‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 2)Chapitre 21 sur 46 · LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST

PREMIÈRE ÉLÉVATION

Songe de saint Joseph.

A QUELLE épreuve Dieu ne met-il pas les âmes saintes! Joseph se voit obligé à abandonner, comme une e'pouse infidèle , celle qu'il avoit prise comme la plus pure de toutes les vierges (0 ; et il e'toit prêt à exe'cuter une chose si funeste à la pureté de la mère, et à la vie de l'enfant. Car ne pouvant être long-temps sans découvrir la grossesse de la sainte Vierge, que pouvoit-il faire l'ayant aperçue, sinon de la croire une grossesse naturelle ? Car de soupçonner seulement ce qui étoit arrivé par l'opération du Saint-Esprit, c'étoit un miracle dont Dieu n'avoit point encore donné d'exemple , et qui ne pouvoit tomber dans l'esprit himiain.

// étoit juste (^) ; et sa justice ne lui permettoit pas de demeurer dans la compagnie de celle qu'il ne pouvoit croire innocente. Tout ce qu'on pouvoit espérer de plus doux de la bonne opinion qu'il avoit conçue avec raison de sa chaste épouse , étoity comme il le méditoit, sans la diffamer , de la renvoyer secrètement. C'étoit , dis-je , ce qu'on pouvoit

(') Matlh, I. 18. — (') Ibid. ig.

SUR LES 7-fTSTÈllES. 363

espérer de plus doux ; car pour peu qu'il se fût livré à la jalousie, qui est dure comme V enfer (0, à quel excès ne se fût-il pas laissé emporter? Sa justice même l'auroit flatté dans sa passion ; et sous une loi toute de rigueur, il n'y a rien qu'il n'eût pu entreprendre pour se venger. Mais Jésus commençoit à répandre dans le monde l'esprit de douceur, et il en fit part à celui qu'il avoit choisi pour lui servir de père.

Joseph le plus modéré, comme le plus juste de tous les hommes , ne songea seulement pas à prendre ce parti extrême , et vouloit seulement quitter en secret celle qu'il ne pouvoit garder sans crime. Cependant quelle douleur de se voir trompé dans l'opinion qu'il avoit de sa chasteté et de sa vertu ! de perdre celle qu'il aimoit , et de la laisser sans secours en proie à la calomnie et à la vengeance publique ! Dieu lui auroit pu éviter toutes ces peines , en lui révélant plutôt le mystère de la grossesse de sa chaste épouse ; mais sa vertu n'auroit pas été mise à l'épreuve qui lui étoit préparée; nous n'eussions pas vu la victoire de Joseph sur la plus indomptable de toutes les passions; et la plus juste jalousie , qui fût jamais , n'eût pas été renversée aux pieds de la vertu.

Nous voyons par le même moyen la foi de Marie. Elle voyoit la peine qu'auroit son époux , et tous les inconvéniens de sa sainte grossesse ; mais , sans en paroître inquiétée , sans songer à prévenir ce cher époux , ni à lui découvrir le secret du ciel , au hasard de se voir non-seulement soupçonnée et

(0 CunU viii. 6.

abandonnée, mais encore perdue et condamnée, elle abandonne tout à Dieu et demeure dans sa paix.

Dans cet état , Vajige du Seigneur fut ern^ojé à Joseph , et lui dit : Joseph , fds de Das^id, ne craignez pas de prendre avec vous Marie votre épouse ; car ce qui est né en elle est du Saint-Esprit {^). Quel calme à ces paroles ! quelle ravissement ! quelle humilité dans Joseph ! Laissons -le concevoir à ceux à qui Dieu daigne en donner la connoissance.

£lle enfantera un Fils , et vous lui donnerez le nom de Jésus (2). Pourquoi, vous ? Vous n'en êtes pas le père ; il n^a pas de père que Dieu ; mais Dieu vous a transmis ses droits ; vous tiendrez lieu de père à Jésus-Christ : vous serez son père en effet d'une certaine manière , puisque formé par le Saint-Esprit dans celle qui étoit à vous , il est aussi à vous par ce titre. Prenez donc avec l'autorité et les droits de père , un cœur paternel pour Jésus. Dieu qui fait en particulier tous les cœurs des hommes (P) , fait aujourd'hui en vous un cœur de père : heureux , puisqu'en même temps il donne pour vous à Jésus un cœur de fils ! Vous êtes le vrai époux de sa sainte Mère; vous partagez avec elle ce Fils bien-aimé , et les grâces qui sont attachées à son amour. Allez donc : à la bonne heure nommez cet enfant ; donnez-lui le nom de Jésus pour vous et pour nous , afm qu'il soit notre Sauveur comme le vôtre.

C») Matth. I. 20. — • C'J Ibid. 2 1. — C^) Ps. xxxii. i5.

Sur la prédiction de la virginité de la sainte mère de Dieu.

Tout ceci a été fait pour accomplir ce que le Seigneur avoit dit par Isaïe : Voici quune ^vierge concevra dans son sein, et enfantera un fds ; et vous nommerez son nom Emmanuel ; c est-à-dire , Dieu avec nous (0.

C'est la gloire de l'Eglise chrétienne. Quelle autre société a seulement osé se vanter d'avoir pour instituteur le fils d'une vierge ? Un si beau titre n'étoit jamais tombé dans l'esprit humain ; et cette gloire étoit réservée au christianisme. Aussi est-ce la seule religion où la perpétuelle virginité a été en honneur; oti elle a été consacrée à Dieu ; où l'on a souffert toutes sortes de persécutions et la mort même , plutôt que de consentir à un mariage humain. Jésus- Christ s'est déclaré l'époux des vierges ? c'est lui qui a fait connoître au monde ces eunuques spirituels , autrefois prédits par les prophètes (2), mais qui n'ont paru que dans la religion chrétienne. Il a inspiré à son apôtre , que la sainte virginité est la seule qui peut consacrer parfaitement à Dieu un cœur incapable de se partager (5). Fils d'une Vierge, vierge luimême; quia pris pour son précurseur Jean-Baptiste, vierge, et pour son disciple bien-aimé, saint Jean,

CO Matth. t. 23, 23, 24. Is. VII. 14. — W Is. lvi. 3,4,5. MaUli, XIX. 12.-^3)/. Cor.yn. 3a, 33, 34, 35.

vierge aussi selon toute la tradition chre'tienne ; dont les apôtres, qui ont tout quitté, ont quitté principalement leurs femmes ( ceux qui en avoient ) pour le suivre ; toujours par conséquent dans la compagnie, et, pour ainsi dire, entre les mains de la continence; où il ne faut pas s'étonner, si comme la foi , la sainte virginité a eu ses martyrs. Aussi les persécuteurs même ont reconnu la pudeur des vierges chrétiennes. On les vojoit , dit saint Ambroise (0, affronter les supplices , et craindre les regards : Impavidas ad cruciatus , erubescentes ad aspectus : au milieu des tourmens et livrées aux bêtes farouches, et à des taureaux furieux qui les jetoient en l'air , soigneuses de la pudeur , méprisant les tourmens et la vie , et n'ayant , pour ainsi parler , que le front tendre dans un corps de fer ; dignes témoins , dignes martyres de celui qui est tout ensemble Fils de Dieu , et fils d'une vierge.

Fils de Dieu , et fils d'une vierge. Ces deux choses dévoient aller ensemble, afin qu'on pût dire en tous sens : Qui comprendra sa génération (2) ? toujours virginale , et dans le sein de son père, et dans celui de sa mère. O Jésus ! nous la croyons , si nous ne pouvons pas la comprendre. Elle nous apprend , qu'il n'y a rien de plus incompatible que l'impureté et la religion chrétienne. Elevé parmi des mystères si chastes, qui peut souffrir de la corruption dans sa chair? Le seul nom de Jésus n'inspire-t-il pas la pureté? Qui peut seulement le prononcer avec des lèvres souillées? Mais qui peut approcher de son saint corps , l'unique fruit d'une mère

(0 Amb, de Fus- — W /*• 1.1". 8.

vierge; si pur, qu'il n'a pu souffrir, ni en luimême, ni en sa Mère même la sainteté nuptiale : qui peut, dis-je, approcher de ce sacrer corps avec des sentimens impurs? ou ne pas consacré son corps, chacun selon son état, à la pureté, après l'avoir reçu? Ministres sacrés de ses autels, soyez donc purs comme le soleil : Chrétiens en général, délestez toute impureté : Vierges consacrées à Jésus-Christ , ses chères épouses , soyez jalouses pour lui ; et ne laissez en vous aucun reste d'un vice qui a tant de secrètes branches. Mais si vous voulez être vierges de corps et d'esprit , humiliez-vous : n'aimez ni les regards ni les louanges des hommes : cachez-vous à vous-mêmes, comme une vierge pudique , qui loin de se faire voir , n'ose pas seulement se regarder quoique seule : un regard sur vous-même, une complaisance , non-seulement pour cette fragile beauté qui pare la superficie du corps, mais encore pour la beauté intérieure, est une espèce d'abandonnement. Femmes chrétiennes , vierges chrétiennes, et vous dont le célibat doit être l'honneur de l'Eglise ; soyez soigneux d'une réputation qui fait l'édification publique. Considérez Jésus-Christ notre pontife , parmi tous les opprobres qu'il a soufferts, jusqu'à être accusé comme un homme qui aim,oit le vin et la bonne chère ( 0 , il n'a pas voulu que sa pudeur ait jamais eu la moindre atteinte. On s'étonnoit de le voir parler en particulier à une femme C^) , qu'il convertissoit , et avec elle sa patrie : et il agissoit en tout d'une manière si épurée et si sérieuse , que malgré la malignité de ^q^ ennemis ,

CO Matth.Ku 19. — {.■^)Joan.iy. 27.

son intégrité de ce côté là est demeurée sans soupçon. Pourquoi Ta-t-il voulu de cette sorte? si ce n'est pour nous ; afin de nous faire voir combien nous devons être soigneux , autant qu'il nous est possible, de n'être pas seulement soupçonnés dans une matière si délicate , oii le genre humain est si emporté, si malin, et si curieux?

Encore sur la perpétuelle virginité de Marie,

Pourquoi , saint évangéliste , avez-vous dit ces paroles : Et non cognoscebat eam donec peperit : Et il ne l'avoitpas connue , quand elle enfanta son Jils premier né (0? Que ne disiez-vous plutôt qu'il ne la connut jamais, et qu'elle fût vierge perpétuelle? Les évangélistes disent ce que Dieu leur met à la bouche. Saint Matthieu avoit ordre d'expliquer précisément ce qui regardoit l'enfantement virginal, et l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe , qui portoit, qu M/ze vierge concevroit et enfanteroit un fils (2).

Au reste , on ne peut penser sans horreur , que ce sein virginal oii le Saint-Esprit avoit opéré, dont Jésus-Christ avoit fait son temple, ait jamais pu être souillé j ni que Joseph, ni que Marie même, aient pu cesser de le respecter. Avant sa conception et son enfantement , elle avoit dit en généi;;al : Je ne connois point d'homme (3) : saint Joseph étoit entré

{^)MaUh. I. 25, — W Is. VII. i4. —(3) Luc, I. 34.

dans

SUR LES MYSTÈRES. 36g

dans ce dessein ; et y avoir manque' après un enfantement si miraculeux , c'eût été un sacrilège indigne d'eux , et une profanation indigne de Jésus-Christ même. Les frères de Jésus mentionnés dans l'Evangile, et saint Jacques qu'on appela frère du Sei~ gneur, constamment ne l'étoient que par la parenté, comme on parloit en ce temps : et la sainte tradition ne l'a jamais entendu d'une autre sorte. Qui a jamais seulement pensé parmi les chrétiens , que Jésus ne fût pas le fils unique de Marie, comme de Dieu? Si ( ce qui est abominable à penser) il n'eût pas été son fils unique , lui auroit-il , en la quittant , donné un fils d'adoption ? Et quand il dit à saint Jean : Voilà votre mère ; et à elle : Voilà votre fils (0 : ne montre-t-il pas, qu'il suppléoit par une espèce d'adoption , ce qui alloit manquer à la nature ? Loin de la pensée des chrétiens le blasphème de Jovinien , qui a été l'exécration de toute l'Eglise , Dieu a marqué aux évangélistes ce qu'ils dévoient précisément écrire, et ce qu'il vouloit qu'on réservât à la tradition de son Eglise, pour l'expliquer davantage. Apprenons de là qu'il faut penser de Marie tout ce qu'il y a de plus digne et d'elle et de Jésus-Christ , quand même l'Ecriture ne l'auroit pas toujours voulu exprimer avec la dernière précision et netteté, et qu'il auroit plu à Dieu le laisser expliquer à fond à la tradition de son Eglise , qui a fait un article de foi de la perpétuelle virginité de Marie.

Quand est-ce qu'il a plu à Dieu de manifester au monde la merveille d« l'enfantement virginal ? Gons-

CO/oa/i. XIX. 26, 27.

tamment ce n'a pas été durant la vie du Sauveur , puisqu'il lui a plu de naître et de vivre sous le voile du mariage : en quoi il a confirmé que le mariage étoit saint, puisqu'il a voulu paroître au monde sous sa couverture. On a donc prêché la gloire de Fenfantement virginal, quand on a prêché toute la gloire du Fils de Dieu : et en attendant , Dieu préparoit à la pureté de Marie , en la personne de saint Joseph son cher époux , le témoin le moins suspect et le plus certain qu'on pût jamais penser.

Sur ces paroles (Tlsaïe rapportées par TE i^angéliste : Son nom sera appelé Emmanuel.

Son nom sera Emmanuel: Dieu avec nous {^), Ce sont de ces noms mystiques que les prophètes donnent en esprit , pour exprimer certains effets de la puissance divine , sans qu'il soit besoin pour cela qu'on les porte dans l'usage. Si nous comprenons la force de ce nom Emmanuel y nous y trouverons celui de Sauveur. Car qu'est-ce qu'être Sauveur , si ce n'est d'ôter les péchés , comme l'ange Ta interprêté? Mais les péchés étant ôtés, et n'y ayant plus de séparation entre Dieu et nous, que reste-t-il autre chose, sinon d'être unis à Dieu, et que Dieu soit avec nous parfaitement? Nous sommes donc parfaitement et éternellement sauvés, et nous reconnoissons en Jésus qui nou« sauve, un vrai £m~

(i) Js, VII. i4.Matt/i. I. a3.

SUR LES MYSTÈllES. St I

manuel. Il est Sauveur , parce qu'en lui Dieu est avec nous : c'est un Dieu , qui s'unit notre nature : étant donc réconcilies avec Dieu , nous sommes élevés par la grâce jusqu'à n'être plus qu'un même esprit avec lui.

C'est ce qu'opère celui qui est à la fois , ce que Dieu est, et ce que nous sommes; Dieu et homme tout ensemble. Dieu étoit en Jésus-Christ se réconcillant le monde ^ ne leur imputant plus leurs pé" chés {^) y et les eiFaçant dans ses saints. Ainsi Dieu est avec eux , parce qu'ils n'ont plus leurs péchés.

Mais ce n'étoit rien , si en même temps Dieu n'eût été avec eux pour les empêcher d'en commettre de nouveaux. Dieu est avec vous dans le sxyle de l'Ecriture, c'est-à-dire, que Dieu vous protège; Dieu vous aide , et encore avec un secours si puissant que vos ennemis ne prévaudront pas contre vous. Ils combattront, disoit le prophète (2), et ils ne prés^audront pas „ parce que je suis avec vous. Soyez donc avec nous , ô Emmanuel ! afin que si après le pardon de nos péchés , nous avons encore à combattre ses pernicieuses douceurs, ses attraits, ses tentations, nous en demeurions victorieux.

Est-ce là toute la grâce de notre Emmanuel? Non sans doute : en voici une bien plus haute, qui aussi est la dernière de toutes : c'est qu'il sera avec nous dans l'éternité, ou Dieu sera tout en tous (5) : avec nous , pour nous purifier de nos péchés : avec nous , pour n'en plus commettre ; avec nous , pour nous conduire à la vie, où nous ne pourrons plus

CO//. Cor. V. 19. — W Jerem. i. 19. — W/. Cor. iv. 28.

372 ÉLÉVATIOjVS

en commettre aucun. Voilà, dit saint Augustin (0, trois degrés par où nous passons, pour arriver au salut que nous promet le nom de Jésus, et à la grâce parfaite de la divine. union par notre Emmanuel : heureux, quand non -seulement nous n'aurons plus de péchés sous le joug de qui nous succombions ; mais quand encore nous n'en aurons plus contre qui il faille combattre, et qui mettent en péril notre délivrance !

O Jésus ! ô Emmanuel ! ô Sauveur ! ô Dieu avec nous ! ô vainqueur du péché ! ô lien de la divine union! J'attends avec foi ce bienheureux jour, où vous recevrez pour moi le nom de Jésus, où vous serez mon Emmanuel, toujours avec moi, parmi tant de tentations et de périls. Prévenez-moi de votre grâce , unissez-moi à vous ; et que tout ce qui est en moi soit soumis à vos volontés.

Joseph prend soin de Marie et de l'enfant : vojage de Bethléem.

Après le songe de Joseph et la parole de l'ange , ce saint homme fut changé : il devint père; il devint époux par le cœur. Les autres adoptent des enfans : Jésus a adopté un père. L'effet de son mariage fut le tendre soin qu'il eut de Marie, et du divin enfant. Il commence ce bienheureux ministère par le voyage de Bethléem j et nous en verrons toute la suite.

{^) S. Aug. passim.

Que faites-vous, princes du monde, en mettant tout l'univers en mouvement , afin qu'on vous dresse un rôle de tous les sujets de votre empire ? Vous en voulez connoître la force , les tributs , les soldats futurs , et vous commencez , pour ainsi dire , à les enrôler. C'est cela ou quelque chose de semblable, que vous pensez faire : mais Dieu a d'autres desseins que vous exécutez sans y penser par vos vues humaines. Son Fils doit naître dans Bethléem, humble patrie de David : il l'a fait ainsi prédire par son prophète (0 , il y a plus de sept cents ans ; et voilà que tout l'univers se remue pour accomplir cette prophétie.

Quand ils furent à Bethléem, au dehors pour obéir au prince qui leur ordonnoit de s'y faire inscrire dans le registre public; et en effet pour obéir à l'ordre de Dieu , dont le secret instinct les menoit à l'accomplissement de ses desseins : Le temps d'enfanter de Marie arriva (**) ; et Jésus , fils de David naquit dans la ville oit Dav^id avoit pris naissance (3). Son origine fut attestée par les registres publics : l'empire Bomain rendit témoignage à ia royale descendance de Jésus-Christ ; et César, qui n'y pcnsoit pas, exécuta l'ordre de Dieu.

Allons aussi nous faire écrire à Bethléem; Bethléem , c'est-à-dire , maison du pain : allons y goûter le pain céleste , le pain des anges devenu la nourriture de l'homme : regardons toutes les églises comme étant le vrai Bethléem , et la vraie maison du pain de vie. C'est ce pain que Dieu donne aux pauvres dans la nativité de Jésus ; s'ils aiment avec

(») Mick. y. 2. — (a) £uc. II. 2, ^.'^{^)Joan. vu. 42^

lui la pauvreté, s'ils connoissent les ve'ritahles richesses. Edent pauperes ^ et satiirabuntur : Les pauvres manderont et seront rassasiés (0 ; s'ils imitent la pauvreté de leur Seigneur , et le viennent adorer dans la crèche.

Uétahle et la crèche de Jésus-Christ.

Dieu préparoit au monde un grand et nouveau spectacle, quand il fit naître un roi pauvre j et il fallut lui préparer un palais, et un berceaui convenable. // est venu dans son bien : et les siens ne Vont pas reçu (2), // ne s'est point trouvé de place pour lui (5), quand il est venu : la foule et les riches de la terre avoient rempli les hôtelleries : il n'y a plus pour J^sus qu'une étable abandonnée et déserte, et une crèche pQur le coucher. Digne retraite pour celui qui dans le progrès de son âge de voit dire : Les renards ont leurs trous; et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes du monde, ont leurs nids; mais le Fils de l'homme na pas ou reposer sa tête (4). Il ne le dit pas par plainte : il étoit accoutumé à ce délaissement : et à la lettre , dès sa naissance, il n'eut pas oii reposer sa tête.

C'est lui-même qui le voulut de cette sorte. Laissons les lieux habités par les hommes : laissons les hôtelleries où régnent le tumulte et l'intérêt : cherchez pour moi parmi les animaux une retraite plus simple et plus innocente. On a enfin trouvé un lieu

{})Ps. XXI. 27.— W^oaM. I. 11.— •C3)Z«c. II. 7 — (4) Luc. ix. 58:

digne du délaissé. Sortez, divin enfant; tout est prêt pour signaler votre pauvreté. Il sort comme un trait de lumière , comme un rayon du soleil : sa mère est toute étonnée de le voir paroître tout à coup: cet enfantement est exempt de cris, comme de douleur et de violence : miraculeusement conçu, il naît encore plus miraculeusement : et les saints ont trouvé encore plus étonnant d'être né, que d'être conçu d'une vierge.

Entrez en possession du trône de votre pauvreté. Les anges vous y viennent adorer. Quand Dieu vous introduisit dans le monde , ce commandement partit du haut trône de sa majesté : Que tous les anges de Dieu l'adorent (0. Qui peut douter que sa mère, que son père d'adoption ne l'aient adoré en même temps ? C'est en figure de Jésus, que l'ancien Joseph fut adoré de son père et de sa mère ('^} : mais l'adoration que reçoit Jésus, est bien d'un autre ordre, puisqu'il est béni et adoré comme Dieu au-dessus de tout j aux siècles des siècles &,

Ne pensez pas approcher de ce trône de pauvreté avec l'amour des richesses et des grandeurs. Détrompez-vous, désabusez-vous, dépouillez -vous, du moins en esprit , vous qui venez à la crèche du Sauveur. Que n'avons-nous le courage de tout quitter en effet, pour suivre pauvres le Roi des pauvres ! Quittons du moins tout en esprit; et au lieu de nous glorifier du riche appareil qui nous environne, rougissons d'être parés, où Jésus-Christ est nu et délaissé.

(') Ileh. 1. 6. Ps, xcvi. "j. — W Gen, xxxvii. 9, lo, 11. — (3) Rom. IX. 5.

Toutefois il n'est pas nu : 5rt niere V enveloppe de langes (0, avec ses chastes mains. Il faut couvrir le nouvel Adam, qui porte le caractère du pe'ché, que Tair de'voreroit , et que la pudeur doit habiller autant que la ne'cessite'. Couvrez donc , Marie , ce tendre corps; portez -le à cette mamelle virginale. Concevez- vous votre enfantement? N'avez -vous point quelque pudeur de vous voir mère? Osez-vous dc5couvrir ce sein maternel ? Et quel enfant ose en approcher ses divines mains ? Adorez-le en l'allaitant , pendant que les anges lui vont amener d'autres adorateurs.

Lange annonce Jésus aux bergers.

Les bergers y les imitateurs des saints patriarches, et la troupe la plus innocente et la plus simple qui fût dans le monde , 'veiïloient la nuit parmi les champs a la garde de leurs troupeaux (^). Anges saints, accoutumés à converser avec ces anciens bergers, avec Abraham, avec Isaac, avec Jacob, annoncez à ceux de la contrée, que le grand pasteur est venu; que la terre va voir encore un roi berger, qui est le fils de David. L'ange du Seigneur. Ne lui demandons pas son nom , comme Manué : il nous répondroit peut-être : Pourquoi demandez-vous mon nom qui est admirable (3) ? Si ce n'est qu'il faille entendre que c'est le même ange qui vient

(0 Luc. 11. 7. — W Ibid. 8, 9. — C^) Jud. xiii. 17, 1%.

d'apparoitre à Zacharie , et à la sainte Vierge. Quoi qu'il en soit, sans rien présumer où l'Evangile ne dit mot, range du Seigneur se présenta tout à coup à eux : une lumière céleste les environna :, et ils furent saisis d'une grande crainte (0. Tout ce qui est divin étonne d'abord la nature humaine pécheresse et bannie du ciel. Mais l'ange les rassura , en leur disant : Ne craignez pas : je "vous annonce une grajule joie. C'est que dans la ville de David : retenez ce lieu qui de si long-temps vous est marqué ^ar la prophétie : aujourd'hui a^ous est né le Sauveur du monde , le Christ j le Seigneur. Et voici le signe que je vous donne pour le reconnoitre : vous trouverez un enfant enveloppé de langes j couché dans une crèche. A cette marque singulière d'un enfant couché dans une crèche , vous reconnoîtrez celui qui est le Christ , le Seigneur : Petit enfant qui est né pour nous : Fils qui nous est donné : qui en même temps, est appelé l'admirable j Dieu y fort ^ le vrai fort d'Israël, comme l'Ecriture l'explique ailleurs r le père de l'éternité , le prince de paix i?). Aussi au m,éme instant se joignit à l'ange une grande troupe de l'armée céleste , qui louoitDieu, et disoit : Gloire à Dieu, et paix sur la terre C^).

Remarquons ici un nouveau- Seigneur h qui nous appartenons : un Seigneur qui reçoit de nouveau ce nom suprême et divin avec celui de Christ. C'est le Dieu qui est oint de Dieu, à qui David a chanté: Votre Dieu , 6 Dieu ! vous a oint ; vous êtes Dieu éternellement (4). Mais vous êtes de nouveau, le

{^) Luc. 11.9, 10, II, 12. — {^)Is. IX. 6. — (3) lue. u. i3, 14. — (4)P^.XLiv.8.

378 ÉLÉVATIOJVS

Christ , Dieu et homme à la fois : et le nom du Seigneur vous est affecté, pour exprimer que vous êtes Dieu à même titre que votre Père : dore'navant à l'exemple de l'ange, on vous appellera le Seigneur en toute souveraineté et hauteur. Commandez donc à votre peuple nouveau : vous ne parlez point encore ; mais vous commandez par votre exemple : et quoi ? l'estime du moins et l'amour de la pauvreté; le mépris des pompes du monde ; la simplicité : l'oserai-je dire, une sainte rusticité dans ces nouveaux adorateurs que l'ange vous amène , et qui font toute votre cour, agréable à Joseph, à Marie et de même parure qu'eux, puisqu'ils sont également revêtus de la livrée de la pauvreté.

Les marques pour connoître Jésus,

Repassons sur ces paroles de l'ange : T^ous trouverez un enfant dans des langes , sur une crèche {^) : vous connoîtrez à ce signe que c'est le Seigneur. Allez dans la cour des rois ; vous reconnoîtrez le prince nouveau né par ses couvertures rehaussées d*or, et par un superbe berceau dont on voudroit bien faire un trône. Mais pour connoître le Christ qui vous est né, ce Seigneur si haut , que David son père, tout roi qu'il est , appelle son Seigneur C^) : on ne vous donne pour signal que la crèche où il est couché, et les pauvres langes où est enveloppée sa

(') Luc. H. 12. (») Ps. CIX. 1.

SUR LES MYSTÈRES. 3'Ji}

foible enfance; c'est-à-dire, qu'on ne vous donne qu'une nature semblable à la vôtre ; des infirmités comme les vôtres; une pauvreté au-dessous de la vôtre. Qui de vous est né dans une étable ? Qui de vous, pour pauvre qu'il soit , donne à ses enfans une crèche pour berceau ? Jésus est le seul qu'on voit délaissé jusqu'à cette extrémité : et c'est à cette marque qu'il veut être reconnu.

S'il vouloit se servir de sa puissance, quel or couronneroit sa tête ? Quelle pourpre éclateroit sur ses épaules ? Quelles pierreries enrichiroient ses habits ? 3IaiSj poursuit Tertullien (0, il a jugé tout ce faux éclat , toute cette gloire empruntée ^ indigne de lui et des siens : ainsi en la rej usante il Va méprisée; en la méprisant j il l'a proscrite ; en la proscrivant ^ il Va rangée ai^ec les pompes du démon et du siècle.

C'est ainsi que parloient nos pères les premiers chrétiens : mais nous, malheureux, nous ne respirons que l'ambition et la mollesse.

Le cantique des anges.

Gloire à Dieu au plus haut des deux; et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ip). La paix se publie par toute la terre : la paix de l'homme avec Dieu par la rémission des péchés : la paix des hommes entre eux : la paix de l'homme avec lui-

(0 Tertull. de patientid. c. vu. — C') Luc. ii. i4«

38o ÉLÉVATIONS

mêaie par le concours de tous ses de'sirs à vouloir ce que Dieu veut. Voilà la paix que les anges chantent et qu'ils annoncent à tout l'univers.

Cette paix est le sujet de la gloire de Dieu. Ne nous réjouissons pas de cette paix, à cause quelle se fait sentir à nous dans nos cœurs ; mais à cause qu elle glorifie Dieu dans le haut trône de sa gloire : élevons-nous aux lieux hauts ; à la plus grande hauteur du trône de Dieu, pour le giorilier en luimême , et n'aimer ce qu'il fait en nous que par rapport à lui.

Chantons dans cet esprit avec toute l'Eglise : Glo^ ria in excelsis Deo. Toutes les fois qu'on entonne ce cantique angélique, entrons dans la musique des anges par le concert et l'accord de tous nos désirs. Souvenons-nous de la naissance de notre Seigneur qui a fait naître ce chant. Disons de cœur toutes les paroles que l'Eglise ajoute pour interpréter le cantique des anges : nous vous louons : nous vous adorons : laudamus te : adoramus te; et surtout : Gralias agimiis iibi ^ propter magnam gloriam tuant : nous vous rendons grâces à cause de votre grande gloire : nous aimons vos bienfaits, à cause qu'ils vous glorifient; et les biens que vous nous faites, à cause que votre bonté en est honorée.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, Le mot de l'original qu'on explique par la bonne volonté, signifie la bonne volonté de Dieu pour nous, et nous marque que la paix est donnée aux hommes chéris de Dieu.

L'original porte mot a mot : Gloire à Dieu dans les lieux hauts : paix sur la terre : bonne volonté du

SUR LES MYSTÈRES. 38l

coté de Dieu dans les hommes. C'est ainsi qu'ont lu de tout temps les Eglises d'Orient. Celles d'Occident y reviennent en chantant la paix aux hommes de bonne volonté, c'est-à-dire, premièrement à ceux à qui Dieu veut du bien; et en second lieu à ceux qui ont eux-mêmes une bonne volonté, puisque le premier effet de la bonne volonté que Dieu a pour nous, est de nous inspirer une bonne volonté envers lui.

La bonne volonté est celle qui est conforme à la volonté de Dieu : comme elle est bonne par essence et par elle-même ; celle qui lui est conforme , est bonne par ce rapport. Réglons donc notre volonté par celle de Dieu : et nous serons des hommes de bonne volonté, pourvu que ce ne soit pas par insensibilité, par indolence, par négligence, et pour éviter le travail ; mais par la foi , que nous rejetions tout sur Dieu (0. Les âmes molles et paresseuses ont plutôt fait en disant tout à coup , que Dieu fasse ce qu'il voudra ; et ne se soucient que de fuir la peine et l'inquiétude. Mais pour être véritablement conforme à la volonté de Dieu, il faut savoir lui faire un sacrifice de ce qu'on a de plus cher, et avec un cœur déchiré, lui dire : Tout est à vous, faites ce qu'il vous flaira. Ainsi que le saint homme Job, qui ayant perdu en un jour tous ses biens et tous ses enfans, comme on venoit coup sur coup lui en rapporter la nouvelle, se jetant à terre adora Dieu et dit : Le Seigneur m'a^oit donné tout ce que j'avois ; le Seigneur nie ta été : il en est arri^^é ainsi quil a plu au Seigneur : h nom du Seigneur soit

(0 /. Pet. V. 7.

bénii^). Celui qui adore en cette sorte, est le vrai homme de bonne volonté' ; et élevé au-dessus des sens et de sa volonté propre, il glorifie Dieu dans les lieux hauts. C'est ainsi qu'il a la paix : il tâche de calmer le trouble de son cœur , non point à cause que ce trouble le peine , mais parce qu'il empêche la perfection du sacrifice qu'il veut faire à Dieu ; autrement il ne chercheroit qu'un faux repos : et voilà ce que c'est que la bonne volonté.

La bonne volonté, c'est le sincère amour de Dieu, et comme parle saint Paul : Cest la charité d'un cœur pur j d'une conscience droite , et d'une foi qui ne soit pas feinte (2). La foi est feinte en ceux où elle n'est pas soutenue par les bonnes œuvres ; et les bonnes œuvres sont celles oii l'on cherche à contenter Dieu , et non pas son humeur , son inclination , son propre désir. Alors quand on clierche Dieu avec une intention pure, les œuvres sont pleines: sinon l'on reçoit de Jésus-Christ ce reproche : Je ne trouve pas uos œui^res pleines des^ant mon Dieu (5).

Commencement de ï Evangile.

Le commencement de l'Evangile est dans ces paroles de Fange aux bergers : Je vous annonce , de mot à mot , Je vous évangélise , je vous apporte la bonne nouvelle gui sera le sujet d'une grande joie ;

(0 Job. I. 2 I , 32 — (») //. 7Vw. 1. iï,— (3) ApOC. II. 2.

et c'est celle de la naissance du Sauveur du monde {^), Quelle plus heureuse nouvelle que celle d'avoir un Sauveur ? Lui-même dans la première prédication qu'il fit dans la synagogue au sortir du désert , nous explique ce sujet de joie par les paroles d'Isaïe, qu'il trouva à l'ouverture du livre : L esprit du Seigneur est sur moi : c'est pourquoi il m'a consacré par son onction : il m'a enuojé annoncer l'Evangile aux pauvres j, et leur porter la bonne nouvelle de leur délivrance ; pour guérir ceux qui ont le cœur affligé; pour annoncer aux captifs qu'ils vont être mis en liberté y et aux aveugles qu'ils ojonf recevoir la vue; renvoyer en paix ceux qui sont accablés de maux ; publier l'année de miséricorde et le pardon du Seigneur^ et le jour oh il rendra aux gens de bien leur récompense (^), comme le châtiment aux autres.

Quelle joie pareille pouvoit-on donner aux hommes de bonne volonté, et quel plus grand sujet de joie ? Mais n'est-ce pas en même temps le plus grand sujet de glorifier Dieu ? Et que peuvent désirer les gens de bien , que de voir Dieu exalté par tant de merveilles ? Voilà donc ce que c'est que l'Evangile : c'est en apprenant l'heureuse nouvelle de la délivrance de l'homme , se réjouir d'y voir la plus grande gloire de Dieu. Elevons-nous aux lieux hauts , à la plus sublime partie de nous-mêmes ; élevons-nous au-dessus de nous , et cherchons Dieu en lui-même, pour nous réjouir avec les anges de sa grande gloire.

CO£«v.ii. lo. — W/iiJ, IV, i8, ig.Is.hxi. I, a.

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Les bergers à la ci^eche de Jésus-Christ.

Après le cantique des anges, les bergers se disoîent les uns les autres : Allons à Bethléem, Et s' étant hâtés de partir , ils troublèrent Marie et Joseph, et V enfant couché dans la crèche (0. Le voilà donc ce Sauveur qu'on nous a annoncé ! Hélas ! à quelle marque nous le fait-on connoître ! A la marque d'une pauvreté qui n'eut jamais sa semblable. Non, jamais nous ne nous plaindrons de notre misère : nous préférerons nos cabanes aux palais des rois : nous vivrons heureux sous notre chaume, et trop glorieux de porter le caractère du Roi des rois. Allons répandre partout cette bienheureuse nouvelle : allons partout consoler les pauvres en leur disant les merveilles que nous avons vues.

Comme Dieu prépare la voie à son Evangile ! chacun étoit étonné d'entendre ce beau témoignage de ces bouches aussi innocentes que rustiques. Si c'étoient des hommes célèbres , des pharisiens ou des docteurs de la loi , qui racontassent ces merveilles , le monde croiroit aisément, qu'ils voudroient se faire un nom par leurs sublimes visions. Mais qui songe à contredire de simples bergers dans leur récit naïf et sincère? La plénitude de leur joie éclate naturellement , et leur discours est sans artifice. Il fal-

{^) Luc.u. i5, i6.

loit

îcit de tels témoins à celui qui devoit choisir des pêcheurs pour être ses premiers disciples et les docteurs futurs de son Eglise. Tout est, pour ainsi parler, de même parure dans les mystères de Je'sus- ( Christ. Tâchons de sauver les pauvres, et de leur faire goûter la grâce de leur état. Humilions les riches du siècle, et confondons leur orgueil. Si quelque chose nous manque; et à qui ne manquet-il pas quelque chose? aimons, adorons, baisons ce caractère de Jésus-Christ. Ne souhaitons point d'être riches : car que gagnons-nous ? puisqu après tout, quand nous aurons entassé dignités sur dignités , terres sur terres , trésors sur trésors ; il faut nous en détacher, il en faut perdre le goût, il faut être prêt à tout perdre, si nous voulons être chrétiens.

Le silence et V admiration de Marie et de Joseph.

Nous avons vu les bergers s'en retourner glorifiant Dieu, et le faisant glorifier à tous ceux qui les écoutoient. Mais voici quelque chose encore de plus merveilleux et de plus édifiant : Marie conser^oit toutes ces choses , les repassant dans son cœur. Et dans la suite : Le père et la mère de Jésus étoient dans V admiration des choses quoii disoit de lui (0. Je ne sais s'il ne vaudroit pas peut-être mieux s'unir au silence de Marie , que d'en expliquer le mé-

COZuc. II. 19,33.

BossuET. viii. aS

rite par nos paroles. Car qu'y a-t-il de plus admirable, après ce qui lui a e'té annonce' par l'ange , mais après ce qui s'est passé en elle-même, que d'écouter parler tout le monde , et demeurer cependant la bouche fermée ? Elle a porté dans son sein le Fils du Très-haut : elle l'en a vu sortir comme un rayon de soleil d'une nuée, pour ainsi parler, pure et lumineuse. Que n'a-t-elle pas senti par sa présence? et si pour en avoir approché, Jean dans le sein de sa mère a ressenti un tressaillement si miraculeux ; quelle paix , quelle joie divine n'aura pas sentie la sainte Vierge à la conception du Verbe que le Saint-Esprit formoit. en elle ? Que ne pourroitelle donc pas dire elle-même de son cher Fils ? Cependant elle le laisse louer par tout le monde; elle entend les bergers ; elle ne dit mot aux mages qui viennent adorer son fils; elle écoute Siméon et Anne la prophétesse ; elle ne s'épanche qu'avec sainte Elisabeth , dont la visite avoit fait une prophétesse ; et sans ouvrir seulement la bouche avec tous les autres , elle fait l'étonnée et l'ignorante : Erant mirantes. Joseph entre en part de son silence comme de son secret , lui à qui l'ange avoit dit de si grandes choses > et qui avoit vu le miracle de l'enfantement virginal. Ni l'un ni l'autre ne parlent de ce qu'ils voient tous les jours dans leur maison , et ne tirent aucun avantage de tant de merveilles. Aussi humble que sage ^ Marie se laisse considérer comme une mère vulgaire , et son Fils comme le fruit d'un mariage ordinaire.

Les grandes choses que Dieu fait au dedans de ses créatures , opèrent naturellement le silence , le

saisissement , et je ne sais quoi de divin , qui supprime toute expression. Car que diroit-on, et que pourroit dire Marie, qui pût égaler ce qu'elle sentoit? Ainsi on tient sous le sceau le secret de Dieu, si ce n'est que lui-même anime la langue et la pousse à prrler. Les avantages humains ne sont rien , s'ils ne sont connus, et que le monde ne les prise. Ce que Dieu fait, a par soi-même son prix inestimable que l'on ne veut goûter qu'entre Dieu et soi. Hommes, que vous êtes vains, et que vaine est Tostentation qui vous presse à faire valoir aux yeux des hommes aussi vains que vous, tous vos foibles avantages ! Enfans des hommes , jnsqua quand aurcz^ "VOUS i cœur pesant et charnel ? jusquà quand aimerez-vous la vanité , et vous plairez-vous dans le mensonge (0? Fous les biens dont on fait parade, sont faux en eux-mêmes, l'opin.on seule y met le prix; et il n'y a de bien véritable que ce qu'on goûte seul à seul dans le silence avec Dieu. Mettez-vous dans un saint loisir pour connoUre que je suis Dieu, Goû" tez et voyez combien le Seigneur est doiuc W. Aimez la retraile et le silence: retirez-vous des conversations tumultueuses du monde : taisez-vous ma bouche , n'étourdissez pas mon cœur qui écoute Dieu, et cessez ^'interrompre ou de troubler une attention si douce, f^tcate et videte : Fivez , dit le Psahniste , dans un saint loisir , et voyez. Et encore : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux. Et laissez parler en vous ce goût céleste. Gustate et videtCj quoniam suavis est Do minus.

(0 Ps. IV. 3. —(a) Ps XLV. II. et XXXIII. ^.

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