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DE TOUS LES SAI2VTS. l'J
^t^^l^Z'JlC
IV SERMON
Desseins admirables de Dieu sur ses élus : il les a mis au-dessus 4e tous ses ouvrages 5 il se les est proposés dans toutes seB entreprises^ il les a inséparablement unis à la personne de sou Fils, afin de les traiter cprarae lui. Merveilles que Dieu opère dans rexéculion de c«s grands desseins.
Omnia vestra sunt, vos autcm Chvisti.
Tout est à vous, et vous êtes à Jésus-Christ, dit le grand âpoli'e, parlant aux justes. I. Cor. m. as, '23.
Oi nous employions à penser aux grandeurs du ciel la moitié du temps que nous donnons inutilement aux vains intérêts de ce monde, nous ne vivrions pas comme nous faisons dans un mépris si apparent des alfaires de nofre salut. Mais tel est le malheur oîi nous avons été précipités par notre péché : ce tyran ne s'est pas contenté de nous faire perdre le royaume dans l'espérance duquel nous avions été élevés ; il nous a tellement ravalé le courage , que nous n'oserions quasi plus aspirer à sa conquête^ quelque secours qu'on nous olfre pour y rentrer. A peine nous en a-t-il laissé un léger souvenir : et s'il nous en reste quelque vieille idée qui ait échappé
^S POUll LA FETE
à cette commune ruine, cette ide'c, Messieurs, n'a pas assez de force pour nous e'mouvoir : elle noug touche moins que les imaginations de nos songes. Ce qui est plus cruel, c'est qu'il ne nous donne pas seulement le loisir de penser à nous. Il nous entretient toujours par de vaines flatteries ; et comme il n'a rien qui nous puisse entièrement arrêter, toute sa malice se tourne à nous jeter dans une perpétuelle inconstance, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et nous faire passer cette misérable vie dans un enchaînement infini de désirs incertains, vagues, et de prétentions mal fondées. Cela fait que nous ne concevons qu'à demi ce qui regarde l'autre vie : ces vérités ne tiennent point à notre ame déjà préoccupée des erreurs des sens. En quoi nous sommes semblables à ces insensés, desquels parle le Sage, qui, sans prendre garde aux grands desseins que Dieu avoit conçus dès réternité pour ses saints, s'imaginoient qu'ils fussent enveloppés dans le même destin que les impies , parce qu'ils les voyoient sujets à la même nécessité de la mort : Videhunt finem. sapientis , et non intelligent quid cogitaverit de eo Dominusi^) : «ils verront la fin du sage, et ils ne » comprendront point le dessein de Dieu sur lui ». Souffrirez-vous pas bien , Messieurs, pour nous délivrer de ce blâme, que nous nous entretenions sur ces desseins si admirables de Dieu sur les bienheureux, en ce jour, où l'Eglise est occupée aies congratuler sur leur félicité? Nous ne pouvons rien dire qui contribue plus à leur gloire ni à notre édification. Certes je l'oserai dire , si la joie abondante dans la-
DETOUSLESSAIÎJTS. IQ
quelle ils vivent, leur permet de faire quelque diflerence entre les avantages de leur élection, c'est par-là qu'ils estiment le plus leur bonheur ; et c'est cela aussi qui nous doit plus élever le courage. Parlons donc, Messieurs, de ces desseins admirables. Nous en découvrirons les plus grands secrets dans ce peu de paroles de l'apôtre, que j'ai alléguées pour mon texte : et tout ce discours sera pour expliquer la doctrine de ces quatre ou cinq mots. Nous y verrons que les élus ont eu la préférence dans l'esprit de Dieu, comme il a mis les saints au-dessus de tous ses ouvrages, et qu'il se les est proposés dans toutes ses entreprises : Omnia vestra : « Tout » est à vous » : que c'est sur ce premier dessein qu'il a formé tous les autres. Elles nous donneront sujet d'expliquer par quel artifice Dieu les a si bien attachés à la personne de son Fils, afin d'être obligé de les traiter comme lui : F'os autem Christi ; « Et » vous êtes à Jésus-Christs. Après avoir établi ces vérités, il ne me sera pas beaucoup difficile de vous persuader des merveilles qu'il opérera dans l'exécution de ce grand dessein : ce que je tâcherai de faire fort brièvement en concluant ce discours. Joignons nos vœux ; implorons pour cela l'assistance du Saint-Esprit, par l'intercession de la
sainte Vierge. Av^e.
PREMIER POINT
PocR nous représenter quelle sera la félicité des «nfans de Dieu en l'autre vie, il faut considérer premièrement en gros combien elle doit être grande ♦t inconcevable , afin de nous en imprimer Icstimc \
20 POUn LA FÊTE
et après il faut voir en quoi elle consiste, pour avoir quelque connoissance de ce que nous désirons.
Pour ce qui regarde la première considération, nous la pouvons prendre de la grandeur de Dieu, et de l'afFection avec laquelle il a entrepris de donner la gloire à ses enfans.
C'est une chose prodigieuse de voir rexéculion des desseins de Dieu. Il renverse en moins de rien les plus hautes entreprises : tous les élémens changent de nature pour lui servir : enfin il fait paroitre dans toutes ses actions qu'il est le seul Dieu , et le créateur du ciel et de la terre. Or il s'agit ici de l'accomplissement du plus grand dessein de Dieu, et qui est la consommation de tous ses ouvrages. ■*. Toute cause intelligente se propose une fin de soa ouvrage. Or la fin de Dieu ne peut être que luimême. Et comme U est souverainement abondant, il ne peut retirer aucun profit de l'action qu'il exerce , autre que la gloire qu'il a de faire du bien aux autres , et de manifester l'excellence de sa nature : et cela parce qu'il est bien digne de sa grandeur de faire largesse de ses trésors, et que d'autres se ressentent de son aljondance. Que s'il est vrai qu'il soit de la grandeur de Dieu de se répandre , sans doute son plus grand plaisir ne doit pas être de se communiquer aux natures insensibles. Elles ne sont pas capables de reconnoître ses faveurs , ni de regarder la main de qui elles tirent leur perfection. Elles reçoivent , mais elles ne savent pas remercier. Cest pourquoi quand il leur donne, oe n'est pas tant à elles qu'il veut donner, qu'aux natures intelligentes, à qui il les destine. 11 n'y a que celles-ci à
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qui il ait donné l'adresse d'en savoir us^r. Elles seules en connoissent le prix ; il n'y a qu elles qui en puissent bénir l'auteur. Puis donc que Dieu n'a donné qu'aux natures intelligentes la puissance de s'en servir, sans doute ce n'est que pour elles qu'il les a faites. Aussi l'homme est établi de Dieu comme leur arbitre ; et si le péché n'eût point ruiné cette disposition admirable du créateur dès son commencement, nous verrions encore durer cette belle république. Dieu donc a fait pour les créatures raisonnables les natures inférieures. Et quant aux créatures intelligentes , il les a destinées à la souveraine béatitude, qui regarde la possession du souverain bien .* il les a faites immédiatement pour soi-même. Voilà donc l'ordre de la Providence divine , de faire les choses insensibles et privées de connoissance pour les intelligentes et raisonnables, et les raisonnables pour la possession de sa propre essence. Donc ce qui regarde la souveraine béatitude , est le dernier accomplissement des ouvrages de Dieu. C'est pourquoi dans le dernier jugement Dieu dit à «es élus : Venez , les bien- aimés de mon Père au royaume qui vous est préparé des la constitution du monde. Il dit bien aux malheureux : Allez au feu qui vous est préparé {^) ', mais il ne dit pas qu'il fût préparé dès le commencement du monde. Cela ne veut dire autre chose, sinon que la création de ce monde n'étoit qu'un préparatif de l'ouvrage de Dieu , et que la gloire de ses élus en seroit le dernier accomplissement. Comme s'il disoit : Venez , les bien-aimés de mon Père : c'est vous qu'il rcgar-
(0 3fa«A. XXV. 3^. /^a/. \i.
a« POUR LA FETE
doit, quand il faisoit le monde, et il ne faisoit alors que vous préparer un royaume.
Que si nous venons à considérer la qualité de la Providence, nous le jugerons encore plus infailliblement. La parfaite prudence ne se doit proposer qu'une même fin, d'autant que son objet est de mettre Tordre partout ; et Tordre ne se trouve que dans la disposition des moyens et dans leur liaison avec la fm. Ainsi elle doit tout ramasser pour paroître universelle , tout digérer par ordre pour paroîlre sage, tout lier pour paroître uniforme : et c'est pourquoi il y doit avoir une dépendance de tous les moyens, afin que le corps du dessein soit plus ferme, et que toutes les parties s'entretiennent. L'imparfait se doit rapporter au parfait , la nature à la grâce, la grâce à la gloire. C'est pourquoi si les cieux se meuvent de ces mouvemens éternels, si les choses inférieures se maintiennent par ces agitations si réglées , si la nature fait voir dans les différentes saisons ses propriétés diverses , ee n'est que pour les élus de Dieu que tous les ressorts se remuent. Les peuples ne durent que tant qu'il y a des élus à tirer de leur multitude : Constitua terminas populorum juxta numerum Jllioruni Israël {^) : « Il 3) a marqué les limites des peuples selon le nombre » des enfans d'Israël qu'il avoit en vue ». Les élémens et les causes créées ne persistent, que parce que Dieu a enveloppé ses élus dans leur ordre, et qu'il les veut faire sortir de leurs actions. « Aussi » elles sont comme dans les douleurs de Tenfante^ » ment»: Omnis creatura ingemiscitetparUiritusque
(») Deut. xxxu. 8.
adkuc ('). a Elles attendent avec impatience que » Dieu fasse la découverte de ses enfans » : Recelationem Jîliorum Dei expectat (^). L'auteur de leur nature, qui leur a donné leurs inclinations, leur a imprimé un amour comme naturel de ceux à qui il les a destinées. Elles ne font point encore de discernement ; c'est à Dieu de commencer, c'est à lui à faire voir ceux qu'il reconnoît pour ses enfans légitimes. Et quand il les aura marqués, qu'il aura débrouillé cette confusion qui les mole , elles tourneront toute leur fureur contre ses ennemis : Pugnabit cum eo orbis terrarum contra insensatos (?) : « Tout l'univers combattra avec lui contre les in- » sensés ». Elles se soumettront volontiers à ses enfans : Omnis creatura ingemiscit et partant usque adhuc j,.,. rewelationein expectans filiorum Dei : « Jusqu'à présent toute créature soupire et paroît » dans l'enfantement,... attendant la manifestation » des enfans de Dieu ».
Si nous allons encore plus avant dans le dessein de Dieu, nous trouverons quatre communications de sa nature. La première dans la création , la seconde se fait par la grâce, la troisième de sa gloire, la quatrième de sa personne. Et si le moins parfait est pour le plus excellent ; donc la création regardoit la justification, et la justification étoit pour la communication de la gloire, et la communication de la gloire pour la personnelle. C'est la gradation de saint Paul : Omnia veslra sunt , vos autem Christi, Christus autem />c/ (4); « Tout est à vous,
^•) Rom. vni. ai.-^ W IbiJ. 19. — (') Saj). v. 21. — C») /. Cor, m. 33, 33.
^4 POUn LA FÊTE
» et vous êtes à J(5siiS"Christ , et Jësus-Christ est à » Dieu ». Mais ii ne faut pas séparer Jésus-Christ d'avec ses élus, d'autant que c'est le même esprit de Jésus -Christ qui se répand sur eux : tanquam unguentum in capite (0 : « comme le parfum ré- » pandu sur la tête , qui descend sur toute la barbe » d'Aaron ». Ce sont ses membres, et la glorification n'est que la consommation du corps de Jésus- Christ : Donec occurramus ei in Dirum perfectum secundîim mensuram plenitudinis Chrisii (2} : « Jus- » qu'à ce que nous parvenions à l'état d'un homme » parfait , à la mesure de l'âge et de la plénitude » selon laquelle Jésus -Christ doit être formé en 5) nous ». Et nous sommes' tous bénis en Jésus- Christ ; tanquam in uno (3) : « comme en un seul ». Donc les prédestinés sont ceux qui ont toutes les pensées de Dieu dès l'éternité, ce sont ceux à qui aboutissent tous ses desseins. C'est pourquoi , om~ nia propter eleclos (4) : « tout est pour les élus ». C'est pourquoi encore, diligentibus Deum omnia cooperantur in boniim (5) : « tout contribue au bien » de ceux qui aiment Dieu » : omnia; tout; d'autant que tout étant fait pour leur gloire , il n'y a rien à qui le Créateur n'ait donné une puissance et même une secrète inclination de les y servir.
Et il y a ici deux choses à remarquer ; l'une que c'est à eux que se terminent tous les desseins de Dieu , la seconde qu'ils se terminent à eux conjointement avec Jésus-Christ,
Quel doit être cet ouvrage à qui la création de
(0 Psal cxxxii. a. — (») Ephes, iv. i3. — C') Galat. m. 16. -~ (4) //. Cor. IV. i5. — ;5) Rom. \iii. a8.
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cet univers n'a servi que de pre'paration , que Dieu a regarde' dans toutes ses actions , qui e'toit le but de tous ses désirs , enfin après Texécution duquel il se veut reposer toute l'éternité ? Il y aura assez d« quoi contenter cette nature infinie. Lui qui a trouvé que la création du monde n'étoit pas une entreprise digne de lui , se contentera après avoir consommé le nombre de ses élus. Toute l'éternité il ne fera que leur dire : Voilà ce que j'ai fait ; voyez , n'ai-je pas bien réussi dans mes desseins? pouvois- je me proposer une fin plus excellente ?
Et qui peut douter que ce dessein ne soit toiit extraordinaire, puisque Dieu y agit avec passion? Il s'est contenté de dire un mot pour créer le ciel et la terre. Nous ne voyons pas là une émotion véhémente. Mais pour ce qui regarde la gloire de ses élus, vous diriez qu'il s'y applique de toutes ses forces : au moins y a-t-il employé le plus grand de tous les miracles, l'incarnation de son Fils. « Ne » s'est-il pas lié et comme collé d'affection avec son » peuple » ? Conglutinatus est Dominas patribus nostris (0. Tantôt il se compare à une aigle qui excite ses petits à voler, tantôt à une poule qui ramasse ses petits poussins sous ses ailes. 11 condescend à toutes leurs foiblesses ; son amour le porte à l'excès, et lui fait faire des actions qui paroissent extravagantes. Ecoutez comme il crie au milieu du temple : Si-guis sitit, Teniat ad me et hihat (2) : « Si quel- » qu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive ». Il .n'en faut pas douter; il y a ici une incbnation véhémente. Jamais Dieu n'a rien voulu avec tant de (•) Diut. X. i5. — W Joan. vu. 3;.
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passion : or vouloir à Dieu, cest faire. Donc ce qu'il fera pour ses e'ius sera si grand , que tout l'univers ne paroîtra rien à comparaison de cet ouvrage. Sa passion est si grande, quelle passe à tous ses amis^ et fait remuer à ses ennemis tous leurs artifices pour s'opposer à Fexe'cution de ce grand dessein. Cest le propre des grands desseins de s'e'tendre à beaucoup de personnes. Et nous ne jugeons jamais un dessein si grand, que lorsque nous voyons que tous les amis y prennent part, et que tous les ennemis s'en remuent. Comme ils ne s'excitent qu'à cause de nous, et que nous donnons le branle à leurs mouvemens, il faut que notre émotion soit bien grande pour porter son coup si loin.
Elle paroît bien son affection envers ses élus par les soins qu'il a de les rechercher. N'est-ce pas lui qui les a assemblés de tous les coins de la terre ,. qui leur a donné le sang de son Fils ? Et celui qui leur a donné son Fils, que leur peut-il refuser ? 11 a pris plaisir lui-même de les faire aimables , afin de leur donner sans réserve son affection : Dédit semetipsum pro nobis , ut mimdaret sibi populum acceptabilem, sectatorem bonorum operum (0. « Il s'est » livré lui-même pour nous, afin de se purifier un » peuple qui lui fût agréable , et qui se portât avec » ferveur aux bonnes œuvres ». Quoi ! en ce monde, qui est un lieu d'épreuve et de larmes , où il ne leur promet que des misères, où il veut les séparer de
toutes choses : Veni separare : non veni pacetn
mittercj sed gladium (2) : « Je suis venu pour sépa- » rer : ... je ne suis pas venu apporter la paix , mais
(i) TU. II. 14. — (») Matth. I. 35. Uid. ^.
DETOUSLESSAINTS. 2^
3> Yépée ». Cependant il les comble de Le'ne'dic lions. Ils sont ine'branlables , voient tout le monde sous leurs pieds : ils se réjouissent dans leurs peines : Gaudentes quia digni liahiti sunt pro nomine Jesu coniumeliam pati (0 : « remplis de joie de ce qu'ils » ont été' jugés dignes de souffrir des outrages pour » le nom de Jésus ». Au reste ils sont dans un repos, «ne fermeté et une égalité merveilleuse. Leurs chaînes délivrent les infirmes de leurs maladies : il donne de la gloire jusques à leurs ombres. Vous diriez que quelque résolution qu'il ait prise, il ne sauroit s'empêcher de leur faire du bien , et de leur laisser tomber un petit avant-goût de leur béatitude. Et cependant cela n'est rien, il leur en prépare bien davantage. Il n'estime pas que cela rompe la résolution de les affliger : tant il estime peu ces biens à comparaison de ceux qu'il leur garde ! Ce monde même, quoiqu'il ait été fait pour les élus, il semble que Dieu n'estime pas ce présent : ou s'il l'estime, c'est à peu près comme un père estimeroit cette partie du bien de ses enfans de laquelle ils auroient l'usage commun avec les valets. Ce soleil, tout beau qu'il est, luit également sur les bons et sur les impies. Et quelles seront donc les choses qu'il réserve pour ses enfans ! Avec combien de magnificence les régalera-t-il dans ce banquet de la gloire , où il n'y aura que des personnes choisies, elccti, et où il ne craindra plus de profaner ses bienfaits! Avec quelle abondance celte nature souverainement bonne se laissera-t-clle répandre ! abondance d'autant plus grande, qu'elle se sera rétrécie si long-temps durant
le cours de ce temps misërahle , et qu'il faudra alort qu'elle se débonde. Vivez , heureux favoris du Dieu des armées : il a tout fait pour vous : il vous a prëserves parmi tous les périls de ce monde : il vous a gardés, quasi pupillam oculi sui (0, « comme la » prunelle de son œil ». Il ne s*est pas contenté de vous faire du bien par miséricorde : il a voulu vous être redevable , afin de vous donner plus abondamment. 11 a voulu vous donner le contentement de mériter votre bonlieur , et a mieux aimé partager avec vous la gloire de votre salut et de son dessein dernier, que de diminuer la satisfaction de votre ame. Vous êtes les successeurs de son héritage : c'est vous que regardent les promesses qu il a faites à Abraham et à Isaac ; mais c'est vous que regarde l'héritage promis à Jésus-Christ.
Il faut donc savoir que tous les biens que Dieu promet aux pi^'destinés , c'est conjointement avec Jésus-Christ : il ne faut point séparer leurs intérêts. Dieu promet à Abraham de bénir toutes les nations : In semine tuoi"^), « dans ton fils » : où l'apôtre saint Paul remarque : Non in seminibus , sed ianquani in uno (3} : « L'Ecriture ne dit pas à ceux de sa race , )) mais à sa race , c'est-à-dire à l'un de sa race ». Cette bénédiction, c'est ce qui fait cette nouvelle vie que Dieu nous donne. Donc cette vie nouvelle réside dans Jésus-Christ comme dans le chef, et de là elle se répand sur les membres : mais ce n'est que la même vie : Vivo ego^jam non ego ; vivit verb in me Christus (4) : « je Vis , ou plutôt ce n'est plus moi qui
(») Deut. XXXII. 10. — W Gc/î. xxii. i8. — ih Galat. m. i6. -^ K 4) Ibid. II. 30.
DE TOU s LES SAINTS. 2^
» vis; mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi». Ulie'ritage ne nous regarde qu'à cause que nous sommes les enfans de Dieu. Nous ne sommes les enfans de Dieu , que parce que nous sommes un avec son fils naturel; d'autant que nous ne pouvions participer à la qualité d'enfant de Dieu, que par dépendance de €eluià qui elle appartient par préciput. C'est pourquoi « Dieu a envoyé dans vos cœurs l'esprit de son a>Fils qui crie, Mon père, mon père » : Misit Deiis in corda nostra spirùum Filii sui clamanleni , Abha^ Pater {^). Cet esprit est un ; unus et idem splritus (2). Donc , et notre qualité de fds , et la prétention à l'héritage, et la nouvelle vie que nous avons par la régénération spirituelle , nous ne l'avons que par société avec Jésus-Christ : tan^uam in uno (?) : « comme » dans un seul». C'est pourquoi Dieu lui Sb danné l'abondance : Complacuil in ipso hahitare omnem plenitudinem (4) : « Il a plu au Père que toute plé- » nitude résidât en lui » ; alin que nous fussions abondans par ses richesses. De plenitudine ejiis nos omnes accepimus (^) ; «JNous avons tous reçu de sa » plénitude».
La vie donc que nous avons , nous est commun^ avec Jésus-Christ : or la vie de la g^âce et celle de la gloire est la même; d'autant qu'il n'y a autre différence entre l'une et l'autre, que celle qui se rencontre entre l'adolescence et la Corce de r%e. Là «lie est consommée ; mais ici elle est en état de se perfectionner : mais c'est la même vie. 11 n'y a que c^tte diversité , qu'en celle-là cette vie a ses opéra-
.. (0 Galat. IT. 6. — î») (. Cor. xn. 11. — (^) Calai, m. iG. . (4) Coiofs. I. 19. — ^5) Joan. 1. 16.
3o POUll LA FETE
lions plus libres à cause de la juste disposition de tous les organes : ici elles ne sont pas encore parfaites , d'autant que le corps n'a pas encore pris tout son accroissement. C'est ce qu'explique l'apôtre saint Paul : Vita nostra abscondita est cum Christ/) in Deo (0 : « Notre vie est cachée en Dieu avec Jësus- » Christ». Maintenant dans cette vie mortelle la plupart de ses opérations sont cachées ; la force de ce cœur nouveau ne paroît pas : Ciim autem Christus apparuerit , vila vestra , tune et vos apparebitis (2) : «Mais lorsque Jésus -Christ, qui est votre « vie , viendra à paroître , alors vous paroîtrez aussi ». Ah ! ce sera lorsque votre vie paroîtra dans toute son étendue, que les facultés entièrement dénouées feront voir toutes leurs forces, et que Jésus-Christ paroîtra en nous dans toute sa gloire. C'est la raison pour laquelle l'apôtre parlant de la gloire , se sert quasi toujours du mot de révélation : adfuturam gloriam quœ revelabitur in nobis (3) : « cette » gloire qui sera un jour découverte en nous » : d'autant que la gloire n'est autre chose qu'une certaine découverte qui se fait de notre vie cachée en ce monde , mais qui se fera paroître toute entière en l'autre. Et le même apôtre décrivant, et notre adolescence en cette vie , et notre perfection en l'autre, dit que « nous croissons et que nous nous consom- » mons en Jésus - Christ » : Occurranius ei in virum perjectum , secundiim mensuram pleniludinis Chris ti (4). Voilà pour l'état de la force de l'âge. Et en attendant ; « croissons en toutes choses dans Jé-
CO Coloss. m. 3. — C») Ibid. 4. — C') Rom. viii. i3. — CO £phcs, IV. i3.
DE TOUS LES SAINTS. 3l
» sus-Christ, qui est notre chef et notre tête » : inîerim crescanius in eo per oinnia qui est caput Chris^ tus i^). Donc l'apôtre saint Paul met la vie de la gloire en Jésus-Christ , comme celle de la grâce j et cela bien raisonnablement. Car la même chose en laquelle nous croissons, doit être celle en laquelle jious nous consommons. <f Or nous croissons en Jé- » sus-Christ » : Crescanius , etc. Donc nous devons nous consommer en Jésus - Christ ; « jusqu'à l'état » d'un homme parfait , à la mesure de l'âge et de la » plénitude selon laquelle Jésus -Christ doit être » formé en nous » : in virum perfectum secundiim mensuram plenitudinis Christi. Et cela est d'autant plus véritable, que si le commencement fait une unité, la consommation en doit faire une bien plus étroite. Donc nous sommes appelés à la gloire conjointement avec Jésus - Christ , et par conséquent nous posséderons le même royaume. Et pour signifier encore plus cette unité, l'Ecriture nous apprend que nous serons dans le même trône : Qui vicerit , dabo eiut sedeat in throjio meo (2) : « Quiconque sera «victorieux, je le ferai asseoir avec moi sur mon » trône » .
Or pour concevoir la grandeur de cette récompense, il ne faut que penser ce que le Père éternel doit avoir fait pour son Fils. C'est son Fils unique ; Unigenitus qui est in sinu Patris (3): « le Fils unique » qui est dans le sein du Père )>. C'est celui qu'il a oint de cette huile d'allégresse, c'est-à-dire de la divinité : Unxit te Deus , Deus tuus , oîeo lœtitiœ (4).
(«) Ephcs, IV. i5. — ;>) ^poc. m. ai. — C') Joan. i. iQ. ^ C4) Pt. XLiv. 8.
3^a POUR LA FETE
C'est celui qui a toutes ses all'ections : Hic est Filius meus dilectus in quo niihi bene complacui (0. o Ce- » lui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute » ma complaisance ». C'est son Fils unique; et si nous sommes ses enfans, ce n'est que par un écoulement de l'esprit et de la vie de son Fils, qui a passe' jusques à nous- Et c'est pourquoi seul il est l'objet de ses alFeclions. Mais comme nous sommes ses enfans par la participation de l'e^iprit de son Fils, « par lequel naus crions, Mon père, mon père »; in quo clamamns , Ahha , Pater (2) , aussi sommesnous ses bien-airat's par une extension de son amour. Il doit à ses élus la même alFection qu'il a pour soi^ Fils ; et il kur doit par conséquent le même royaume. Et puisque nous sommes ses enfans, nous sommes ses bien-aimés. Par la société de la filiation et de l'amour de son Fils, nous devons aussi avoir le même héritage. C'est ce que dit l'apôtre saint Paul ; Q/« eripiût nos de potestate tenebrarum , tj^anstulit i)| regnum Fitii dilectionis suœ (5). « Il nous a arra- » cbés de la puissance des ténèbres , et nous a fait V passer dans le royaume de son Fils bien-aimé >».
Voilà ce qu'étoit Jésus-Christ à son Père à raison de sa filiation ; et cela faisoit sans doute une obligation bien étroite de lui préparer un royaume magnifique : mais lui-même l'exagère encore dans l'Air pocalypse : Qui vicerit , dabo ei ut sedeat in Hirono meo : sicut et ego vici , et sedi ad dexteratn Patrie (4^ : « Quiconque sera victorieux, je le feiai » asseoir avec moi sur mon trône, comme ayant
(») MaUh. m. 17. — (•) Rom. viii. i5. — (3) Coloss. 1. i3
(4) Apoc. m. 21.
M été
» été moi-même victorieux je me suis assis avec moa » Père sur son trône ». Comme s'il disoit : Je devois attendre de mon Père de grandes choses , à raison de la qualité que f ai de son Fils ^nique et bienaimé ; mais quand je n'eusse dû rien attendre d'une affection si le'gitime, il ne me peut rien refuser après mes victoires. C'est moi qui ai renversé tous ses ennemis ; c'est moi qui ai établi son royaume : par moi il est béni dans les siècles des siècles : par moi sa miséricorde et sa justice éclatent : je lui ai conquis un peuple nouveau et un nouveau royaume : c'est moi qui ai établi la paix dans ses Etats. Y eut-il jamais un plus puissant exécuteur de ses ordres ? J'ai renversé tous ses ennemis, et ai fait redouter sa puissance à la terre et aux enfers. Y eut-il un fils plus obéissant que moi , après m'être soumis à la mort et à la mort de la croix ? Jamais prêtre lui pfiiit-il une hostie plus agréable et plus sainte ? Japonais y eut-il lévite qui lui ait immolé avec plus de pureté que moi , puisque je me suis immolé moimême comme une hostie sainte et immaculée , non pas pour mes péchés , mais pour les péchés des autres? Ah ! il n'y a rien que je ne doive non-seulement attendre , mais encore justement exiger de mon Père. Aussi n'ai-je pas sujet de me plaindre de lui. 11 a ouvert sur moi tous ses trésors : il m'a mis à sa dextre , et je ne pouvois pas attendre de plus grand honneur.
C'est là ce qui regarde Jésus-Christ : voilà ce qui nous regarde. Sa gloire est grande, il est vrai; mais le bien qui le regarde nous regarde aussi : ses prétentions sont les nôtres. S'il a vaincu , ce grand
Bossu ET. XI. 3
Capitaine, il a vaincu pour nous aussi Lien que pour lui ; et j'ose dire plus pour nous que pour lui ; car il n'avoit rien quasi à gagner, étant dans Fabondance : ou s'il avoit quelque chose à gagner , c'e'toient les élus. S'il a été obéissant à son Père, c'a été pour nous. Le sacrifice même de ce grandprêtre est pour nous consommer avec lui dans son Père : Sanctijico pro eis meipsum (0. « Je me sacrifie » moi-même pour eux )>. Et cela pourquoi? Ut omnes uniim sint^ sicut tu in me et ego in te ; ut et ipsi in nobis unum sint (2) : « Afin qu'ils soient un tout » ensemble comme vous , mon Père , vous êtes en » moi , et moi en vous , qu'ils soient de même un en » nous ». Nous mourons en sa mort ; nous ressuscitons en sa résurrection ; nous sommes immolés dans son sacrifice : tout nous est commun avec lui. Et si nos souffrances ne sont qu'une continuation des siennes ; Adimpleo quœ desunt passionum Christi (3). a J'accomplis ce qui reste à souffrir à Jésus-Christ » ; notre gloire ne doit être qu'une extension de la sienne. Quodsij comme dit l'apôtre, cum essemus inimici , reconciliati sumus in sanguine ipsius , nudtb magis reconciliati salvi èrimus- in ^ita ipsius (4) : « Si loi-sque nous étions ennemis de Dieu, nous » avons été réconciliés avec lui par la mort de son » Fils , à plus forte raison étant maintenant récon- » ciliés avec lui, nous serons sauvés par la vie de son » même Fils ». Si lors même que nous étions séparés de lui, ce qui se passoit en lui venoit jusqu'à nous ; si nous sommes morts au péché dans sa mort ; à plus forte raison les propriétés de sa vie doivent CO Jbon. xvu. 19. — C') Ibid. ai. — [^ Coloss. 1. 24. — (4) Rom.
nous être communiquées après que nous avons e'té réunis par la réconciliation avec son Père, et qu'il nous a lui-même donné sa vie.
La grâce et la vie nouvelle réside en lui ; mais elle n'y réside que comme dans la principale partie. Et tout de même que la vie du cœur ne seroit pas parfaite , si elle ne se répandoit sur les membres , quoiqu'elle réside principalement dans le cœur ; ainsi il manqueroit quelque chose à la vie nouvelle de Jésus-Christ , si elle ne se répandoit sur les élus qui sont ses membres, quoiqu'elle réside principalement en lui comme dans le chef. Sa clarté ne paroît pas dans sa grandeur , si elle ne se communique ; d'autant que ce n'est pas comme ces lumières découlées du soleil, qui ne se répandent pas plus loin : mais c'est une lumière et une splendeur première et originelle, telle que celle qui réside dans le soleil. Vous gâtez une source, quand elle ne s'étend pas dans tout le lit du ruisseau.
C'est pourquoi le Fils de Dieu dit à son Père : Fgo in eis , et tu in me, ut sirit consummati in unum (0. « Je suis en eux et vous en moi , afin qu'ils soient con- «) sommés dans l'unité «. Vous êtes un, mon Père, et vous voulez tout réduire à l'unité : ut sint unum, sicut et nos unum sumus (2) : « afin qu'ils soient un , » comme nous sommes un ». C'est pourquoi vous êtes dans moi et moi en eux , « afin de les consommer » dans l'unité » : ut sint consummati in unum. C'est pourquoi « je leur ai donné la clarté que vous m'avez » donnée » : dedi eis claritatem quam dcdisti milii, ut sint unum sicut et nos (>) : afin qu'ils soient un comme
(0 Joan. XVII. a3. — C') IhiJ. i-i. —■ {}) IbiJ.
36 PouH LA Fixe
nous; parce que cette clarté' m'est donnée pour la leur communiquer. Et (c c'est par-là qu'il faut que le » monde sache que vous m'avez envoyé » : ut sciât munclus quia tu me misisti (0. Voilà pourquoi je suis venu : voilà votre dessein quand vous m'avez envoyé, de consommer tout en un. C'est pourquoi, Pater, quos dedisti mihii'^) , a Père, ceux que vous » m'avez donnés » , non - seulement comme mes compagnons et comme mes frères , mais comme mes membres ; volo , « je veux » ; ali ! ce sont mes membres ; si vous me laissez la disposition de moi-même ^ vous me devez laisser celle de mes membres : volo ut uhi sutn e^o , et illi sint (3) , « je veux que là où » je suis, ils y soient aussi ». Si je suis dans la gloire, il faut qu'ils y soient : mecum , mecum , « avec moi , » par unité avec moi » ; afin qu'ils connoissent la clarté que vous m'avez donnée , qu'ils la connoissent en eux-mêmes, et qu'ils voient sa grandeur par son étendue et par sa communication : quam dedisti mihi; <c c'est de vous que je la tiens, mon Père ». C'est pourquoi, « parce que vous m'aimiez avant la créa- » tion du monde » : quia tu me dilexisti à constitutione mundi ; vous me l'avez donnée toute entière, capable de se communiquer et de se répandre ; « afin » qu'où je suis ils y soient aussi avec moi , pour qu'ils » voient la gloire que vous m'avez donnée » ; ul ubi €go sum et illi sint mecum , ul videant claritatem. meam quam. dedisti mihi (4). « Je me sacrifie pour » eux » et pour leurs péchés : Ego pro eis sanctijico meipsum W. C'étoient des victimes dues à votre co-
(0 Joan. XVII. a3. — W Ibid. a4. — (') Ihid. — (4) Ibid. — («) Ibid. ly.
1ère: je me mets en leur place, pro eîs ; « pour 5) eux « ', afin qu'ils soient saints et consacre's à votre majesté à même temps que je me de'voue et me sacrifie moi-même.
Quand les bras ou les autres membres ont failli , c est assez de punir le chef. Quand on couronne le chef, il faut que les membres soient couronnés : s'ils ne participent à la gloire du chef, il faut que la gloire du chef soit petite. Il manqueroit quelque chose à la perfection de mon offrande, s'ils n'étoient offerts en moi : Sanctijîco meipsuni pro eis j ut sint et ipsi sanctijîcati : u Je me sanctifie moi - même » pour eux , afin qu ils soient aussi sanctifiés « : à ma mort , s'ils ne mour oient par ma mort : Adim," pleo quœ desunt passionum Cliristi pro Corpore ejus quod est Ecclesia (0 : « J'accomplis ce qui » manque aux souffrances de Jésus-Christ pour son » corps qui est l'Eglise (*) » : à ma vie , à ma résurrection et à ma gloire, s'ils ne ressuscitoient par ma résurrection , et ne vivoient par ma vie , et ne fussent glorieux par ma gloire. Mon Père, je suis en eux : il faut donc que « l'amour que vous avez » pour moi , soit en eux » : Dilectio quâ dilexisil me in ipsis sit, et ego in eisi'^) : et il faut aussi
(0 Coloss. i. a4- — (*)/oa/i. xvii. iG.
(*) Bosraet a mis ici à la marge de son manuscrit ce texte de Papôtre : ( Ephes. i. aa, a3. ) Et ipsum dédit capta supra omnem Ecclcsiam, quœ est corpus ejus et pleniludo ejus, qui adimpletur omnia in omnibus : <( Il Ta donné pour clief supr«'mc à TEglise , la- » quelle est son corps, cl dans laciuclle il trouve son entière pori» fection, lai qui accomplit tout en tous ». Sur quoi il fait cette glose : Ideoque adimpletur, eo qund fit omnia in omnibux : il accomplit tout en tous , parce qu'il est tout en tous. Edit. de Ddforis.
que la. joie et la gloire que vous me donnerez soit en eux, « afin que ma joie soit pleine en eux » : ut habeant gloriatn meam impletam in semetipsisi^). Mea omnia tua sunt, et tua mea sunt ; et ego clarificatus sum in eis (2) , « tout ce qui est à moi est » à vous , et tout ce qui est à vous est à moi ; et je » suis glorifié en eux ».
La gloire du chef tombe sur les membres, et la gloire des membres revient au chef. Je suis glorifié en eux ; il faut qu'ils soient glorifiés en moi. Père saint, Père juste, je vous les recommande : puisqu'ils sont à moi, ils sont à vous; et si vous m'aimez, vous en devez avoir soin comme de moi. Enfin il ne veut dire autre chose par tout ce discours, sinon que nous sommes tous à lui, comme étant un avec lui, et comme devant être aimés du Père éternel par la même affection qu'il a pour lui : non pas qu'elle ne soit plus grande pour lui que pour nous ; mais cela îie fait pas qu'elle soit différente. C'est le même amour qui va droit à lui , et rejaillit sur nous ; à peu près comme une flèche qui par un même coup et un même mouvement perce la première chose qu'elle rencontre, et ne fait à ce qu'elle attrape après, qu'une légère entamure. Ou comme un bon père qui regarde ses enfans et les leurs par un même amour, qui ne laisse pas d'être plus grand dans ses enfans sur lesquels se porte sa première impétuosité. Ou plutôt comme nous aimons d'une même affection tout notre corps , quoique nous ayons plus de soin de conserver et honorer les plus nobles parties. Et après cela nous nous étonnons si Dieu agit
CO Joan. XVII. i3. — (») Ibid. 10.
DE TOUS LES SAINTS. 3c)
avec passion ? et s'il agit avec passion , comment ne produira-t-il point des effets extraordinaires, et qui surpasseront toutes nos pense'es ? La passion fait faire des choses étranges aux personnes les plus foibles : et que fera-t-elle à Dieu ? Elle fait surpasser aux hommes leur propre puissance : eh ! le moins qu^elle puisse faire à Dieu , c'est de lui faire passer les bornes de sa puissance ordinaire. Non , ce n'est pas assez, pour rendre les élus heureux , d'employer cette puissance par laquelle il a fait le monde : il faut qu'il étende son bras : In manu potenti et brachio extento (0 : « avec une main forte et un bras » étendu». Il ne s'attachera plus aux natures des choses : il ne prendra plus loi que de sa puissance et de son amour. Il ira chercher dans le fond de Tame l'endroit par oii elle sera plus capable de félicité. La joie y entrera avec trop d'abondance , pour y passer par les canaux ordinaires : il faudra lui ouvrir les entrées , et lui donner une capacité extraordinaire. Il ne regardera plus ce qu'il en a fait , mais ce qu'il en peut faire. Ce sera là oii il donnera comme le coup de maître : il nous est inconcevable, misérables apprentifs que nous sommes. Il tournera notre esprit de tous côtés pour le façonner entièrement à sa mode , et n'aura égard à notre disposition naturelle qu'autant qu'il faudra pour ne nous point faire de violence. Aussi lorsqu'il décrit les douceurs du paradis, ce n'est que par des mystères, pour nous en témoigner l'incompréhensibilité. Ecoutons ses promesses dans l'Apocalypse ; « Celui qui sera vainqueur, je lui don-
(') Z?euf. V. i5.
4o POUR LA FÊTE
» nerai une manne cache'e : » Qui vicerit , daho et manna absconditum (0 ; des douceurs cachées % Daho ei edere de ligno 'vitœ (2) : a Je donnerai au » victorieux à manger du fruit de rarl)re de vie «. Quoi ! est - ce quelque chose de semblable à nos fruits ordinaires? n'attendez pas que vous en trouviez en ce monde. Il ne croît que dans le jardin de mon Père , et il faut que le terroir en soit cultivé par sa propre main : quod est in paradiso Dci mei (3) : « qui est dans le paradis de mon Dieu » . Daho ei nomen novum (4) : « Je lui donnerai un nom » nouveau ». Dieu ne donne point un nom sans signification. C'est pourquoi quand il change le nom à Abraham et à Jacob , il en atteste incontinent la raison : et la preuve en est évidente au nom de son Fils. La raison est qu'à Dieu, dire et faire c'est la même chose : Dixitj et fada sunt (5) : « Il a dit , et » tout a été fait ». Et ici : Daho ei nomen novuin : « Je lui donnerai un nom nouveau»; et non-seulement il sera nouveau , mais encore est-il inconnu ; et il faut en avoir en soi la signification pour l'entendre : Quod nemo scit^ nisi qui accipit (6) : «Nul » ne le connoît que celui qui le reçoit ».
L'apôtre saint Paul avoit vu quelque chose de cette gloire; disons mieux, il en avoit ouï quelque chose dans la proximité du lieu où il fut ravi. N'attendons pas qu'il nous en dise des particularités : il en parle comme un homme qui a vu quelque chose d'extraordinaire , qui ne nous en fait la description qu'en méprisant tout ce que vous lui
(0 Apoc. n. 1 7. — (») md. 7. — (3) lUd. — (4} Ibid. î 7. — \5.) Ps^ jcxxii. 9 — v^) Apoc. II. 17.
pouvez apporter au prix de ce qu'il a vu , ou bien en avouant qu'il ne sauroit l'expliquer. Il en marque quelques conditions ge'néralcs, qui nous laissent dans la même ignorance oii il nous a trouves. Ut sciatis cum omnibus sanctis quœ sit longitudo , et latitudo j, et sublimitas ^ et profandum (0 : « afin que » vous compreniez avec tous les saints quelle est » la longueur, la largeur, la hauteur et la profon- » deur de ce mystère ». Ne vous semble -t- il pas entendre un homme, qui auroit vu quelque magnifique palais, semblable à ces châteaux enchantés de qui nous entretiennent les poètes , et qui ne parleroit d'autres choses , sinon de la hauteur des édifices, delà largeur des fossés, de la profondeur des fondemens, de la longueur prodigieuse de la campagne qu'on découvre ; au reste ne peut pas donner une seule marque pour le reconnoître , ni en faire une description qui ne soit grossière •. tant il est ravi en admiration de ce beau spectacle ! Voilà à peu près ce que fait le grand apôtre. Il ne nous exprime la grandeur des choses qu'il a vues , que par l'empressement où il est de les décrire , et par la peur qu'il a d'en venir à bout. Demandez-lui-en des particularités : il vous dira que cela est inconcevable : tout ce que vous pouvez lui dire n'est rien à comparaison. Parlez-lui des grandeurs de ce monde , et de toute la beauté de l'univers , pour savoir du moins ce que c'est que ce royaume par comparaison et par ressemblance: il n'a rien à vous dire, sinon : Existimavi sicut stercorai'^) : « J'ai tout regardé comme du » fumier et de l'ordure ». Ne lui alléguez point le
(») Ephes. ni. i8. — C') Philip, m. 8.
4^ POUR LA rilTE
témoignage de vos yeux ni de vos oreilles : Dieu agit ici par des moyens inconnus,
11 donne un tour tout nouveau à la créature : et puisque, comme j'ai dit, en cette action il ne prend point de loi que de sa puissance, et qu iJ ne s'attache pas à la nature des choses, nous ne pouvons pas plus concevoir cet effet que sa vertu. Les choses prendront tout une autre face, d'autant que Dieu agira « par cette opération, par laquelle il se peut » tout assujettir » , c'est-à-dire changer tout l'ordre de la nature , et faire servir toute sorte d'êtres à sa volonté : secundîim operationem quâ possit subjicere sibi omnia (0. C'est pourquoi l'œil, qui voit tout ce qu'il y a de beau dans le monde , n'a rien vu de pareil ; l'oreille , par laquelle notre ame pénètre les choses les plus éloignées, n'a rien entendu qui approche de la grandeur de ces choses; l'esprit, à qui Dieu n'a point donné de bornes dans ses pensées, toujours abondant à se former des idées nouvelles, ne sauroit se figurer rien de semblable : Neque oculus vidity neque auris audivitj neque in, cor hominis ascendit quœ prœparavit Deus diligentibus se (2) : « L'œil n'a point vu , l'oreille n'a point » entendu, l'esprit de l'homme n'a jamais conçu ce » que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment ». Le Sauveur du monde, le plus juste estimateur des choses qui pût être , voyant d'un côté la gloire que son Père lui présentoit , d'autre côté l'infamie , la cruauté, l'ignominie de son supplice avec lequel il falloit acheter laielicité , dans cet échange fit si peu d'état de son supplice , qu'à peine le considéra-t-il î
(') PJùUp. m. ai. — W /. Cor. 11. 9.
et sans délibération aucune, « dans la vue de la » joie qui lui étoit proposée , il a souffert la croix » en méprisant la honte et l'ignominie » : Proposito sibi gaudio , sustinuit crucem confusione conternpîd (0. Et il est à remarquer qu'il ne s'agissoit que d'une partie accidentelle de sa béatitude , étant en possession de la béatitude essentielle dès sa conception. Et que sera - ce donc de nous qui avons à combattre pour le total, et qui avons à souffrir si peu de chose ? Qu'il est bien vrai ce que dit l'apôtre : Non sunt condignœ passiones hujus teinporis adfuturam gloriam (2) : « Les souffrances de la vie » présente n'ont point de proportion avec la gloire » du siècle à venir ». Mais nous ne le concevons pas. Prions donc Dieu qu'il nous fasse la grâce de connoître cette gloire, qui doit être le dernier accomplissement des desseins de Dieu , et quelle doit être la magnificence de ce royaume qui nous est préparé conjointement avec Jésus-Christ, et quel doit être cet effet merveilleux que Dieu opérera dans nos âmes par cette opération surnaturelle et toute-puissante : Det nobis spirilum sapientiœ : « qu'il nous donne l'esprit de sagesse » , dans la connoissance de ses desseins : et revelalionis in agnitione ejusi^) : « et de lumière, dans la connoissance » de son amour » : illuminatos oculos cordis ves~ tri (4) : « ces yeux éclairés du cœur » ; de ce cœur et de cette ame nouvelle qu'il nous a donnée pour porter notre esprit à des choses tout autres que celles que nous voyons en ce monde, et nous rc-
(0 Heb. XII. 2. — W Jiom. viii. 18. — ^^) J^p/ics. u 17. — W IbiJ. 18.
mettre en Tcsprit la puissance de Dieu : ut sciatis €/uœ sit spcs vocalionis ejus : « ce que nous devons » espérer d'une vocation si haute » ; étant appelés de lui au dernier accomplissement de ses ouvrages : et quœ div^itiœ gloriœ hœreilitnùs ejiis in sanctis (0 : « quelle est la richesse et Tabondancede ce royaume » : et quœ sit supereminens magniludo virtutis ejus in nos gui credimiis (2} ; (c oi combien grand sera TefTort » de sa puissance qu'il fera sur nous, par Textension » qu'il fera sur nous des miracles et des grandeurs » qu'il a opérés en Jésus-Christ » : secundum opera^ tionem potcnt'ce ejus quant operatus est in Christo (5). Puissions-nous concevoir l'afTection que Dieu a pour nous, par laquelle « lorsque nous étions morts par » nos péchés, il nx)us a rendu la vie en Jésus-Christ, » et nous a ressuscites avec lui » : Cuni essemus mortui peccatis , conresuscitai^it nos Christo et coni^iyi/icauiti^)', voilà l'unité dans la vie : « et nous » a fait asseoir dans le ciel en Jésus - Christ » : et consedere fecit in Christo (5) ; voilà l'unité de la gloire : ut ostenderet in sœculis supen^enientibus : ce afin de faire paroîlre dans l'éternité la magni- » licence de sa grâce en Jésus - Christ dans ses i) membres, par l'écoulement de la gloire de Jésus- 3) Christ sur nous >> : ut ostenderet in sœculis supervenientibus abundantes dis^itias gratiœ suœ, in ba^ nitate super nos in Christo (6).
(0 Ephes. 1. 18. — (') Ibid. 19. — (3) Ibid. 20. — (4) Ephcs. 11. 5^ — (5) Ibid. 6. — ^6; Ibid. 7.
SECOND POINT
Dieu étant unique et incomparable dans le rang qu'il tient , et ne voyant rien qui ne soit infiniment au-dessous de lui, ne voit rien aussi qui soit digne de son estime, que ce qui le regarde, ni qui me'iite d'être la fin de ses actions que lui-même. Mais bien qu'il se considère dans tout ce quilf lit, il n'augmentera pas pour cela ses richesses. Et si sa grandeur Foblige à être lui seul le centre de tous ses desseins, c'est parce qu'elle fait qu'il est lui seul sa félicité. Ainsi, quoi qu'il entreprenne de grand, quelques beaux ouvrages que produise sa toute-puissance , il ne lui en revient aucun bien que celui d'en faire aux autres. Il n'y peut rien acquérir que le titre de bienfaiteur ; et l'intérêt de ses créatures se trouve si heureusement conjoint avecle sien , que comme il ne leur donne que pour l'avancement de sa gloire , aussi ne sauroit-il avoir de plus grande gloire que de leur donner. C'est ce qui fait que nous prenons la liberté de lui demander souvent des faveurs extraordinaires : nous osons quelquefois attendre de lui des miracles, parce que sa gloire se rencontre dans notre avancement, et qu'il est lui-même d'un naturel si magnifique, qu'il n'a point de plus grand plaisir que de faire largesse. Cela nous est marqué dans le livre de la Genèse, lorsque Dieu après avoir fait de si belles créatures se met à les considérer les unes après les autres. Certes si nous voyions faire une action pareille à quelque autre ouvrier, nous jugerions sans doute qu'il feroit cette revue pour découvrir les fautes qui pourroient être échappées à sa diligence.
Mais pour ce qui est de Dieu , nous n'oserions seule^ ment avoir eu cette pensée. Non, Messieurs, il travaille sur un trop bel original et avec une main trop assurée , pour avoir besoin de repasser sur ce qu il a fait. Aussi voyons-nous qu'il n'y trouve rien à raccommoder. Il reconnoît que ses ouvrages sont trèsaccomplis : Et erant valde bona (0 : « Et ils étoient » très - bons » . De sorte que s'il nous est permis de pénétrer dans ses sentimens , il ne les revoit de nouveau, que pour jouir du plaisir de sa libéralité. Il est donc vrai , et nous pouvons l'assurer après un si grand témoignage , qu'il n'y a rien de plus digne de sa grandeur ni de plus conforme à son inclination , que de se communiquer à ses créatures.
Cela étant ainsi, pourrions -nous douter qu'il n'ait préparé à ses saints de grandes merveilles ? Lui qui a eu tant de soin des natures privées de raison et de connoissance, qui leur a donné sa bénédiction avec tant d'affection , qui a attaché à leur être de si belles qualités, qu'aura-t-il réservé à ceux pour lesquels il a bâti tout cet univers ? Car enfin je ne puis croire qu'il ait pris plaisir à répandre ses trésors sur des créatures , qui ne peuvent que recevoir , et qui ne sont pas capables de remercier , ni même de regarder la main qui les embellit. S'il y a du plaisir et de la gloire à donner, il faut que ce soit à des personnes , qui ressentent tout au moins la grâce que l'on leur fait. Il est vrai qu'il y a des propriétés merveilleuses dans les créatures les plus insensibles , et c'est cela même qui me persuade qu'il les a si bien
{}) Cènes. i.3i.
travaillées pour en faire présent à quelqu*autre. 11 n'y a que les natures intelligentes qui en connoissent le prix : ce n'est qu a elles qu'il a donné l'adresse d'en savoir user : elles seules en peuvent bénir l'auteur. Sans doute ce ne peut être que pour elles qu'elles sont faites. L'ordre de sa Providence nous fait' assez voir cette vérité; parce que la première chose qu'il s'est proposée, c'est la manifestation de son nom. Cela demandoit qu'il jetât d'abord les yeux sur quelques natures à qui il se pût faire connoître : et puisque c'étoitpar elles qu'il commençoitses desseins, il falloit qu'il formât tous les autres sur ce premier plan, afin que toutes les parties se;rapportassent. Ainsi donc, après avoir résolu de laisser tomber sur elles un rayon de cette intelligence première qui réside en lui , il a imprimé sur une infinité d'autres créatures divers caractères de sa bonté; afin que les unes fournissant de tous côtés la matière des louanges, et les autres leur prêtant leur intelligence et leur voix, il se fît un accord de tous les êtres qui composent ce grand monde, pour publier jour et nuit les grandeurs de leur commun maître. Pour achever ce dessein ,• il prépare à ses saints une vie tranquille et immortelle, de peur qu'aucun accident ne puisse interrompre le sacrifice de louanges qu'ils offriront continuellement à sa majesté. Alors il leur parlera lui-même de sa grandeur sans l'entremise de ses créatures , pour tirer de leur bouche des louanges plus dignes de lui.- Et afin que ses intérêts demeurent éternellement confondus avec ceux de ses élus; en même temps qu'il leur apparoîLra tel qu'il est, pour leur imprimer de hauts sentimens de sa
48 l>OUa LA FKTE
majesté, il les rendra heureux par la contemplation de sa beauté infinie. Que dirai-je davantage? Il les élèvera par-dessus tout ce que nous pouvons nous imaginer, pour tirer ainsi plus de gloire de leur estime. Si c'est peu de chose que d'être loué par des hommes, il en fera des dieux, et s'obligera par -là à faire cas de leurs louanges. Notre Dieu enfin pour contenter l'inclination qu'il a d'établir son honneur par la magnificence, se fera tout un peuple sur lequel il régnera plus par ses bienfaits que par soa pouvoir , auquel il se donnera lui-même , pour n'avoir plus rien à donner de plus excellent.
Après cela je pense qu'il n'est pas bien difficile de se persuader que Dieu a tout fait pour la gloire de ses saints. N'y auroit-il que l'honneur qu'ils ont de lui appartenir de si près , il faudroit que tout le reste se soumît à leur empire. Et quelque grand que cet avantage nous paroisse, ce n'est pas une chose à refuser aux bienheureux que de commander à toutes les créatures , puisqu'ils ont le bonheur d'être nés pour posséder Dieu. Aussi n'ont - elles point toutes de plus véhémente inclination que de lesseiA^ir; tout TefTort que font les causes naturelles, selon ce que dit l'apôtre, ce n'est que pour donner au monde les enfans de Dieu. C'est pourquoi il nous les dépeint « comme dans les douleurs de l'enfantement » ; Omnis creatiira parturit (0. Elles se plaignent sans cesse du désordre du péché, qui leur a caché les vrais héritiers de leur maître , en les confondant avec les vaisseaux de sa colère. Tout ce qu'elles peuvent faire , c'est d'attendre que Dieu en fasse la décou-
(0 Rom. VIII.' 23.
verte
DE TOUS LES SAiNTS. 49
verte à ce grand jour du jugement : Omnîs creatura ingemiscit et parLurit usque adhac , rcvelatioiiem fi^ liorum Dei expeclans (0 : « Toutes les créatures sou- «pirent, et sont comme dans le travail de l'eiifan- «tement, attendant avec grand de'sir la manifesta- » tion des enfans de Dieu )>. Et à ce jour, Messieurs, Dieu qui leur a donné ce mouvement , afin que tout ce qu'il y a dans le monde sentît l'aflection qu'il porte à ses saints , « appellera le ciel et la terre au » discernement de son peuple « : Advocahit cœliim desursum, et tervam discernere populum suum (2). Ils ne manqueront pas d'y accourir pour combattre avec lui contre les insensés P) ; mais plutôt encore pour rendre leur obéissance à ses enfans. Que si dans cet intervalle il y en a quelques-uns qui portent plus visiblement sur leur front la marque du Dieu vivant ; les bêtes les plus farouches se jetteront à leurs pieds, les flammes se retireront de peur de leur nuire, et je ne sais quelle impatience fera éclater en mille pièces les roues et les chevalets destinés pour les tourmenter. Enfin que pourî'oit-il y avoir qui ne fût fait pour leur gloire , puisque leurs persécuteurs les couronnent , leurs tourmens sont leurs victoires ? Ce n'est que dans la bassesse qu'ils sont honorés : la seule infirmité les rend puissans. Et «les instrumens mêmes de leur supplice sont cm- » ployés à la pompe de leur triomphe )> : Transeunt in honorent triumphi etiam instvimienla supplicii (4). Pour cela le Fils de Dieu , dans cette dernière sentence qui déterminera à jamais l'état dernier de
(0 ^om. VIII. 19, 11. — {~)Ps. XLi.\.4- — "^'tSap.y.ix. — (4) S. Lco. Scrm. Lxxxm. c. iv.
5o POUR LA PÈTE
toutes les cre'atuies, les appelle au royaume qui leur est prépare dès la constitutiou du monde. Que nous marquent ces paroles ? Car il dit bien aux damnes que les flammes leur sont préparées , 'mais il n'ajoute pas, dès la constitution du monde. Et cependant Tenfer a été aussitôt fait que le paradis , d'autant qu'il y a eu aussitôt des damnés que des bienheureux.
Sans doute notre juge ne nous veut apprendre autre chose, sinon que la création du monde n'étoil qu'un préparatif du grand ouvrage de Dieu, et que la gloire des saints en seroit le dernier accomplissement. Gomme s'il disoit: Venez, les bien-aimés de mon Père, il a tout fait pour vous : « à peine po- « soit-illes premiers fondemens de cet univers », qu'il commençoit déjà à songer à votre gloire : à constitutione mundii^) : « dès la création du monde » ; et il ne faisoit alors que vous préparer votre royaume : yenite j benedicti Patris meii"^), «Venez, les bien- » aimés de mon Père ». Il me semble. Messieurs, qu'il y a là de quoi inciter les âmes les moins généreuses. Que jugez-vous de cet honneur ? Est-ce peu de chose à votre avis d'être l'accomplissement des ouvrages de Dieu, le dernier sujet sur lequel il emploiera sa toute-puissance ; et qu'il se repose après toute l'éternité? Il y aura de quoi contenter cette nature infinie. Lui qui a jugé que la production de cet univers n étoit pas une entreprise digne de lui , se contentera après avoir consommé le nombre de ses élus. Toute l'éternité il ne fera que leur dire : Voilà ce que j'ai fait, voyez j n'ai-je pas bien réussi
(0 Matth. xxY. 34. — C») UiJ,
DE TOUS LES SAINTS. 5 f
dans mes desseins ? pouvois-je me proposer une fin plus excellente ?
Vous me direz peut-être : Comment se peut -il faire que tous les desseins de Dieu aboutissent aux bienheureux? Jësus-Christ n'est- il pas le premier-né de toutes les créatures ? N'est-ce pas en lui qu'a été créé tout ce qu'il y a de visible et d'invisible ? II est la consommation de tous les ouvrages de Dieu. Et sans aller plus loin, les paroles de mon texte nous font assez voir que les saints ne sont pas la fin que Dieu s'est proposée dans tous ses ouvrages, puisqu'eux-mêmes ne sont que pour Jésus-Christ : Vos autem Christi (0 : « Et vous êtes à Jésus- M Christ ». Tout cela est très-véritable, Messieurs; mais il n'y a rien à mon avis qui établisse plus ce que je viens de dire. Le même apôtre qui a dit que, tout est pour notre Seigneur, a dit aussi que, tout est pour les élus. Et non-seulement il l'a dit; il nous a donné de plus une doctrine admirable pour le comprendre. II nous apprend que Dieu, afin de pouvoir donner cette prérogative à son Fils , sans rien déroger à ce qu'il préparoit à ses saints, a trouvé le moyen d'unir leurs intérêts avec tant d'adresse, que tous leurs avantages et tous leurs biens sont communs (^). C'est ce qui me reste à expliquer en peu de mots. Que si Dieu me fait la grâce de pouvoir dire quelque chose qui approche de ces hautes vérités , il y aura de quoi nous étonner de l'alTection qu'il a poui' les saints, et des grandeurs où il les appelle.
CO /. Cor, m. a3. — (') Rom. viu. aS.
5a . POUR LA rfexE
TROISIÈME POINT
Le Père éternel ayant rempli son Fils de toutes les richesses delà divinité, a voulu qu'en lui toutes les nations fussent bénites. Et comme il lui a donné les plus pures de ses lumières, il a établi cette loi universelle , qu'il n'y eût point de grâce qui ne fût un écoulement de la sienne. De là vient que le Fils de Dieu dit à son Père qu'il a donné aux justes la même clarté qu'il avoit reçue de lui : Ego claritatem quam dedisd mihi , dedi eisi^) : « Je leur ai » donné la clarté que vous m'avez donnée». Oii comme vous voyez , il compare la sainteté à la lumière , pour nous faire voir qu'elle est une et indivisible ; et que tout de même que les rayons du soleil venant à tomber sur quelque corps, lui donnent véritablement un éclat nouveau et une beauté nouvelle , mais qui n'est qu'une impression de la beauté du soleil, et une effusion de cette lumière originelle qui réside en lui; ainsi la justice des élus n'est autre chose que la justice de notre Seigneur, qui s'étend sur eux sans se séparer de sa source , parce qu elle est infinie : de sorte qu'ils n'ont de splendeur que celle du Fils de Dieuj ils sont environnés de sa gloire; ils sont tout couverts, pour parler avec l'apôtre, et tout revêtus de Jésus-Christ. L'esprit de Dieu , Messieurs , « cet esprit immense j» qui comprend en soi toutes choses » , hoc quod continet omnia (^) , se repose sur eux pour leur donner une vie commune. Il va pénétrant le fond
[}) Joan. XVII. 22. — C»^ Sap. i. 7.
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de leur ame; et là, d'une manière ineflal)le, il ne cesse de les travailler jusques à tant qu'il y ait imprimé Jésus (Jiiist. Et comme il a une force invincible, il les attache à lui par une union incomparablement plus étroite, que celle que peuvent faire en nos corps des nerfs et des cartilages, qui au moindre effort se rompent ou se détendent.
C'est cette liaison miraculeuse qui fait que « Jésus- » Christ est toute leur vie « ; Christus vita vestra{^). Ils sont « son corps et sa plénitude » , corpus cjus et plenitudo (2) , comme parle l'apôtre saint Paul : comme s'il disoit qu'il raanqueroit queî({ue perfection au Fils de Dieu , qu'il seroit mutilé, si l'on séparoit de lui les élus. C'est pourquoi notre bon maître, dans cette oraison admirable qu'il fait pour ses saints, en saint Jean, les recommande à son Père non plus comme les siens, mais comme luiinéme. « J'entends, dit-il , que partout oii je serai, 5) mes amis y soient avec moi » : Folo ^ Pater , ut ubi sum ego , et illi sint mecum (?). Vous diriez qu'il ne sauroit se passer d'eux, et que son royaume ne lui plairoit pas, s'il ne le possédoit en leur compagnie , et s'il ne leur en faisoit part. Il ne veut pas même que son Père les divise de lui dans son affection. Il ne cesse de lui représenter continuellement qu'il est en eux et eux en lui , qu'il faut qu'ils soient mêlés et confondus avec lui , comme il fliit luimême avec son Père une parfaite unité. Il semble qu'il ait peur qu'il n'y mette quelque différence : Ego in cis et tu in nie, ut sintconsuminaU in ununi , ut sciât mundus quia dilexisii eos sicut cl tue di- C') Coloss. m. 4- — " '<^) £phes. 1. a3. — '\^) Joan. xvii. 34.
lexistii^) : « Je suis en eux et vous en moi, afin » quils soient consommés dans l'unité, et que le i) monde connoisse que vons les avez aimés, comme S) vous m'avez aimé». Et un peu après : Dilectio qud dilexisti me in ipsis sit, et ego in eis (^) : « Que Fa- » mour dont vous m'avez aimé soit en eux , et que » je sois moi-même en eux ». Je suis en eux et vous en moi, afin que tout se réduise à l'unité, et que le monde sache que vous ne faites point de distinction entre nous, que vous les aimez, et que vous en avez soin comme de moi-même.
A ces paroles , Messieurs , qui seroit l'insensible qui ne se laisseroit émouvoir ? Certes elles sont si avantageuses pour nous, que je les croirois injurieuses à notre maître, si lui-même ne les avoit prononcées. Mais qui peut douter de ce prodige? Et quoique d'abord cela nous semble incroyable, est-ce trop peu de sa parole pour nous en assurer? Tenonsnous hardiment à cette promesse , et laissons ménager au Père éternel les intérêts de son Fils : il saura bien lui donner le rang qui est dii à sa qualité et à son mérite , sans violer cette unité que lui-même lui a si instamment demandée. Comme une bonne mère qui tient son cher enfant entre ses bras , porte différemment ses caresses sur diverses parties de son corps , selon que son affection la pousse ; il y en a quelques-unes qu'elle orne avec plus de soin, qu'elle conserve avec plus d'empressement ; ce n'est toutefois que le même amour qui fanime : de même le Père éternel , sans diviser cet amour qu'il doit en commun à son Fils et à ses membres, saura bien lui
C») Jottn. xni. a3. — {*) Ibid. id
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tionner la prééminence du chef. Et s'il y a quelque différence en cet exemple, c'est, Messieurs, que Tunion des saints avec Jésus-Christ est Ijien plus étroite; parce qu'il emploiera pour la faire, et sa main toute-puissante, et cet esprit unissant, que les Pères ont appelé le lien de la Trinité.
Dites-moi tout ce qu'il vous plaira de la grandeur, des victoires, du sacrifice de notre maître; j'avouerai tout cela. Messieurs, et j'en avouerai beaucoup davantage : car que pourrions-nous dire qui approchât de sa gloire? Mais je ne laisserai pas de soutenir que celui qui n'aspire pas au même royaume , qui ne porte pas son ambition jusqu'aux mêmes honneurs, qui n'espère pas la même félicité, n'est pas digne de porter le nom de chrétien , ni d'être lavé de son sang, ni d'être animé de son esprit. Pour qui a-t-il vaincu, si ce n'est pour nous? N'est-ce pas pour nous qu'il s'est immolé ? Sa gloire lui appartenoit par le droit de sa naissance ; et s'il avoit quelque chose à acquérir, c'étoit les fidèles, qu'il appelle le peuple d'acquisition. Pensons- nous pas qu'il sache ce qui est dû à ses victoires? Et cependant écoutons comme il parle dans l'Apocalypse : (( J'ai vaincu , dit -il ; je suis assis comme un trlom- » phateur à la droite de mon Père ; et je veux que » ceux qui surmonteront en mon nom, soient mis » dans le même trône que moi » : Qui viccrit, daho ei ut sedeat in throno meo{^). Figurez-vous, si vous pouvez , une plus parfaite unité. Ce n'est pas assez de nous transporter au même royaume, ni de nous associer à l'empire , il veut que nous soyons placés
0) yîpoc. lu. 21.
dans son trône : non pas qu'il le quitte pour nous le donner; les saints n'en voudroientpas à cette condition; mais il veut que nous y re'gnions éternellement avec lui. Kt comment cela se peut- il expliquer, qu'en disant que nous sommes le même corps, et qu'il ne faut point mettre de différence entre lui et nous?
Après de si grands desseins de la Providence sur les bienheureux , après que Dieu s'est intéressé luimême à leur grandeur, et s'y est intéressé par ce qu'il aime le plus; prenez garde, chrétiens, lorsqu'on vous parlera du royaume céleste, de ne vous le pas représenter à la façon de ces choses basses qui frappent nos sens, ou de ces plaisirs périssables qui trompent plutôt notre imagination qu'ils ne la contentent : tout nous y semblera nouveau, nous n'aurons jamais rien vu de semblable : Nova facio omnia (0 : « Je m'en vais faire toutes choses nou- » velles ». Comme Dieu, sans avoir égard à ce qu'il a fait des choses, ne considérera plus que ce qu'il en peut faire ; comme il ne suivra plus leur disposition naturelle, et ne prendra loi que de sa puissance et de son amour; ce ne seroit pas une moindre témérité de prétendre concevoir ce qu'il fait dans les bienheureux, que si nous voulions comprendre sa toute -puissance. Mettre les choses dans cet état naturel où nous les voyons, cela étoit bon pour commencer les ouvrages de Dieu. Mais s'il veut faire des saints quelque chose digne de lui, il faut qu'il travaille, in manu poLenti et hracliio extentx) (2), « avec une main forte et un bras étendu », 11 faut,
(0 Isai. XLiii. 19. yfpoc. XXI. 5. — C') Deut. v. i5.
dis-je, quil étende son bras ; il faut qu il les tourne de tous côtés pour les façonner entièrement à sa mode, et qu'il n'ait e'gard a leur disposition naturelle, qu'autant qu'il faudra pour ne leur point faire de violence. Ce sera pour lors qu'il donnera ce grand coup de maître, qui rendra les saints à jamais étonne's de leur piopie gloire. Ils seront tellement embellis des pre'sens de Dieu , qu'à peine l'e'ternité leur sufTira-t-elle pour se reconnoître. Est-ce là ce corps autrefois sujet à tant d'iiifirmite's? est-ce là cette ame, qui avoit ses facultés si bornées? Ils ne pourront comprendre comment elle étoit capable de tant de merveilles. La joie y entrera avec trop d'abondance, pour y passer par les canaux ordinaires. Il faudra que la main de Dieu ouvre les entrées, et qu'il leur prête, pour ainsi dire, son esprit, comme il les fera jouir de sa félicité. Je vous prie de considérer un moment avec moi ce que c'est que cette béatitude.
Notre ame dans cette chair mortelle ne peut rien rencontrer qui la satisfasse : elle est d'une humeur difficile, elle trouve à redire partout. Quelle joie d'avoir trouvé un bien infini , une beauté accomplie , un objet qui s'empare si doucement de sa liberté, qui arrête à jamais toutes ses alfections; sans que son ravissement puisse être troublé ou interrompu par le moindre désir! Mais que peut-elle concevoir de plus grand , que de posséder celui qui la possède, et que cet objet qui la maîtrise soit à elle ? Car il n'y a rien qui soit plus à elle (|ue ce qui est sa récompense; d'autant que la récompense est attachée à une action , de laquelle le domaine lui appartient. Comme
elle loue Dieu de l'avoir si bien conduite , d'avoir opéré en elle tant de merveilles, cependant que son Dieu même la loue ! Là, Seigneur, toujours on chantera vos louanges; on n'y parlera , ne s'entretiendra que de vos merveilles; jamais on ne se lassera d'y parler de la magnificence de votre royaume : Magnijicentiam gloriœ sanctitatis tuœ loquentur, et mirahilia tua narrahunt (0 : « Ils parleront de la ma- » gnificence de votre gloire et de votre sainteté, et » raconteront vos merveilles ». Mais vous ne vous lasserez non plus de leur dire qu'ils ont bien fait; vous leur parlerez de leurs travaux avec une tendresse de pcre : et ainsi de part et d'autre l'éternité se passera en des congratulations perpétuelles. O que la terre leur paroi tra petite ! Gomme ils se riront des folles joies de ce monde !
En est-ce assez. Messieurs, ou s'il faut encore quelque chose pour nous exciter ? Que restoit - il à faire au Père éternel pour nous attirer à lui ? Il nous appelle au royaume de son Fils unique, nous qui ne sommes que des serviteurs, et des serviteurs inutiles. Il ne veut rien avoir de secret ni de réservé pour nous. L'objet qui le rend heureux, il nous l'abandonne. Il nous fait les compagnons de sa gloire , xendre et pourriture que nous sommes; et il ne nous demande pour cela que notre amour, et quelques petits services qui lui sont déjà dus par une infinité d'obligations que nous lui avons , et qui ne seroient que trop bien payés des moindres de ses faveurs. Cependant qui le pourroit croire , si une malheureuse expérience ne nous l'apprenoit ? L'homme in-