‹ ŒuvresChapitre 3 sur 30 · A M. FERRIER · texte numérisé non relu

A M. FERRIER

( Lettre 98 du tome 111. )

D'Amsterdam >, le 18 juin 16^9.

MosrsiEUR,

Depuis que je vous ai quitté, j'ai beaucoup appris touchaut nos verres, eu sorte qu'ily amoyen de £ûre quelque chose qui passe ce qui a jamais été vu; et le tout semble si facile k exécuter, et est si certain , que je ne doute quasi plus de ce qui dépend de la main , comme je fiiisois auparavant : mais c'est une chose que je ne saurois écrire; car il arrive mille rencontres en travaillant qui ne se

• « Il drmearoît pourtant en Frhe , prés de Franeker. Voyez le • UMBe II , page Saa.

/j. . > LETTRES,

peuvent prévoir sur le papier , et qui se corrigent souvent d'une parole lorsqu'on est présent; c'est pourquoi il seroit nécessaire que nous fussions ensemble. Je n'ose pourtant vous prier de venir ici; mais je vous dirai bien que, si j'eusse pensé à cela lorsque j'étois à Paris , j'aurois t&cbé de vous amener; et si vous étiez assez brave homme pour , £EÛre le voyage et venir passer quelque temps avec moi dans le désert, vous auriez tout loisir de vous exerce, personne ne vous divertiroit, vous seriez éloigné dés objets qui vous peuvent donner de l'inquiétude: bref vous ne seriez en rien plus mal que moi, et nous vivrions comme frères; car je m'oblige de vous défrayer de tout aussi long-temps qu'il vous plaira de demeurer avec moi, et de vous remettre dans Paris lorsque vous aurez envie d'y retourner. Si vous avez maintenant quelque bonne fortune, je serois marri de vous débaucher; mais si vous n'êtes pas mieux que lorsque je vous ai quitté, je vous dirai franchement que je vous conseille de venir: le voyage n'est pas de la moitié si long que pour aller dans votre pays; nous sommes en été, et la mer est maintenant fort assurée. Il faudroit apporter les outils dont vous pourriez avoir besoin, ils ne coùteroient à apporter que , jusqu'à Calais; car c'est le chemin qu'il vous faudroit prendre. De Calais vous pourriez passer par mer, en un jour ou deux, jusqu'à Dort ou Roter-

dam, c'est«à-dffre ici; car de là on peut venir plus

sûrement jusqu'ici qu'on ne fait h Paris depuis le logis jusqu'à l'église ; et même, étant à Dort, vous pourriez voir M. Beecroan, ((ui est recteur du collège, et lui montrer ma lettre; il vous euseîgnera le chemio pour venir ici; et si vous aviez besoin d'argent, ou de quoi que ce soit, il vous en foumiroit: en jsOTte que vous ne devez compter pour la difficulté du voyage que jusqu'à Calais. Si vous avez aussi quelques meubles qu'il vous fallut laisser à Fâris^ il vaudroit mieux les apporter, an moins les plus utiles; car, si j^ous venez, je prendrai im logement entier pour vous et pour moi, où nous pourrons vivre à notre mode et à notre aise. M'étoit que je ne vous saurois faire donner d'argent h Paris, sans mander ou je suis ' ( ce que je ne désire pas), je vous prierois aussi île m'apporter un petit lit de camp, car les lits. d'ici sont fort incommodes , et il n'y a point de matelas ; niais si vous êtes en doute de venir, venez plutôt tout nu que d'y manquer. Je serois pourtant bien aise d'apprendre que ce fiit l'abondance et la commo* dité qui vous en empêchât; mais si c'étoit la nécessité, je croirois que vous auriez manqué de courage, car il n'y a rien qui vous y doive sitôt faire résoudi'e; et même une médiocre fortune ou bien de légères espérances ne vous doivent pas retarder,,

' « 11 ne dit pas où il est , mais son adresM êtoit a Ani»terilajn. »

6 LBTTRBS.

si TOUS avez l'ambition de faire qudque chose qui passe le commun : c£»* toutes mes règles sont dusses, ou bien 9 si vous yenez., je vous donnerai moyen d'exécuter de plus grandes' choses que vous n'espérez. £n tout cas, je vous prie de m'écrira sitôt que vous aures reçu celle-ci. Au veste, je vous prie que personne ne sache que je vous ai écrit, non pasmémeM. Mydorge, encore que sois fort bien son s^^tenr; mais je suis en lieu ou je ne lui saurois rendre aucun service: et même, si vous venez, . vous dcrez souhaiter que personne n'en sache rien ; car si vous faites quelque chose de bon, il en sera meilleur lorsqu'on ne l'aura point attendu, et le retardement ne dégoûtera personne. Pour moi , je me trouve .si bien ici , que je ne pense pas à en partir de long-temps. levons prie de m'aimer comme je crois que vous faites, et de me croire, comme je suis, etc.

A M. FËfiHlER.

(Lettre 99 du tome III.)

D'AflMiMdw , It S ectobn 16*9.

Je souhaiterois que la lorluue vous fut plus favorable ; je crois pourtant que vous ne deves pas désespérer de voua loger au Louvre, encore que le P. Gondrau soit absent; s'il vaque quelque place aYant son retour, vous devez aller trouver le P. Gi-. bîeuf ou le P. de Sancy, et les importuner de vous garantir ce qu'un des leurs vous a fait, avoir. Surtout je vous conseille d'employer le temps présent, sans vous attendre à lavenir; car si vous différez toujours dù trois en trois mois, jusqu'à ce que vous soyez mieux que vous n êtes, sachez que vous n'avancerez jamais rien. Je voudrois bien que vous fussiez ici ; mais, selon que je vois vos affaires, je . ne Toserois espérer; et puis nous sommes en une saison qui vous seroit incommode, 11 fiiudroit attendre 1 été, et entre ci et là il se peut présenter mille antres occasions. Surtout, puisque vous me

faites la feiTeur de vouloir entendre mon avis, je

vous conseille d'employer le temps présent à quelque prix que ce soit. Achevez Tinstrument de M. Morin ; le temps que vous n'y pouvez travailler, employez-le à faire des choses qui vous donnent du profit présent , et si vous pouvez avoir du temps de reste pour travailler sur l'espérance d'un plus grand profit à l'avenir, je vous conseille de l'employer aux verres. Mais afin que vous jugiez, auparavant que vous y employer, si c'est chose qui puisse réussir, je vous décrirai id une partie de ce que j'en ai pensé, et vous enverrai des modèles au prodiain voyage , si vous le désirez , sans qu'il vous manque aucune chose de 'ce qui dépendra de moi non plus que si j'étois à Paris<

Premièrement , je crois que vous vous souvenez de la machine que je vous décrivis avant de partir, qui conçistoit en trois pièces principales ; savoir. Taxe AB qui tournoit en rond , la pièce CD qui se mouvoit en travers de l'axe AB , et le cylindre £F qui couloit entre les deux planches GH et IK , et tailloit le verre avec l'une de ses extrémités £ ou F. Maintenant je désire que cette machine vous serve seulement pour tailler les lames de fer ou d'acier de la figure Piumij c'est-4-dirè comme le fer d'un rabot de menuisier, en sorte que Pno, qui est la partie tranchante, soit la ligne que nous désirons. Je retiens donc de la machine précédente Taxe A.B

et la pièce CD', iiiais qui doit être ferme avec l'axe ÂB, en sorte qu'il n'y ait que le seol mouvement circulaire en toute la machine; et je ne nie sers plus du cylindre Et\ d'autant que, lorsqu'on tourne Taxe AB, ia partie dé CD qui se rencontre entre . les deux planches, à savoir y décrit exactement notre ligne. J'applique la lame nm ferme entre les deux planches contre la partie L de la pièce CD , laquelle partie je Youdrois être taillée en forme de lime y afin qu'en tournant elle pât limer la lame nm selon la ligne Pua ^ ainsi que nous le désirons; et après Tayoir ainsi limée, je voudroii» qu'on diangeât la pièce CD ou sa partie L , et qu'on en mit une «atre en sa place, non plus taillée en lime, mais polie, et de matière propre pour aiguiser et adoudr le plus qu'il se pourroit le tranchant de la lame nm. le désire aussi qu'on fasse plusieurs lames d'acier hien trempé parfaitement semblables, afin que l'une s'usant, on puisse se servir d'une autre, et pour cela il faut que leur tranchant Vna soit exactement taillé selon nôtre-ligne. Je voudrois aussi que vous choisissiez quelque matière douce qui fût propre à manger peu à peu et polir le verre ; à cela il me semble que ces pierres semblables à de l'ardoise, avec lesquelles on aiguise les instruments ^ont le tranchant doit être fort délicat , seroieiit assez propres; mais je vous en laisse le choix,

* Voyez figure x.

lO LETTRES.

lequel vous pouvez mieux faire que mof. Jé voudrois donc que, vous fissiez la roue q d'une de ces pierres, ou de semblable matière, qui fiit comme les roues des émouleurs de couteaux, et qu'appliquant contré une ou plutôt plusieurs lames nm, vous lui donnassiez exactement tout autour, se- . Ion son épaisseur, la figure de la ligne Pjio> en tournant la roue f sur son centriè, ainlt que vous voyez, en cette figure', que j'ai tournée en deux sens 9lÈD que vous l'entendiez mieiix. Or cette rouef étant ainsi taillée, je voudrois que vous l'appliquassiez contre le verre &, mis sur votre tour S, ain^i cjuétoit le premier verre que je vous ai vu travailler, et qu'il tournât là sur son centre, pendant qu'en même temps la roue q tôumeroit aussi sur le sien, et caveroit ce verre selon la ligne l^no très exactement , par le moyen de'ces deux mouvements différents , car elle mangeroit le centre du verre aussi bien que les extrémités. £t afin que cette roue, étant de ^matière douce, ne perdît rien de son exacte figure, je voudrois qu'au même temps qi^'elie tourneront pour tailler le verre vous appliquassiez toujours contre une ou plusieurs la- . mes nm , pour l'entretenir en sa figure. Tout ce qu'il y a ici à observer, c'est que le diamètre de la roue 9 ne doit pas excéder certaine mesi^re*, la-* (^el|e je vous enverrai quand vous en aurèz af-

■ Voyes figure 2.

LETTRES. i i

faire, mais encore qu'il soit plus petit, cela ii'imp<»te. U fapt »ussi observer que la ligne nm^ qui est le milieu de la lame Pimmii^ doit être exactement parallèle à l'a^^e AB cfe,la première macbiue, et que la ligne perpendiculaire qui tomberoit de l'axe AB sur les planches GH et IK, tombe justement sur cette ligne nm. De plus, aux dernières figures , il feut que la même ligne -nm prolongée passe justement par le centre de la roue f ^ et se rencontre faire une ligne droite avec Taxe RS, sur lequel tourive le verre. £n voilà asses^ pour ce coup: si vous vous en voulez servir, je vous prie de me mander si vous l'entendez bien ; car il se pourra foire que vou.s croireiK l'entendre , et que vous oublierez néanmoins quelque circonstance nécessaire; c'est pourquoi je vous prie, si vous y voules travailler, de m'en £sdre vous-même toute la description ( selon que vous l'entendez ) dans vos premims lettres, comme si vous me le vouliez apprendre de nouveau; je connoîtrai aisément par là $i vous l'entendez bien, et je serois marri que vous y employamez votre temps inutilement» Or, si vous jugez que ceci se puisse exécuter , j'ose vous promettre que l'effet en sera très grand; mai» il faudroit, préparer toutes les machines à loisir, et, par. après. Je crois ^que chaque verre se ponrroit tailler en un quart d'heure. Maintenant, pour re* venir à vos affaires, si vous pouvez changer de

la . LETTRE^.

demeure, je vous le conseille , et de souffrir plu* tôt ailleurs toutes sortes d'incommodités, pourvu que vous puissiez avoir du temps pour travailler à ceci. Mais si vous,*u# pouvez déloger d'où vous êtes, je vous conseille, plutôt que de différer de travailler, de dire ouvertement à M. Mydorge tout votre dessein , à savoir , que vous avez reconnu par expérience qu'il étoit impossible de Êdre réussir les verres selon la façon commencée; que je vous ccmseillai,avantquede partir de Paris, d'y travailler d'une autre façon, et même, si vous voulez, que je vous en ai.encore écrit depuis; car* il ne m'importe pas que vous lui disiez de moi tout ce que vous voudrez, et ainsi que vous ne laissiez pas d'y travailler en sa présence. Je sais bien qu'il vous fait mal au cœur qu'on se donne de la vanité en une chose où l'on n'a rien contribué; mais, au fond, cela n'importe pas tant que vous deviez à cela près manquer de' travailler; et la vérité se découvre toujours bien.

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LETTRES. l3

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