‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 3)Chapitre 37 sur 65 · PREMIER · texte numérisé non relu

PREMIER

DE LA PÉNITENCE. 36g

PREMIER POINT

S'il nous ëtoit aussi aisé d'inspirer aux hommes la haine de leurs péchés, comme il nous est aisé de leur faire voir que le péché est le plus gran d de tous les maux , nous ne nous plaindrions pas si souvent qu'on résiste à notre parole , et nous aurions la consolation de voir nos discours suivis de conversions signalées. Oui , mes Frères , de quelques douceurs que se flattent les hommes du monde en contentant leurs désirs , il nous est aisé de prouver qu'ils se blessent, qu'ils se déchirent, qu'ils se donnent un coup mortel par leurs volontés déréglées. Et pour éclaircir cette vérité dans les formes et par les principes , il faut rappeler ici la définition du péché que nous avons déjà établie. Nous avons donc dit, chrétiens , que le péché est un mouvement de la volonté de l'homme contre les ordres suprêmes de la sainte volonté de Dieu. Sur ce fondement principal il nous est aisé d'appuyer une belle doctrine de saint Augustin , qui nous explique admirablement en quoi la malignité du péché consiste (0. Il dit donc qu'elle est renfermée en une double contrariété , parce que le péché est contraire à Dieu, et qu'il est aussi contraire à l'homme. Contraire à Dieu ; il est manifeste, parce qu'il combat ses saintes lois : contraire à l'homme, c'est une suite -, à cause que l'attachant à ses propres inclinations, comme à des lois particulières qu'il se fait lui-même, il le sépare des lois primitives et de la première raison à laquelle il est lié par son ori-

(0 De CLvit. Dei. lib. xii, c. m, tom. vu, col. 3o2.

BossuET. XI. aè

gine céleste, c'est-à-dire par l'honneur qu'il a de naître l'image de Dieu , et de porter en son ame les traits de sa face , et lui ôte sa félicité qui consiste dans sa conformité avec son auteur.

Il paroît donc , chrétiens , que le péché est également contraire à Dieu et à l'homme; mais aveccette mémorable différence , qu'il est contraire à Dieu, parce qu'il est opposé à sa justice; mais de plus contraire à l'homme, parce qu'il est préjudiciable à son bonheur : c'est-à-dire contraire à Dieu , comme à la règle qu'il combat; et outre cela, mais funestement , contraire à l'homme , comme au sujet qu'il corrompt : à Dieu, comme mauvais ; à l'homme, comme nuisible. Et c'est ce qui a fait dire au divin Psalmiste, que « celui qui aime l'iniquité se hait soi- » même », ou, pour traduire mot à mot^ qu'il a de l'aversion pour son ame, à cause qu'il y corrompt avec la grâce, les principes de sa santé, de son bonheur, et de sa vie : Qui autem diligit iniquitatem , odit animam suam (0.

Et certes il est nécessaire que les hommes se perdent eux-mêmes en s' élevant contre Dieu. Car que sont-ils autre chose , ces hommes rebelles , que sont-ils , dit saint Augustin , que des ennemis impuissans ; « Ennemis de Dieu , dit le même saint , 3) par la volonté de lui résister et non par le pou- » voir de lui nuire » ? Inimici Deo resistendi voluntatCy non potestate lœdendi (2). Et de là ne s'ensuitil pas que la malice du péché ne trouvant point de prise sur Dieu qu'elle attaque, laisse nécessairement tout son venin dans le cœur de celui qui le

(0 pMlm. X. G. — {■*)Dc Civ. Dei, ibid.

DE LA PÉNITENCE. ' 3t t

commet ? Comme la terre , qui élevant des nuages contre le soleil qui l'e'claire , ne lui ôte rien de sa lumière, et se couvre seulement elle-même de ténèbres ; ainsi le pe'cheur te'me'raire re'sistant follement à Dieu ; par un juste et équitable jugement n'a de force que contre lui-même , et ne peut rien que se détruire par son entreprise insensée -, il se met en pièces lui-même par l'efFort téméraire qu'il fait contre Dieu.

C'est pour cela que le roi prophète a prononcé cette malédiction contre les pécheurs : Glaclius eorum intret in corda ipsorum, et arcus eorum confringatur {^) , « Que leur épée leur perce le cœur, et » que leur arc soit brisé ». Vous voyez deux espèces d'armes entre les mains du pécheur; un arc pour tirer de loin , un glaive pour frapper de près. L'arc se rompt et est inutile ; le glaive porte son coup , mais contre lui-même. Entendons le sens de ces paroles : le pécheur tire de loin, il tire contre le ciel et contre Dieu ; et non-seulement les traits n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Impie, tu t'élèves contre Dieu, tu te moques des vérités de son Evangile , et tu fais un jeu sacrilège des mystères de sa bonté et de sa justice. Et toi , blasphémateur impudent , profanateur du saint nom de Dieu , qui non content de prendre en vain ce nom vénérable qu'on ne doit jamais prononcer sans tremblement , profères des exécrations qui font frémir toute la nature, et te piques d'être inventif en nouveaux outrages contre cette bonté suprême, si

0) Ps. XXXVI. i6.

féconde pour toi en nouveaux bienfaits; tu es donc assez furieux pour te prendre à Dieu , à sa providence, de toutes les bizarreries d'un jeu excessif qui te ruine , dans lequel tu ne crains pas de hasarder à chaque coup plus que ta fortune , puisque tu hasardes ton salut et ta conscience. Ou bien poussé à bout par tes ennemis sur lesquels tu n'as point de prise , tu tournes contre Dieu seul ta rage impuissante ; comme s'il étoit du nombre de tes ennemis, et encore le plus foible et le moins à craindre, parce qu'il ne tonne pas toujours, et que meilleur et plus patient que tu n'es ingrat et injurieux , il réserve encore à la pénitence cette tête que tu dévoues par tant d'attentats à sa justice. Tu prends un arc en ta main ; tu tires hardiment contre Dieu , et les coups ne portent pas jusqu'à lui , que sa sainteté rend inaccessible à tous les outrages des hommes : ainsi tu ne peux rien contre lui, et ton arc se rompt entre tes mains, dit le saint prophète.

Mais, mes Frères, il ne suffit pas que son arc se brise et que son entreprise demeure inutile ; il faut que son glaive lui perce le cœur, et que pour avoir tiré de loin contre Dieu , il se donne de près un coup sans remède, si Dieu ne le guérit par miracle. C'est la commune destinée de tous les pécheurs. Le péché qui trouble tout l'ordre du monde , met le désordre premièrement dans celui qui le commet. La vengeance qui sort du cœur pour tout ravager, porte toujours son premier coup et le plus mortel sur ce cœur qui la produit , la nourrit. L'injustice qui veut profiter du bien d'autrui, fait son essai sur son auteur qu'elle dépouille de son plus grand bien,

DE LA PÉNITENCE. 3t3

qui est la droiture, avant qu'il ait pu ravir et usurper celui des autres. Le me'disant ne déchire dans les autres que la renommée, et déchire en lui la vertu même. L'impudicité qui veut tout corrompre,^ commence son effet par sa propre source, parce que nul ne peut attenter à l'intégrité d'autrui , que par la perte de la sienne. Ainsi tout pécheur est ennemi de soi - même , corrupteur en sa propre conscience du plus grand bien de la nature raisonnable, c'est-à-dire de l'innocence. D'où il s'ensuit que le péché , je ne dis pas dans ses suites , mais le péché en lui-même est le plus grand et le plus extrême de tous les maux : plus grand sans comparaison que tous ceux qui nous menacent par le dehors , parce que c'est le dérèglement et l'entière dépravation du dedans : plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentes , parce que c'est un poison fatal à la vie de l'ame : plus grand que tous les maux qui attaquent notre esprit , parce que c'est un mal qui corrompt notre conscience : plus grand par conséquent que la perte de la raison , parce que c'est perdre plus que la raison , que d'en perdre le bon usage, sans lequel la raison même n'est plus qu'une folie criminelle. Enfin pour conclure ce raisonnement , mal par-dessus tous les maux , malheur excédant tous les malheurs j parce que nous y trouvons tout ensemble et un malheur et un crime; malheur qui nous accable, et crime qui nous déshonore; malheur qui nous ôte toute espérance , et crime qui nous ôte toute excuse; malheur qui nous fait tout perdre , et crime qui nous

rend coupables de cette perte funeste, et qui [ne] nous laisse [pas même ] sujet de nous plaindre.

Après cela , chrétiens , il ne faut pas s'étonner si l'on nous prêche souvent que notre crime devient notre peine. Et je n'ai pas dit sans raison que la cognée qui nous frappe , c'est le péché même ; puisqu'il sera dans l'éternité le principal instrument de notre supplice. Complebo furorem meum in te : « J'assouvirai en vous toute ma fureur » : Et ponam contra te omnes abominationes tuas.,.. Et ahominationes tuœ in medio tut erunt.... Et imponam tibi omnia s cèlera tua (0 : « Et je vous opposerai à

» vous-mêmes toutes vos abominations Et vos

» abominations subsisteront au milieu de vous-

» même Et je vous chargerai du poids de tous

» vos forfaits ». Voilà le juste supplice, un homme tout pénétré, tout environné de ses crimes. Et en effet , dit saint Augustin , il ne faut pas se persuader que cette lumière infinie et cette souveraine bonté de Dieu tire d'elle-même et de son sein propre de quoi punir les pécheurs. Dieu est le souverain bien , et de lui-même il ne produit que du bien aux hommes : ainsi pour trouver les armes par lesquelles il détruira ses ennemis , il se servira de leurs péchés mêmes, qu'il ordonnera de telle sorte que ce qui a fait le plaisir de l'homme pécheur , deviendra l'instrument d'un Dieu vengeur. Ne putenius illam tranquillitatem et ineffabile lumen Dei de se proferre ^ unde peccata puniantur ; sed ipsa peccata sic ordinare , ut quœ fuerunt delectamenta homini

0) JPzec/i, V1I.3, 4, 8.

' DE LA. PÉîflTENCI!. 3t5

peccanti , sint instrumenta Domino punicnti i^). Et ne me demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices ; la chose est prouvée par les Ecritures. C'est le Ve'ritable qui le dit , c'est le Tout-puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles , des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ; ce qui mêle dans elles^ toutes des emportemens qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues, et l'enfer de ses jalousies : Dura sicut infernus œmu~ latio (2) : et le r^ste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités, ^es empressemens, ses défiances et ses craintes , dans sa hauteur même qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse , passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Eh! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très-juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu

CO Enar. in Ps. vu. n. 16, tom. iv, col. 37. — (») Cunt. vin. G.

de nous : trait perçant contre notre sein , poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles.

Ainsi ne nous flattons pas de l'espérance de Fimpunité , pendant que nous portons en nos cœurs Tinstrument de notre supplice. Producam ignem de medio tuî gui comedat fe (0 : « Je ferai sortir du 5) milieu de toi le feu qui de'vorera tes entrailles ». Je ne l'enverrai pas de loin contre toi , il prendra dans ta conscience, et ses flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensez-vous , chrétien , que vous fabriquiez en péchant l'instrument de votre supplice éternel ? cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité comme l'eau ; vous avalez des torrens de flammes. Par conséquent , mes Frères , malheur sur nous qui avons péché et ne faisons point pénitence ! Le coup est lâché ; l'enfer n'est pas loin , ses ardeurs éternelles nous touchent de près , puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde. « La cognée est à la ra- » cine ». Ah ! quel coup elle t'a donné , puisque tu nourris déjà en ton cœur ce qui fera un jour ton dernier supplice ! Autant de péchés mortels, autant de coups redoublés. Aussi l'arbre ne peut-il plus se soutenir : il chancelé , il penche à sa perte par ses habitudes vicieuses , et bientôt il tombera de son propre poids. Que s'il faut encore un dernier coup , Dieu le lâchera sans miséricorde sur cette racine stérile et maudite. Le pécheur ne se soutient plus ; les moindres tentations le font chanceler , les plus

0) Ezech.xx.yui, j8.

légers mouvemens lui impriment une pente dangereuse. Mais enfin il a pris sa pente funeste par ses mauvaises inclinations ; il ne se peut plus relever, et je le vois qui va tomber. Il est vrai que Dieu lui donne encore un peu d'espérance ; mais , puisqu'il en abuse , je vis éternellement, dit le Seigneur, je ne puis plus souffrir cette dureté : Finis venit , venit finis.., Fac conclusionem (0 : « La fia est venue, et » il faut conclure ». Je détruirai tous les fondemens de cette espérance téméraire ; je lâcherai le dernier coup, et coupant jusqu'aux moindres fibres qui soutiennent encore ce malheureux arbre , je le précipiterai de son haut, et le jetterai dans la flamme : Omnis arbor non faciens fructum, excidetur et in ignem mittetur : « Tout arbre qui ne produit pas de )> fruit, sera coupé et jeté au feu ». Retirez-vous, de peur d'être accablé de sa chute : ses exemples [ vous entraîneroient avec lui. ] Seigneur , donnezmoi de la force; aidez le travail de mon cœur, qui veut enfanter de vrais pénitens.

SECOND POINT

Tel que seroit un ennemi implacable, qui , nous ayant dépouillé de tout notre bien , nous attire de plus sur les bras un adversaire puissant auquel nous ne pouvons résister ; tel et encore plus malfaisant est le péché k l'égard de l'homme : puisque le péché, chrétiens, comme je l'ai déjà dit, nous ayant fait perdre le bon usage de la raison , l'emploi légitime de la liberté, la pureté de la conscience, c'est-àdire tout le bien et tout l'ornement de la créature

(') Ezcch. VII. a , 23.

378 8UK LA NÉCESSITÉ

raisonnable ; pour mettre le comble à nos maux , il arme Dieu contre nous, et nous rend ses ennemis de'clarës , contraires à sa droiture , injurieux -4 sa sainteté, ingrats envers sa miséricorde, odieux |l sa justice , et par conséquent soumis à la loi de ses vengeances.

De là nous pouvons comprendre de quelle sorte Dieu est animé , si je puis parler de la sorte , envers les pécheurs impénitens ; et je vous dirai en un mot , car je ne veux point m'étendre à prouver des vérités manifestes, qu'autant qnil est saint, autant qu'il est juste, autant leur est-il contraire ^ de sorte qu'il a contre eux une aversion infinie.

Les pécheurs n'entendent pas cette vérité : pendant qu'à l'ombre de leur bonne fortune et à la faveur des longs délais que Dieu leur accorde , ils s'endorment à leur aise, ils s'imaginent que Dieu dort aussi; ils pensent qu'il ne songe non plus à les châtier, qu'ils songent à se convertir; et comme ils ont oublié ses jugemens , « ils disent dans leur cœur : « Dieu m'a oublié et ne prend pas garde à mes » crimes » : Dixit cnim in corde suo : Oblitus est Deus (0. Et au contraire ils doivent savoir que la justice divine, qui semble dormir et oublier les pécheurs, leur répugnant, pour ainsi dire, de toute elle-même, est toujours en armes contre eux, et toujours prête à donner le coup par lequel ils périront sans ressource : Virgam vigilaniem ego video (2) : « Je vois une verge qui veille ». Et il ne faut pas qu'ils se flattent de la bonté infinie de Dieu, de laquelle ils ne connoissent pas la propriété :

(0 Ps. IX. 34. — (>) Jerem. i. 1 1.

quils entendent plutôt aujourd'hui que Dieu est bon d'une autre manière qu'ils ne l'imaginent. Il est bon , dit Tertullien , parce qu'il est ennemi du mal; et il est infiniment bon, parce qu'il en est infiniment ennemi : Non plene bonus j nisi mali œmulus (0. Il ne faut donc pas concevoir en Dieu une bonté' foible et qui souiFre tout, une bonté insensible et déraisonnable ; mais une bonté vigoureuse, qui exerce l'amour qu'elle a pour le bien par la haine qu'elle a pour le mal , et se montre efficacement bonté véritable , en combattant la malice du péché qui lui est contraire : Ut boni amorem odio mali exerceat j et boni tutelam expugnatione mali impleat (2). Par conséquent, chrétiens , Dieu est en acte et en exercice d'une juste aversion contre les pécheurs. Ses foudres sont toujours prêts, et sa colère toujours enflammée : c'est pourquoi TEcriture nous le représente comme tout prêt à frapper. « Toutes ses flèches sont aiguisées , dit le » saint prophète , et tous ses arcs bandés et prêts » à tirer » : Sagittœ ejus acutœ j et omnes arcus ejus extenti P). Ses flèches sont dressées et ses arcs pointés; il vise et il désigne l'endroit où il veut frapper. Ainsi sa main vengeresse est bien retenue quelquefois par l'attente du repentir, mais non jamais désarmée, et encore moins endormie; et vous le voyez dans notre Evangile. Non-seulement elle tient toujours cette terrible cognée, mais elle en applique toujours le tranchant funeste à la racine de l'arbre ; et il n'y a rien entre deux : c'est pourquoi il n'est pas possible que l'arbre subsiste

(0 Advcr. Marcion. lib. 1, «. aC. — (') Ibul — v^) Is. v. 28.

38o SUR LA NÉCESSITÉ

long-temps. « Il sera coupc^ » , dit saint Jean-Baptiste: excidetur; ou plutôt comme nous lisons dans Toriginal , excidituVy dans le temps présent : on le coupe , on le déracine j afin que nous concevions Faction plus présente et plus efficace. Il semble qu'il ne frappe pas: [c'est une] vengeance occulte; [il] livre [le pécheur] aux passions, au sens réprouvé, etc.

Nous nous trompons, chrétiens, si nous croyons pouvoir subsister long-temps dans cet état misérable. Il est vrai que jusqu'ici la miséricorde divine a suspendu la vengeance et arrêté le dernier coup de la main de Dieu ; mais nous n'aurons pas toujours un secours semblable. Car enfin , comme dit notre grand prophète , le règne de Dieu approche , il faut que Dieu règne ; sous le règne de Dieu si saint , si puissant , si juste , il est impossible que l'iniquité demeure long-temps impunie. [ Disons ] un mot du règne de Dieu , que saint Jean-Baptiste nous annonce.

« Le Seigneur a régné , dit le roi prophète ; que » la terre s'en réjouisse; que les îles les plus éloi- » gnées en triomphent d'aise » : Dominus regnauit, exultet terra j lœtentur insulœ multœ (0. Voilà un règne de douceur et de paix. Mais , ô Dieu , qu'entends-je dans un autre psaume ! « Le Seigneur a » régné, dit le même prophète; que les peuples » frémissent et s'en courroucent, et que la terre en » soit ébranlée jusqu'aux fondemens » : Dominus regnavit , irascantur populi ; qui sedet super Cherubinij movealur terra (2). Voilà ce règne terrible,

(«) Ps. XCVI. I. — (») Ps. XCVHl. I.

ce règne de fer et de rigueur , qu'un autre prophète de'crit en ces mots : In manu forti ^ et in brachio extentOj et in fur or e effuso regnabo super vos (0 : « Je régnerai sur vous , dit le Seigneur , en vous » frappant d'une main puissante et en e'puisant sur » vous toute ma colère ».

Dieu ne règne sur les hommes qu'en ces deux manières : il règne sur les pe'cheurs convertis, parce qu'ils se soumettent à lui volontairement ; il règne sur les pécheurs condamnés , parce qu'il se les assujettit malgré eux. Là est un règne de paix et de grâce, ici un règne de rigueur et de justice j mais partout un règne souverain de Dieu ; parce que là on pratique ce que Dieu commande ; ici l'on souffre le supplice que Dieu impose : Dieu reçoit les hommages de ceux-là ; il fait justice des autres. Pécheur, que Dieu appelle à la pénitence et qui résistez à sa voix , vous êtes entre les deux ; ni vous ne faites ni vous n'endurez ce que Dieu veut ; vous méprisez la loi , et vous n'éprouvez pas la peine : vous rejetez l'attrait et vous n'êtes point accablé par la colère. Vous bravez jusqu'à la bonté qui vous attire , jusqu'à la patience qui vous attend : vous vivez maître absolu de vos volontés, indépendant de Dieu, sans rien ménager de votre part , sans rien souffrir de la sienne ; et il ne règne sur vous ni par votre obéissance volontaire, ni par votre sujétion forcée. C'est un état violent, je vous le dis, chrétiens, encore une fois ; il ne peut pas subsister long-temps. Dieu est pressé de régner sur vous : car voyez en effet combien il vous presse. Que de douces invitations ! que (0 Ezech. XX. 33.

de menaces terribles î que de secrets avertissemens ! que de nuages de loin! que de tempêtes de prèsî Regardez comme il rebute toutes vos excuses ; il ne permet ni à celui-là de mettre fin à ses affaires , ni à cet autre d'aller fermer les yeux à son père (0 : tout retardement l'importune, tant il est pressé de régner sur vous ! S'il ne règne par sa bonté , bientôt et plus tôt que vous ne pensez , il voudra régner par sa justice. Car à lui appartient l'empire , et il se doit à lui-même et à sa propre grandeur d'établir promptement son règne. C'est pourquoi notre grand Baptiste crie dans le désert, et non-seulement les rivages et les montagnes voisines, mais même tout l'univers retentit de cette voix : Faites pénitence, faites pénitence, riches et pauvres, grands et petits, princes et sujets ; que chacun se retire de ses mauvaises voies; « car le règne de Dieu approche » : ^ppropinquat enim regnum cœlorum (2).

Il approche en effet , Messieurs , puisque le Fils de Dieu paroîtra bientôt. Le règne de la bonté approche avec lui, parce qu'il nous apporte en naissant la source des grâces; mais le règne de la justice s'approche , et avance d'un même pas, parce qu'elle suit toujours la bonté de près, pour en venger les injures. La grande bonté rejetée attire les grandes rigueurs : les bienfaits méprisés pressent la vengeance et lui préparent la voie ; et saint Jean ne vous a pas tu ce conseil de Dieu. Quand il voit paroître Jésus-Christ au monde , c'est alors qu'il commence à dire que la cognée est à la racine. Tout presse Dieu à se venger des ingrats ; sa bonté

(0 Luc. IX. 5c), 61 . — W Matth. m. a.

le presse , ses bienfaits le pressent ; le dirai-je ? son attente même le presse ; car il n'y a rien qui fasse tant hâter la vengeance , qu'une longue attente frustrée.

Ainsi je vous conjure, mes Frères, ne vous fiez pas au temps qui vous trompe; c'est un dangereux imposteur, qui vous de'robe si subtilement que vous ne vous apercevez pas de son larcin. Ne regardez pas toujours le temps à venir ; considérez votre état présent; ce que le temps semble vous donner, il vous Vote; il retranche de vos jours en y ajoutant. Cette fuite et cette course insensible du temps n'est qu'une subtile imposture pour vous mener insensiblement au dernier jour. La jeunesse y arrive précipitamment , et nous le voyons tous les jours. Partant n'attendez pas de Dieu tout ce que vous prétendez : ne regardez pas les jours qu'il vous peut donner , mais ceux qu'il vous peut ôter ; ni seulement qu'il peut pardonner, mais encore qu'il peut punir. Ne fondez pas votre espérance et n'appuyez pas votre jugement sur une chose qui vous est cachée.

Je n'ignore pas, chrétiens, que Dieu, qui « ne » veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se con- )» vertisse et qu'il vive (0 », prolonge souvent le temps de la pénitence. Mais il faut juger de ce temps comme des occasions à la Cour. Chacun attend les momens heureux , les occasions favorables pour terminer ses affaires. Mais si vous attendez sans vous remuer, si vous ne savez profiter du temps, il passe vainement pour vous, et ne vous apporte en passant que des années qui vous incommodent. Ainsi, dans

(') £zech. XXX. II.

cette grande affaire de la pénitence, celui-là peut beaucoup espe'rer du temps , qui sait s'en servir et le ménager. Mais celui qui attend toujours et ne commence jamais, voit couler inutilement et se perdre entre ses mains tous ces momens précieux dans lesquels il avoit mis son espérance. Que lui apporte le temps , qu une plus grande atteinte à sa vie , un plus grand poids à ses crimes , une plus forte attache à ses habitudes?

C'est pour cela que saint Jean -Baptiste ne nous donne aucun relâche : « La cognée, dit- il, est à » la racine ; tout arbre qui ne porte pas de bon 3) fruit , sera coupé et jeté au feu : faites donc, faites » promptement de dignes fruits de pénitence » : Facile ergo fructus dignos pœnitentiœ (0. 11 faut tâcher, chrétiens, que nous tirions aujourd'hui quelque utilité de ces salutaires paroles , et que nous n'ayons pas écouté en vain un si grand prédicateur que saint Jeaft-Baptiste.

Le figuier infructueux (2). Vous avez eu la pluie ; vous avez eu le soleil ; vous avez eu la culture ; vous n'avez plus à attendre que la cognée et le feu.

Il faut quelque chose de nouveau pour vous émouvoir. Vous avez franchi hardiment les plus puissantes considérations. Cette première tendresse d'une conscience innocente , ah ! que vous l'avez endurcie! La pénitence, la communion, vous avez appris à les profaner : cela ne vous touche plus. Les terribles jugemens de Dieu qui avoient autrefois tant de force pour vous émouvoir : vous avez dissipé comme une vaine frayeur l'appréhension que vous

0) Luc. m. 8. — (») Ibid. xm.

aviez

aviez de ce tonnerre; et vous vous êtes accoutumés à dormir tranquillement à ce bruit.

Nous voilà réduits aux miriacles. Expérience des pécheurs, [ qu ils ont laissés toujours les mêmes ] : Jn peccato vestro moriemini (0 : « Vous mourrez » dans votre péché ».

[ Faire ] attention aux choses dites : point tant songer au prédicateur. Les choses que nous disons sont-elles si peu solides, qu elles ne méritent de réflexion que par la manière de les dire? Tant d'heures de grand loisir ! pourquoi sont-elles toutes des heures perdues? Pourquoi Jésus-Christ n'en aura-t-il pas quelques-unes plutôt qu'un amusement inutile? Ainsi puisse Jésus-Christ naissant vous combler de grâces ! puissiez-vous recevoir en lui un Sauveur, et non un juge î puissiez-vous apprendre à sa crèche à mépriser les biens périssables, et acquérir les inestimables richesses que sa glorieuse pauvreté nous a méritées !

(*) «/bon. yiii. 21.

FRAGMENS

Page 1