A M. CHAPELAIN
ron^filliT (lu r<ov r'ii «os roiicfjU.
H faut peu de livres pour estre scavant, mais advoiionqu'il en faut beaucoup moins pour osire sage; et il ostceitain que les gens dont je veux parler se servent d'ordinaire de la Science contre la Raison. Ils chargent tousjours leui mémoire, et ne songent jamais à former, ny à ruitivpr leur lugement. Copistes, Recitateurs, Allegateurs éternels, Ils ne disent rien, ils ne sçavent que redire, à peu prés comme ces Messagers d'Homère, qui rapportent tousjours en mesme^ termes le commandement qu'on leur a fait.
Mais ils font vn Livre en moins de liuict jours. Ce n'est pas cho.se si difficile, puisque pour faire ainsi des Livres, il ne faut qu'avoir la patience de transcrire ceux d'autruy: Il ne faut qu'vne aiguille et du fil pour coudre les estoffes qu'ils ont desrobées de tous costez. Ils ne travaillent que dedoigts et de la mémoire ; quelquefois de la première poinr de l'Imagination qui agit promptement et à la haste ; au lieu que les opérations du logement sont le plus souvent
ENÏKKTIKNS. 365
lenics et tardives. Ils n'employent pas beaucoup de temps à leurs Ouvrages, parce qu'ils les bastissenl sans art, et d\ne matière fortuite. Les bornes de leur esprit estant courtes, il n'est pas merveille, s'ils y arrivent incontinent, et s'ils les louchent du premier coup.
Tous les animaux ne ruminent pas; Tous les esprits ne sont pas capables de méditation. Il y en a <|ui jettent d'abord toute leur vertu ; il y en a qui n'ont rien que la superficie et le dessus : S'ils* veulent passer outre, ils trouvent la lie dés le milieu, sans aller jusques au fond. Ceux qui ne se ilonnenl point de peine à faire leurs Livres en donnent souvent à ceux qui les lisent. Pour le moins il n'est pas possible qu'ils escrivent avec les grâces et les ornemens, qui ne se doivent qu'à l'Art, qui sont tirez de la bonne imitation, qui ne se trouvent point, si on ne les cherche. C'est trop peu estimer le Public de ne prendre pas la peine de se préparer, quand on traite avec luy : Rt vn homme (\m paroistroit en bonnet de nuict et en robe de chambre, vn jour de Cérémonie, ne feroit pas vue plus grande incivilité que cetii\ qui expose à la lumière du Monde des choses qui ne sont bonnes que dans le particulier, et quand on ne parle qu'à .<es familiers ou à ses valets.
Cette négligence n'est pas supportable : et j'eusse encore plustost pardonné à la superstition de cet ancien Orateur, (jui ne plaidoit, ny ne haranguoit jamais, qu'outre l'estude et la méditation qu'il y apportoit, il ne consultast les Devins pour sçavoir quel succez auroit vue action, qu'il estimoit vnc des plus importantes de sa vie.
Mais s'il est besoin de se préparer quand on parle en public, et qu'on n'a qu'à contenter vne Assemblée composée d'vn certain nombre de Personnes, qui se laissent tromper au son de la voix, et à la grâce de la prononciation, et qui ne peuvent asseoir de jugement asseuré sur des choses passagères et qui fuyent ; Que faut.-il faire quand on a vn Thoa-
.'(•,6 ŒIVRKS DE RALZAC.
tre qui n'esl point borné, et qu'on se présente devant \ no multitude infinit) de Spectateurs, qui vous regardent d'vn esprit tranquille et reposé'.' (jui considèrent vos Ouvrages en la pureté de leur naturel, despoiiillez de tous les avantages (le l'action, sans lesquels ce qui a paru beau l'est quelquefois aussi peu que ces femmes, qui sont si bien peinte;;; et si bien coilTées. quand elles ont laissé leur beauté siii leur toilette?
I/Autbeur de TArt Poétique veut qu'on fasse et qu'on défasse; qu'on escrive et qu'on raye dix fois \ne chose avant que de la laisser en Testât où il faut qu'elle demeure. Mais ce n'est pas tout, car après tant de travail et tant de façon, il veut encore qu'on garde cette chose neuf ans entiers dans le Cabinet, avant que de la produire aux yeux du Peuple.
Cet advis n'a pas esté mesprisé par ceux qui ont voulu aller plus loin que les autres, et qui ont visé à la perfection de l'Art ; et sans alléguer Isocrate pour les Anciens, qui employa quinze ans à la composition d'vne Harangue : ny Sannazar pour les Modernes, qui en mit vingt aux trois livres qu'il a faits de l'Enfantement de la Vierge : ny ce grand espace de temps que vous avez desja donné à vostre Pucelle, sans comptei- celuy que vous luy donnerez encore (car vous connoissant comme je fais, il m'est permis de comparer vostre Poëme à tout ce qui s'est fait, ou se fera jamais de plus beau); H faut que je vous die quelque chose de nostre Monsignor de la Casa.
Cet excellent Homme joûissoil d'vne santé assez vigoureuse, il vivoit dans le loisir tantost de Rome et tantost de Venise : Et neantmoins il n'a laissé en toute sa vie. qu'vn Livre de l'espaisseur de deux Almanachs. Ce n'est pas qu'il eust l'esprit stérile, et qu'il cultivast vue terre ingrate: car jamais homme n'apporta au monde de plus grands avantages naturels, ny plus de disposition à l'Eloquence: Mais c'f^<-
KNTUI^TIENS. ."67
(oit rKlocjuence Attiqup qu'il cherchoit, et non pys V\iU)t|uence Asiatique. Il aimoit mieux vue petite pièce de terre. où il n'y eust que de belles fleurs, des simples exquis et (les plantes rares, que de grandes campagnes de bled noir; que des pays tous entiers, où il ne se reclieillist que de l'a- \«'ne et du gland.
et excellent Homme avoit accoustumé de dire en riant avec ses Amis qu'il rejettoit les premières pensées qui luy venoient. comme autant de tentations du Malin Esprit, et qu'il ne se servoit pas indifféremment de toutes les bonnes choses; Mais qu'entre les bonnes il choisissoitles meilleures. *;t que celles-cy estant en fort petit nombre, il estoit bien ilifticile d'en composer de gros Livres. Aussi a-t'il escrit dvn stile si religieux et si chaste, et a exprimé la force et la dignité de ses pensées avec vue diction si noble et si relevée, qu'il est aisé à voir qu'il ne se contentoit pas si facilement que ceux qui nous ont donné le subjet de ce Chapitre.
^i l'Homme que vous connoissez, et qui fait toute sa gloire 4re en vostre approbation, vouloit enfler ses Escrits de iv d'Autruy; s'il vouloit à tout propos vser de redites portunes; faire entrer par force dans ses Discours de j;ues et ennuyeuses traductions: En un mot. Monsieur,
vouloit desplier ses Lieux communs; je puis dire sans
wigerer les choses qu'il pourroil faire des Livres de la taille
Calepin. Mais son ambition non plus que la vostre, n'est
de remplir les bibliothèques : Et parce qu'il a souvent
liy dire qu'il faudra rendre compte au dernier jugement
la moindre parole oysive; il aime mieux en aire et en
rire moins, et n'avoir pas à rendre vn si grand compte à
ire Seigneur. Il fait assez d'autres péchez, sans aller
>sir vn volume de synonymes, damplilications. de dissions, qui seroient subjettes à correction. J'ailleurs n"esl-il pas vray qu'on trouve des charmes dans
.-«>8 (EUVHES DE HALZAC.
I;i pîiresse".' Kl iw vous souvient-il [)as (rnvoir leù ilans \(i>tn; 'rîi(:itt'. Invisa primam uurtia, postnnnb umaiurf 11 y ;» vue certaine douceur à ne rien faire, vue certaine mollesse voluptueuse, de la nature de celles ((ui se trouvolent dans les Palais enchantés, au siècle des Aniadis. Quand on a vne lois gousté de celte douceur, il est aisé de s'en enyvrer, cl estant yvre de perdre la mémoire de toutes choses. Elle nous fait ouhlier le soin que nous devons avoir de nostre réputation, les [»romesses (juc nous avons faites au Public, et les avantages (jue Penvie peut prendre de nostre silence.
Celuy que vous connoissez se fonde sur ces principes, et cherche ainsi des prétextes et des raisons pour estre légitimement paresseux ; mais quand il seroit le plus diligent de tous les Ouvriers, et qu'il aimeroit les Escritures autant qu'il les appréhende; comment veut-on qu'vn corps languissant et abbattu puisse suyvre les mouvemens rapides d'vn grand courage? qu'vn homme travaille d'vn costé, et qu'il soit travaillé de l'autre? ^'e seroit-ce pas vne espèce de miracle qu'entre la lièvre, et tant d'autres maux, cet esprit si enipesché de son corps, et si accablé de ses maladies, pust rendie (juehiue service à point nommé? Si on pouvoit séparer de la vie de vostre Amy les jours que la douleur et la tristesse en ont retranchez, il se trouveroit que depuis qu'il est au monde, il n'a pas vescu vn an tout entier : et quand il auroil em[doyé à se délasser de ses peines, et à se consoler des maux passez, le peu de temps qu'il a eu de bon, il luy semble qu'il ne luy doit point estre envié, et que personne n'a droict de luy demander ses Œuvres; puis qu'en Testât où il est, il n'en fait point que de surerogation, comme il croit vous avoir dit autrefois.
Neantmoins certaines gens ne laissent pas de le tourineiiter, et de vouloir qu'il ait tousjours quelque chose de nouveau pour les divertir. Ils exigent de luy ces choses nouvellecomme si c'estoient des dehtes. auxquelles il fust oblige
ENTUi: TIENS. Ô69
pardevanl Notaires; ils se plaignent de ce qu'il ne paye pas à puint nommé. Apres la première et la seconde partie, ils demandent incontinent la troisiesme : ils disent qu'il se fait trop attendre, et qu'il ne faut pas ainsi faire languir les trens.
Chose estrange ! on s'estonne qu'vn Artisan mette six ans à faire vne Pièce, et on ne s'estonne point que la pluspari des hommes en mettent soixante à ne rien faire. On blasme la longueur qui produit, et on souffre celle qui ne produit point. D'autres peuvent jolier. badiner, et dormir impunément tout vn siècle, et on nous reproche le temps que nous employons à des veilles honnestes et vertueuses. Vous voyez, Monsieur, que la fainéantise et la lascheté sont bien mieux traitées que nostre industrie et nostre travail; car on n'attend pas moins de vous que de moy.
LE FAVX CKUIQVE.
AV JIESMl.
Puis que vous voyez le Grammairien Cololes, ft que voiir.
les le seul avec lequel ce farouche .s'aprivoise ; je vous prie
luy faire des remonstrances, pour le bien de la Société,
l»our le .<ien propre. Essayez de le rendre capable de dis-
I line ; proposez-luy les exemples dont il a besoin : et pour
.iiimencer à le guérir, lisez ensemble l'avaniure de Cœllus
dans les controverses de Seneque ; vbi obtrectator ille infeliXj de corlo suo mortiio Ciceroni satisfecit. Le fils de Ciceron, comme vousscavez, Monsieur, fit donner les estriviiTPs (selon nostre façon de parler, car en ce teraps-là on ne se servoit point d'estriers) à ce pauvre Rlietoricien ; ayant esté adverti qu'il prenoità tasclie de descrier les Livres et TEloquencc de son Père. Il creut par là réfuter ses objections, et luy respondre comme il faloit.
Mais cette Avanture est peut-estre tro|) douce pour corriger le Grammairien. Faites-luy peur de la lin tragique de Zoïle, qui paya de la vie Tintemperance de sa langue, et trouva en Egypte vn vengeur impitoyable des vers d'Homère, des([uels il avoit mesditen Grèce. Faites-le souvenir du destin d'Anitus et de Melitus, qui furent malheureux, tant en leur personne qu'en celle de leur postérité; qui sont encore odieux au Monde présent, après avoir eu les malédictions du Monde passé.
Il n'est rien de si sale, personne n'en doute, que de faire mestier de reprendre. La qualité d'Accusateur a esté de tout temps vne tres-vilaine chose. Kt quelles plaintes ne font point les Grecs de leurs Sycophantes, et les Romains de leurs Délateurs? l/estude mesme de la Sagesse n'a pu nettoyer de rolte tache d'infamie certains Philosophes, qui sont si maltraitez dans les Dialogues de Lucian ; et qui n'y font pitié y personne, (|uelque mauvais traitement qu'ils y reçoivent, Auroit-on dessein de remettre dans le Monde cette Secte condamnée; cette Philosophie médisante; cette profession publique de japper, de mordre et de deschirer, cette Métamorphose d'hommes en chiens'? voudroit-on restablir l'Ordre des Pères Cyniques, et encore le restablir à la Cour ; car passe pour lYniversité, où il n'est pas nouveau de se tourmenter et de s'agiter jusqu'à la fureur, de combattre à ouirance pour des syllabes et pour des virgules.
l'ay veû autrefois en ce pays-là vn petit Bon-homme, qui
ENTRETIENS. S7l
s'attachoit ainsi cruellement sur tout ce qui estoit escrit;
(jui ne trouvoit rien de supportable dans les Livres ; (jui ne
les alleguoit jamais que pour les reprendre; qui mesdisoit,
au lieu d'enseigner, depuis le matin jusqu'au soir. Il fut
toute sa vie attaquant perpétuel contre quiconque vouloit
parler ou escrire. On l'appeloit d'ordinaire le Tyran du Mont
j .SaincteGeneviesve. Mais improprement à mon advis; car sa
Tyrannie n'estoit bornée ny par les montagnes, ny par les
mers : Elle s'estendoit d'vne extrémité de la Terre à l'autre,
j 31 depuis le commencement du Monde jusques à cette heure.
Ni estoit le Persécuteur vniversel de l'ancienne Vertu et de
\ a moderne, de tous les Vivans et de tous les Morts, jusques
I ressusciter les querelles faites à Virgile, sur Cujîim peais;
>UT Dulichias vexasse rates , sur illaudati Biisiridis; jusques
t poursuivre les droits de Paléemon et d'Orbilius, et à re-
louveller les actions intentées il y a plus de seize cens ans
-entre les Orateurs et contre les Poètes, contre les Latins et
ontre les Grecs.
Son desplaisir estoit que les vieux Gaulois, les Egyptiens
t les Indiens n'eussent point composé de livres qui fussent
enus jusques à nou^; que les Druides, les Gymnosophistes.
tles Brachmanes n'eussent rien laissé par escrit, sur quoy
' pust exercer sa Tyrannie. Ce petit Bon-homme est le
me qui disoit à ses escholiers qu'il n'y avoit que Dieu et
i\ qui sreussent l'explication d'vn tel vers de Perse, d'vn
Passage de Plante, et ainsi du reste.
olotesfait en manteau court, et dans la conversation, ce
faisoit l'autre en robbe longue, et dans la chaire du Col-*
de Cambray . Mais il me semble que ce qu'il faï! n'est ny
11, ny bon ; quoy (ju'il puisse dire de l'innocence de ses
niions, et quelque prétexte qu'il prenne de n'en vouloir
u ITgnorance et à la fausse Doctrine. Ce qu'il fait n'est
•> eslre désireux d'instruire, et avoir envie de destromper
.^ens : ce n'est pas. comme il dit, courir après la Raison
Ôl'l (EUVRKS DE BALZAC.
et clieiclier la Vérité par les Doutes et par la Dispute. Ou'estce donc à vostre advis? le vais vous le dire, afin qu'il le sçaehe de ma part, et qu'il s'en corrige. C'est salir, c'est ronger, c'est gaster les belles choses, c'est faire ce que font les rats au logis, et les chenilles dans le jardin.
Que si ces images ne plaisent pas à Colotes. et s'il dit ((u'elles sont trop viles et trop laides; car il fait quelquefois le délicat ; traitons-le selon son humeur, et contenton.^ sa délicatesse par de plus nobles comparaisons, et ayons (juelque complaisance pour celuy qui n'en eut jamais. Faire ce qu'il fait n'est pas estre juste et légitime Ennemv, qui déclare la guerre à celuy-cy ou à celuy-là : c'est esire Enneray public, qui ne pardonne à qui que ce soit : c'est esln Assassin : c'est estre Pirate, qui ne fait point de differenci entre le Citoyen et l'Estranger; qui guette tous les passage; et tous les destroits; qui croit tout de bonne prise ; qui attaque sans distinction la bannière de France et celle d'Espagne.
Ce mestier n'est pas vne occupation honneste; n'est py: vn exercice innocent ; n'est pas mesme vn vice discret, qu se contient dans le domestique, et n'offense pas les yeu^ du monde. Disons que c'est vne possession ouverte de rnaii vaise humeur, vn chagrin superbe et présomptueux, qui .s produit au dehors avec vanité, qui cherche la gloire et le applaudissemens : Disons que c'est quelque chose de pis ( de plus criiel que tout ce que nous sçaurions dire. Figuron; nous en ce vice mal-faisant vnebeste farouche, qui a romp sa cage et s'est deschaisnée ; qui court les rues etse jeti au visage des passans.
Si vne si barbare hostilité continue, et que vos instnn tions ne changent point l'esprit de Colotes, il faudra gard< le silence avec plus de religion que les Pythagoriciens, faudra fuir pour jamais la lumière du grand Monde et célébrité du public. Vn désert plus reculé et plus cacl
EÎSTRETIENS. 575
que le mien ne le sera pas assez, pour se sauver de la persécution du Tyran. Les choses demeurant en cet estât, il n'y aura point de Prose si déterminée, ny de Vers si téméraires, après ce que, nous avons veû, qui osent passer du Cabinet à la Chambre, bien loin de se bazarder d'aller jusqu'à la Galerie et jusqu'à la rue Sainct lacques.
I/Hommeque vous conncissez estoil sur le point d'envoyer à Paris quelques-vns de ses Ouvrages. Mais il s'arreste ; eut court, et demande premièrement seurelé, pour les faire \ 3artir de chez luy. Il n'a garde de laisser sortir de sa casl'tte vne seule ligne, qu'il n"ait obtenu vn passe-port de Contes. Mais vn passe-port qui n'oublie rien de son équipage; ion pas mesme les advis de l'Imprimeur au Lecteur, qu'on " >toit point obligé de garantir jusques-icy; non pas me quelques paroles de Platon et d'Anstote, qui pournt s'estre meslées avec les siennes, et qui ne seroient non plus que les siennes, inviolables à (]olotes. i.ncore apprehende-t'il cet Homme que vous aymez, de se luire avec toutes ces précautions. Les animaux de l'hu- '<^ur denostre Fascheux sont tousjours farouches, et il leur rend des convulsions si estranges et si subites, qu'ils ne se uviennent, ny de ce qu'ils ont promis, ny des personnes li leur font du bien. De sorte, Monsieur, que je ne vous ns pas mesme eu asseurance auprès de ce Monstre, qui iudra peut-estre vn jour infecter de son baleine et mordre <a dent enragée vostre Ouvrage divin, vostre Pucelle, dont premiers traits ontdesja charmé tous les esprits, le soute ardemment que la publication s'en fasse avant que je lire, afin d'en pouvoir admirer toutes les beautez,et d'esvn de ses Chevaliers contre ceux qui oseront attenter à M honneur, s'il se trouve plusieurs Colotes.
m ŒUVRES DE BALZAC.
KNTRETIKN \
LK PAVX CRITIQVE.
AV MESME
Puis que je me trouve niaintenaut de loisir, il laul (\u< j'acquitte ma promesse Je l'autre jour, et que j'achève Ci qui me reste à vous «lire de Colotes; Aussi bien m'avez-voii lesmoigné que j'avois esté d'assez belle humeur dans 1; Conversation par escrit, que j'ay eue sur son subjet ave vous, et que vous y aviez pris plaisir. Il ne m'en faudroi pas davantage. Monsieur, pour me disposer à entreprendr vne matière difficile; et ainsi il m'est fort aisé de vous obeï en vne que j'ay toute preste. Ce qui m'en pouvoit destournei c'est le peu de disposition que vous trouvez en ce Galai homme de profiter de nos remèdes : mais la perte n'en e pas grande, puis qu'il n'entre dans leur composition qi des paroles. Si vne telle maladie n'est pas de nostre Art. que le malade n'ait besoin que d'Ellébore, comme vous ditsi agréablement, nous pouvons rire de la pitié que nous h faisons, de n'estre pas de son advis, et prendre nostre pass temps de ses extravagances. Mais je porte avec impatienc qu'outre Colotes. il y a encore de jeunes téméraires, d Icares, des Phaëtons, des Capanées, qui à son exemple meslent d'vn si vilain mestier, et se sont laissé empoisonn de ses anti-raisons. Guerissons-les, s'il est possible: car d'ai
Ipurs ils ont du mérite, etleur raonstrons jusquesoù peut aller vue lionneste liberté, qui a se.s limites certaines et réglées. Tout est disputable. tout est problématique dans le monde. le sçay bien. Tout reçoit des doutes et de la contradiction. 11 n'y a rien qui n'ait deux visages et plusieurs sens; rien de si louable qui n'ait besoin d'estre excusé en quelqa'vne de ses parties ; rien de si fort, dont on ne trouve le foible, et qu'on ne puisse attaquer avec des raisons apparemment aussi bonnes que seront celles avec lesquelles on le peut défendre.
Le champ est ouvert à quiconque y veut entrer: il est exposé au pillage du premier venu . Les Loix nous laissent faire. en matière d'esprit et de Livres; elles nous abandonnent les vns aux autres. Et qui est-ce qui vous empeschera, pour passer le temps, et pour fuïr oysiveté, d'exercer chez vous vue inquisition privée, et d'y faire le Maistre du sacré iPalais, de deschirer les Autheurs, en maniant les Livres, d'effacer tout Virgile de vostre main, comme fit Malherbe •tout Ronsard? Ce sera vous-mesme. Monsieur, estant sage et mode.ste comme vous estes, qui vous en empescherez. Vous ne donnerez pointa vostre esprit, touteslevé qu'il est. la liherté de juger souverainement de Virgile. Vous ne luy per- Mif'ttTPz point de rien trouver de mauvais, non pas mesme • n de médiocrement bon, de ce qui vient de la bonne Aniquité. Voicy vn de vos dogmes, et auquel j'ay souscrit il y long temps : a que c'est vue espèce de sacrilège, de ne pas ;i>sez estimer les Anciens, qui nous ont tant obligez, » et au mbre desquels je commence à mettre à mon grand regret liardinal Bentivoglio.
Mais est-il bien vray. Monsieur, que nostre Pédant, après - autres insolences, ait encore barbouillé l'Histoire de indres de plusieurs notes injurieuses, et qu'il s'emporte il' ce subjet en toutes sortes d'occa.sions'? l'ay tant d'oblilion à cet excellent Cardinal, et tant de révérence pour sa
mémoire, que je ne sçaurois voir sans quelque sorte d'émotion l'injustice qui lui est faite, quoy qu'elle luy soit faite par vn Faquin. Sa folie seroit plus grande à la vérité s'il avoit jette de la boue sur nos Images, mais on ne l'en tiendroit gueres plus fou. Il y a des gens en Italie qui cherchent des Lombardismes dans cette Histoire, je le sçay bien. 11 v en a ailleurs qui l'accusent de haranguer plus qu'il ne devroit. Pour moy j'admire par tout, comme vous faites, la pureté et la noblesse de sa diction ; l'esclat et la force de ses harangues. l'en fais autant de celle de Tite-Live, quoy qu'ait pu dire autrefois l'Empereur Caligula, qui Vappelloit in historia verbosiim .
Dissimulons, desguisons, cachons, s'il est possible, les petits manquemens des grands Personnages; à tout le moins en public, et pour donner bon exemple au Monde. En certaines occasions soustenons contre nostre advis particulier, contre le tesmoignage de nos yeux, contre les objections de nostre Dialectique et de notre Grammaire, que ces grands Hommes n'ont point fait de fautes, ou que leurs fautes ont esté belles; qu'ilsn'avoient point de défauts, ouque leursdelauts estoient plustost des vertus imparfaites que des vices.
Qu'on ne pense pas neantmoins que je veuille que nous perdions l'vsage de nostre jugement, et que j'entende que nous adorions aveuglement toute l'Antiquité. le ne veux en cecy que du respect pour les noms illustres, que de la civi lité pour les Personnes. Quand nous croirons estre obligea de nous départir de leurs sentimens, dorons et parfumon; nos objections. Si la vérité nous y oblige, separons-nous d( nos Maistres ; mais prenons congé d'eux de bonne grâce, e tousjours avec des protestations de fidélité pour l'advenir Ne faisons pas comme nostre Âmy Muret, qui commenci vn Chapitre de ses diverses leçons par Falsiim est quoi ait Petriis Victorius. Au lieu de donner des démentis des trens de ce mérite, taschons de noils esclaircir de '
ENTRETIENS. ZTi
Vérité; demandons permission d'avoir des scrupules, de hésiter et de douter. Parlons de nos doutes, comme les Peuples présentent leurs Remonstrances à leurs Souverains. Ne disons pas qu'ils s'égarent, disons que nous ne pouvons pas les suivre ; que les Aigles volent trop haut, et que les hommes les perdent de veuë.
Nostre retenue sera bien esloignée de l'insolence du Docteur Ramus, qui faisoit profession d'inimitié avec les Héros de tous les Ages; qui particulièrement vouloit triompher de Ciceron, qui le vouloit supprimer, etluy osier la vie encore vne fois, s'il luy eust esté possible, avec l'honneur. 11 n'y aura rien en nostre procédé de la barbare malignité de ce George deTrebisonde, qui deschira la mémoire de Platon par \ n Livre scandaleux, comme vous verrez à la fin de ce Chapitre, dans vn passage tiré des Eloges de Paul love. Enfin. Monsieur, cette modestie n'aura rien de commun avec l'orgueil de Colotes, qui voudroit vsurper dans la Republique des Lettres vne Dictature perpétuelle, et l'vsurper sans forces, sans mérite, sans le consentementdu Peuple. Il mesprise également l'ancienne et la nouvelle Raison, et ne fait d'estat ny dAristote, ny de Monsieur Des Cartes. Il s'imagine des défauts en quelque lieu qu'il jette la veuë, et ses lunettes luy grossissent les objets de telle sorte, que les moindres atomes luy semblent des Montagnes. l'ay oiiy dire ' • plaisantes choses de ce galant homme, et entr'autres ,1 il a^Mëff^de la peine à advoiier qu'Homère sçeust faire i's Vers^ et Demosthene des Périodes.
Erat Geo7'(jius Trapeziintius ingénia ad lucuhrandum fnaxime volido , vehementiquc , sedtrvcis livorispleno y a m m se Peripateticum profiteretvr, vnumque Aristotelem itolleiido celebraret, vsque adeo suyerha aiire fuit, vt nec ivini quidem Platonis ingeninm Imidari pateretnr ; citjns tam dogmata, et mores paracerbè ac in.wlenter edicto famoso voluminc laeeraret. Sed Bessarione generosd eriuli-
tione, illîLstrique facundiâ Platonem defendente, Gsorgius vim tanti fluminis sustinere non potiiit, cum piiblicd invidid dellaijraret, qnod mimma' anthoritatis PhilosophnnL magistrum sanctioris vitst'. ac ideo Christianx dimplinn' proximum, mjïw ac i.nœst4) ore prose idisset.
ENTUETIKN \ll.
v^v'ii, n'kst pas honnesti: ni. se commettre
COMHK TOVTi: SORTE D'AÏTAOVANS.
\V MFSMF.
Vostre dernière demande me fait croire que vous n'estes point las de mes Escritures, puisque vous voulez que je parle encore, et que vous m'y invitez de la plus obligeante manière du monde. Vous desirez sçavoir de moy ce qu'il me semble du conseil que vous avez donné à vn de vo> .Amis, de ne se point déclarer en vne certaine division de TEscbole, et sur quelques questions qui ont partagé Messieurs les Maistres. Âpres ce qup vous faites. Monsieur, il ne reste jamais rien à faire : Et pourquoy s'embarrasseï dvu grand procez, qui sera immortel s'il n'intervient d» puissance supérieure pour le terminer? car ce seroil troj peu de dire vne authorité supérieure. Mais puisque V()ii \oulez absolument mes Advis sur vos Advis. les voicv, t(;l
que je me les suis donnez à moy-mesme en semblables occasions, et je suis ravy de ce qu'ils se trouvent conformes aux vostres.
le tiens donc avec vous que la paix, quoy que desavantaj^euse. qui procure du repos, vaut mieux que la victoire qui n'achevé point la guerre. le dis davantage; nous avons veû naistre je ne sçay combien de guerres d'vne victoire, et si vostre homme s'estoit vue fois déclaré, sans doute il auroit trouvé des gens ennemis de conclusion, et avec lesquels on n'achevé point. Ce seroit vn moindre miracle, de faire parler les miiets que de les faire taire.
Vous souvient-il de ce Rodomont de robbe longue, dont on a tant parlé? Il envoya menacer vn de nos Amis de quatre cent mille langues et d'autant de plumes, qui à son dire estoient à sa solde, et l'envoya menacer jusques dans son foyer. Que vostre homme nouscroye, et il s'en trouvera Itien. Qu'on parle, qu'on escrive contre luy tant qu'on voudra, qu'il ne prenne point de part à vne telle faute; qu'il laisse sur le Théâtre ceux qui y voudront demeurer : qu'il soit Spectateur de leurs Tragédies ou de leurs Farces.
Proposons-lui encore le mesme Amy. contre lequel tant de petits Autheurs se voulurent signaler. Ils s'imaginoient qu'il n'y avoit point de plus court chemin pour aller à la réputation et se faire connoistre que d'entreprendre vne Personne connue. Cet Amy sçachant leur dessein, et qu'ils n'escrivoient contre luy que pour l'obliger à leur respondre, ne leur donna pas seulement le contentement de lire ce qu'ils escrivoient, bien loin de réfuter leurs escrits par vne response régulière. G'eust esté, disoit-il. mettre dPs badineries • n réputation : c'eust esté gaster du papier blanc, en le salissant de cinq ou six mauvais Noms, qui n'eussent esté remarquables que par le lieu où on les eust veus. Ce mespris luy a reussy; et quelque Censure qu'on ait laite de ses Livres jusques ir\ . le Ci'iminel a e^té plus estimé que st'S luges.
r.8(l Œl VRES DE BALZAC.
Mais puis que nous sommes entrez si avant en matière, n'oublions rien de ses circonstanres et dépendances, afin de n'eslre plus obligez d'y retourner. Présupposons donc qu'il faille de nécessité en venir aux mains, et se commettre avec quelqu'vn; qu'il faille cbastier l'insolence, quand elle n'est plus supportable; le soustiens que le mespris a encore lieu en cet endroit, et qu'il fait beaucoup plus que la haine, pour le moins que la profession de la haine : mais ce doit estreun mespris qui sache parler et se mocquer, vn mespris fin et ingénieux, (jui mette dans le ridicule le sérieux de .Messieurs les Maistn^s; qui en iiicsiiic temps se serve de r.Vri et le dissimule.
le soustiens de plus que dans les contentions de l'esprit, l'excez des paroles persuade moins que la médiocrité, à cansf qu'il y a de la vray-semblance en celle-cv. et iju'on sou|»çonne l'autre de faux. Quand vous pressez trop vivement vostre adversaire par des figures trop violentes, cette violence est cause (ju'on en a pitié, et que le Peuple prend son party. La supériorité visible de vo.stre discours luy acquiert la protection de ceux qui le lisent : tant est bizarre l'humeur du Peuple, le conclus donc que mesme pour vaincre, ou i\\\ moins pour vaincre avec applaudissement, il ne faut pas s* .servir de toute sa force, en toutes sortes d'occasions, n\ contre toutes sortes d'ennemis. Vous sçavez, Monsieur, ce que j'entends par ces derniers mots. Ne courons point, ne non eschauffons point, après des gens qui s'enfuyent; Ne noii^ efforçons jamais contre la foiblesse; Ne faisons jamais levaillans contre les poltrons. Les Poètes qui ont dit qu'Achille avoit as.^ommé Thersite d'vn coup de poing ont mieux dit que ceux qui ont voulu dire qu'il l'avoit tué d'vn couji de lance. La lance d'Achille devoit estre réservée pour (]>■ plus grands coups et pour de plus belles morts.
Vous avez oûy parler d'vn homme qui vouloit se faire lier vn bras, pour se battre contre vn autre qu'il estimoit plu-
foible que luy, de peur de se battre, disoil-il, avec avantage. Changeons cette fanfaronnerie en modération et en retenue. Passons légèrement sur certaines objections, qui ne valent pas la peine qu'on s'y arreste. Il y a des murailles si mauvai.ses, qu'elles ne méritent pas qu'on y mené le canon: il y a des corps si débiles, qu'ils tombent d'eux-mesmessans qu'on les pousse. Quand il n'est (|uestion que de tiier des malades et de renverser des ruines, ce seroit se mocquer de s'armer de toutes pièces et de faire de grands préparatifs.
Mais de l'autre costé, s'il n'est plus temps de s'espargner et de n'y aller plus à demy; si l importance de l'occasion et le mérite delà Personne demandent des soins pluspressans et une résistance plus vigoureuse : à la bonne heure, vsons de toutes nos forces, de toute nostre adresse, de toute nostre valeur : n'oublions rien de ce que la Nature nous a donné, de ce que les hommes nous ont appris. Mais considérons tousjours qu'il y a des bornes marquées par l'honneur, au delà desquelles on ne peut aller sans aller trop loin. Ne perdons jamais le respect, qui est dû au mérite et à la condition d'vn grand Adversaire. Souvenons-nous du procédé de THermite de la Charente, car vous ne l'avez pas desapprouvé, quand il eut affaire avec Herodes infanticida.
Ce n'est pas assez d'estre juste et légitime Ennemy ; il faut estre civil et généreux Ennemy. Soit que nous nous defeadions, soit que nous attaquions les autres, taschons premièrement de le faire sans blesser la charité et sans violer le Droit des Gens. Apres cela meslons, s'il se peut, la courtoisie avec la guerre. Et s'il est impossible quelquefois que la cholere n'entre dans le sentiment de l'injure* en ce cas ({ue la cholere serve et qu'elle ne commande pas : qu'elle soit à la suite de la Vertu et de la Raison : qu'elle n'agisse pas de son chef et toute seule. Il ne faut jamais que la Passion emporte le lugement; il faut que le lugement conduise tousjours la Passion. Autrement, si laissant celle-cy sur sa
foy, on la laisse faire à discrétion, quels desordres, quels ravages ne fera-t'elle point dans la Société civile, contre les devoirs communs et contre les bonnes mœurs, contre riionnesteté et contre la bienséance?
Les deux Scaligers ont esté deux merveilles des derniers Temps, et sans leur l'aire faveur, on peut les opposer à la plus sçavante antiquité. Il n'y a personne qui honore leur mérite plus que je fais. Tres-volontiers je souscris aux éloges ijuils ont receus de Monsieur de Thou et de Monsieur de Saincte Marthe. Ils estoienl dignes du nom de Héros qui leur a e.sté donné en France, aux Pays-Bas et en Allemagne. Mais j'ose dire avec le respect qui leur est deû, que l'vn et l'autre Héros, Père et Fils, aussi bien que les deux Cousins Achille et Ajax, ont peu travaillé à retenir leur cholere, et tjuils se sont laissez aller à d'est ranges emportemens.
Saepiiis irariinique omnes etliulil lial)oii;is Kl paler et natus;
L'vn et l'autre Héros a fait plus dvne fois l'Hercule furieux, en de bien légères occasions et pour des subjets de peu d'importance.
Considérez, je vous prie, de quelle sorte le premier agit avec Erasme dans le procez quil luy fait pour avoir dit en (|uelqu'vn de ses Dialogues qu'il y a vne vicieuse imitation des bons exemples; qu'il y a de ridicules Imitateurs de Ciceron; que les Singes sont les plus laides de toutes les bestes.
Erasmiim Romani mmiinis vomicam, Eioquentix scupuhim, etc. Erasmi loquacitatem illam, sinedelectuverha. sine studio coag^nentationem, sine prudentia junctunis, sine mente sensa, inepta, inania, etc.
Erasmus Latinxpuritatis contaminator, Eloqiientix emrsur, Litterarum carnifex. etc. Ait sibi piœro Ciceronem mi-
nus placuisse, mine veru tandem cuin illo in yratiam redisse. 0 monstmm, ô labes, nonjani Eloquentix, sed, etc.
A oiiyr parler ainsi Scaliger, ne vous sembie-l'il pas qu'Erasme soit plus coupable et plus ennemy de la République Ht (Je Ciceron que Catilina et que Cethegus? Ne vous semble-t il pas qu il ait eu dessein de brusler Rome et de faire vD massacre du Peuple Romain'/ Et cela parce qu'il a dit ce qu'il pensoit des mauvais Imitateurs et qu'il advoûe ingemiement qu'en son enfance il n'avoit pas assez aimé Ciceron
cause qu'il ne l'avoit pas assez bien connu.
Mais quand Scaliger escrit au mesme lieu, et sur le mesme >nbjet, Erasmus omnium ordinum labes, omnium sUidioriiin macula , omnium sptatiim venenvm, mendacioram 'parens, fnroris alummis, etc. Erasmus Fnria, ciijus scriptis incoiamibus Respublica sive CJmstiana, sive Litteraria stare non potest. etc. Erasmus cœnum, Busiris, vipera generis luirnani, manstrnm cujus pestilentissimis morsibiis, etc.
Quand il dit enfin Erasmus parridda. et ne se contentant pas de parricida, quand il fait tout exprés vn mot nouveau pour Erasme, et quil l'appelle triparricida, ne vous sem- Me-l'il pas alors qu'Erasme a pour le moins tué son Père et sa Mère, qu'il est quelque chose de plus que criminel de It'ze-Majesté divine et humaine'.' Tout cela vous vient d'abord à l'esprit, .^ans pourtant rien croire de tout cela. Et \()us ne vous imaginez pas qu'Erasme soit vn Busiris, soit \n monstre, soit vne Furie : Mais ouy bien que Scaliger esl vn Exagerateur, est vn Declamateuretvn Comédien. Quelque ■<lime que vous ayez pour Scalipier, vous ne pouvez pas nier [u'en cet endroit-là il ne jolie le Don furioso. éi qu'il n'employé des paroles Tragiques en vne affaire de néant. Ce qu'il faisoit estoit proprement exciter des lempestes dans vn ruisseau, c'estoit tonner et foudroyer sur des marmousets. L objet de sa cholere estoit encore moins considérable que celuyià parce qu'il estoii faux et imaginaire; il .^e formoit des
7M ŒUVRES DE 15ALZAC.
phanlosmes pour les combattre; Il faisoit croire àErasme qu'il avoit offensé Ciceron; à quoy le Bon-homme ne songea jamais.
Scaliger le Fils n'a point dégénéré de son Père : il n'estoii pas moins passionné, moins fougueux, moins impetiieux que luv . 11 est vray qu'il a eu de plus justes subjets que lu\ de ressentiment, et que sa vertu a esté souvent et criieilement persécutée. Mais les fautes d'autruy ne justifient pas les siennes. El comment a-t'il osé appeller vn de ses Ennemis stercus Diaboli, vn autre, liitum stercore maceratmn! Apres avoir leû toutes les Institutions Oratoires qui sont dans le Monde, toutes les Ulieloriques Grecques et Latines : Apres avoir veû plus de cent fois dans l'Orateur de Ciceron c«t exemple condamné, Glaiiciam Cariae stercus, qui est à la veritc* vn vilain mot, mais qui n'approche point de la vilenie de celuy du jeune Scaliger.
Voilà comment la Passion mené en triomphe l'Esprit, le lugement et la Science. Celuy qui sçait tout et qui se souvient de tout, oublie estant en cholere le légitime vsage di"^ Métaphores. Il ignore qu'elles doivent estre tirées des objets qui n'offensent pas les sens. Le grand Scaliger s'abbaisse jusqu'au dernier estage du menu Peuple, pour dire des injures à ses Ennemis. De Héros qu'il estoit auparavant, il n'est plus qu'vn homme de rien ; il devient vne femme, vneharangere : il change de nature par le transportdesa passion. Dieu nous garde de semblables emportemens et d'vne pareille métamorphose.
FNTURTIEN Xm
CHAPÏTIiK DES CHAPITRKS PRECEDENS.
\V MKSME.
Taclievay hier la matière que vous m'aviez proposée ; mais je n'ay point encore achevé pour cela, et je ne sçaurois m'empescher de vous descouvrir vn scrupule qu'elle m'a donné. 11 faut se condamner soy-mesme, après avoir condamné les autres; il faut faire vn Chapitre qui se mocque des cinq Chapitres que vous avez veûs. et de tous ceux encore que nous pourrons faire à l'advenir. Ceux qui, comme moy. se meslent d'escrire avec tant de soin, verront icy la vanité et la misère de leur travail. Est-il possible, Monsieur, que nous travaillions à la structure et à la cadence d'vne période, comme s'il y alloit de nostre vie et de nostre salut ; comme si dans ce petit cercle de paroles, nous devions trouver le souverain bien et la dernière félicité? Quelle erreur •le mettre la dernière félicité en vne bagatelle, en vn jeu lie syllabes et de mots ; en je ne scay quels sons agréables, «pii plaisent et chatouillent du premier coup, pour desgouster et lasser la seconde fois î
Que si nous ne voulons pas parler de nostre Art avec tant do mespris. pour le moins n'oserions-nous nier que ce que nous faisons ne soit pervertir Tordre des choses, et faire de " iccessoin' le principal . Nosire vray principal est tout autre
r.8«; ŒUVRES DE PAI.ZAC.
chose ; et nous le négligeons (c'est de moy que je parle en plurier), et nous ne croyons presque pas qu'il nous appartienne. Si nous y songeons vne fois Tan, nous y songeons loiblement et à la haste; nous n'y apportons que les restes (le nostre temps, de nos soins et de nos pensées. Âdvolions la vérité ; ISous pourrions avoir part, mes compagnons et moy, parmy les Saincts de lesus-Ghrist, si nous avions apporté autant d'estude à la correction de nostre vie qu'.i celle de nostre langage.
le fais icy vne confession ingénue du défaut de plusieurs, sans prétendre qu'il y en ait rien pour vous dans cet aveu ; car il me semble lousjours que vous ne pouvez faillir, tant je pense hautement de vostre sagesse; dira-t'on donc, et nous sera-t'il reproché vn jour qu'vno Période de six lignes, ipj'vne Lettre d'vneou dedeux feiiilles de papier, qu'vn petit Chapitre nous ait plus occupé, nous ait plus cousté, que la grande affaire de nostre salut? Dans nos Académies nous parlons sans cesse de l'Idée du Bon et du Beau : nous courons après vne certaine perfection, que nous pensons avoir veuë je ne scay où. C'est perdre ses paroles et ses pas, que de parler et de courir de la sorte. Cherchons le Bon en sa source, et le Beau dans la première Beauté. Cherchons la perfection ; mais cherchons-la plustost en nos actions qu'en nos paroles : faisons cas de celle qui nous peut rendre éternellement heureux, plustost que de celle qui nous est entièrement inutile. Toute la recompense de ce travail qui nous vse et qui nous consume, qui ruine nos forces et nostre santé, c'est la simple satisfaction du Peuple, c'est l'approbation des Escholiers. Encore cette approbation est tousjours contestée par quelqu'vn, ou ne dure pas tousjours. Le Peuple s'ennuye de recevoir si souvent du bien des mesmes personnes. Il nous chiffle après nous avoir applaudy, et les Escholiers nous quittent pour d'autres Maistres plus nouveaux que nous.
Mais posons le cas (jue les applaudissemens nous suyvent par tout ; que nostre réputation ne soit plus une chose prohlematique; qu'elle ne suit plus disputée de personne; que la Cour et les Provinces, les honnestes gens et ceux qui ne le sont pas, soient tous en cela d'accord : disons mesme quelque chose de plus particulier de nostre Histoire, etconiderons quels sont les plus grands avantages que nous lirons .le nostre mestier. On parle de nous au delà des Alpes et fies Pyrénées, au delà du Rhin et du Danube. Nous rece- \i)ns des Lettres dorées, datées de Constantinople ; on nous estime en Grèce et en Orient; aux dernières parties du Septentrion ; sur le rivage de la Mer Baltique. Pour respondre en vn mot à tant de choses, je souffre où je suis ; on m'eslime où je ne suis pas. Peut-estre que j'avois la fièvre, le jour que le Roy de Dannemark jugea en ma faveur la cause t|ui fut plaidée devant luy à Copenhagen; comme au contraire il se peut faire que j'estois à l'ombre, et prenois le Irais, le jour que le Marquis d'Aïtona brusla mon Livre dans \ n Conseil qui fut tenu à Bruxelles.
-Mais pour le moins, me dira-t'on, vous ne compterez pas pour rien l'Immortalité; on vous louera, on vous admirera après vostre mort ; vous vivrez en la mémoire des hommes. Voilà qui me fera grand bien. C'est sans mentir vne belle chose que celte Vie figurée et métaphorique, que cette immortalité qui réside dans le souvenir d'autruy et dans la bouche du Peuple.
Uue veut dire Aristote, à vostre advis, quand il dit que
la bonne renommée est la possession des Morts; » Quoy quil die. Monsieur, il estoit trop fin pour éhtendre par là vne vraye et réelle possession. Celte Vie de la Mémoire n'est tju'vn spectre et qu'vn phantosme de Vie : ce n'est qu'vne Comédie et vne imposture de ceux qui vivent : ce n'est rien du tout pour ceux qui ne vivent plus.
Vn lifunme qui comme vous, Monsieur, a fait toute sa vie
7j8H œuvres de BALZAC.
ce que je ne commence de faire qu'à cinquante-cinq ans, qui n'a pas fait moins de progn^z dans la Morale Chrestienne que dans les belles Lettres, ne s'estonnera pas de me voir dans le dessein de l'imiter. Les maux dont je suis pressé tous les jours m'advertissent qu'il faudra bientost quitter Livres et Escritures, et rendre compte de>s moindres paroles oysives. Que sera-ce des criminelles, et de celles qui auront blessé la charité? Quand j'y pense, je me resous sérieusement a faire vne retraite pour le reste de mes jours; et je vous apprends que j'ay desja basty vn Asyle, chez nos Capucins, qui ont la bonté de vouloir recevoir vn Profane dans leur Sanctuaire; mais qui leur porte vn cœur qui ne respire plus que les maximes de leur Eschole.
DE LA VENERATIO.N
QV IL FAVT A voir;
POVR LES CEREMONIES DE J/EGLïSi: