L£TT£ES
avec ce qu'il a ihis dans son livre de liber taie. Je n'ai point dit en aucun lieu que Dieu ne concourt pas immédiatement à toutes choses, et j'ai assuré expressément le contraire en ma réponse au théologien. Je n'ai pas cru me devoir étendre plus que j'ai fait en mes réponses à l'Anglois, à cause que ses objei:tions m'ont semblé si peu vraisemblables, que c'eût été les faire trop valoir que d'y répondre plus au long.
Pour le docteur qui dit que nous pouvons douter si nous pensons ou non, aussi bien que de toute a^tre chose, il choque si fort la lumière naturelle, que je m'assure que personne qui pensera à ce qu'il dit ne sera de son opinion.
Vous m'aviez mandé ci-devant qu'en ma réponse à l'Anglois j'ai mis le mot ideam deux ou trois fois fort proche l'un de l'autre, mais il ne me semble pas superflu , à cause qu'il se rapporte à des idées différentes; et comme les répétitions sont rudes en quelques endroits, elles ont aussi de la grâce en quelques autres.
C'est en un autre sens que j'enferméles imaginations dans la définition de cogilatio ou de la pensée, et en un autre que je les en exclus, à savoir, formœ sive species corpôreœ quœ esse debent in cerebro ut quid imaginemur 9 non sunt cagitatiohes , sed opératiû mentis imaginantis sive ad istas species.se cmvertenUs est cogitatio.
5o8 LETTRES.
La lettre où vous m'écrivez ci-devant les objections du. conarion doit avoir été perdue , si ce h*est que vous ayez oublié de les écrire, car je ne les ai point, sinon ce que vous m'én avez écrit depuis, à savoir que nul nerf ne va au conarion , et qu'il est trop mobile pour être le siège du sens commun ; ipais ces deux choses sont entièrement pour moi : car si chaque nerf étant destiné à quelque sens ou mouvement particulier, les uns aux yeux, les autres aux oreilles , aux bras, etc , si quelqu'un d'eux se rendoit au conarion plutôt que les autres, on pourroit inférer de là qu'il ne seroit pas le siège du sens commun , auquel ils se doivent tous rapporter en même façon , et il est impossible qu'ils s'y rapportent tous autrement que par Fentremise des esprits, comme ils font dans le conarion. Il est certain aussi que le siège du sens commun doit être fort mobile , pour recevoir toutes le$ impressions qui viennent des sens; mais il doit être tel qu'il ne puisse être mû que par les esprits qui transmettent ces impressions, et le conariôn seul est de cette sorte.
Anima en bon latin signifie fl^rm^ siveoris hatiium j d'où je crois qu'il a été transféré ad significandam mentem^ et c'est pour cela que j'ai dit que SiBpe sumitur fnv re corporea*
L'axiome que quod poteit facere majm, poieU etiam minus ^ s'entend in eadem ratione operandi.
vel ifi Us qtm requirmt eandem potentiam. Car, inter àpnUnes jf qui doute que tel pourra faire un bon discours qui ne sauroit ppur cela faire une lanterne.
Le mathématicien^ de Tubinge est SchicliiU'das , auquel j'ai cru faire plus d'honneur en le nommant par le nom de sa ville que par le sien , à cause qu'il e^t trop rude et peu connu; mais pour ceux qqi gisent que j'ai pris quelqu'autre chose de lui que la simple observation l^ue je cite , ils ne disent p^
vérité : car je vous assure qu'il n'y a pas un seul inot de raisonnement en son livret allemand, que j'^i ici , qui fût à mon usage 9 non plus que dans la lettre latine que M. Ga." a écrite à M. R.' sur ce même phénomène, car je juge que c'est lui qui vous a fait ce discours. Mais il a tprt s'il s'offense de ce que j'ai tâché d'écrire la vérité d'une chose 4ont il avoit auparavant écrit des chimères , ou s'il a cru que je le devois citei* en ce lieu-là, où je n'ai 4 pas eu de lui une seule chose, sinon que c'est de ses mains que l'observation du phénomène de Aorne, qui est à la fin de mes Météores, est venue ^ M. Ren., et de là à moi , comme par les mains des messagers et sans qu'il y ait rien contribué; et j'aurois cru lui faire plus de tort si j'avois averti les lecteurs qu'il a écrit de ce phénomène , que je n'ai fait dè m'en taik*e.
- « t Gassendi. * * f '
* « Renery. »»
5lO LETTRES.
Pour les objections qui pourront encore venir contre ma Métaphysique, je tâcherai d'y répondre ainsi qu'aux précédentes, et je crois que le tneilleur sera de les faire imprimer telles qu'elles seront, et an mcme^ordre qu'elles auront été faites , pour conser\'er la vérité de l'histoire, laquelle agréera plus au lecteur que ne feroit un discours continu , où je dîrois toutes les mêmes choses. Je croîs avoir ici répondu à tout ce qui a été dans vos lettres.
Je' ne fais point encore réponse aux deux petits feuillets d'objections que vous m'avez envoyées, à cause que vous me mandez que je les pourrai joindre avec celles que je n'ai pas encore reçues, bien que vous me les ayez envoyées il y a huit jours, mais à cause que celui qui demande ce que j'entends par le mot idea semble promettre davantage d'objections , et que la façon dont il commence me fait espérer que celles qui viendront de lui seront des meilleures et des plus fortes qui se puissent faire : si par hasard il attendoit ma réponse à ceci, avant que d'en vouloir envoyer d'autres, vous lui en pourrez faire savoir la substance, qui est que par le mot idea j'entends tout ce qui peut être en notre pensée, et que j'en ai distingué de trois sortes, à savoir quœdam siint adventitiœ, comme Tidée qu'on a vulgairement du soleil , alia
t « Cet article n*est point de cette lettre , mab de la 49^* des maoos^t» de Lahire, datée le 16 juin 164 1. n
IiETT^RES. Su
faetœ vel factùiœ, au rang desquelles pni^ut met^ tre colles que les astronomes font du soleil par leur raisonnement, et atiœ innatœy Ut idea Deiy menthe corporisy trianguli^ etgmeraliler amms quœ ali^ quas essentias ver as, immutabiles etœtemasj repre- $0ntanU Jam vero si ex idea facia^ concluderem idj ^uod ipsam faciendo explicite posai, esset manifesta petitioprincipii, sed quod ex idea innata aUquideruam quod quidem in ea implicite continebatur, sed tamen prias in ipsa non advertebam, ut ex idea trianguli, fjuod ejus très anguli sint œquales duobus rectis^ aui ex idea Deiquod existât^ etc. , tantum abestut sitpetitio principiis quin potius est etiam secundum Aristotelem modus demonstrandi omnium perfectissimus , nempe in qtw vera rei definitio liabetur pro medio)
A M. REGIUS;
(Lettre 84 du tome I. Version.)' MoNStËtJR,
J'aurois tort de me plaindre de votre honnêteté et de celle de M. de Rais de m'avoir fait l'honneur
r « C'est une réponse à une lettre de M. Leroi, datée du. a i mars 1641 ; «'est ponrqnoi je la date dn i x mai 1641. »
6ra tBTTlËS.
de iDéttre mon nom au commç«iceme|it de yà& thèses ; mais je ne sais bonnement comment m'y prendre pour ^vouà en Ëiire mon remercîmeDt. Je vois seulement un surcroît de travail pour moi, parcequ'on va cpoirè dans la suite que mes opinions ne diffèrent p\us des vôtres y et que je n'ai plus d'excuse à Tavenir pour m'empécher de àlh Cendre de toutes mes forces vos propositions, et qui me met par conséquent dans ta nécessité d'extminer avec un soin eKtrème ce que vous m'am envoyé pour lire, de peur de passer quelque chose que je ne voulusse pas soutenir dans 1^ suite.
La première chose donc que je ne saurois approuver dans vos thèses, est ce que vous dites que l'àme de l'homme est triple: ce mot est une hérésie parmi ceux de ma religion; et, toute religion à part, il est contre toute bonne logique de concevoir J'âme comme genre dont la pensés, la force végétative ^ ep la force motrice des esprits animaux soient les espèces; Car par âme sensitive vous ne devez entendre autre chpse qu'une force motrice , à moins de la confondre avec la raisonnable: or, cette force motrice ne diffère pas même en espèce de la force négative , et l'une et l'autre diffèrent en tout de l'esprit ; mais puisque nous sommes d'accord dans la chose, voici comme je m'expliquerois. H ny a qu'une seule âme dans j'hopo^ïç, c'est-à-dire U raisonnable ; car il ne &iut compter pour actioDS
LETTRES. 5l5
humaines que celles qui dépendent de la raison* A l'égard de la force végétative et motrice du corps à qui on donne le nom d'âme végétative et sensitive dans les plantes et dans les brutes , elles sont aussi dans l'homme; mais elles ne doivent pas être appelées dans lui âmes^ parcequ'elles ne sont pas le premier principe de ses actions, et elles diffèrent de râme raisonnable en toute manière. Or , la force végétative dans l'homme n'est autre cl;iose qu'une certaine disposition des parties du corps, qui , etc. Et un peu après, je dirois: mais pour la force sensitive, c'est, etc., et ensuite; ainsi ces deux âmes ne sont autre chose dans le corps humain que, etc., et ensuite: et comme Y esprit ou Y âme raisonnable est distincte du coPps, etc., c'est avec juste raison que nous lui donnons à elle seule le nom diâme.
Enfin, vous dites, l'acte de la volonté et Tintellection diffèrent seulement entre eux, comme différentes manières d'agir par rapport à divers objets; j'aimerois mieux dire seulement comme l'action et la passion de la même substance; car l'intellection est proprement la passion de l'âme, et l'acte de la volonté son action : mais comme nous ne saurions vouloir une chose sans la comprendre en jnême temps, ei que nous ne saurions presque rien comprendre sans vouloir en même temps -quelque chose, cela fait que nous ne dis-
5l4 LETTRES.
UnguoDS pAs facilement en elles la passion de Taction.
Quant à l'observation que votre Voëtiusafaite sur cet article, elle ne vous porte auctm coup; car lorsque les théologiens disent qu'àucuné substance créée n'est le principe immédiat de son opération , ils entendent que nulle créature ne peut agir sans le concours de Dieu , et non qu^elle doive avoir une faculté créée distincte d'elle-même par le moyen de laquelle elle agisse; car il seroit absurde de dire que cette faculté créée peut être le principe immédiat de quelque opération, et que la substance ellemême ne le peut pas. Je ne trouve pas ses autres observations dans ce que vous m'avez envoyé, ainsi je ne sauroia en porter aucun jugement. Dans Tendroit où vous parlez des couleurs, je ne vois pas pourquoi vous ôtez le noir de ce nombre, puisque les autres couleurs ne «ont aussi que des modes ; je dirois donc seulement: on range àussi le noir parmi les autres couleurs , cependant il n'est autre chose qu'une certaine disposition , etc.
Sur le jugement où vous dites , si elle n'est ponctuelle et exacte , il faut qu'en décidant nécessairement, etc. : au lieu de nécessairement , je mettrois facilement; et peu àpi^ au lieli de ces mots, c*est ^urquoi elle peut être suspendue , je mettrois, et elle peut être suspendue ; car ce que vous ajoutez ne suit point de ce que vous avez dit auparavant, comme
LETTRES. 5l5
le mot, c'est pourquoi^ semble le signifier. Ce que vous dites des passions que leur siège est <^s 1^ cerveau, cela est fort paradoxe, et même, à ce que je crois , contraire à vos sentiment»; car bien que les esprits qui ébranlent les muscles viennent du cerveau, il faut cependant assigner pour place aux passions la partie du corps qui en est la plus altérée , laquelle partie est saps contredit le cœur; c'est pourquoi je dirais t le principal siège des pas* sions , en tant qu'elles regardent le corps , est dans lècœur, parceque c'est lui qui en est le plus altéré; mais l^ur place est dans le cerveau^ en tant qu'elles affeqtent Tâme , parceque l'âme ne peut souffrir immédiatement que par lui; c'est aussi un paradoxe de dire que la réception est une action , pub»* que dans le fond e^e n'est qu^une passicm contraire a l'action; cependant vous pouvez, ce me semble, retenir vos positions en les expliquant de cotte sortè : La réception est une action ou plutôt une pas-* sion animale semiblable à celle d^ automates , pap? laquelle nous recevons le mouvement des choa^ ; car pour renfmner sous le même genre tout ce qui se passe en l'homme, nous avons joint les pas-» sions avec les actions.
Je n'ai point examiné cè que vous dites k la fin de la température qui tourne au chaud et au fi:»oid^ parceque je ne crois pas qu'il faille croire à ces choses comme à l'Évangile. Je suis charmé que
5l6 LETTRES.
votre répondant ait bien fait son devoir. Je ne crois p as que vous ayez rien à craindre de ceux qui voudront exercer leur plume contre vous. Je lirai volontiers tout ce que vous m'enverrez, et je vous écrirai tout ce que j'en pense avec ma liberté ordinaire. Je n'ai rien écrit Ju centre de gravité , mais du différent poids des choses graves , selon leur différente distance du centre de la terre ; ce que je n'ai qùe dans mon livre , où j'ai assemblé en métne temps plusieurs autres choses. Si cependant vous voulez les lire, je vous les ferai tenir par M. iVan S.' , la première fois qu'il ira à Utrecht. Je n'approuve pas que vous refùsiez d'appeler les écailles des poissons des corps luisants , parcequ'eUes ne poussent pas elles-mêmes les globules de la substance éthérée ; car le charbon allumé ne le fait même pas, mais seulement la matière très subtile, qui pousse tantôt les parties terrestres du charbon , tantôt les globules éthérés. Je ne suis pas bien certain aussi que les veihes mésaraïques reçoivent le chyle des vejnes lactées dans le pancréas; vous ne devez point l'assurer sans une expérience très certaine , ni écrire là-dessus, comme si aucunes veines lactées neportoient le chyle jusqu'au foie, parcequ'ily en a qui assurejit en avoir fait l'expérience, et cela me paroît tout-à-faif vraisemblable Je vo^drois
* « Snreeb. »
* •( C'est Topinion d« Bartholio. Voyez la remarqae^ de Lafpr|^ sur rarticle 3 de l'Homme, »
LETTRES* 5l7
aussi que vous effaçassiez ce que vous dites contre Walée du mouvement du cœur, parceque c'est un homme pacifique, et qu'il ne peut vous revenir aucune gloire de le contredire. Je ne suis pas aussi de votre sentiment lorsque vous définissez les actions des opérations que l'homme produit par la force de son âme et de son corps ; car je suis du sentiment de ceux qui disent que l'homme ne comprend point par le moyen du corps, et l'argument par lequel vous tâchez de prouver le contraire ne me fait aucune impression; car quoique le corps empêche quelques fonctions de l'âme , il ne peut néanmoins lui être d'aucun secours pour la connoissance des choses immatérielles, et il ne peut en cette occasion que lui nuire. Je vous répondis, il y a trois jours , dans ma dernière, sur la triple âme que vous établissez; je n'ai rien à ajouter à celleci, que de vous assurer du parfait attachement de celui qui est , votre , etc.
5iâ
LETTRKS.
À M. BEGIUS
( Lettre 85 du tome I. Yemon. )
Toute notre diepute sur la triple âme que vous ét^y«sez est plutôt une question de nom qu'une question réelle : mais i"* parcequll n'est pas permis de dire à un catholique romain qu'il j a trois âmes dans l'homme ^ et que je crains qu'on ne m'impute ce que vous mettez dans vos thèses ^ j'aimérois mieux que vous vous abstinssiez de cette manière de parler ; a* quoique la force négative et sensitîve dans les brutes soient des actes premiers , ce n'est pas la même chose dans l'homme y parceque l'âme est première en lui , du moins en dignité ; 3** bien que les choses qui conviennent sous quelque raison générale puissent être admises par les logiciens, comme les parties d'un même genre, cependant toute raison généralé de cette sorte n'est point un véritable genre, et il n'y a point de bonne division , si ce n'est du véritable genre en
■ •( Cette lettre est, je crois , de la lin de mai. Elle a grand rapport aved la précédente. >•
LETTRES. 5i9
ses véritables espèces ^ quoique les partie doivcAl être opposées et diverses ; cependant afiQ que lu division soit bonne, les parties ne doivent pas être trop éloignées les unes des autres : car si quelqu^ua, par exemple » distipguoit tout le corps humain en deux parties, dans l'une desquelles il mit seulement 1^ ne:&, et dans l'autre tous les autres membres, cette division pècheroit comme It vôtte, parceque les parties seroient trop inégales ; 4** }^ n'admets point que la force négative €t sensitiv<9 dans les brutes méritent le nom d'âme, comn^ l'âme mérite ce nom dans l'homme ; mais que te peuple l'a ainsi voulu , parcequ'il a ignoré que les betes n'ont point d'âmes , et que par conséquent le nom d'âme est équivoque à l'égard de l'homine et de la béte; S"" enfin... {Le rê$te manque. )
AU R. P. MEHSENNE.
(Lettre 122 du tome III. Version.)
4l Paris, ce 19 mai 164.1.
Mon revérënd père,
Après avoir lu une fois seulement , mais pourtant avec un grand soin , les Méditations que vous avez bien voulu me confier, elles m'ont semblé tout-i-
fait relevées, et pleines de beaucoup d'érudition. Il est vrai néanmoins qu'en les lisant plusieurs doutes se sont présentés à mon esprit; mais il ne seroit pas juste que j'en demandasse la solution A celui qui en est l'auteur, sans les avoir auparavant relues encore plus d une fois^ et avec toute l'attention dont je suis capable, pour voir si jè ne pourrai point nï'en délivrer moi-même , et me satisfaire làdessus. Il n'y a qu'une seule chose dont je souhaiterois cependant d'être éclairci , qui est de savoir ce. qu'il faut entendre par l'idée de Dièu, par l'idée de l'âme , et généralement par les idées des choses insensibles. Le commun des philosophes par ce mot d'idée a coutume d'entendre un simiple concept, tel que peut être l'image qui est dépeinte ( comme ils disent) en la fantaisie , d'où vient qu'ils l'appellent aussi un fantôme; mais notre auteur dit lui-même que ce n'est pas cela qu'il entend par l'idée de Dieu; et quand il l'entendroit ainsi, un tel fantôme ou une telle image ne pourroit pas être l'idée de Dieu : car Dieu étant infini et incompréhensible ne peut pas être représenté par notre imagination , qui n*est capable que de représenter des choses sensibles et finies. Mais si j ai bien compris sa pensée, par cette idée il entend une idée intellectuelle ou raisonnable, que la raison forme ellemême en raisonnant, et que pour cela il n'attribue pas à la fantaisie, mais à l'esprit, à la raison, ou
enfin à rentendement ; en sorte, par exemple, que rfdée Êintastique du soleil , c'est-à-dire l'idée du soleil en tant qu'elle est peinte en la fantaisie, est cette image du soleil qui a toutes ces dimensions que, par des démonstrations astronomiques , nous concevons être dans le soleil. De même , si un polygone de mille côtés se présente à nos yeux , tout aussitôt on en a l'idée qui appartient à l'imagination, mais pour celle qui appartient à l'esprit, nous ne l'avons point que nous n'ayons premièrement compté ses côtés.
Maintenant, considérant par ces exemples la distinction qui est entre les idées , je trouve dans le premier exemple que j'ai allégué, qu'à la vérité j'ai par la vue l'idée du soleil, qui consiste dans un cercle médiocrement grand et très éclatant de lumière , laquelle s'exprime par un seul mot, à savoir, par le nom du soleil ; car les noms ne nous représentent ou ne signifient que de simples concepts. Mais quand, après avoir bien raisonné, je viens à conclure que le soleil est plusieurs fois plus grand qiie cette idée qui paroît à nos yeux, alors ou je me figure un cercle qui lui est égal, et cela n'est encore qu'une idée de l'imagination , ou, sans concevoir le soleil par une autre idée que par celle qui me le représente grand de deux pieds, je ne laisse pas de dire qu'il est beaucoup plus grand qu'il ne nous paroît.
Or, si ce qui est exprimé par ces parolœ doit être appelé du nom d'idée, au même sens que l'on entend Fidée de Dieu , il s'ensuit que l'idée de I>ieu se doit exprimer par une proposiition , par exemple par celle-ci : Dieu existe, et non pas par un simple nom, qui ne sauroit être qu'une partie d'une proposition.
Tout de mémô , l'idée d'un polygone qui se forme en nous par la vue est la même dans la £smtaisie , soit devant , soit après le dénombrement de ses côtés ; mais l'idée qui s^en forme en moi quand j'en ùàs le dénombrement ( si toutefois cela se doit appeler du nom d'idée) est un concept composé, qui s'exprime par une proposition^ par exemple par celle-ci : cette figure-là a mille côtés.
Voilà ce que je conçois touchant la distinction que notte auteur met entre l'idée qu'il dit être dans la fantaisie, et celle qu'il dit être dans l'esprit, dans l'entendement ou dans la raison. Que si j'ai en cela véritablement atteint le sens de l'auteur , il me semble, que sa principale raison , sur laquelle il fonde toute sa preuve de l'existence de Dieu , n'est rien aatre chose quune pétition de principe; èar, ou bien il suppose sans le prouver que nous avons en nous ridée de Dieu, et par cette idée de Dieu il entend une connoissance acquise par la ^aisra de cetle proposition, Dieu $xiste^ et ainsi il suppose ce qu'il devoit prouver ; ou bien il ne suppose pas» i3aais
il prouve que nous avons en nous l'idée de Dieu, de ce que nous pouvons prouver par raison que Dieu existe^ et ainsi il prouve une chose par ellemême; car c'est la même chose d'avoir l'idée de Dieu, ou de prouver par raison que Dieu existe.
Il y a, ce me semble, un semblable défaut, ou un vice tout pareil dans la façcm d'argumenter dont il se sert pour prouver qiie nôtre âme n'est pas corporelle; mais je crains que la grossièreté de mon esprit ne m'ait empêché de bien pénétrer le véritable sens de l'auteur touchant ces sortes d'idéès. Je nè désire pas néanmoim qu'en ma considération vous allieiîi interrompre un homme que j'apprends être tout-à*feit occupé à travailler à ravancement des sciences; il suffira que nous nous en entretenions un jour ensemble quand nous nous verrons, et que j'aurai relu son traité; j'espère qu'alors je pourrai apprendre et découvrir plus pâr£aitemetit ce qu'il fiant entendre par ses idées.
AU R. P. MEIl SENNE'.
RÉPONSE A LA Pl^ECEDENTS.
(Lettre ia3 du tome III.) Mon RJÊviREN© PÈRE,
Si je n,e me trompe, celui dont vous m'avez fait voir la lettre latine qu'il vous a écrite n'est pas encore à prendre parti dans le jugement que nous devons faire des choses; il s'exprime trop bien quand il explique ses propres pensées, pour croire qu'il n'ait pas entpndu celles des autres; je me persuade bien plutôt'qu'étant.prévenu de ses opinions, il a de la peine à goûter ce qui s'oppose à ses jugements. Ainsi je prévois que cé ne sera pas là le dernier différent que nous aurons ensemble; au contraire , je m'imagine que cette j)remière let- . tre est comme un cartel de défi qu'il me présente pour voir de quelle façon je le recevrai , et si , après avoir moi-même ouvert le champ de bataille à tous venants, je ne feindrai point de mesurer mes armes avec les siennes , et d'éprouver mes forces
« 1*' juillet 1641. Voyez les misons dans le gros cahier. »
LETTRES. 5a5
contre lui. Je vous avoue que jeprendrois un singU' lier plaisir d'avoir affaire avec des personnes d'esprit comme lui, si, par ce qu'il m'en a fait paroître, il ne me sembloit déjà trop engagé; mais je crains qu'à son égard tout mon traVail ne soit inutile, et que, quelque soin que je prenne pour le satisfaire et pour tâcher de le retirer, du malheureux enga<^ gement où je le vois , il ne s'y replonge plus avant de lui-même, en cherchant les moyens de me con^ tredire.
Est-il croyable qu'il n'ait pu comprendre, commet il dit, ce que j'entends par l'idée de Dieu , par l'idée de l'âme et par les idées des choses insensibles, puisque je n'éntends rien autre chose par elles que ce qu'il a du nécessairement compi?endre lui-même quand il vous a écrit qu'il ne lentèndoit point? Car il ne dit pas qu'il n'ait rien conçu par le nom de Dieu, par ceiui de l'âme, et par celui des choses insensibles, il, dit seulement qu'il ne sait pas ce qu'il faut entendre par leurs idées; mais s^il a conçu quelque chose par ces noms, comme il n'en faut point douter, il a su en même temps ce qu'il falioit entendre par leurs idée^, puisqu'il ne faut entendre autre chose que cela même qu'il a conçu : car je n'appelle pas simplement du nom d'idée les images qui sontdépeintes en la fantaisie; au contraire, je ne les appelle point de ce nom en tant qu'elles sbnt dans la ^nfaisie corporelle ;
mais j'appelle généralement du nom d'idée tout ce qui est dans notre esprit y lorsque nous concevons une chose, de quelque manière que nous la concefrions. ,
Mais j'appréla^nde qu'il ne soit de ceuic qui croient ne pouvoir concevoir une diose quand ils ne se la peuvent imagina, comme s41 n^ avoit eu nous que cette seule manière de penser et de concevoir. Il a bien reconnu que je n'étois pas de ce sentiment; et il a aussi assez montré qu'il n'en étoit paâ non plus, puisqu'il dit lui-même que Dieu ne peut être conçu par l'imagination : mai^ si ce n'est pas par l'imagination qu'il est conçu , ou l'on ne conçoit rien quand on parle de Dieu (ce qui marqueroit unépouvantableaveuglemént),ou on le conçoit d'une autre manière; mais de quelque manière qu'on le conçoive, on en a l'idée , puisque nous ne saurions rien exprimer par nos .paroles , lorsque nom entendons ce que nous disons , que de cela même il ne soit certain que not» avons çn nous l'idée de la dîose qui est signifiée par nos paroles.
donc il veut prendre le mot d^dée en la façon que j'ai dit très e^^pre^^émènt que je le prenois, sans s'arrêter à l'équivoque de ceux qui le restreignent aux seules images des choses matérielks qui se formnt dans l'imagination , il lui sera facile de reconnoître que par l'idée de Dieu je n'entends autre chose que œ qkiCi tous les hommes ont cou>
LETTRES. ' 5ii7
tume d^entendre lorsqu'ils en parlent , et que ce qu'il iPaut aussi de nécessité qu'il ait entendu luimême; autrement, comment auroit-il pu dire que Dieu est infini et incompr4I)pnsible, et quil ne peut pas être représenté par notre imagination; et comment pourroit-il assurer que ces attri))ut9, et une infinité d'autres qui nous ex[^iment sa grandeur lui conviennent, s'il n'en avoit l'idée? 11 faut donc demeurer d'accord qu'on a Kdée de Dieu , et qu'on ne peut pas ignorer quelle est cette idée, ni ce que l'on doit entendre, par elle; car sans cela nous ne pourrions du tout rien connoitre de Dieu; et Ton auroit beau dire, par exemple, qu'on croit que Dieu est^ et que quelque attribut ou perfection lui appartient, ce ne serott rien dire, puisque cela ne porteroit aucune signification à notre îçsprit; ce qui seroit la chose la plus impie et la pluâ impertinente du monda
Pour ce qui est de l'âme, c'est encore une cbœ^ plus claire; car n'étant, comme j'ai démontré, qu'une chose qui pense, il est impossible que nous puissions jamais penser à aucune chose , que nous n'ayons en même temps l'idée de notre âme comme d une chose capable de penser à tout ce que nous pensons. Il est vrai qu'une chose de cette nature ne se sauroit imaginer , c'est-à-dire ne se sauroit re^ présenter par une image corporelle; mais il ne s'en feut pas étonner : car notre imagination n'est pro-
5â8 LETTRES.
pre qu'à se représenter des choses qui tombent sous les sens; et pourceque notre âme n a ni couleur, ni odeur, ni saveur, ni rien de tout ce qui appartient au corps^ jl n'est pas possible de se ï inoaginer ou d'en former l'image; mais elle n*est pas pour cela moins concevable; au contraire , comme c'est par elle que nous concevons toutes choses, elle est aussi elle seule plus concevable que toutes les autres choses ensemble.
Après cela je suis obUgé de vous dire que votre ami n'a nullement pris mon sens, lorsque, pour marquer la distinction qui est entre les idées qui sont dans la fantaisie et celles qui sont dans l'esprit , il dit que celles-là s'expriment par des noms, et celles-ci par des propositions :^ar qu'elles s'expriment par des noms ou par des propositions , ce n'est pas cela qui fait qu'elles appartiennent à l'esprit ou à l'imagination; les uneâ et les autres se "peuvent exprimer de ces deux manières ; mais c'est la manière de les concevoir qui en fait la différence; en sorte que toi^t ce que nous concevons sans image est une idée du pur esprit , et que tout ce que nous concevons avec image en est une de l'imagination. Et comme les bornes de notre imagination sont fort courtes et fort étroites, au lieu que notre esprit n'en a presque point, il y a peu de choses même corporelles que nous puissions imaginer, bien que nous soyons ioapables de les concevoir. Et même
LETTRESi
toute cette science que Ton pourroit peut -r être croire la plus soumise à notre imagination, parcer qu'elle ne considère que les grandeurs, les figures et les mouvements, n'est nullement fondée sur ses fantômes, mais seulement sur les notions claires et distinctes de notre esprit; ce que savent assez ceux qui l'ont tant soit peu approfondie.
Mais par quelle induction a-t-il pu tirer de mes écrits que l'idée de Dieu se doit exprimer par cette proposition. Dieu existe^ pour conclure, comme il a fait, que la principale raison dont je me sers pour prouver son existence n'est rien autre chose qu'une pétition de principe? Il faut qu'il ait vu bien clair pour y voir ce que je n'ai jamais eu in* tention d'y mettre, et ce qui ne n^'étoit jamais venu en pensée devant que j'eusse vu sa lettre. J'ai tiré la preuve de l'existencje de Dieu de l'idée que je trouve en moi d'un être souverainement psœfait , qui est la notion ordinaire que l'on en a ; et il est vrai que la simple considération d'un tel être nou^ conduit si aisément à la.connoissance de son existence, que c'est presque la même chose de comjevoir Dieu , et de concevoir qu'il existe; mais cela n'empêche pas que l'idée que nous avons de Dieu ou d'un être Souverainement parfait ne soit fort différente de cette proposition, Dieu existe , et que l'un ne puisse servir de moyen ou d'antécédent pour prouver l'autre.
De même, il est certain qu'après être venu à OHiiioissance de la nature de notre âme par les degrés que j'y suis venu, et avoir par ce moyen connu qu'elle est une substance spirituelle , parceque je vois que tous les attributs qui appartiennent aux substances spirituelles lui conviennent, il n'a pas fallu être grand philosophe pour conclure • comme j'ai fait, qu'elle n'est donc pas corporelle ; mais sans doute qu'il faut avoir l'intelligence bien ouverte, et faite autrement què le commun des hommes, pour voir que l'un ne suit pas bien de l'autre , et trouver du vice dans ce raisonnement : c'est ce que je le prie de me faire voir, et ce que j'attends d'apprendre de lui , quand il voudra bien prendre la peine de m'instruire. Quant à moi , je ne lui refuserai pas mes petits éclaircissements , s'il en a besoin , ët s'il veut agir avec moi de bonne foi. Je suis'etc.
t^BTTBES.
AU «. P. MEKSENNE'.
(Lettre 55 du tome IL)
Mon Riv:éR£ND pèrb , * ♦ "
Je vous renvoie les sixièmes objections avec mes réponses , et pourceque ces objections sont de plusieurs pièces, que vous m'avez envoyées à diverses fois , je les ai .transcrites de ma main , en la façon qu'il m'a semblé qu'elles pouvoient le plus commodément être jointes ensemble; à savoir, vous m'aviez envoyé deux nouveaux articles en l'une de vos lettres, l'un desquels j'ai ajouté à la fin du cinquième point, aprè^ les mots non poterit reperire^ ainsi que vous m'aviez mandé ; et pour l'autre, à cause que vous n'aviez point marqué le lieu où
* « Cette lettre est postérienre k la 48' des manmcrîts de Lahire , ^atée du a3 juin , piiis<{ae dans celle-ci il dit que M. Gassendi a tort de se plaindre, ce qu'il n'anroit pas pn dire avant la 43' des manoscrits de Lahire , puisque ce fut par cette lettre-là qn^il renvoya an P. M ersenne les réponses à M. Gassendi. Qoi plus est, dans cette 55' il envoie au P. Mersenne les sixièmes objections, qui n'ont pn être envoyées avant les cin* qnièmes; ainsi donc cette 55' est postérienre à la 43' des manuscrits de Lahire, datée fixement du 23 juin 1641 ; et comme le livre des Méditations a paru 'imprimé le 28 août 1641 , je fixe cette lettre le 15^ juillet 1641. »
53â LÊTTRES.
il devoit être , j'ai trouvé à propos de le diviser en deux parties , et de faire le septième point de la première, et de mettre la seconde à la fin du troisième : puis enfin j'ai trouvé uiie nouvelle objection dans la seconde copie que vous m'avez envoyée, de laquelle j ai composé le huitième point.
Pour les faiites de l'impression, je sais bien qu'elles lie sont pas de ^ande iipportance, et je vous assure que je ne vous suh pas moins obligé des soins que vous avez pris de les corriger -, que s'il n'en étoit resté aucune; car je sais que cela vous a donné beaucoup de peine , et qu'il est moralement impossible d'empêcher qu'il n'en demeure toujours quelques unes, principalement dans les écrits d'un autre. J'approuve fort que vous^ayez retranché ce que j'avois mis à la fin de ma réponse à M. Arnault, principalement si cela peut aider à obtenir une approbation, et encore que nous ne l'obtenions pas, je m'assure que je ne m'en mettrai pas fort en peine.
Pour Ifl.. Gas., il me semble qu'il seroit fort injuste s'il s'offensoit de la réponse que je lui ai faite , car j'ai eu «oin de ne lui rendre que la pareille, tant à ses compliments qu'à ses attaques , nonobstant que j'aie toujours ouï dire que le pi^eraier coup en vaut deux ; en sorteque, bien que je lui eusse rendu le double, je ne Taurois pas justement payé; mais peut-être qu'il est touché de mes réponses , à
cause qu'il y recomioît de la mérité, et moi je ne Tai point été de ses objections pour une raison toute contraire ; si cela est , ce n'est pas ma faute. Pour^ ceque j'ai mis que satis commode possum respondere, le mot satis commode ne regarde pas la force des raisons , mais seulement la facilité que j'aurai à les trouver , et ainsi il ne signifie autre chose que fa- ' cile), mais il m'a semblé plus modeste. Et l'autre , que existentia Dei partem divinœ esseniiœ facii^ il est bien clair que je n'entends pas parler de parte physica y mais seulement qu existentia est ^ comme vous dites, de intrinseco conceptu e^sentiœ divinœ. Et pour ceux qui voudroient fonder des objectipns sur des telles pointillés, ils ne feroient que témoigner par là qu'ils n'auroient rien à dire qui fût solide ; et ainsi se feroient plus de tort qu'à moi. Au reste j'ai lu votre Hyperaspistes , auquel je répon^ drai très volontiers ; mais pourceque ces réponses se font pour êtreimprimées, et ainsi que je dois considérer l'intérêt du lecteur, lequel s'ennuieroit de voir des redites , ou des choses qui sont hors de sujet, obligez-moi, s'il vous plaît, de le prier auparavant de ma part de revoir ses objections, pour en retrancher ce à quoi j'ai déjà répondu ailleurs, et ce où il a pris tout le contraire démon sens , comme en son huitième article et ailleurs ; ou du moins , s'il juge que ces choses ne doivent point en être retranchées, qu'il* permette qu'on
imprime ton nom, pour me setvir d'excuse envers les lecteurs ; ou bien enfin je lui répondrai pour vous prier de lui faire voir ma réponse, et à ceux qui auront vu ses objections , mais non point pour les faire imprimer , de crainte qu'on ne m'accuse d'avoir voulu grossir le livre de choses superflues. Je n'entends pas bien la quei&tion que vous me faites, savoir si nos idées s'expriment par un simple ternie, car les paroles étant dé l'invention des hommes , on peut toujours se sèrvir d'une ou de plusieurs pour expliquer une mémè chose; mais j'ai expliqué en ma réponse ad primas ohjectiones comment un triangle inscrit dans un carré peut être pris pour une seule idée ou pour plusieius^, et enfin je tiens que toutes celles qtii n'enveloppent aucune affirmation ni négation nous sont innatœ; car les organes des sens ne nous rapportent rien qilî soit tel que l'idée qui se réveille en nous à leur occasion , et ainsi cette idée a dû être en nous au* paravant. Je suis, etc.
A MONSIEUR
( Lettre 56 du tome II.)
Moj^SIEUR,
Je tiens à très grande faveur d'être en la souvenance d'une personne de votre mérite, et je suis très obligé au révérend père Gibieuf des soins qu'il daigne prendre pour moi ; ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a commencé à me témoigner de la bienveillance , comme aussi , l'éminence de sa vertu et de son savoir rh'a donné il y a long-temps une très particulière inclination à l'honorer. La réputation du révérend père de La Barbe a passé aussi jusqu'à moi dans le désert , et je serois bien aise de pouvoir entièrement satisfaire aux trois points où vous avez pris la peine de m'avertir qu'il trouve principalement de la difficulté dans ces petits commencements de métaphysique que j'ai ébauchés; mais
« « Cette lettre est écrite à M. l'abbé Delauuay^ Voyez la i'* page de la 43*^ des mabascrits de M. de Labire. Elle est* écrite en même temps que la 55* , pnisqa'ici il dit qu'il envoie les dernières objections en réponse an P. Mersenne, pour imprimer; et comme c'est dans la lettre 55* , datée da i5 jaillet 1641, qn'il a envoyé an P. Mersenne ses deniières objections, je fixe c^tte lettre^^ci nn.iS joiUet 1641. «
53Ç LETTAES.
pourceque vous ne les avez, touchés qu'en trob mots, j'ai peur de uavoif pu deviner la source des difficultés qu'il y trouve , ce qui est cause que j ai seulenient parlé à la fin des dernières objections que j'envoie au révérend père Mersenne de la plus générale occasion pour laquelle il me semble que la plupart ont de la peine à remarquer la distinction qui est entre l'âme et le corps : c'est à savoir , que les premiers jugements que nous avons faits dès notre enfance, et depuis aussi la philosophie vulgaire, nous ont accoutumés à attribuer au corps plusieurs choses qui n'appartiennent qu'à l'âme, et d'attribuer à l'âme plusieurs choses qui n'appartiennent qu'au corps ; et qu'ils mêlent ordinairement ces deux idées du corps et de l'âme en la composition des idées qu'ils forment des qualités réelles et des formes substantielles , que je crois devoir être entièrement rejetée; au lieu qu'en bien examinant la physique, on y peut réduire toutes les choses qui tombent sous la connoissançe de l'entendement à si peu de genres , et desquels nous avons des notions si claires et si distinctes les unes des autres , qu'après les avoir considérées , il ne me semble pas qu'on puisse manquer à reconnoître si, lorsque nous concevons une chose sans une autre, cela se fait seulement par une abstraction de notre esprit, ou bien à cause que ces choses sont véritablement diverses : car en tout ce qui n'est sé-
paré que par abstraction d'esprit, on y remarque nécessairement de la conjonction et de l'union, lorsqu'on les considère Tun avec l'autre; et on n'en sauroit remart(uer aucune entre l'âme et le corps, pourvu qu'on ne les conçoive que comme il les fa^t concevoir, à savoir l'un commence qui remplit l'espace, et l'autre comme ce qui pense; et en sorte qu'après l'idée que nous avons de Dieu , qui est extrêmement diverse de toutes celles que nous avons des choses créées, je n'en sache point deux en toute la nature qui soient si diverses que ces deux-là ; mais je ne propose en ceci que mon opinion, et je ne l'estime point tant, que je ne fusse prêt de la changer, si je pouvois apprendre mieux de ceux qui ont. plus de lumière. Et je suis, etc.
AU H. P. MERSENNE
(Lettre 57 du tome II.)
Mon révérend père,
Je vous suis extrénieinent obligé de tous les soins que vous prenez pour moi, et dii zèle que vojis témoignez avoir ^ur cequi me tbuche; mais pourceque j'en ai incomparablement moins que V4&us, je croifois commettre une injustice si je manquois à vous supplier de mépriser entièrement' tout ce qu'on vous peut dire à mon désavantage, et de nè prendre pas seulement la peine de l'écouter ni de m'en' écrire: car, pour moi, il y a long-temps que je sais qu'il y a des sots dans le monde , et je fais si peu d'état de leurs jugements, que je serois très marri de perdre un seul moment de mon loisir ou de mon repos à leur sujet.
Et pour ma Métaphysique je cessai entièrement
' » Cette lettre n'est point datée*, mais comme M. Descartes écrit au P. Mersenne sur des objections qa*ii lui avoit envoyées touchant Méta» physique , il y a bien de l'apparence qu'elle n'étoit pas entièrement achevée d'imprimer, ce qui n'a été fait que le a 8 août 1641 ; c'est poorquoi je Çxe cette lettre an 5 d'août 1641. «
LJgTTBrES.
d'y penser dés le jour que je vous envoyai réponse ad hyperaspisten ; en sorte que même je né Fai .pas eue t^epuis ce temps^là entre mes mains, et ainsi je ne puis répondre à aucune chose ide tout ce que vous m'en écriviez il y a huit jours, sinon que je vous supplie de n'y penser non plus que moi. J'ai fait, en la publiant, ce à quoi je pensois être obligé pour la gloire de Dieu, la décharge de ma conscience : que si mon dessein n'a pas réussi, et qu'il y ait trôp peu de gens au monde qui soient capables d'entendre mes raisons , ce n'est pas ma faute , et elles n'en sont pas moins vraies pour cela ; mais il y aurait de ma faute si je m'en fachois, ou que j'employasse dava^itage de temps à répondre aux impertinentes objections de vos gens.
J'admire que vous vous soyez avisé de m'envoyer une des lettres de feu M. N. après sa mort, vu que vous ne les aviez pas jugées dignes que je les visse pendant sa vie, car cet homme n'a jamais été ca^ pable de rien écrire que des paralogismes très impertinents , quand il a même cherché la vérité : ce seroit merveille s'i| ra,voit rencontrée en n'ayant dessein que de médire d'un homme qu'il haîssoit , et je ne réponds autre chose à sa belle lettre , sinon qu'il n'y a pas un seul mot contre moi qui ne soit faux et sans preuve. Je serois bien marri que vous prissiez la peine de m'envoyer ses autres lettres , car nous avons ici assez de papier pour le dernier
usage, et elles ne peuvent servir à autre chose. Si le jeune Schooten ne les entend pas, ce n'est pas ma faute, et en vous le recon^mandant je ne crois pas vous avoir assuré qu'il fut fort judicieux et fort savant. Je vous ai déjà mandé , touchant la question de géométrie, que jen'ai que faire de perdre du temps à enseigner des gens qui ne m'en sauroient point de gré, et j'ajoute que je les reconnois fort peu capables d'être enseignés, vu qu'ils n'ont pas même çu comprendre que quadratum aquatur quadrati$ ex KH et jiH f car AH étant la perpen- (ïiculaire qui tombe du sommet du cône sur le centre de l'ellipse cherchée , et HK étant la commune section de cette ellipse et de la parabole donnée, il est évident que l'angle AHR est droit; et pour la ligne PB elle n'a garde d'être perpendiculaire sur AH, à cause qu'elle n'est pas dans le même plan , mais elle est parallèle à sa perpendiculaire. Je vous prie derechef de ne m'envoyer plus ni aucunes objections contre ma Métaphysique , ni touchant la géométrie , ni choses semblables , ou du moins de n'attendre plus que j'y fasse aucune réponses.
AU R. P. MERSENNE
(Lettre 58 du tome II.)
Mon rév]£benï> PÈRE,
Je n'ai point reçu de vos lettres à ces deux der* niers voyages , et j'ai peu de chose à vous répondre touchant celles que j'avois reçues auparavant; mais j'ai à vous ^\re que mes Méditations s'impriment en ce pays, et qu'ayant été averti par un de mes amis que plusieurs libraires en avoient jenvie , et que je ne les pourrois empêcher, d'autant que le privilège du libraire n'est que pour la France, et qu'ils usent ici de toute liberté, en sorte même qu'un privilège des États ne les retiendroitp^s , j'ai mieux aimé qu'il y en eut un qui le fit avec mon consentement et mes corrections, que non pas que d'autres le fissent sans mon su, et avec beaucoup de fautes : ce qui m'a fait consentir qu'un libraire d'Amsterdam appelé Elzevier l'imprimât, à condition toutefois qu'il n'en enverroit aiicuns exemplaires en France , afin de ne point faire tort au
I « Cette lettre est da 17 novembre 1641. Voyez la 44*^ des manuscrits de I^hire. »
54? Lttî'ft.î^Sv
libraire*, duquel toutefois je h*ai pas satis£ac' tion , en ce qu'il ne m'a encore envoyé aucun exem* plaire, ni au Maire nbn plus; car il m'a dit il y a cinq ou six jours qu'il n'avoit pas seulement encore reçu avis du libraire qu'il lui en eût envoyé par mer, mais qu'il lui avoit seulement écrit il y a deux ou trois mois que le livre s'imprimoit, et qu'il lui en enverroit. Ainsi il ne doit pas trouver mauvais qu'on l'imprime ici , puisqu'il n'y en veut point envoyer.. J'ai seulement à vous demander si vous jugez à propos que j'y fasse ajouter ce que vous aviez retranché de Ja fin de ma réponse à M. Arnault*, et l^hyperaspiâtes avec ma réponse; et en suite de cela que je fosse mettre au titre erfitio secunda , priori Parisiis facta emendatiar et auctior. Cette impression ne sera achevée de deux mois, ét si les cent exemplàires que vous m'avez mandé que le libraire envoyoit ici sont par les che* mins, ils pourront aisément être débités avant ce temps-là, et s'ils n'y sont pas, il les peut retenir si bon lui semble. J'ai une prière à vous faire de la part d'un dê mes intimes amis, qui est de nous envoyer le plan du jardin de Luxembourg , et même aussi des bâtiments , mais principalement du jardin : on nous a dit qu'il y en avoit des plans imprimés; si cela est, vous m'obligerez, s'il vous plaît ,
» «> Joly. »»
• •« Touchant f Eucharistie^ »>
de m'en envoyer un, ou, s'il n'y en a point, de tâcher à l'avoir du jardinier qui l'a fait; ou, si vous ne pouvez mieux, de le faire tracer par le jeune homme qui a fait les figures de ma Dioptrique ^ et de lui recommander qu'il observe bien toute l'ordonnance des arbres et des parterres y car c'est principalement de cela qu'on a affaire. Je me servirai des adresses de M. P. ' pour faire donner à Paris l'argent que cela coûtera , et je ne plaindrai pas d'y employer sept ou huit pistoles, si cela ne se peut faire à moins.
Pour vos questions , la première est touchant une boule de mail, à qui j'ai dit qu'un mail de deux fois autant de matière n'imprime que le tiers de son mouvement : ce qui vous sera facile à entendre si vous considérez lé moirvement, ou la force à se mouvoir, comme une quantité qui n'augmente ni* ne diminue jamais , mais qui se transmet seulement d'un corps en, un autre, selon qu'un corps en pousse un autre, et qui se répand également en toute la matière qui se meut de même vitesse. Car tous m'avouerez que pendant que le mail touche et pousse la boule ils se meuvent ensemble , et ainsi que toute la force à se mouvoir qui étoit auparavant dans le mail seul est alors répandue également en toute la matière du mail et de la boule ; et que celle qui compose la boule
* « Picot. »
n'étant que le tiers de toute cette matière, d'autant que le mail est supposé double de la boule, elle ne peut aussi recevoir que la troisième partie de cette force. Il est certain qu'une goutte d'eau peut être si petite, qu'elle ne pourra descendre dans Tair; et j'en ai vu l'expérience en des brouillards que je voyois à l'œil n'être composés que de fort petites gouttes d'eau qui ne descendbient point ; mais Tair étant tant soit peu ému , elles se joîgnoient plusieurs ensèmble , et ainsi devenant^ plus grosses descendoient en pluie*.
Pour votre expérience de la boule A, qui, étant poussée contre les boules B et C, pousse la petite par l'entremise de la grosse sans faire quasi mouvoir cçtte grosse B , la raison s'en peut aisément rendre : car bien qu'au premier moment que ces deux boules B et C sont touchées, elles se meuvent sans doute de même vitesse , toutefois à cause que B est plus pesante que C, elle est beaucoup plus arrêtée par les inégalités du plan sur lequel elles roulent ; et ce sont ces inégalités qui arrêtent la boule B, et qili ne sont pas capables d'arrêter la boule C : même encore qi^e ces deux boules fussent de même grosseur, celle devant pourroit aller plus vite que l'autre , car toutes les inégalités du plan qui lui résistent, résistent aussi à cdle
« « Je vous assure que 31. Picot ne va point en Perse , et qnU m'en a su aucune pensée. *>
i:*ETTRJÇS.
qui la suit, et elles emploient conjointement leurs forces pour les surmonter; mais ce qui résiste à la suivante n'empêche point pour cela la précédente , qui pour ce sujet se peut éloigner d'elle incontinent.
Les enfants en remuant les jainbes niontent sur les chevaux , à cause que ce remuement leur aide à remuer les côtes et lés muscles de la poitrixte", par l'aide desquels ils se glissent sur le dos du cheval, niais non pas parcequ'ils battent l'air âvec le^ jâmbes. Jè ne trouvé rien de plus en vos lettres à quoi jè puisse répondre, car pour la descente des eaux je ne in'èn suis pas encôré éclaircî moi-même ^ et c'est une étude que je veux fairë à* la première ocôasiôn. Je siiis^ etc.' ' ' .
' ,« Vom m'obligerez y s'il vous plaù, ^erwàyer Vinclme à Rennes. .
LSTTllES.
A MONSIEUR
( Lettre po àa tome II. ) MOKSIEITR,
Je voUs suis très obligé du souvenir qu'il vous plaît avoir de moi , et je tiens à honneur que vous vouliez savoir mon opinion touchant l'éducation de M, votre fils. Le désir que j'aurois de vous pouvoir rendre quelque service en sa, personne m'empêcheroit de vous dissuader, de l'envoyer en ces quartiers, si je pensois que le dessein que vous avez touchant ses étydes s'y pût accomplir; mais
' « liS 90* est^de M. Descartes à on de ses amis de Tours 011 de Rennes , piusqa*il dit qntf l'air de La Flèche est Toisin de celui i qui il écrit. Cette lettre ne peat être écrite avant la fin de mars 1641 , poisque Descartes y dit: 7*^' logé à Lejrde, etc. Or, par Ja 40^ des man«scriu de Lahire, datée dn 3i mars 1641, Descartes qnitu cette maison an mois d'arril, ponr aller loger à Eyndegeest; il est donc constant qne cette lettre n'est pas écrite avant la fin de mars 1641 ; elle ne peut non plus étre^ recnlés dans l'année 1 64a , pnisqn'il dit qu'il n'y a que quatre on cinq ans que s'est faite l'érection de l'unirersité d'Utreckt , qui , par la première page du Niumuio hiseonea,%*t9t fiiite l'an 1 636; donc on peut fixer cette lettre an mois d'aont 1641. Ajoutez encore qu'il iisit l'éloge de M. Leroy , et il est constant que c'a été durant 1641 et 164a qu'a été la plus grande union entKc Descartes et M. Leroy. »
la philosophie ne s'enseigne ici que très mal; les professeur3 n'y font que discoui'ir une heure le jour, environ la moitié de Tannée, sans dicter jamais aucuns écrits, ni achever le cours en aucim temps déterminé, en sorte que ceux qui en veulent tant soit peu savoir sont contraints de se faire instruire en particulier par quelque maître, ainsi qu'on fait en France pour le droit lorsqu'on veut entrer eiji office. Or, encore que monropinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en philosophie soient aussi vraies que l'Évangile, toutefois, à cause qu'elle a la clef des autres sciences , je crois» qu'il est très utile d'en avoir étudié le cours entier^ en ]ak façon qu'il s'enseigne dans les écoles des jésuites, avant qu'on entreprenne d'élever son esprit au-dessus de la pédanteriè pour se faire savant en la bonne sorte. Et je dois rendre cet honneur à mes maîtres, que dédire qu'il n'y a lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à La Flèche. Outre que c'est, ce me semble , un grand changement pour la première sortie de la maison, que.de passer tout d'un coup en un pays différent de langue, de façons dë vivre et de religion, au lieu que l'air de La Flèche est voisin du vôtre ; et k cause qu'il y va quantité de jeunes gens de tous les quartiers de là France, ils y foilt un certain mélange d'humeurs, par la conversation les uns des autres, qui leur
apprend quasi la même chose que s'ils voyageoieût ;
548 LE TT RE Si
«t. enfin Tégalité qàe les ^ésuifeâ mettent entre eux, en i ne traitant guère d'autre façon les phjs relevés que le« nioÎBdre»| est nue invientiôn ^tré- I nément bonne pbar leur ôter la tendt-esse et les autares. défauts qu'ils peuvent avoir acquis par la ooutume d'étce dwris dans les roaisons de lefars pa* renls. . Mais,, monsieur , i j'appréhende qûe' la trop bofine.o'pinion que vous m'avez fait avoir de moimême, «a prenant la peine de me detoandér mon avis, ife in'«ît donné occasion de vous l'écrire plus libi^ement que je ne devois ; «'est pourquoi je D'y oseirieiL ajouter, sinon que si M. votre fils vient çn «s quartiers , je le servirai en tout ce qui me sera possible. J'ai logé à Leyde en une maison où î! pourroit être assée bien pour la nourriture; msSs pour .1^ études, je ^rois qu'il seroit* beaucoup mieux à Utrecht, car c'est une univei*sité qui, n'étant érigée que depuis quatre ou cinq ans, n'a p«s , encore eu le temps de se corrompre, et il y a un professeur , appelé M. le Roy , qui in'^t intime sahi, ^ quiy selon taon jiigemeht, yatit plus que tous ceux de Leyde. Je suis, etCr
A M. REGIUSV
(Li^ttre $6 du tome I., Version.)
Monsieur,
J'ai reçu vos thèses, et je vous en £ais mon reoiercîment; je n'y ai rien trouvé qui ne m'y p^ût. Ce que vous y dites de l'action et de la passion ne me paroît point faire de difficulté, pourvu que l'on comprenne bien çe que signifient ces noms : c'esth à-dire que dans les choses corporelles toute action et passion consistent dans le seul mouvement lor. cal, et on l'appelle action lorsque ce mouvement est considéré dans le moteur ^ et passion lorsqu'il est considéré dans la chose qui est mue; d'où iji s'ensuit aussi que, lorsque ces noms sont appliqués à des choses immatérielles , il faut considérer en ellçi quelque chose d'analogue au mouvement, et qu'il faut appeler action celle qui est de la part du moteur, telle qu'est la volition dans l'âme, et passion de la part de la chose mue, comme l'intellection et la vision dans la même âme. Quant à ceux qui croient
, > t lies trois lettres suivantes ont été éèrites dans le mois de no^m^re. Je ne les date pas , de penr de me tromper. »
qu'A faut donner le nom d'action à la perception , ib semblent prendre le nom d'action pour toute puissance réelle , et celui de passion poiu* la seule négation de puissance; car comme ils croient que la perception est une action, ils ne feroient pas aussi difficulté de dire que la réception du mouvement dans le corps dur , ou la force par laquelle il reçoit le mouvement des autres ^rps , est une action, ce qui ne peut pas sedire, parceque la passion qui est corrélative à cette action seroit dans le motçur, et l'action dans la chose mue. A Tégard de ceux qui disent que toute action peut être ôtée de l'agent, ils ne se trompent pas, si par action ils entendent le seul mouvement, sans vouloir comprendre sous le nom d^action toute force telle qu'est la longueur, la largeur, la profondeur et la force de recevoir toutes sortes de figures et de mouvements; car ces choses ne peuvent non plus être ôtées de la matière ou de la quantité, que la pensée le peut être de l'âme. Dans les papiers que vous m'avez envoyés, page 2 , ligne 7 , sur ces mots, et surtout du cœur, il paroît y avoir quelque erreur de copiste , car les parties ne sont pas pressées par le cœur, mais le sang envoyé au foie des autres parties et surtout du cœur facilite la coction. Je ne comprends pas aussi ce qui suit sur cette double ligature, et alternativement dissolue à la page 4à moins que vous ne fassiez Texp&ience du copur
LETT RES. 55 i
qu'on jpeut enfler avec des soufflets, je nu vous conr seille pais de n^etlre cela, car je crains que le cœur étant arraché et froid ne devienne si roide , q^'il ne soit pas possible de l'enfler ainsi ; mais l!expé-^ rience est £sicile à faire, et si elle réussit, vous la mettrez comme certaine, sans vous servir de ces expressions , Je Juge, il me semble que cela esl ainsi. J'omettrois, si j'étois à votre place, ce que vous dites page 5 de Taimant, car ces choses jie sont pas encore bien certaines, non plus que celles de la page 6, touchant les jumeaux et la ressemblance du sexe. Âdieu, monsieur, aimez-moi toujours un peu, et faites bien mes compliments à nos amis communs.
A M. REGIUS
( Lettre 87 du tôme I. Version. )
J'ai lu fort rapidement tout ce que vous m'aviez ordonné de lire , c'est-à-dire une partie du premier cahier , et une partie du second , et les cinq autres tout entiers. Je n'approuve point ce que vous dites dans votre premier cahier touchant les
55a XiBTTRES-
choses astringentes , celles qui épaississent ^ les naKotiques ; car vcms donnez comme universelle une matière particulière doht une chose peut arriver , quoiqu'on puisse imaginer plusieurs autres manières qui probabletnent peuvent produire le même effet Dans* le second vous dites que Fidiopathié est une maladie subsistante par elle-même; j'aimerois mieux dire qu'elle ne dépend point ^Vofie autre , de peur qu'il ne prenne fantaisie à' quelque philosophe de conclure que vous faites les mahK dies des substances. Je vais vous dire en deux mots ce que je pense des fièvres, afin que ma lettre contienne quelque chose , car je ne parierai presque
pas du reste. La fièvre est donc (Le re$te ne u
trouve point.)
Si M. RegiuB veut agir en galant homme, itaura la bonté d*y suppléer , en nous renvoyant ce qu*il a devers lui. (Note de Clerselier.)
A M. REGIUS
(Lettre 88 du tome I. Version.)
J'ai reçu votre lettre dans laquelle voué me proposez deux difficultés sur ce que je vous avois écrit ^touchant les fièvres. Dan^ la première vous demandez pourquoi j* ai dit que la cause des accès des fièvres réglées vient presque toujours de la ynatièrCj qui a besoin de se mûrir en quelque façon avant de se pouvoir mêler au sang, et que les accès de celles qui ne sont pas réglées proviennent d* une matière qui, se logeant dans quelque eavité s gotifle tellement les parties ^ qu'elle oblige les pçres de s'ouvrir. Il ne vous sera pas difficile de comprendre tout cela , si vous faites attention qu'il n'y a point de raison qui montre que ces cavités puissent être assez grandes et qu'il s'y amasse assez de matière pour qu'elle se vide régulièrement dans tous lés hommes ou chaque jour , ou de deux jours l'un, ou de quatre jours l'un; mais qu'il y en a une qui nous fait voir pourquoi certaine humeur a besoin d'un jour pour se mûrir, une autre de deux, et une troisième
de trots. Quant à la seconde question , pourquoi les pores étant ouverts , toute la matière ou du moins presque toute la matière se purge , vous en trouverez £aicilement la solution en remarquant qu'û est beaucoup plus difficile d'ouvrir des pores entièrement fermés, que d'empêcher qu'ik se refermé quand une fois ils ont été ouverts, en sorte qu'une assez grande abondance de matière doit s'écouler avant qu'ils soient fermés : elle doit même s'écouler presque toute, lorsqu'il n'y a d'autre cavité que celle qui est formée par le concours de cette matière qui dilate par force les parties , parceque les parties dilatées doivent retourner à leuf situation naturelle avant que les pores soient fermés. Que s'il y a une cavité produite par quelque humeur qui aura rongé les parties, j'avoue qu'après l'expuigation elle demeure pleine dé . mati^e corrompue , en sorte que quand les pores sont ouverts , il n'y a que la partie surabondante et qui pousse les cotés de la cavité qui sorte, qui peut être seulemrat la dixième ou la vingtième partie de la matière contenue dans cette cavité; mais comme il n y a que cette partie surabondante qui allume l'accès de la fièvre , il me semble par conséquent qu'on doive ) la compter seule ; ainsi il est toujours vrai que toute la matière de la fièvre se purge dans chaque accès. Quant à la gangrène , quoique la circulation du sang arrêtée en quelque partie puisse êtrequet
quefois'sa cause éloignée, sa cause prochaine est seulement une corruption ou pourriture de la partie qui peut provenir d'autres causes que de la circulation qui a été arrêtée , laquelle corruption étant déjà formée peut empêcher la circulation. Ce que vous, dites de la palpitation ne me satisfait point, et je crois qu'elle peut avoir tant de différentes causes , que je n'oserois entreprendre djen faire ici rénumération. Je ne crois pas non plus que les excréments sortent plus difficilement parles cheveux coupés que par ceux qui ne le sont pas : ces excréments doivent même sortir plus facilement, à moins que les cheveux ne fussent arrachés jusqu'à la racine, et que les pores par lesquels ils seroient sortis ne fussent entièrement bouôhés. Plusieurs personnes sentent'des maux de tête lorsqu'ils ont les cheveux fort longs. Le remède. est de les couper. Je crois que la câuse pourquoi les cheveux coupés croissent, est que les excréments sortent en plus grande abondance dans le bout des cheveux coupés; l'expérience confirme encore cela, parcequ'il^ reviennent plus longs que si on ne les avoit jamais coupés, parceque la graride abondance d excréments qui passent par leurs racines les fait devenir plus grands. Enfin, je ne crois pas que l^convulsion arrive à cause de répaisseiir des tuniques, mais seulement parceque certaines petites valvules qui sont dans les petits tuyaux des nerfs s'ouvrent et se fer-
556 LBTTRES*
ment contre la règle ordinaire , ce que la grossie* r^é des esprits et la lésion de Torgane peuvent causer, cdnune unè piqûre dans un tendon ou dans un iierf.
A RL REGIUSv
(Lettre 93 du tome I. Version.)
Monsieur,
J'ai lu assez rapidement tout ce que vous m'avez envoyé ; mais cependant j'y ai donné as^z d'attention pour croire que de tout ce qui y est contenu il n'y a rien que je condamne. Pour vos thèses , il y a à la vérité bien dès choses que je n'entends pas, ét plusieurs même auxquelles, en tant que je puis les entiendre , je donnerois une autreexplicatibn que la vôtre, çe qui ne me surprend pas : car il est bién plus difficile d'expliquer son sentiment sur toutes les parties de la médecine, ce qui est dii devoir du
* ce Cette lettre est certainement de Tannée i64t , mais il 7 a dilBcnlté pour le mois. Cependant ^ s'il n*y a pas de fante dans la httrt, û est constant qne cette lettre est dn commencement de décembre; par M, Descartes 7 dit qn'il 7 a pins de trois mois que l'impression de ses Méditations est achevée à* Paris. Or il est constant qne cette impression n'a été acheyée qne le 28 août 1641. 11 est aisé de voir par là qne cette lettre anroit été écrite le 3 décembre 1641. 9
professeur, que de choisir ce qu'on connoit de plus facile sur cette matière , et garder un profond silence sur tout le reste, comme j'ai fait dans les autres sciences. J'approuve fort votre dessein de né plus répondre aux questions de M. Silvius. Tout ce cjue vous pouvez faire, c'est de lui marquer en peu de .mots que ses lettres vous font très grand plaisir , que le zèle qu'il a pour la recherche de la vérité vous est très agréable , et que vous le remerciez bien affectueusement de vous avoir choisi pour vous deitoander votre avis ; mais que vous croyez avoir suffisamment répondu dans vos précédentes à tout ce qui regarde le mouvement du cœui* , qu*il semble à présent qu'il n'a plus d'autre vue que de continuer la dispute , et passer d'une que^ion à une autre , ce qui iroit à l'infini ; qite vous le priez de l'excuser si vous ne lui répondez plus, parceque vous êtes fort oùcupé d'ailleurs. En effet , au Commencement de sa dispute , où il demande si les veines resserrées selon la mesure du sang qu'elles contiennent doivent être dites pleines ou non pleines , il agite seulement une question de nom, et ensuite lorsqu'il demande qu'on lui montre le sang arrêté par le fer , et quelle est la véritable nature de la pesanteur des corps , il remue de nouvelles qiiestîènè , et telles que les plus ignorants sont en état d'en proposer en si grand nombre, qiie le plusr savant homme du monde n'eii pour-
, 558 L£TTRKSL
roit jamais résoudre dans tout le cours xle $a vie- Quanpl , de ce que le sang peut sauter des veines dans le cœur, il infère de là que les veines doib vent dope battre ,,il se joue sur f équivoque du mot.
infiltre, sauter, comme si vous disiez que le sang saute dans les veines ; lorsqu'il remarque quelque différence dans la comparaison d'une vessie enflée^ comme qu'elle est dans un état violent , et qu'elle se désenfle aussitôt qu'on ôte la bouche de dessus l'ouverture,' il ne gagne rien à cela, parceque toute comparaison cloche : comme lorsqu'il veut expliquer l'action par laquelle le sang est chassé cooti-. nuellement par une autre raisoti que par la contraction naturelle des^ veines; car de dire que ces fibre^ resserrent les vaisseaux, ou que les veines se contractent, c'est précisément la même chose. Je parcourrois le reste de *méme, mais vous êtes en état de le faire mieux que moi , et vous y avez déjà répondu en partie dans vos thèses, dans lesquelles vous ajoutes:; pourtant un corollaire sur le flux et reflux de la mer , que je n'approuve pas ; car vous n'expliquez pas assez la cho^se pour la^ rendre intelligible ni même probable, ce que pliisieurs personnes trouvent aussi à redire daps plusieurs autres propositions que vous avez avanpées de la même manière. Ceux qui disent que le mouvement du cœur est animal , ne disent pas davantage que s'ils avouoient bonnement qu'ils ne savent point
la cause du mouvement du cœur^ parcequ'ilâ ne savent pas ce que c'est que ce mouvement animal. A Tégard des parties des anguilles qui se remuent après avoir été coupées,* il n'y eh a point d'autre cause que celle qui feit battre la pointe du cœur quand elle est aussi coupée, et la même qui feit que des cordes de boyaux coupées en morceaux, et conservées dans un lieu chaud et humide , se replient co^me dés vers de terre, quoique ce mouvement s'appelle artificiel , et le premier animal. Dans toutes ces expériences , la seule et véritable cause est la disposition des parties soïfdes et le mouvement des esprits ou des parties fluides qui pénètrent les solides. Il y a trois mois que l'impression de mes Méditations a^té achevée à Paris; je n'en ai pourtant pas encore reçu aucun exemplaire , c'est ce qtji me feit consentir à une seconde édition dans ces pays. Je crois que ce qui feit qtie des corps unis dans un tourbillon sont chassés au centre , c'est que l'ejau même agitée circulairement fait effort pour s'écarter en tout sens , et par ce moyen repousse vers le centre les parties étrangères qui n'ont pas ehcore acquis toute sa vitesse. Je félicite M. Vander H. ' de son nouveau consulat; je le crois digne d'une dictature perpétuelle. Je vous félicite aussi d'avoir en ce sage magistrat un si fidèle et si phissant défenseur. Adieu.
> « Hoolhk.
AU R. P. MERSENNE'
(Lettre a8 du tome lll.)
Mon révérend père ,
Vos lettres ont été gelées par les chemins, car là date m'apprend que je les dcvois recevoir il y a quinze jours, ce qui est cause que je n'ai pu répondre' pfbs tôt. Je vouis remercie de ce que vous m'écrivez de la part des pères jésuites, et vous verrez en ma lettre latine de quelle façon j'y réponds; inais je vous prie de la faire voir à leur provincial; et je voudrois bien qu'une autre fois, s'ils vous prient derechef de me faire savoir quelque chose de leur part , vous le refusassiez , si ce n'est qu'ils le missent eux*n£^mes par écrit , à cause qu'ils peuvent mieux désavouer leur parole que leur écriture : et je prévois déjà qu'ils désavoueront une pârtie de ce que vous m'avez cette fœs ^crit de leur part^ et^à quoi j^âi été oMigé de **épondre; mais n^mporte, célà' vous servira d'excuse pour ne vousf plus charger de leurs commissions, s'ils ne les écrivent. Je vous tenvoie la lettre du père Bourdin, que j'ai trouvéé peu judicieuse,
> (c Fixement a 2 décembre 1641. »
LETTRES. 56l
mais je n'en ai pas voulu toucher un seul mot,, à cause que vous me l'aviez défendu. Je crois bien que son provincial Fa envoyé pour vous demander s'il étoit vrai que j'écrivisse contre eux, mais non pas pour^me menacer des choses qu'ils savent bien que je ne crains pas , et qui peuvent bien plus m'obliger k écrire que m'en empêcher. Il est certain que j'aurois choisi le Compendium du père Eustache, comme le meilleur, si j'en avois voulu ré^futer quelqu'un; mais aussi est-il vrai que j'ai entièrement perdu le dessein de réfuter cette phi losophie, car je vois qu'elle est si absolument^et si clairement détruite par le seul établissement de la mienne , qu'il n'est pas besoin d'autre réfutation : mais' je n'ai pas voulu leur en rien écrire, ni leur rien promettre, à cause que je pourrai peut-être changer de dessein, s'ils m'en donnent occasion. Et cependant je vous prie de ne craindre pour moi aucutie chose ; car je vous assure què si j'ai quelque intérêt d'être bien avec eux , ils n'en ont peut-être pas moins d'être bien avec moi, et de ne se point opposer à mes desseins : car s'ils le faisoient, ils m'obligeroient d'examiner quelqu'un de leurs cours , et de l'examiner de telle sorte que ce leur âeroit une honte à jamais. J'ai fèint de n'oser pas vous prier dé faire voir ma lettre ail père provincial , mais je serois pourtant bien marri qu'il ne la vît point. Je suis, etc.