cy « que c'estoient des fièvres du Temps et « des maladies Populaires ; » que c'estoient des jeunesses de nos Princes et des chaleurs de foye de leurs Conseillers. Vn de ces gens-là m'a soustenu qu'Alexandre n'avoit jamais esté, que son Histoire estoit vn Roman; que celuy d'Amadis n'estoit pas plus fabuleux ny plus esloigné de la Vray-semblance.

Que si la mollesse de leurs Conseils ne prévaut pas tousjours à la vigueur et aux bonnes inclinations de leur Maistre, si quelque injure sensible et qui ne se peut dissimuler oblige l'Estat a vn ressentiment public, alors, ne pouvant pasblasmer la chose dans son principe, ils la descrient tant qu'ils peuvent dans les suites et par ses effets. Et comme si la Victoire ne valoit pas les frais de la Guerre quand vne Ville a esté prise sur l'Ennemy, « c'est perdre, disent-ils, que de « gaigner de la sorte. Tant de gens de bien sacrifiez à la va- (( nité dVn seul (ce seul sera peut-estre vn Prince du Sang « ou vn Fils de France) ; tant de millions sortis du Royaume « pour l'acquisition d'vne Bicocque! La seule despense de « rArtillerie acheveroit de nous ruiner si nous faisions vne (( seconde Conqueste. »

Pareils Ministres ne pouvoient se consoler à Carthage de?

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Victoires d'Annibal en Italie : Ils crioient dans le Conseil quand on apportoit de bonnes nouvelles, et qu'on versoit à pleins boisseaux les bagues des Chevaliers Romains qui avoient esté tuez à la Guerre : « Qu'il garde ses Anneaux de « fer et ses Trophées de papier, et qu'il nous rende nos « Hommes et nostre Argent. lamais les affaires de la Repu- « blique ne furent ny plus fleurissantes ny plus ruinées : « Elle n'eut jamais ny plus de réputation au dehors ny plus (( de misère dans ses entrailles. »

Pareils Ministres ont esté cause de la fin des deux Empires, et ont perdu Rome et Constantinople par la fatale mollesse de leurs conseils. Ils ont ouvert la porte à tous les Barbares : Us ont honteusement acheté la Paix, soit des Goths, soit des Vandales, soit des autres Peuples de l'Aquilon, d'où tout le Mal devoit venir dans le Monde. Ils ont compté pour rien ce deshonneur de TEmpire et cette infamie du Nom Romain, pourveû que par la douceur du Mot ils pussent corriger l'amertume de la Chose, et que, quand ils payoient tribut à leurs Ennemis, il leur fust permis de dire qu'ils donnoient Pension à leurs Alliez. Ils ne se sont point souciez de la fortune de l'Advenir et de ce que deviendroit la Postérité, pourveû qu'ils pussent autant vivre que l'Estat qu'ils gouvernoient pourroit durer.

Faisons-leur grâce neantmoins encore vne fois, et ne les accusons point de trahison. le crois qu'il ne voudroient pas vendre et livrer leur Maistre; Mais ils ne sont pas faschez que le Monde sçache qu'ils le peuvent faire : Ils ne font point de difficulté de le mettre à prix en certaines oficasions : Ils souffrent qu'on le marchande ; Ils baillent mesme des eschantillons aux Marchands, quoy qu'ils ne se veuillent pas dessaisir de la Pièce entière. C'est vne de leurs Maximes

QV'ON PEVT TROMPER QVELQVEFOIS LE PrIKCE POVR SON PROPRE

BIEN : Et quand ils s'entendent avec les Ministres des autres Princes, ils appellent cela « travailler au bien gênerai de la

m ŒUVRES DK 13ALZAG.

« Clirestientft et maintonir la paix entre les Couronnes. » N'a-t'on pas bien cru, du temps de nos Pères, que Barberousse et André Dorie n'estoient pas en mauvaise inlelligenee? On ne pouvoil pas dire pourtant que l'vn ne fust bon Serviteur de Soliman et Fautre de Charles : Mais ils avoient besoin l'vn de Tautre pour faire valoir leurs services auprès de leurs Maistres et pour bien garder la place qu'ils y tenoient. Le Turc loiioit le Cbrestien, et en parloit comme du soûl homme qui luy donnoit de la peine : Le Cbrestien rendoit la pareille au Turc par des paroles aussi obligeantes et ^ussi avantageuses. Et vn Esclave d'Alger dit sur ce subjet assez plaisamment au Vice-Roy de Sicile « que jamais vn « Corbeau ne crevé les yeux à vn autre Oyseau de son es- « pece, et que, si Dorie estoit ruiné, Barberousse auroit peu « de crédit à la Porte du Grand Seigneur; comme aussi Dorie « (lescendroit de plus d'vn degré à la Cour de l'Empereur (( par la ruïne de Barberousse. »

Ilss'aidoient donc, et se favorisoient réciproquement dans la continiiation de la Guerre, qui estoit leur Mestier et leur Affaire. Et puis que des Hommes ambitieux, par conséquent qui aimoient Thonneur, ont esté capables d'vn pareil traffic, je vous laisse à penser si des Hommes qui n'aiment que leur interest, et qui ne connoissent point d'autre Honneste que l'Vtile, ne seront pas bien aises de conserver leur authorité par vn semblable commerce? Ne voudront-ils pas, à vostre advis, se rendre nécessaires pour durer? Ne feront-ils pas pour la Paix, qui leur doit estre vne moisson d'or, et vne moisson qui ne manque point, ce que les autres fa isolent pour la Guerre, dont la récolte est si incertaine et les fruit'J sont si aigres et si amers?

Tel est le procédé de nos Sages dans l'Administration de l'Estat et dans la haute région du Ministère. Mais quand ils floscendent plus bas, et que leurs devoirs sont plus aisez,

pour cela ils ne s'acquittent pas mieux de ce qu'ils doivent. Les affaires des Particuliers qui despendent d'eux prennent mesme train que les Publiques. En des Occasions seures et faciles, où ils pourroient monstrer de la force à bon marché, ils ne peuvent s'empescher de faire voir leur naturelle foiblesse. Ils ne voudroient pas perdre l'amitié de ceux dont ils ravissent le bien; et, en mesme temps, ils craignent et offensent les mesmes personnes. Ils s'entretiennent avec tout le monde par des responses générales et qui n'obligent point précisément. On ne part jamais mal satisfait d'auprès d'eux. Ils ne bravent ny ne rebutent jamais personne. Ils ne donnent que de belles paroles et de bonnes espérances.

A celuy qui leur demande justice, ils font des civilitez et des complimens : Ils présentent des roses et des violettes à qui a besoin de pain. Apres vous avoir tenu vn an en longueur, vous promettant de jour à autre de vous donner contentement, à la fin, quand vous les pressez de la conclusion, ils vous prient de leur dire ce que c'est, et vous font voir que toutes les fois que vous avez parlé à eux ils n'ont jamais eu dessein de vous escouter.

Vn prétendant en Cour de Rome y ayant esté traité de cette surte, et s'en retournant chez soy comme il en estoit venu, trouva vn gibet à la sortie de Bologne (la Cour de Rome y estoit alors); et s'estant arresté quelque temps devant ce gibet à regarder vn Pendu qu'on venoit d'y mettre, on dit qu'il s'escria tout d'vn coup à haute voix : Qve ie t'estime hevrevx, MON Ami, de n'avoir point affaire av liev d'ov ie viens! Vous voyez à qui ils sont cause que les gens d'affaires portent envie, fit en quel lieu ils obligent d'aller chercher la ffelicité. Et en effet, Mort pour Mort, et Bourreau pour Bourreau, il vaudroit

fcore mieux vue prompte Mort et vn Bourreau diligent. Ils sçavent ainsi lasser la patience des Solliciteurs; Ainsi ils se vengent de l'importunité des Supplians, et ne se mett»^nt point on clinh're pour les mettre au desespoir. En quoy,

•i'i<i ŒUVRES DE BALZAC.

à (lire le vray. leur procédé est je ne sçay quoy de bien rare et bien digne de nostre considération. Rien ne se peut imaginer de plus doux ny de plus tranquille que leur malice. Il entre dans leur poison autant de sucre que d'arsenic, et l'égalité de leur humeur est semblable au calme de cette Rivière, où les corps les plus légers vont à fonds, sans qu'il paraisse vne nuée en fair ny qu'il y ait vne baleine de vent qui la pousse.

Vn Homme de cette sorte est vn sçavant Artisan de Calomnies : 11 ne manque jamais de piastre ny de couleurs; Il scait préparer et polir admirablement les mauvais offices. Il blasme avec des Eloges et non pas avec des Invectives. En apparence il rend tesmoignage au grand Mérite, et en effet il donne des soupçons de la grande Réputation. Vous diriez qu'il plaint ceux qu'il accuse, et qu'il a pitié de ceux qu'il veut ruiner. La Rbetorique apprend à médire grossièrement; II a trouvé vne façon bien plus délicate de faire la mesme chose. Cela s'appelle frapper sans lever le bras : C'est blesser sans qu'il coule de sang de la playe ny qu'il paroisse de coup. Il se desguise en Ami pour haïr avec plus de seureté. Et afin qu'il soit crû charitable, dans le moment mesme qu'il assassine, il ne tuë personne dont premièrement il ne fasse l'Oraison funèbre.

(( Tous les yeux, dit-il au Prince, sont tournez sur luy. « Les Soldats l'appellent leur Père, et le Peuple pense que c'est « son Intercesseur envers vostre Majesté. Il ne tient qu'à luy u qu'il ne se prévale de cette faveur vniverselle, et que, de (( la possession de tant de Cœurs, il ne forme vn Party qui « porte son nom. le croy neantmoins qu'il ne voudroit pas ( manquer à son devoir, et qu'il n'a que de bonnes inten- « tions. Les Astrologues et les Poètes luy promettent bien « vn Royaume; Mais outre que ce sont gens qui ne tiennent « pas ce qu'ils promettent, c'est peut-estre vn Royaume « d'outre-mer; Il doit peut-estre l'aller conquérir aux der-

nieres extremitez d<^ la Terre. Cependant il y a de l'apparence qu'il se contentera de la place que vostre Majesté luv donne après elle. Son ambition sera plus sage et plus « modeste que celle des autres Ambitieux. Il se peut, Sire, que ses desseins respecteront la Couronne de son Maistre et les Loix de sa Patrie. »

La jalousie du Prince s'allumant par ces excuses magniliques et par cette douceur apparente mesléede cette raillerie amere, la défiance entre en son ame avec l'estime. Mais il reste encore quelque chose à faire. Le travail est heureusement commencé, mais il n'en doit pas demeurer là, et le Courtisan dissimulé passe plus avant. Il adjouste que « quoy ,( qu'on puisse dire, et quelque crime qu'on allègue, il ne « sf auroit conclure à la condamnation d'vn Homme qui au- (( trefois a si bien servi ; Qu'il faut que Philippe ou Alexan- (( dre se conseille en cecy avec soy-mesme et avec les Dieux a immortels; qu'il considère s'il y a plus de dommage à se « défaire d'vn Serviteur de ce mérite qu'il n'y a de péril à <( pe s'en défaire pas. Vous ne pouvez le perdre sans vn no- •< table interest de vostre Estât; Vous ne le pouvez conserver sans vn danger évident de vostre Personne : Regardez, « Sire, lequel des deux vous est le plus proche, ou vostre H Estât ou vostre Personne. Voyez s'il vaut mieux vous defier tousjours de cet Homme-là, ou vous en asseurer par le « seul moyen que vous en avez. Vn Souverain peut-il estre <( en seureté tant qu'il y aura vn Particulier qui peut cor- « rompre le Sénat, desbaucher des Légions et faire révolter les Peuples? »

De cette sorte, sans faire de hautes exclamations ny em- [>loyer les ligures violentes, il persuade vne ame timide et pousse la crainte dans la cruauté. Ainsi la cruauté fait la douce, et paroist officieuse et bienfaisante. Par des loiianges empoisonnées, et pires mille fois que la mesdisance toute sèche, il opine à la mort en disant qu'il ne veut pas opiner.

•22î> ŒUVRES DK BALZAC.

Il so (loschargfi de l'envie du meurtre par le biais dont il si sert pour en faire la proposition. Il défère son Ennemy en évitant le nom odieux d'Accusateur. Achevant de le des- Iriiirc, luy donnant le dernier coup, il dissimule encore sa liaine; il fait encore le bon et le pitoyable.

Mais, avec tout cela, il a si grand' peur qu'il ne meure pas et que la Ligue soit la plus forte, qu'après avoir jette ou Philippe ou Alexandre dans des resolutions extresmes, il fait joiier vn autre jeu de l'autre costé. Il avertit Celuy qu'il a entrepris de ruiner a qu'il n'y a plus de moyen de le servir au « Palais contre vne infinité d'Ennemis secrets qui luy ren- ({ dent de mauvais offices : Que, pour luy, il ne connoist « plus le Présent et ne sçait que penser del'Advenir, voyant (( le Prince dans des humeurs si estranges et si esloignées « de la première douceur de son Naturel ; Qu'il estime heua reux ceux qui sont retirez en leur Maison, et qui ont quitté « vne Cour où les Gens de bien ont perdu leur place, n'y « pouvant plus estre que tesmoins de la violence des Mesu chans. Qu'il est sur le point de demander son congé, sfin « qu'il ne semble pas approuver par sa présence le Mal qu'il u ne sçauroit empescher par ses conseils; et que ny ses yeux (( mesmes ny ses oreilles n'ayent aucune part aux choses (( qui se préparent. »

Voiln vne petite Monstre de ce grand Commerce de Piperie que Ton exerce à la Cour. Et c'est à peu prés ce que vouloit dire, après nostre Tacite, l'Histoire manuscrite que nous avons veup, par son pessimvm jmmicorvm genvs l-Whantes. C'est l'explication ou la paraphrase du passage d'Ammian Marcellin, quand il parle de la Cour de l'Empereur Constance; Et ce sera encore, si vous le voulez, le commentaire de ces deux Vers de la divine lerusalein, que le feu Roy Henri li^ Grand trouvoit si beaux et si dignes de Monsieur )e***:

AKlSTll'l'E.

G mil Fabbio di caluimie, adorue in inodi ^'ovi, che sono accuse, et paion lodi.

(l'est particulièrement au Pays de ces deux Vers uù il se trouve de ces excellens Trompeurs; et il me souvient d'vn des principaux Ministres de la première Cour de la Chrestienté qui estoit passé Maistre en cette belle science. De si loin qu'il voyoit vn homme à qui il venoit de rendre vn mauvais office , il luy crioit à haute voix : L'ho servita, SiG^oR ! Et avec ces maximes de Piperie il a gouverné fort long temps le Monde : Il est parvenu à vne extresme vieillesse en ne refusant ny n'accordant rien, en ne disant ny ouy ny non, en recevant les deux Parties avec la mesme sérénité de visage. Qu'il meure donc quand il luy plaira, ce Uomain si peu digne de la vieille Rome, si esloigné de la candeur et de la sincérité de l'ancien Fabrice ; on pourra mettre sur son Tombeau avec vérité qv'il a menti soixante ET DIX ANS, et que la Comédie qu'il a jouée a duré toute sa vie.

Il est vtay que nous apprenons de quelques exemples qu'on a vescu autrefois assez heureusement sous ces molles et languissantes Dominations, et qu'elles n'ont pastousjours esté funestes à la Patrie. Mais il faut prendre garde dans l'Histoire si l'Administration que nous louons n'est point la suite d'vn meilleur Règne, si ce n'est point la chaleur qui reste d'vn feu qui n'est plus et le mouvement du branle qui a cessé. Il faut remarquer si cène sont point \^ vertus des Pères qui soustiennent Tinfirmité des Enfans, et leur espargne qui fournit à leurs desbauches. Car en effet, après vn long ordre, les Affaires vont presque d'elles-mesmes, et la Police ne peut pas si lost recevoir d'altération, se ressentant encore de la bonne impression que quelque grand Prince y aura laissée. D'ailleurs, c'est le naturel des choses du Monde

de doinaiidor du leiii[>s, «it d'avoir de la peine à passer d'vii estai à l'autre. De sorte que, s'il est arrivé que la République soit demeurée ferme sous telles Puissances, foibles, débiles, mal asseurées , elle estoit peut-estre obligée de son repos aux bons et solides l'ondemens qui avoient esté posez de longue main, quoy qu'on ne mist au dessus que du cbaume ou de la terre. Ce n'estoit pas tant vn fruit du Gouvernement présent que les restes de Tbeureuse conduite du pa^^sé.

DISCOVUS SlXlb:!SiME.

A ri'lte scru[mleuse et déliante Sagesse, il <e peut opposer vne certaine Vertu brutale, s'il m'est permis de la nommer de la sorte. Mais, pour la faire mieux reconnoistre, et pour la définir en la descrivant, ne la nommerions-nous point vne Probité passionnée, indocile, impetiieuse, qui suit plustosl la fougue de la Nature que la discipline de la Raison, qui a plus de courage que d'adresse?

Au commencement, il semble que ce soit vigueur, et ce n'est que dureté; On la prendroit pour force, et ce n'est que violence, dans laquelle l'esprit se fixe pensant se roidir, et devient immobile pour vouloir estre trop ferme. Or est-il qu'il importe de sçavoir tourner et plier l'esprit selon l'exigence des occasions et la variété des subjets qui se présentent. Si on ne le rend souple et maniable, s'il n'est capable de diverses formes dans vn monde si changeant que celuy-

. son Ysage. (|ui doit estre vniversel ei n'avoir point d'ohjeldelini. trouve des bornes désTentrée de la carrière, s'arreste à quelijues rencontres qu'il luy faut choisir, ne s'estend qu'à vn très-petit nombre de choses. Et ces choses arrivant assez rarement, les Ministres au contraire devant agir chaque jour, il ne se peut pas que d'vne seule drogue ils fassent toutes sortes d'opérations, et que du mesme feu qu'ils escliauffent ils puissent encore rafraischir.

radvoiie bien qu'ils ont beaucoup de cœur et que leurs intentions peuvent estre bonnes; Mais il n'y a point d'art ny de méthode pour conduire ces avantages de la naissance. Ils sont faits tout d'vne pièce : Et s'il est question de passer par quoique ouverture difficile, au lieu qu'ils doivent baisser la leste il leur fau droit hausser la muraille : Il faudroit contraindre le Temps, les Hommes et les Affaires de leur obeïr et de les suyvre. Ainsi ue voulant jamais entrer dans le sens d'autruy, ne pouvant jamais changer de place, ne connoissant point d'autre Raison que la leur, ils ne sont pas fort propres à gouverner les Estats, où il est besoin de prendre do nouveaux advis sur la nouveauté des accidens qui arrivent, et où quelquefois le I^ilote peut apprendre quelque chose des Passagers.

Quelle malheureuse régularité pour vouloir aller tout droit, de ne se deslourner pas d'vn Abysme qui est au milieu du chemin , de donner à travers les Escueils pour avoir riionneur de ne point gauchir, de rejetter la bonne résolution parce qu'vn autre l'a proposée! Cependant les Généreux imprudens tombent à toute heure dans ces ^bysmes, et heurtent sans cesse contre ces Escueils : Ne pouvant parvenir à la première gloire de la Vertu, qui seroit de ne point faillir, ils négligent la seconde, qui est de sçavoir r'habiller ses fautes : Ne pouvant estre parfaits, ils ne veulent point estre penitens.

Quelque cause, bonne ou mauvaise, qu'ils ayent embras-

sée d'abord, ils apportent vne obstination aveugle à la soustenir, et disputent ^ussi violemment pour le moindre de leurs sentimens que pour la Religion de leurs Pères. Volontiers ils seroient Martyrs de leurs Opinions. Ils continuent tousjours le Mal commencé, pour monstrer qu'ils entreprennent avec jugement ce (ju'ils font avec persévérance.

Si vne proposition qu'ils ont mise en avant par manière de discours, etiju'ils ne croyent point véritable, vient à estre contestée, dés là ils s'intéressent à la défendre : Apres ils se la persuadent à demi : Dans le progrez du raisonnement ils la tiennent tout à fait asseurée, et ne la quittent point que, de Question problématique qu'elle estoit pour le plus au commencement do la Conférence, ils n'en ayent fait vn point de Foy en sa conclusion.

Si on les prie de considérer que les Ennemis sont puissans et en grand nombre, ils respondent qu'il y a beaucoup de gens et peu de Soldats, que ce ne sont point de vrais Ennemis, que c'est de la canaille mutinée. Si on leur remonstre que le passage de l'Armée ne se peut faire par l'endroit qu'ils se sont imaginez, ils s'agitent et se tourmentent là-dessus de telle façon, qu il semble qu'ils prétendent de l'y faire passer par la seule force de leurs paroles.

le ne me figure point icy des choses qui ne sont point. le ne fais point des Hommes artificiels : l'en connois, Monseigneur, et je vous les pourrois nommer, qui agissent de cette sorte dans les Conseils, qui ne se rendent ny à la Raison évidente, ny à la Coustume establie, ny à l'Vsage receu. Ils opposent la singularité de leur Opinion au consentement des Peuples et à la foule des Exemples. Les Rrefs et les Bulles des Papes, les Edicts et les Déclarations des Rois sont pour les autres et non pas pour eux. Ils cassent tous les Actes publics quand ils ne s'accordent pas avec leur sens particulier.

N'avons-nous pas veû en Flandre premièrement, et depuis en Italie, vn Ministre Espagnol qui estoit de cette liu-

AUISTIPPE. 227

meurV 11 ne put jamais se résoudre à reconnoistre pour Roy de Fronce le feu Roy Henry le Grand : Il ne le put jamais appeller que le Bearnois ou le Prince de Bearn lors qu'il vouloit luy faire faveur. La Ligue estoit morte et sans espérance de ressusciter. La Paix de Vervins avoit esté publiée et tous ses Articles exécutez. La Reconciliation du Roy s'estoit faite solennellement avec le Saint Siège. Le Roy d'Espagne luy envoyoit des Ambassadeurs et en recevoit de luy. Tout cela neantmoins ne flechissoit point l'esprit du Ministre. l\ vouloit estre plus contraire à la France que TEspagne, et plus Catholique que TEglise. Son opiniastreté excommunioit celuy que le Pape avoit absous. Et il en estoit encore en ces termes Tannée mil six cens dix, à la veille que le Bearnois s'alloit rendre Maistre d'vne bonne partie de l'Europe. Et que seait-on s'il n'eust pas commencé par la duché de Milan, dont ce Ministre estoit Gouverneur, afin de lui faire changer de stile?

Les Sages dont tious fismes hier l'examen n^asseurent quoy que ce soit, n'oseroient jurer qu'il soit jour en plein midy, ne sont point certains si les choses qu ils voyent sont ou Objets ou Illusions. Quand on leur demande leur sentiment, ils disent tousjours : Ie PEiNSE, et jamais : Ie sçay. Et dans les affaires les plus claires, on ne peut tirer d'eux que : Pevt-estre, il se pevt faire et il favdra voir, ce qui procède, selon l'advis d'Aristote, d'vne opinion généralement mauvaise qu'ils ont conceuë du Monde et des apparences. De sorte qu'ils se peuvent tromper quelquefois; mais on ne les trompe que rarement. S'ils perdent, ce n'est que pour vouloit trop bien joiier : C'est d'eux-mesmes et de leur malheur qu'ils se doivent plaindre, et non pas de l'avantage et de la piperie de leur Ennem\ . Aussi cherchent-ils premièrement la seureté et en suite le profit. Ils se gouvernent par le discours de la Raison, qui conclut à l'Viile et au Certain,

2*28 ŒUVHES I>E UALZ.VC.

et ne vivent pas selon l'Institution Morale qui se propose l'Ilonneste et le llazardeiiv.

linaginez-vous tout le contrain' îles autres dont il s'.iuii. «jui ne s'expriment (ju'en termes aftirmatifs, qui décident les matières les plus douteuses et les plus embroiiillees par vn : Cela est, il ne i'evt estkk avtkeme.m, u. favt ue nécessité ABSOLVE Qv'iL AHiuvE AINSI. D'ordiuaire ils quittent le plus •(rand de leurs interests pour la moindre de leurs passions. Ils préfèrent les louanges aux presens et les remerciemeiis aux recompenses. Ils se promettent merveilles de l'Advenir et de la Fortune. Ils font valoir leurs doutes, leurs souimmui . leurs espérances, jusqu'à l'infini.

AdvoiJons pourtant la vérité à l'avantage des Gens d'aiijourdMiuy : Ils valent mieux que les Gens d'hier. Au jugement d'Aristote, les Timides sont défectueux, en ce qu'ils n'aspirent pas aux choses dont est digne le Magnanime, et en ce qu'ils n'aspirent pas mesme à celles dont ils sont dignes. Mais les Audacieux ne sont excessifs qu'en ce (juils aspirent aux choses dont est digne le Magnanime et non pas eux. le parle delà Magnanimité, comme vous voyez, dans la rigueur des Philosophes et non pas dans la licence des l/oëles, qui appelleroient bien Magnanimes nos Gens d'aujourd'huy, puis qu'ils appellent ainsi leurs Geans. leur Phaëton et leur Gapanée.

Il est certain que cette Audace et cette Fierté ne desphiisent pas tousjours au Monde : En quelques rencontres elles ont eu de l'approbation et {\e> louanges : Elles ont esté estimées, et ont reiissi en la personne de ce Romain qui semble si lionnt^ste homme à Monsieur le Duc d'Espernon et à Monsieur le Mareschal de Lesdiguieres. Vostre Altesse veut bien que je la fasse souvenir du slile dont il escrivoit ;< l'Empereur.

La fidélité de ce Romain estoit sans reproche, et neantmoins il fut accusé en son absence, et trouva vn Délateur à

aRISTIPPE. 220

la Cour, il commandoit vno Armée en Allemagne, et a voit beaucoup de créance et d'authorité dans sa Province et parniy les Gens de guerre. Estant averti de ce qui se passoit à Rome, et des mauvais offices qu'on luy rendoit au Palais, il escrivit à l'Empereur vne Lettre hardie et superbe dont voicy à peu prés les derniers mots : « Ma fidélité a esté pure t( et entière jusques icy, et je ne changeray point si on ne « m'y force. Mais quiconque viendra pour succéder à ma « Charge, je suis résolu de le recevoir comme ayant entre <( pris sur ma vie. AccoRDONS-^■ovs, s'il vovs plaist, Cf.sau. « A vovs tovt l'Empire, et a mov mon Govverneme.nt. »

Ces Gens-là difficilement s'entendent avec TEnnemy, mais ils se cabrent aisément contre leur Maistre. Ils ne sont jamais rebelles de dessein formé et par inclination au mal, mais ils le peuvent estre par despit et par ressentiment. Ils ne manquent point de fidélité pourveû qu'on se fie en eux. Ils ne desservent point, mais ils veulent servir à leur mode. Ils veulent e>tre Arbitres de leur devoir et de leur obeïs- Nince.

Vn de ces Gens-là (vous le connoissez, Monseigneur, ) me

voulut prouver il n'y a pas long-temps, qu'il servoit son

Maistre en luy désobéissant. Ce fut dans vn entrelien de prés

'" quatre heures que j'eus avec luy lors que je le fus visiter

>on Gouvernement de la part de vostre Altesse. Par vne

'.lisante distinction qu'il faisoit du Roy et de l'Estat, il me

' que de fraische date, et dans vne occasion qui n'estoit

encore passée, « il avoit esté tout droit au bien de TEs-

lat sans avoir escouté plusieurs différentes v^ix qui le

vouloient arrester par les chemins, en luy alléguant le

nom du Roy. » A quoy il adjoustoit, se fondant sur vn

lincipe qu'il prenoit vn peu de haut, « que le Roy son

[ireiuitT .Maistre, Père du Roy d'à présent, luy avoit com-

inandc' avant sa mort que, s'il venoit vn tel temps, et qu'il

:irrivast vn tel accident, il ne manquast pas à faire Mie

« telle chosp, quelque ordre contraire qu'on luy apportast c de la Cour pour l'en ompescher. Qu'il avoit crû estre obligé, u en conscience, de suivre les intentions du plus grand et « du plus sage Prince du Monde, ([u'il n'avoit pas appreu hendé de pouvoir faillir se conformant aux sentimens de u Celuy ([ui ne faisoit point de fautes. »

Mais allez, je vous prie, vérifier ce commandement secret, qui n'est venu à la connoissance de personne, non pas mesme de la Royne veufve du feu Roy. Pour sçavoir au vray ce qui en est, il faudroit employer les charmes do la Magie : U faudroit évoquer TAme du plus grand et du plus sage Prince du Monde, de celuy qui ne faisoit point de fautes, et luy demander si le Ministre qui l'allègue ne l'allègue pointa faux. C'est vne raillerie de penser estre encore à Philippe, sous le règne d'Alexandre; de vouloir persuader à son Maistre qu'on a raison de désobéir, que l'opiniastreti'» a du mérite, qu'il suffit de bien servir quoy que ce soit contre le gré de Celuy qu'on sert.

Que ces Gens-là, qui servent ainsi à leur mode, soient tousjours, s'il y a moyen, à deux cens lieues de la Cour; Qu'on les employé, s'il est possible, en des lieux obscurs, où les mauvais exemples n'estant pas si regardez ne sont pas si dangereux. Mais il seroit mal de les appeller auprès de la personne du Prince, où le respect n'est pas moins nécessaire que le service, et où ils voudroient estre ses Tuteurs phistost que ses Conseillers.

Ce sont d'excellens Hommes, je ne le nie pas ; mais cette excellence n'est pas bien en sa place sous la puissance d'vn autre. Ils aiment l'Estat et la Patrie, mais ils haïssent la Dépendance et la Subjetion. Leur fin est droite, mais leurs moyens sont obliques et semblent contraires à leur fin. Car ayant pour objet le bien de la Monarchie, ils vsent de toute la licence qui pourroit avoir lieu dans le Gouvernement Populaire. Encore plus que cela : Voulant servir, ils veulent ser-

vir en Souverains. Ils m'ont dit eux-mesmes, dans nostre entretien de prés de quatre heures, « qu'ils estoient trop Vieux « pour se remettre aux premiers elemens de leur devoir. » Et moy, en souriant à ce qu'ils disoient, je leur ay dit de plus (( qu'ils estoient trop grands pour apprendre cette (( leçon qu'vn Docteur de Cour donne à son Fils dans l'His- « toire Grecque : Mon enfant, fais-toy petit. » Bons Gouverneurs de Province, bons Gardiens de la Frontière, bons Portiers du Royaume, tant qu'il vous plaira ; mais bons Ministres d'Estat et bons Courtisans, je ne l'accorde pas de la mesme sorte.

Il y a des Affaires dans lesquelles il se peut prendre divers Partis; et de plusieurs biais qui s'offrent on doit choisir le plus propre pour les bien manier. En telles Affaires, ils apportent la mesme passion, et se laissent aller aux mesmes emportemens que nous avons desja remarquez sur le subjet des Nouvelles. On ne sçauroit les voir que dans l'vne ou dans l'autre extrémité. Ils aiment mieux tomber que descendre. Ils désirent avoir Tout ou Rien. Ils demandent ou la Mort ou la Victoire, quoy que neantmoins il me semble que ce soit beaucoup d'emporter les trois quarts quand on ne peut obtenir le Tout, et qu'entre la Mort et la Victoire il y ait la Paix, qui est vn bien de valeur inestimable, et qui doit estre recherché des Vaincus et désiré des Victorieux.

Mais ce qui nous semble ne les persuade pas, et ils n'ont point d'oreilles pour nos remonstrances. 11 n'y a pas moyen de divertir leur imagination de son objet et de luy faire changer de visée. Ils sont ennemis de tout accommodement, et si attachez aux règles qu'ils se prescrivent, et à la rigueur de l'exacte lustice dont ils se picquent, qu'il est impossible de les rendre capables de l'Equité. 11 n'est pas possible de leur faire prendre recompense d'vne chose quand elle est perdue" : Ils veulent le mesme et non le semblable : Ils combattent le sens de la Loy par les termes de la Loy, et se font

232 Œil V m: S DK BALZAC.

injure en se faisant droict : Ils me font souvenir de ces Frères si Célèbres dans l'Histoire, qui, ayant à partager également vne succession, cassèrent vn verre pour le diviser, et coupèrent vn habillement en deux alin que chacun en eust la moitié.

Si ceux-cy ne vont pas jusques-là, et si c'est en dire trop, disons à tout le moins que, dans Us Affaires, ils ne connoissent pointées lemperamens de si grand vsage, et qu'on employé si vtilement pour la perfection des Affaires, pour joindre les choses csloignécs, [Hjur faciliter les difficiles. Us ne connoissenl point ces Uelaschemens, ces Ajustemens, comme on parle aujourd'huy en Italie; ce nécessaire Milieu, (jui semble .souvent venir du Ciel, et dont on a besoin pour conclure les marchez avec les Particuliers, à plus forte raison les Traitez de Paix entre les Princes, les Ligues offensives .1 défensives, les Négociations, où il y vn du salut des Peujdes et de la fortune des Royaumes.

Nos Farouches vertueux ne veulent point du ces Temperamens et de ce Milieu : Dans vn Estât qui meurt de vieillesse, ils voudroient faire la mesme chose que s'ils gouvernoient dans vne Republique nouvellement establie, qui seroil encore dans la puret(' de son institution et dans la vigueur de ses premiers ordres. Ils ne parlent que du Pouvoir absolu, que de l'Authorité du Sénat, que de la Force des Loix, bien que ce soient choses qui vieillissent, comme les antres choses, et qui s'affoiblisseut en vieilli.ssant.

Escoutez Caton, qui opine dans la Cause de César : k II u faut, dit-il, le charger de chaisnes (il ne dit point : Il faut H s'en saisir premièrement). 11 faut l'envoyer en cet estal-là h à nos Alliez, qu'il a offensez, afin qu'ils se fas.sent raison «( eux-mesmes et qu'il .«;oit puni de ses Victoires injustes. (( Ces IL FAVT sont assez difficiles à exécuter si la Faveur H l'emporte sur la Raison. Il faut, continue-t'il, qu'il vienne <' plaider sa cause en personne, et qu'il nous rende co!n|tle

AiaSTJl'l'K. '2"*

M (le ses Neuf années de Commandement. Il faut que tout M se passe selon les Loix, c'est-à-dire, selon mon interpre- » tation, il faut hazarder toutes Loix pour observer les For- '• malitez. «

V'ostre Altesse blasme, je m'asseure, cet austère Républicain , quoy que jamais bomme ne fut plus loué que lu} . Ciceron n'estoit pas seulement son Âmy particulier, il estoit son Admirateur public. Apres sa mort, il fit quelque chose de plus que son Oraison funèbre, et ce qu'il fit donna occasion aux deux Anticatous de César. Ciceron neantmoins, parlant confidemment à Pomponius Atticus, advoiie que la Vertu de cet Homme qu'il admiroit tant estoit inutile à la Patrie. Il confesse que cet Homme divin, car ainsi le nommoit-il, estoit hors d'vsage et ne sçavoit pas s'accommoder à la portée de son Siècle; que, quand il opinoit au Conseil, . il pensoit estre dans la Hepublique de Platon, et non p.is ' dans la lie du Peuple de Piomulus. »

Ce mot de Ciceron explique vn Vers de Virgile, auquel les gens de l'Eschole ne prennent pas garde, et qui mérite la reflexion des gens de la Cour. Dans la description du Bouclier de son Héros, où diverses figures sont gravées, ayant voulu représenter cette partie des Enfers qui est habitée par les Ames Sainctes, il y fait présider Caton avec souveraine rmlhorité, et luy donne jurisdiction sur ce Peuple de lustes î de Bienheureux.

Socretosfjue Pios, his danlem jura C.aloneiii;

I comme l'a traduit vn Poëtede nos Amis, *

Aux lustes assemblez Calon donne des liOix.

A prendre la chose à la bittre, la Maison des Césars estoit t'iisée par ces pandes, et leur Ennemy ne pouvoit estre itifit' (\\u' leur Cause ne fiist condamnée. Mais, à mon ;id-

2ôi ŒUVRES DE BALZAC.

vis, Virgile s'entendoit en cecy avec les Césars. Sans doute il avoit descouvert à Auguste le secret de sa Fiction, qui loiie en apparence et qui se mocque en effet, qui fait voir que la Vertu de Caton estoit de l'autre Monde et non pas de celuy-cy. Virgile vouloit dire (inement, et d'vne manière figurée, qu'il faloit chercher à Caton des Citoyens tous bons et tous vertueux, qu'il faloit luy faire vn Peuple tout exprès pour estre digne de luy, (jue Caton ne pouvoit trouver sa place que dans vne Société qui ne se trouve point sur la Terre.

Voilà en effet où il faut que les Catons aillent pratiquer leurs Paradoxes et débiter leurs Maximes généreuses. Icy nous ne vivons pas en ce Pays-là. Nous ne sommes pas an Pays des Idées et de la Perfection, où les Ames sont deschargées de leurs Corps, sont guéries des Passions, sont purgées des autres infirmitez humaines. Qui vit jamais de Republique composée de Philosophes, beaucoup moins de Philosophes Stoïques ?

Le Monde a perdu son innocence il y a long- temps. Nous sommes dans la corruption des Siècles et dans la caducité de la Nature. Tout est foible, tout est malade dans les Assemblées des Hommes. Si vous voulez donc gouverner heureusement, si vous voulez travailler au bien de l'Estat avec succez, accommodez-vous au défaut et à Fimperfection de vostre matière. Défaites-vous de cette vertu incommode dont votre Siècle n'est pas capable. Supportez ce que vous ne sçauriez reformer. Dissimulez les fautes qui ne peuvent estre corrigées. Ne touchez point à des Maux qui dcscouvriront l'impuissance des Remèdes, qui descrieront la Médecine, qui rendront ridicules les Médecins. Respectez ces fatales Maladies qui sont envoyées d'en baut, et où il se remarque quelque chose d'estranger et d'inconnu. Quand le doigt de Dieu paroist, il faut quil face peur à la main des Hommea.

A la bonne heure, contentez, s'il se peut, l'honneur et la dignité de la Couronne. Mais ne perdez pas la Couronne pour en vouloir conserver l'honneur et la dignité. Ne vous attachez pas de telle sorte à cet Bonneste sauvage, rigoureux et philosophique, que vous ne le quittiez, si la nécessité l'exige de vous, pour vn autre Honneste plus humain, plus doux et plus populaire. Souvenez-vous que la Raison est beaucoup moins pressée dans la Politique que dans la Morale, qu'elle a son estendut' plus large et plus libre, sans comparaison, quand il s'agit de rendre les Peuples heureux que quand il ne s'agit que de rendre gens de bien les Particuliers. Il y a des Maximes qui ne sont pas justes de leur nature, mais que leur vsage justifie. 11 y a des Remèdes sales; Ce sont pourtant des Remèdes. Dans ces salutaires Compositions, il entre du sang humain; il entre de l'ordure et d'autres vilaines choses : Mais la Santé est encore plus belle que toutes ces choses ne sont vilaines. Le venin guérit en quelque rencontre, et en ce cas-là, le venin n'est pas mauvais.

Messieurs les Catons, ne soyez pas trop honnestes ny trop justes. Ne décernez point de prise de corps contre ce Coupable, qui a vne armée pour se défendre de vos Sergens; D'vn Mutin n'en faites point vn désespéré. Au nom de Dieu, ne forcez point ce nouveau César à passer le Rubicon, à se rendre Maistre de sa Patrie, à dire ces paroles remarquables en regardant les Morts d'vno bataille qu'il aura gaignée : Ils ONT vovLv LEVR PROPRE WALHEVR ! Aprcs avoir fait de si grandes choses, on m'eust donné des Commissaires»si je ne me fusse servi de mes Soldats : l'eusse esté condamné si mon Innocence n'eust esté armée : On me menaçoit de chaisnes et de prison. On m'eust livré aux Rarbares si ma Cause n'cust esté aussi forte qu'elle estoit bonne.

C'est vn Monstre, je vous l'advoiie, c'est vn Prodige moral, que de voir vn Citoyen qui impose des Loix à sa Ville, que

ik

(le voir vn Subjet qui traite avec son Prince. Mais souvent pareils Prodiges ne peuvent cstre expiez que par la dissimulation et par Tindulgence. Quand on ne peut dompter ces sortes de Monstres, il faut essayer de les aprivoiser. S'il ne lient qu'à donner à vn Victorieux qui est armé vn Aveu des choses passt'cs pour luy faire poser les armes, ne vous opiniastrez point à luy faire prendre vne Abolition. Ne pointillez point sur les Formes et sur les Paroles. Knvoyez-Iuy son Aveu aussi amide et aussi avantageux qu'il le pourra désirer; que ce soit luy qui le dicte et que ce soit vous qui l» criviez; qu'il soit escrit en Papier doré, qu'il soit tout peiiii et tout parfumé de ses loiianges.

l'ayleû autrefois avec quelque sorte d'indignation vne Lettre de lean Mathieu Giberti, Kvesque de Veronne etDataire du Pape Clément sepliesme. Elle est adressée au Nonce de son Maistre auprès du Uoy de Hongrie; Kt par cette Lettre il luy lesmoigne que u le Pape désire extrêmement la reconeilia- « tion du Royaume de Bohême avec le Saint Siège; Mais que '( luy, Dataire, prévoit vn très-grand empeschement qui « peut combattre l'extrême désir de sa Saincteté; C'est quil •( n'est pas de la grandeur et de la dignité de l'Eglise de (( rechercher ny les Roisny les Royaumes, et que, dans vne (( Affaire de si grande réputation, l'ordre ne doit pas estie '( renversé ny la bienséance violée; Que, pour cet effet, il u seroit à propos de trouver quelque moyen qui obligeast (( les Bobemes à commencer les premiers celte pratique et à K faire les avances : Que, se présentant au Cardinal Campege « (qui estoit Légal en Allemagne), ils seront receûs à bras « ouverts, mais que ne se présentant pas, le Légat ne peu! « point aller au devant d'eux, ny le luge solliciter les Par- <* ties; Qu'il faut leur accorder ce qu'ils demandent, mais *( qu'il ne faut pas leur offrir ce qu'ils ne demandent pas. ^t N'est-il pas vray que voilà vn grand Mesnager du poinct d'honneur? Celte espargne ridicule me desplaist dans le pro-

AHISTH'PK. 257

cédé de lean Mathieu Giberti, qui estoil d'ailleurs vn excellent homme.

Il me fasche encore et j'ay despit que nostre Demosthene ait esté de ces gens-là. le voudrois de bon cœur que ce fust vn autre que luy qui eust dit dans le Conseil d'Âthenes. sur le subjet d'vne petite Isle voisine de Samothrace, qui estoit contestée entre les Athéniens et le Roy Philippe : « Si le fioy vous veut rendre Tlsle, et que le mot de rendre soit porté par le Traité, je vous conseille de la recevoir, mais non pas s'il prétend de la vous donner, et s'il appelle llienfait la restitution de ce qui a esté vsurpé sur vous. » Vous voyez par là (jue les grands Personnages se sont .irausez à des vétilles, et que celuy-cy faisoit plus de cas de la vanité du Mot que de la solidité de la Chose. Si l'Empereur Charles eust voulu faire vn présent de la Duché de Milan, à nos derniers Rois, et que Demosthene eust esté de leur conseil, il leur eust conseillé de refuser le présent, de peur de faire tort aux Droicts qu'ils avoient sur la Duché. H eust mieux aimé garder de justes prétentions, et se consoler par l'espérance de l'Advenir, que de jouir de l'avantage des choses présentes, et d'accepter la possession d'vne seconde Couronne avec des termes qu'il n'eust pas cru estre de la dignité de la première.

Kn ce mauvais monde où nous vivons, quand on nous fait justice, imaginons-nous qu'on nous fait grâce. Ne soyons point avares des termes et des apparences, pourveû que l'essentiel nous demeure. Qu'on emporte quelques Tableaux et (juelques Girouettes, pourveû qu'on nous laisse les Murailles et le Toit. Qu'on die que c'est Preseift, que c'est Grâce, que c'est Aumosne si on le veut : Quand la Pièce sera nostre. il nous sera aisé de luy donner vn plus beau Nom et qui nous plaira davantage. Ayons avec honneur les Isles qui nous appartiennent, mais ayons-les à quelque prix qu«* ce soit. !-oiions-nous d'vn petit tort qu'on nous fait, plustosi

238 ŒUVRES DK BALZAC.

que (le nous plaindre à la Postérité d'vne grande injustice qu'on nous a faite.

il vaut mieux n'avoir pas la veui' si bonne et si pénétrante dans la discussion de ses Droicts, de peur d'y descouvrir trop de justice. Il vaut mieux n'estro pas si habile dans son propre fait, de peur d'en eslre trop persuadé. Ce sentiment si subtil et si délicat des injures qu'on a receuës n'est pas vne chose bien commode quand il s'agit de la réparation qu'on en veut avoir. Vne si haute opinion du mérite de sa Cause se sousmet difficilement au jugement et à la décision d'auiruy. Tout cela ne sert qu'à rendre impossible ce qu'on a dessein de faire, qu'à s'amuser dans des lieux d'où il faut sortir le plus promptement qu'il est possible. Ce ne sont pas des moyens d'agir, ce sont des empeschemens de l'action ; ce ne sont pas des outils pour applanir les difficultez de la Carrière, ce sont des pierres au devant du But. Ce sont en effet des qualitez relevées qui accompagnent d'ordinaire la Noblesse de cœur et la générosité : Mais d'ordinaire elles nuisent plus qu'elles ne profitent : Pour le moins on ne les doit pas mettre à tous les jours, et les Foibles ne s'en peuvent pas servir vtilement contre les plus Forts.

le ne sçay pas comme ils l'entendent. Mais il me semble qu'vn Traité ne scauroit se conclure plus malheureusement, et avoir vn plus triste succez pourvue des deux Parties, que quand après vne longue Négociation, après vne infinité de paroles jettées au vent et d'Escrits qu'il faut mettre dans le feu, elle est obligée cl en appeler à vn autre Siècle, et qu'elle rapporte au logis toute sa raison et tout son honneur. On feroit bien mieux de quitter quelque chose de celte raison et de cet honneur. Pourquoy non consentir à vn accommodement, qui sera raisonnable par la considération de l'Vtile, et qui ne sera pas deshonneste dans la nécessité du Temps, à laquelle la générosité mesme et la noblesse de cœur se doivent accommoder?

Ne nous laissons donc point esbioiiir à la réputation de la Sagesse des Grecs. Que les Orateurs d'Athènes ne nous persuadent pas plus les vns que les autres. Le Pays, l'Antiquité, le Mérite de ceux qui ont failli, au lieu de justifier les fautes, les rend seulement plus visibles et plus remarquables. Vne fois en nostre vie servons-nous de la liberté de nostre lugement, qui ne doit pas tousjours estre subalterne de celuy des Grecs et des Romains. C'est vn subjet de consolation pour nostre pauvre Humanité de voir qu'il y a eu de l'homme dans les Héros.

« Que cela me fait de bien, me disoit autrefois vn excel- « lent Homme, de voir que les Héros ont fuy, que les Sages (( ont fait des sottises, que ce grand Orateur s'est servi d'vn (( mauvais Mot, que ce grand Politique a esté d'vne mauvaise <( Opinion. » Ces Exemples de Foiblesse et d'Infirmité estoient les Spectacles et les Passe-temps qui divertissoient quelquefois cet excellent Homme. H se mocquoit de Demosthene et de son ridicule Poinct d'honneur : Mais il se mocquoit encore plus de Cleon et de son extravagante probité.

Celuy-cy ayant esté appelle au Gouvernement de la Republique, voulut signaler l'entrée de sa Charge par je ne sçay quoy de bien nouveau et de bien estrange. Le lendemain de sa promotion il envoya prier ses Amis de venir chez luy, où, estant tous arrivez, et chacun avec espérance d'avoir bonne part à sa fortune, il leur tint vn discours auquel pas vn d'eux ne s'attendoit, et qui faillit à les faire tomber de leur haut. Il leur dit « qu'il les avoit assemblez en sa maison pour les '» en chasser, et pour leur déclarer que véritablement es- (( tant Personne privée il avoit esté leur Amy, mais qu'estant <( devenu Magistrat il croyoit estre obligé de renoncer à leur « amitié. » H s'imagina que cette déclaration estoit vn original de vertu, vn acte de probité héroïque, la plus belle chose qui se fust faite à Athènes depuis la fondation de la Ville, depuis Thésée jusques à Cleon. Il crut qu'il faloit

ik

'240 (Kl Vl'iKS I)K IIALZAC.

(jii'vn lioiuiue d ' Estât fiisl vn Ennemy public; que, itour la première espreuve de sa vigueur, il se defist de toutes ses inclinations et de toutes ses amitiez. (ju'il ronipist tous les liens de la Nature el de la Société.

l'ay veû de ces faux lusles Ai'ch et delà les Monts, l'en ay veû qui pour faire admirer leur intégrité, et pour obliger b' Monde de dire que la Faveur ne peut rien sur eux, prenoient Tinterest d'vn Estranger conin; celuy d^vn l'aient ou d'vnAmy, encore que la Kaison lust du costé du Parent ou de TAmy. Ils estoient ravis de faire perdre la Cause qui leur avoitesté recommandée par leur Neveu ou parleur Cousin germain, et le [dus mauvais office qui se pouvoit rendre à \ ne bonne affaire estoil vne semblable recommandation. Lors que plusieurs Compi^titeiirs pretendoient à vne mesme (ibarge, ils la demand(>ient|)our celuy ((u'ilsneconnoissoienl point et non pas pour celuy qu'ils en jugeoient digne.

ïe proteste icy derecbef que je n'amplifie point les cboses. le no suis point exageralenr, comme celuy qui ne racontoit qu(! des Prodiges à vostre Altesse, et n'avoit rien veû de ce qu'il liiy racontoit. le vous rends raison, Monseigneur, de ma pr(q)re expérience, et je pourrois nommer ceux de qui je parle, l'en ayveii qui avoient si grand'peur de favoriser «juelqu'vn, qu'ils desapprou voient, qu'ils blasmoient, qu'ils condamnoient tout le monde, et le plus souvent sans sçavoir pourquoy. C'esloit en eux plustost bizarrerie que cruauté, plustost intempérance de langue et bile qui s'exhaloit, que malice méditée et dessein de nuire, conceû dans l'esprit et digéré par le Temps et par le Discours. Ils eussent appelle'' Iules César YvrogiNk vne heure après avoir dit de luy qv'v;\

.SOCKE ESTOIT VE]SV RVINEK L.V RePVBLIQVE.

Vostre Altesse a ouï parler de ce Conseiller, qui opinoit (udinairement à la mort, et qui s'endormoit quelquefois aussi sur lesFleurs-de-Lis. ^njoln• le Président de sa Cbambre. recueil lanl les voix de la C(impai>nie. et luv avant de-

VRISTIPPE. 241

mandéla sienne, il luy respondit en sursaut, et n'estant pas encore bien resveillé, u qu'il estoit d'advis qu'on fist « couper le cou à cet Homme-là. Mais c'est vn pré dont est H question, dit le Président. Qu'il soit donc fauché, répliqua '( le Conseiller. »

Encore vne fois, ce n'est ny malice ny cruauté; c'est fantaisie, c'est chagrin, c'est bile, qui dominent dans le tempérament de ces Conseillers, et qui noircit de sa fumée leurs premiers mouvemens et leurs premières paroles. Cette humeur adusti? imprime sur leur front vne Négative perpétuelle avec laquelle ils vont estouffer les prières jusques dans le cœur des Supplians. ils refusent les choses qu'on ne leur a pas demandées, et qu'on n'a pas mesme dessein de leur demander.

Ces Conseillers ne sont pas ceux qui doivent estre appeliez au Conseil des Rois. Quand ils seroient le contraire de ce qu'ils paroissent, ils ne seroient pas pourtant à loiier d'avoir si peu de soin du dehors de la Vertu et de l'apparence du Bien. Quand ils auroient l'ame bienfaisante, leur mine gasteroit tousjours leurs bienfaits : Leur mauvaise humeur ruïneroit tout le mérite de leurs bonnes actions. Voyez comme ils se remparent d'vne sévérité affreuse et inaccessible, comme ce Phantosmc de sévérité rebute et espouvante le Monde. Voyez comme ils s'estudient à se desfigurer l'extérieur, comme ils portent ce vilain masque aux Nopces mesmes et aux Festins, où ils affectent, aussi bien qu'ailleurs, de se montrer terribles et redoutables.

S'il a esté dit autrefois d'vn Grec, tres-homme de bien et très- vertueux, qv'm. n'avoit pas sacrifié avx GIaces, il se peut dire de ces Espagnols ou de ces François, très gens de bien aussi et tres-vertueux, que non seulement ils sont plus indevots (jue ce Grec, mais que, passant de l'indevotion à riinpieté. bien loin de sacrifier aux Grâces ils en ont abbaltii les Aiilels: ils oul mis le feu ad Temple de Ci\< bonnes

'242 ŒUVREvS DK BALZAC.

Déesses; ils s'efforcent d'en abolir tout à fait le culte. Achevons de faire leur Eloge, et de représenter dans l'Espèce les Individus que vostre Altesse a remarquez en diverses Cours où elle a esté.

Il est impossible de s'approcher d'eux sans se picquer: Ils jettent des pointes et des aiguillons de tout le corps ; Leurs loiianges mordent, leurs caresses esgratignent : Et comme il y a certains Mai-adroits qui choquent les Visages qu'ils veulent baiser, eux, de mesme, ne scauroient obliger qu'en «b'sobligeant : Ils ne scauroient promettre qu'avec des yeux et des sourcils qui menacent. Ils accordent les faveurs et les courtoisies du mesme ton que les autres les refusent.

DISCOVRS SEPTIESME.

lusques icy nous n'avons attaqué personne qui ne se puisse défendre. Et si vostre Altesse le trouve bon, excusons mesme ceux que nous avons accusez. Ne reprochons point aux hommes les vices de leur naissance. Soyons indulgens à l'infirmité humaine. Donnons quelque chose au tempérament du corps, qui peut marquer l'esprit de ses taches. Compatissons à la foiblesse des Esprits, puisque nous les recevons tels qu'on nous les baille et que nous ne les prenons pas à nostre choix.

La subtilité de l'Intelligence, la solidité du lugement, la Prudence courageuse, la Hardiesse considérée, ne sont pas des choses volontaires : Elles ne dépendent pas plus de

AHISTIPPE. 245

nostre eslection que la santVî et la belle taille. Nous sommes responsables de nos fautes et non pas de celles delà Nature. Il n y a personne qui soit tenu d'estre Habile, mais il n'y en a point qui ne soit obligé d'estre Bon : Et si nous ne pouvons fournir à la gloire du Public de la Valeur et de la Sagesse, nous devons, pour le moins, contribuer de l'Innocence au repos de la commune Société.

Que dirons-nous donc de ces Heureux Insolens qui combattent à enseignes desployées Tautborité des Loix et de la lustice, qui apportent au Gouvernement des Estats vn dessein formé de les ruiner; qui prennent leur graisse et leur embonpoint du suc et de la substance des Provinces espuisées; qui bastissent leur Maison du débris et de la dissipation de tout vn Royaume?

Que dirons-nous de ces Valets insupportables qui vangent leurs moindres querelles avec les bras et les armes de leur Maistre; qui déclarent Criminels de Leze-Majesté tous ceux qui ne se prosternent pas devant eux; qui, par vne paix sanglante et cruelle, noire de deiiil et de funérailles, portent les Peuples au desespoir, réduisent les plus gens de bien à ne pouvoir se sauver que dans la Révolte?

Que dirons-nous enfin deceslasches Courtisans, qui sont les Triomphateurs et n'ont pas esté les Victorieux; qui jouissent dans l'oysiveté des peines et des siieurs des grands Capitaines, qui attendent à la Comédie et au Bal les nouvelles du gain des Batailles et de la prise des Villes, dont il faut que les Généraux leur rendent compte?

Regardez-les dans l'ancienne Histoire et dajs la Moderne. Voyez comme tout leur est butin et tout leur est proye ; comme ils se paissent de tous les corps Morts (ainsi parloiti»n autrefois à Rome) et ne laissent que la perte et l'affliction aux Familles désolées, aux Orphelins et aux Veufves. Car quoy qu'estant sortis de la boiie, ils ne soyent, à bien dire, Parens de personne, ils croyent estre Héritiers de tout le

IM ŒUVlU'iS DK RAI.ZAC.

Monde. Il n'est point d'Officier de la Couronne, point de (^lOuverneur de Place, dont ils ne prétendent que la succession leur appartienne. Ils ne pens(»nt point estre en seureté lant qu'il y a vn Trou et vn Précipice qui soit en la pnissanci? d'\ n Autre.

Vostre Altesse me fait signe que cette Description luy a plu : C'est qu'elle aime la Vérité, quelque négligée et en quelque desordre qu'elle puisse estre : Elle Tauroit trouvée helle, et les pièces de la Description seroient placées plus justement, si j'avois pris garde de plus près aux Règles de l'Art. Mais la foule des choses rompt souvent les compas et les mesures. le représente sans avoir dessein d'ajuster ny demliellir. Le Monde me fournit tout ce que je débite qui ne desplaist pas à vostre Altesse. Consultons encore, Monseigneur, la longue expérience de ce vieux Monde, vne expérience qui embrasse tant de Siècles et tant de Pays. Demandons-luy des nouvelles plus particulières de ceux qui l'ont gouverné en despit de luy; de ces Gens qui ont régné sans Couronne, sans Droict et sans Mérite.

Telles Gens s'introduisent ordinairement à la Cour par lies moyens bas et quelquefois peu honnestes : Us doivent quelquefois le commencement de leur fortune à vne sarabande bien dansée, à l'agilité de leur corps et à la beauté de leur visage : Ils se font valoir par des services honteux, et dont le payement ne se peut demander en public : Ils se uiettent en crédit par la seule recommandation du Vice.

Leur dessein n'estant que de faire des propositions agréables, ils ne regardent point s'ils profitent ou s'ils nuisent : Pourveu qu'ils plaisent, ce leur est assez. Et pour establir cet estroit commerce qu'ils méditent avec le Prince, ils s'insinuent dans son esprit par l'intelligence qu'ils tascbent d'avoir avec ses passions. Mais s'estant vne fois emparés de son esprit, ils en saisissent toutes les avenuc'S et n'y laissent pas seulemeiil d'entrée à sou Confesseur. Quelque foible et teu-

AUISTIPI'K. 245

(Irequesoil rincliiialioii (jiril ;i au Mal. ils rarruseiil et la ciillivont avec tant de soin, que bien-tost il se forme vn gros arbre d'vne petite semence, et vne liabitude violente et opiniastre d"vne légère disposition.

Ce sont des Petrones et des Tigellins auprès de iNeron : (le >uut des Advocats de la Volupté qui plaident sa cause contre la Vertu, et y réussissent beaucoup mieux que ne fit la Vo- \u\)Ui rlle-mesme quand elle se présenta au jeune Hercule et le harangua dans le Carrefour.

Il n'est pas croyable de combien de charmes ils se servent sans employer ceux de la Magie, dont le Peuple ne laisse pas de les accuser. Bon Dieul combien sont-ils ingénieux à inventer de nouveaux plaisirs à vne Ame saoule et desgoustéel Avec quelles pointes et quels aiguillons scavent-ils resveiller la convoitise endormie, languissante, et qui n'en peut plus ! Pour cela ils ne manquent pas d'appelits extravagans, d'objets estrangers et de viandes inconnui^s. Ils en iroient pluslost chercher jusques au bout du Monde, jusques au delà des bornes de la Nature, jusques dans la licence des Fables. A leur dire, les Sybarites ont esté de grossiers Voluptueux : Eu matière de délices. Naples et Capou(". les Corruptrices d'Annibal, n'y entendoient rien.

Toutefois ils ne se rendent pas les Maistres du prenuer coup : La Vertu et Eux disputent quelque temps de la Fa- \''ur à la Cour d'vn Prince de dix-huit ans : Tantost elle a le dessus, et tantost elle leur cède. Ils partagent avec elle les affections. l'esprit et les heures. Burrhus est escouté. mais ils empeschent qu'il ne soit crû. Ils font comme le «•ontrepoids de Seneque , mais à la fin ils emportent tout à eux. Les Epicuriens destruiscnt autant en trois jours que le Stoique avoit basti en cinq ans. Au moins peut-on dire qu'ayant pris la Place ils défont les Travaux pièce à pièce. Ils attaquent les bonnes parties de leur Maistre l'vne après Laulre. Des péchez véniels où ils ont trouvé cette jeune .Ame

•246 ŒUVHKS DK BALZAC.

rendant du combat et faisant de la résistance, ils la conduisent de degré en degré à la Tyrannie et aux Sacrilèges. Au commencement, ils se contentent de luy souffler aux oreilles qu'il n'est pas nécessaire au Prince d'estre si homme de bien, qu'il suffit qu'il ne soit pas mescbant, qu'il auroit trop de peine à se faire aimer, qu'il s'empescbe seulement de se faire haïr; Que la Probité solide et perpétuelle est trop pesante et trop difficile, mais que son Image, qui ne change point, a le mesme esclat que l'Original et produit le mesme effet; que, de temps en temps, vn acte vertueux qui necouste gueres, fait bien à propos, peut entretenir la réputation. De là ils vont plus avant, et ne le laissent pas en si beau chemin : Apres luy avoir fait passer le Bien pour indiffèrent, ils luy font trouver le Mal raisonnable : Ils donnent au Vice la couleur de la Vertu.

S'il luy prend envie de se défaire dVn de ses Parens, tîontre la défense expresse de la Religion de l'Kstat, qui ne veut pas qiL07i verse le sanij de l'Empire, ils luy conseilleni de le faire estrangler avec la corde d'vn arc, afin qu'il ne s'en perde pas vne goutte et que la Religion soit satisfaite. S'il a vn Inceste en teste, et que cet Inceste soit combattu de quelques remords, ils viennent incontinent au secours de son esprit travaillé. Ils soulagent ses peines pal* vne subtilité merveilleuse, luy représentant que véritablement il n'y a point de Loy qui permette au Frère de coucher avec sa Sœur, mais qu'il y a vne Loy fondamentale de la xMonafchie, et Maistresse de toutes les Loix, qui permet au Prince de faire ce qu'il luy plaist.

Pour autboriser les grandes fautes ils ne manquent pas dt grands Exemples. « Ce n'est pas en Turquie, luy disent-ils, •' et chez les Barbares, qu'il faut chercher des exemples. Le " Peuple de Dieu, la Nation Saincte, vous en fournira plus (( qu'il n'en faut. Le Roy qui a basti le Temple a esté aussi « le Fondateur du Sérail, et on ne voit aujourd'huy à Con-

a stantinople quu la copie de ce qu'on a vefi autrefois en « lerusalem. Vous vous contentez d'vne seule femme, et le <( Sage par excellence, le Sage Salomon, en a eu six cens, (( que l'Escriture Saincte nomme légitimes, sans compter « celles qui ne l'estoient pas. Mais vpus avez bien ouï parler • ih la dernière volonté de David, son Père, et des belles

lioses qu'il ordonna par son Testament. le ne veux point a vous exagérer ces choses : Considérez seulement par comu bien de Morts il conseilla à son Fils d'asseurer sa Vie.

<( Dans la Loy de Grâce vous ne trouverez pas plus de dou- « ceur. Vous hésitez, vous appréhendez de chasser vn Frère, t( de mettre en prison vn Cousin germain. Le Grand Con- « stantin, ce tres-sainct, tres-religieux et tres-divin Empe- « reur, comme il a esté appelle par la bouche des Conciles, (( a bien fait plus sans délibérer. Ne sçavez-vous pas qu'il fit « mourir son propre Fils au premier soupçon qu'on luy en (f donna'? Il est vray qu'il eut regret de sa mort, et qu'il rea connut son innocence : Mais cette reconnoissance vint vn f( peu tard et son regret ne dura que vingt-quatre heures. « Il crût en estfe quitte pour faire ériger au Défunt vne « Statue avec celte Inscription : A mo.n fils Crispvsj qve i'aV

« FAIT MOVRIR LMUSTEMEST.

a Faites difficulté, après cela, de voils descharger d'vn f fardeau qui vous incommode, d'oster de vostre chemin « vn homme qui vous presse dans le Monde et qui vous « marche sur les talons; vn Cousin au troisiesme ou au qua- « triesme degré, qui a dessein de sauter tous ces degrez ff pour se mettre en votre place !

« Vous avez quelque considération pour le cnaractere et « pour la personne des Ecclésiastiques qui ne veulent pas « vous rendre vne obéissance aveugle. Charlesmagne, qui '( est vn des Saincts de nostre Eglise et vn des Prédécesseurs « des Rois de France, n'eut pas le mesme respect que vous. 'i II tua de sa propre main vn Abbé revestu à l'Autel, et

2'fS ŒUVRES I)K lîALZAC.

" prcst (lo (lire la Messo, (jui luy avoit refusé je ne seay quo\ .

« Vous espargnez rAulliorilé absolue; Vous n'osez vser « (le force ijuand le bien de vos affaires vous le demande ; « L'exemple du mesme Charlesmagne vous oste tout le scrii- (> pule que vostre conécience vous pourroit donner. Quoy '< qu'on vous die de ses Capitulaires, il ne connoissoil point '( de meilleur ny de plus grand droictque celuy des Armes: (I le i)ommeau de son espée luy servoit de sceau et de ca- « rbet. Ne pensez pas (jue j'en veuille faire accroire. Gecy « est liisiori(|ue et doit estre pris à la lettre : On trouve enff çor<î aujourd'buy des Privilèges accordez et des Donations « de Teires faites par ce bon et orthodoxe Em[»ereur, pre- (' sens Roland et Olivier, qui sont scellées du pommeau de « son espée, et qu'il promet de garantir par le tranclianlde « la mesme espée. »

Il y a eu des Favoris, je ne dis pas où, mais il y en a eu. rjui ont fait au Prince ces dangereuses Leçons; et je le sçav ties Docteurs ujesmes (|ui leur a voient recueilli co> belles histoires.

S'ennuyant enfin de défendre des Crimes (|ui n'ont point de luge, etd'excuservne cruauté toute-puissante, ils ont dit franchement au Prince que lors qu'il n'y avoit point d'exemple de quelque chose, il en faloit faire; que ce qui estuil inouï ne le serait plus quand il seroit fait, qu'il estoil honteux à l'Authorité souveraine de rendre raison de quoy que <-e suit, et messéant à qui a des Flottes et des Armées, pour maintenir ses actions, de cljereber des paroles et des prétextes pour les desguiser. I:

Il n'y a point d'homme (c est le langyge iks Sejans el deJ Plautians) qui soit innocent en toutes les parties de sa vie, et qui en son ame ne haïsse ses Supérieurs. Par conséquent, le Prince ne sçauroit condamner que des Coupables ny frapper que sur des Ennemis : Par conséquent, il gralilie celu\ à qui il oste le bien de ce qu'il ne luy oste pas l'honneur

AUISTIPPE. 249

t'I (le ce qu'il luy laisse la vie. Selon leurs Priucipes, la Loyauté est vnc vertu de Marchand et non pas de Souverain Ils allèguent de je ne sçay quel Poëte a que, dans le Ciel. n on met en mesnie balance les sermens des Princes et des '< Amans; Que les Dieux se rient également des vns cl des « autres, que lupiter commande qu'on les jette au vent, « comme choses viles et de nulle conséquence. »

Ainsi, en boutïonnant et en alléguant les Fables, ils persuadent tout de bon au Prince qu'il n'est point obligé à sa parole, après luy avoir persuadé qu'il n'est pas subjel non plus aux phantaisies et aux visions des Législateurs; Us soustiennent que c'est à luy à définir de nouveau aux Hommes ce qui est bon et mauvais, à déclarer au Monde ce qu'il veut qui soit juste et injuste à l'advenir, à mettre le prix et Testimalion à chaque chose, aussi bien dans la Morale que dans la Police.

Voilà comme se l'ont les Tyrans. De ce germe s'engendrent les Monstres. De ces commencemens, on vient à mettre le feu à Rome, à faire vne boucherie du Sénat, à deshonorer la Nature par ses desbauches, et à lui desclarer la guerre |)ar ses parricides. Les Complaisanssont les premières causes de tant de malheurs; et si ces Vents nesouffloient, point nous ne verrions point de ces tempestes. Ce n'est donc pas sans subjet que nous en parlons avec quelque émotion, et qu'estant en bon estât de ce costé-là par la bonne conduite de Nostre Altesse, l'Humanité nous convie à compatir aux peines des Estais malades et des Peuples affligez. Majs ne nous '•ontentons pas de les plaindre; Revenons de la pitié à l'infli;?nalion.

Puis que, dans le Monde, il n'est point de bien de si xrand vsage et qui se communique si vniversellemenl qu'vn bon Prince, ny de mal qui s'espande plus au long et qui nuise davantage qu'vn mauvais Prince, il n'y a point assez

de supplices en loule Teslenduë de la Justice humaine puur ceux qui changent ce Bien en Mal et qui corrompent vne chose si salutaire et si excellente. Il vaudroit beaucoup mieux qu'ils empoisonnassent tous les Puits et toutes les Fontaines de leur Pays. Quand ils infecteroient mesme les Hivieres, on pourroit faire venir de Teau d'ailleurs, et le Ciel en fourniroit tousjours quelques gouttes : Mais il faut boire icy, de nécessité, soit de l'eau, soit du venin. Contre ces maux domestiques il n'est pas permis de se servir de remèdes estrangers. Nous sommes obligez de demeurer misérables par les Loix de nostre Religion, et d'obeïr aux Furieux et aux Enragez, non seulement par la crainte, mais aussi par la conscience.

C'est pourquoy, puisque les personnes des Princes, quels qu'ils soient, nous doivent estre inviolables et sainctes, et que les characteres du doigt de Dieu sont vne impression qu'il faut révérer, sur quelque matière qu'elle soit gravée; tournons nostre haine contre leurs Flateurs, qui nous jettent dans ces misères sans ressource : Prenons-nous-en aux mauvais Conseillers, qui nous donnent les mauvais Princes, et qui excitent les Innocens à tiier et les Meurtriers à brusler les Temples. Car, en effet, leufs advis pernicieux enclierissent tousjours sur les Résolutions qui ont esté prises. Leurs Maximes de feu et de sang asseurent et fortifient la Malice quand elle est encore craintive et douteuse. Ils aiguisent ce qui coupe, ils précipitent ce qui panche; Ils encouragent les Violens quand ils courent à la proye; Ils eschauffent les Avares apfes nostre bien et les Impudiques après nos femmes.

Que s'ils rencontrent des naturels peu susceptibles de ces fortes passions, et esloighez en pareil degré du Vice et de la Vertu; S'il leur tombe entre les mains de ces Princes doux qui n'ont ni pointe ni aiguillon, et qui ne sçauroient se poi ter au mal parce qu'ils ne sçauroient remuer de sa place

ARlSTirPE. '251

leur inclination paresseuse; Alors encore pis pour les Peuples qui ont à vivre sous eux : Car abusant de la simplicité d'vn Maistre facile, et de l'avantage que leur esprit a sur le sien, ils régnent eux-mesmesa descouvert; Et ne le gardant que comme le Droict et le Tiltre de leur injuste'domination, ils adjoustent à la pesanteur de la Tyrannie la honte qu'il y a de la souffrir d'vn Particulier.

Vous ne sçauriez vous imaginer les ruses et les artifices dont ils s'advisent pour en venir là et pour s'assujettir tout à fait le Prince. Premièrement la méthode est de le piquer de gloire en l'establissement de leur fortune. Ils luy font entendre par diverses Sarbatanes que ses prédécesseurs, qui n'estoient pas plus puissans que luy, ont bien fait de plus grandes Créatures; Qu'il vaut beaucoup mieux eslever des Gens nouveaux, qui n'ont point de dépendance et qui ne tiendront qu'à sa Majesté, que de se servir de Personnes de bonne naissance et de probité connue, qui ont desja leurs affections et leur Parti; Qu'il y va de son honneur de ne laisser pas ses Ouvrages imparfaits, de travailler à leur embellissement après avoir establi leur solidité; Qu'il doit les mettre en estât de ne pouvoir estre défaits que par luy. Que s'il cède aux désirs des Grands, qui ne veulent point de Compagnons; et s'il contente les plaintes du peuple, qui est ennemy de toutes les grandeurs naissantes, il n'aura pas à Tadvenir la liberté de faire du bien; il sera contraint d'assembler les Estais généraux pour disposer de la moindre Charge de son Royaume. Qu'après tout il ne peut abandonner vne Personne qui luy a esté chère sans corfflamner la conduite de plusieurs années, et rendre vn tesmoignage public ou de son aveuglement passé ou de sa légèreté présente.

Il est certain qu'ayant commenct» d'aimer quelque chose pour l'amour d'elle-mesme, le Temps adjouste incontinent notre propre interest au mérite de la chose. Le désir que aous avons que le Monde croye que toutes nos eslections sont

•2:. 2 (KIjVRKS de BALZAC.

honnos, apporte de la nécessité à vne action qui osloil volontaire auparavant. De sorte que ce qui s'est fait contre la raison ne pouvant estre justifié que par la constance, nous ne pensons jamais en faire assez : Et sur cette créance que nous avons, quand nous serions résolus de ne continuer pas nostre affection, il semble que nous sommes obligez de d( fendre nostre jugement.

Or si ces considérations peuvent esbranler les Esprits fermes, et font (jnelquefois faillir les Sages, il n'y a pas de quoy s'estonner si elles renversent aisément vn Prince foible, qui n'use que de raison <'mpruntée, et (jui se laissera tousjours pcrsuadiM' à vne fort médiocre éloquence, pourvefi (jirelle favorise son inclination.

Le voilà donc engagé dans l'agrandissement du Subjet i}u'il aime : Il n'en parle plus (jue comme de son Entre- |)rise, et de sa Fin. Le voilà idolâtre, sans y penser : il adore ce qu'il a fait, et fait comme les Statuaires d'Atbenes qui faisoient leurs Dieux de leurs Ouvrages. Ses pensées, qui ne devroient s'occuper qu'à la Gloire, et n'avoir pour objet que le salut du Public, aboutissent toutes à ce beau Dessein. Illuy ouvre ses coffres et luy verse ses thresors, autant pour faire dépit aux autres que pour luy faire du bien. Il lu\ a desja donné toutes les cbarges de son Royaume et Ions les ornemens de sa Couronne : Il ne luy reste plus que sa propre personne à luy donner. Ce qu'il fait finalement avec vne si absolue et si entière résignation, qu'il n'est point d'exemple dans les Monastères d'vne volonté plus soumise et d'vn plus parfait renoncement de soy-mesme.

On ne le monstre que quand on a besoin de sa présence pour authoriser les conseils ausquels il n'a point eu de pari, et il est content de ne paroistre que pour cela. On famust à de petits divertissemens indignes de sa condition et de son âge : Mais .si on luy bailloit des poupées pour se joiier il n** s'en offenseroit pas. On luy cbange tous les jours ses do-

AKISTIPPE. "Ihô

luestiques, et il le trouve bon; On osle d'auprès de luy tout ce qui parle, et il ne songe point à quel dessein. On luy fait \ne Cour toute neuve, et il la reçoit : On ruine sous divers prétextes ce qu'il y a d'Eminentet de Vertueux eu son Estai, et il y preste son consentement.

Contre les moins enduraiis et les plus difficiles au jou^ on employé les armes et la force ouverte : On attaque les Riches et les Paisibles par des Accusateurs et des Calomnies. A ceux que les services maintiennent, et dont la fidélité est sans reproche, on donne des Commissions ruineuses ou de luescbantes Armées pour aller attaquer de bonnes Places, ;ifm qu'ils perdent leur réputation ou qu'ils se perdent euxinesmes. On chasse les vns par vn commandement absolu de se retirer; On bannit les autres par vne ambassade ; Et en la place de tous tant qu'il sont, le Courtisan ambitieux met tics personnes à sa dévotion, qui ne regardent jamais au delà de leur Bienfaicteur, et s'arrestent à la plus proche cause de leur fortune.

Ainsi le pauvre Prince demeure à la merci et à la discrétion de son Favory, ne jette pas vn soupir dont vn Espion lie luy rende compte, ne profère pas vne parole qui ne luy 'Oit rapportée, si bien qu'au milieu de la Cour il est dans les ennuis de la Solitude. Il ne voit plus rien à l'entour de 'a Personne (jui soit de sa connoissance, et n'a pas vne •reille fidèle à qui il puisse dire : le souffre. Mais aussi il • ngagé si avant, qu'il n'y a point de moyen de s'en des- 111»'. L'autre luy a rendu tout le Monde ou ennemy ou .sus- '♦'ct, afin qu'il ne se puisse fier qu'en luy. Par vèie longue •'ssion des affaires, dont il n'a fait part à personne, n'y Ht plus que luy seul qui les entende et qui connoisse i.it, il devient enfin vn Mal nécessaire, et dont le Piince ' peut guérir que par vn remède dangereux. it- cette façon, en pleine paix, estant bien avec tous >es -ins, ne paroissant aucun Ennemy estrangor sur la Fron-

tiero, sans avoir donné vn coup crespée ny s'estre liazardé plus loin que du Palais à la Ru»", il sp voit misérablement tombé en la puissance d'autruy, qui est le pis qui luy pourroit arriver après la perte d'vne Bataille. Le moment malheureux auquel il a commenc(' d'aimer et de croire plus qu'il ne faloit, l'a réduit à celte déplorable extrémité. Et à parler sainement, la journée de Pavie ne fut pas si funeste à François premier ny la prise de Rome îi Clément septiesme. Car si leur disgrâce fut grande, pour le moins elle ne fut pas volontaire : S'ils perdirent leur liberté, ils conservèrent dans leur affliction la grandeur de leur courage, et s'ils furent faits prisonniers, ce fut d'vn grand Empereur leur Ennemy, et non pas d'vn de leurs petits Subjets, 11 n'est point de si misérable, de si sale, de si infâme captivité que celle du Prince, qui' se laisse prendre dans son Cabinet et par vn des Siens : 11 ne sçauroit exercer vne plus lasche patience ny estre malheureux plus honteusement.

le dis bien davantage. F^ors qu'vn Roy mange son Peuple jusques aux os, et qu'il vit en son Estât comme en Terre d'Ennemy, il ne s'esloigne point tant du devoir de sa Charge que quand il obeït à vn autre. La Tyrannie est bien différente de la Royauté ; Toutefois elle luy ressemble beaucouji plus que ne fait la Servitude. C'est au moins quelque forme de Gouvernement et vne façon de commander aux hommes, encore qu'elle ne soit pas la plus parfaite de toutes. Mais si vn Souverain se donne en proye a trois ou quatre petites gens, et ne se reserve ny la disposition de sa volonté pour suivre ses inclinations, ny l'vsagc de son esprit pour connoistre ses affaires; En ce cas là, je ne sçay pas quel nom luy bailler, et il n'y a point de plus misérable Interrègne cpie sa Vie, durant laquelle il ne fait rien, et fait tous les maux qui arrivent à son Peuple.

En cet Estat-là, il est mort civilement et s'est comme deposé soy-mesme. Ce n'est plus que son Effigie que l'on sert

en public, à qui on rend quelques devoirs de parade et de coustume, à qui on fait force révérences inutiles. On ne s'attache plus à la Puissance légitime et naturelle : On en >uit vne autre qui est estrangere et vsurpatrice, qui est née de la première par vne voye violente et comme par adultère. On quitte la Royauté pour courir après la Faveur, de laquelle les Arabes disent que « c'est vne Fille qui tuë bien « souvent sa propre Mère. »

La belle chose que c'estoit, de voir autrefois vn Roy de Castille qui n'osoit aller à la promenade ny prendre vn habillement neuf sans la permission d'Alvare de Lune. Il faloit qu'il obtinst de luy toutes les grâces que luy demandoient les autres : Le plus qu'il pouvoit, c'estoit de recommander ses Serviteurs à son Favory et de faire office pour ceux qu'il aimoit. La belle chose que ce seroit, de voir vn Courtisan comme celuy-là qui revoquastles Eslections du Prince et redonnas! les Charges que son Maistre auroit desja données! La belle chose s'il trouvoit mauvais que son Maistre voulust lire vne fois en sa vie vn papier qu'il luy auroit présenté à signer, s'il se plaignoit que c'est offenser sa fidélité et oublier ses services!

Mais ce seroit bien vne plus belle et plus excellente chose si cet Homme qui règne dans l'esprit du Prince, et qui commande souverainement à ses Subjets, obeïssoit luy-mesme à vne Maistresse. Que seroit-ce si l'Amour gouvernoit la Politique, et si la fortune de tout vn Royaume estoit le joiiot d'vne Femme desbauchée? Car il est vray que telles personnes se sont mocquées estrangement de i'authorité des Loix et de la majesté des Empires. Plus d'vne fois elles ont mis sous leurs pieds les Couronnes et les Sceptres; Elles ont pris leur plaisir et leur passe-temps du violement de la lustice, de Texercice de la Cruauté, des misères et des afflictions du Genre humain.

Laissons pour ce coup les Histoires qui font horreur et qui

•iôC. Œi:VHKS 1»K HALZAC.

blessent l'imagination par la mémoire : Ne parlons point, (lu sang que ces Femmes ont fait verser : Supprimons le Terrible et l'Espouvantable de leurs Tragédies, et ne disons ijue ce petit mot de leur belle humeur. Il s'en est veù vne il n'y a pas long-temps montf-e à vn si haut degré d'insolence, qu'ayant esté sollicitée [tour quelque affaire, qu'on luy representoit juste et facile, alin qu'elle s'y employas! plus volontiers, elle respondit avec vne fierté digne de sa Nation et du pays d'où nous sont venues les Hodomontades. (( qu'elle n'vsoit point si faiblement de son crédit; qu'vn « autre pourroit servir en cette occasion et faire les choses "* justes et possibles; que pour elle, elle n'avoit accoustumé H d'entreprendre que les injustes et les impossibles. »

(lombien de malheurs, à vostre opinion, en suite de celuy-là? Combien se commettent de violences à l'ombre de ('(•rte injuste Fortune? Et le Courtisan a-t'il vn Valet qui ne croye avoir droit de mal-traiter les personnes libres, cl d'eslre impunément outrageux en alléguant le nom de son Maistre? Y a-t'il des gens auprès de luy qui pour le moins ne pillent s'ils s'abstiennent de tiier, qui ne vendent sa veiio et ses audiences, qui ne s'enrichissent que du rebut de son avarice et des superfluitez de sa Maison?

Cependant le Prince ne pèche point et ne laisse pas d'eslre le Coupable : Son ignorance ne luy peut point estre pardonnée : Sa patience n'est point vne vertu, et le desordre ou qu'il ne sçait pas ou qu'il endure luy est imputé devant Dieu tout de mesme que s'il le faisoit. Et partant, avec beaucoup de raison, le Prince, qui a esté selon le cœur de Dieu, luy demande en termes exprès, et dans la ferveur de ses plus ardentes prières, qv'il le jnettove des choses cachées, qv'il 1-E DELIVRE des PECHEZ .d'avtrvy. Cc dcmier mot ne veut-il pas dire que lesUois ne se doivent pas contenter d'vne innocence personnelle et particulière, qu'il ne leur sert de rien d'estre justes s'ils se perdent par l'injustice de hMirs Ministres?

AKISTIPPE. 257

Ktà ce propos je ne veux pas oublier vne saillie assez bonne que fit du temps de nos Pères vn Religieux Italien preschant devant vn Prince du mesme pays. Estant au nii- Wm de son Sermon, où il avoit traité du devoir des Souverains, et s'enniiyant de demeurer trop long-temps dans la Thèse générale, il en sortit tout d'vn coup par ces paroles, (ju'il adressa à celuy qui Pescoutoit :

( Pay eu, lui dit-il. Monseigneur, vne estrange vision la nuict passée. Il m'a semblé que la Terre s'est ouverte devant moy, et que je voyois distinctement jusque dans son (\ centre. Pay considéré les peines de l'autre Vie et tout ce " terrible attirail de la lustice de Dieu dont mon imagination n'est pas encore bien rasseurée. Parmy les Mescbans '( des Siècles passez j'en ai reconnu quantité de celuy-cy. H LesCalomniateurs, les Meurtriers, les Impies, les llypocri- « tes, y accouroient à grosses troupes et se pressoient au 'i bord de PAbisme. Mais ayant observé en leur vie de visi- •< blés marques de leur réprobation, je n'ay point trouvé estrange de les voir arrivez où je les avois veûs s'achemi- A ner. Ce qui me donna vn estonnement extrême, ce fut. " Moiiseigneur, que je vous aperceus dans cette malheureuse foule qui se perdoit; Et comme tout saisi et tout interdit •' que j'estois par la nouveauté d'vne rencontre si peu at- K tendue, je m'escriay à vostre Altesse : Est-il possible qu'on ^e damne en priant Dieu, et que vous alliez en Enfer, vous. 0 Monseigneur, qui estes le meilleur et le plus religieux '. Prince du Monde? Vostre Altesse me respondit là-dessus • 'H soupirant : Ik n'y v.ms pas, mon pfri, , mafs on ^i'v

Mr.NF. »

ba fertilité de celte matière est si grande, qu'elle nous ftiurniroit de quoy parler toute la semaine prochaine. Mais il faut (inir avec celle-cy, et conclure qu'il y a assez de dislance entre le Souverain et les Personnes privées pour les esle-

ver bien liant ot les laisser tousjours au dessous (]«> luy. Il

EST BON QVK LE PLVS PHOCHE DV PrINCE EN SOIT EXTRÊMEMEÎST ESLOir.KÉ : Il est a propos Qv'iL y vit QVA^TITÉ DE CHOSES QV! LE PLVS AIMÉ NE PVISSE PAS.

La Tustice souffre la Faveur, nous l'avons advoué il y a long-temps. La Raison ne destruit point THumanité, ne s'oppose point aux affections honnestes, ne condamne point la familiarité et la confidence. La Philosophie et le Christianisme s'accordent en tout cela avec la Nature; et le Fils de Dieu, quand il s'est fait Homme, a authorisé tout cela par son exemple. Qu'il y ait donc vn Favory à la Cour, le Ciel et la Terre le permettent : Qu'il y aitvn Homme, nous le voulons bien, qui soit le Confident du Prince; Mais qu'il n'y ait point d'Homme qui obsède jour et nuict le Prince; qui se l'approprie par vne violente vsurpation ; qui voulant avoir lui seul vn bien qui doit estre à tout le monde, exerce la mesme injustice que s'il cacboit le Soleil à tout le monde, que s'il fermoit les Temples à tout le monde.

Que le Prince envoyé tant qu'il luy plaira vne reflexion de sa Grandeur sur les Subjets qui ont trouvé grâce devant ses yeux, qu'il leur communique des rayons de sa puissance : Mais qu'il ne la transfère pas tout entière en leur personne, mais qu'il ne se deface jamais du Globe de la Lumière; que sa libéralité enrichisse les Particuliers, pourveû qu'elle n'apauvrisse pas son Royaume : Que ses bienfaits découlent abondamment en quelques endroits pourvefi qu'il soit Maistre de la Source.

Yoicy la Response que me rendit sur ce subjet l'Oracle des Pays-Bas, le sçavant et sage luste Lipse, lors que je le consultay à Louvain :

« Faut-il que le Roy et celuy qui règne soient tousjours K deux Personnes différentes? Faut-il corriger tous les Edicts « et changer vn mot en toutes leurs dattes? Où il y a dr « nostre Règne le dixiesme, le quinuesme, effacera-i'on

nostre Heijne pour y mettre nosti^e servitude ou pour le a moins nostre sujétion t Ce n'a pas esté l'intention de Ceiuy f qui a fondé les Monarchies qu'on abusast si vilainement

.le la Souveraineté, qu'on la remiiast ainsi de sa place, vt qu'elle ne fust jamais où elle doit estre. La Puissance sou- « veraine est de la nature de ces choses qui sont à nous de (( telle façon que nous ne les pouvons donner à autruy ny « les séparer de nous-mesmes. Elle est légitime tant qu'elle « demeure dans les mains de ceux qui l'ont receuë de la « Loy de l'Estat; Mais la mesme Loy veut qu elle ne puisse « passer d'vne personne à l'autre que par le moyen de la « naissance ou par l'eslection des Peuples. »

Icy finit la Response de l'Oracle de Louvain.

Nos sages Prédécesseurs ont esté sages en cecy aussi bien qu'au reste. Comme ils n'ont pas fait la Couronne eslective en faveur d'eux-mesmes, ils ne l'ont pas voulu rendre propriétaire en faveur du Roy, ny la luy commettre si absolument qu'il fust en sa puissance d'instituer vn héritier, comme on en voit des Exemples dans les Histoires des autres Pays : Ils n'ont pas voulu que le Roy pust resigner le Royaume à son plaisir et à qui bon luy sembleroit, qu'il le pust léguer en tout ou en partie. Mais au contraire, par vne Loy qui est de mesme âge et de mesme force que la Salique, ils ont ordonné qu'il seroit inaliénable et indivisible.

Et les Politiques qui se sont le plus licentiez, ces Docteurs liisolens et téméraires, qui ont fait le procez à leurs luges, ayant eu la hardiesse de toucher par leurs Escrits aux Oints du Seigneur et de traiter de la déposition des Rois, mettent expressément ce cas, auquel les Subjets ne sorft plus tenus de reconnoistre le Prince, « quand luy-mesme, disent-ils,

reconnoist une authorité estrangere et se fait Tributaire V de quelqu'vn. » Tant ils ont estimé toute sorte de subjetion et de dépendance peu compatible avec la Royauté. Et qu'est la Royauté, adjoustent-ils, que la vaine magnificence d'vne

iOll ŒUVRtS Dt HALZAC.

Feste et (lu'vno monstre de Cérémonie, si celuy (jui roxcnc a \n Suporiour ou vn (Compagnon'?

Pour nioy je ne vay pas si avant, le me contente de din' <|u'il y a (juelque chose de plus noble dans la Présomption (|ue dans la Foiblessp. et que pareils excez sont moins à blasmer que pareils défauts. Ceux qui marchent à l'avanture dans vn Pays inconnu, et qui s'attachent trop à leur opinion, valent encore mieux que ceux qui suivent des guides aveugles et qui tombent par docilité. Il y a dans les Fables des Héros qui ont esté Furieux; Mais il n'y en a point qui ayent esté Imbecilles. On y voit quelquefois le desbor- (lement (h leurs passions, mais il ne s'y parle jamais de la stupidité de leur esprit.

Que seroit-ce, en effet, Monseigneur, d'estre en mesme temps au plus haut degré des choses humaines et au dernier eslage des hommes; de s'appeler Sa Majesté et Son Altesse, et de n'avoir rien que de petit et de bas; d'avoir besoin d'vn Curateur sur le Throsne et d'vn Pédagogue dans le Conseil?

Dieux envoyez ce Mal aux l^euples de l'Asie 1

Mais il faut [larler jtlus chrestiennement et plus charitablement. Finissons par vue prière qui comprenne l'Asie comme l'Europe, et qui embrasse le bien gênerai du Mond»'. DESTOvnxEz, Seig-xevr, di: tovs les Estats vn mal qvi est

CAVSE DE TANT D AVTRES MAVX : Ne REFVSEZ PAS AVX SoVVERAIKS CET ESPRIT DE CO.MMANDEMEIST ET DE COKDVITE QVI LEVR EST NE- CESSAUIE POVR (iOVVERNER : DoNNEZ-LEVR ASSEZ D'iNTELLIGErsCE POVR SE BULX CONSEILLER EVX-MESMES. OV POVR BIEK ClIOISIIi LEVRS COXSEH.LBRS.

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