SUR LE MYSTÈRE
PRECaÉ DAI«5 l'église CATHEDRALE DE MEAUX, EN 169I H.
Caractères du Messie promis. Trois sortes de contradictions auxquelles il est en butte , même parmi les chrétiens et dans l'Eglise.
C^ELUi-ci, cet enfant qui vient de naître, dont les anges célèbrent la naissance , que les bergers viennent adorer dans sa crèche, que les Mages viendront bientôt rechercher des extrémités de l'Orient, que
(") Ce sermon n'est, à proprement parler, que l'abrégé de celui que Bossuet avôit prononcé : nous ne Pavons point écrit de la main de Taoteur, mais seulement de celle de M. Ledieu, son secrétaire , à qui il le dicta après Tavoir prêché, comme noxis l'apprend la note suivante mise en tête du manuscrit. « Cette copie faite de ma » main est Toriginal même du sermon dont Tauteur n'avoit rien M écrit, et qu"!! me dicta depuis k Versailles en deux ou trois soi- 3» rées, pour Jouarre , où il Tavoit promis. Il l'y envoya en efl'ct 3> à madame de Lusanry Sainte-irélène, religieuse, avec la Icllrc 3> qu'il lui écrivit de Versailles le 8 janvier 1695, la chargeant de )) renvoyer cet original fait pour elle, quand elle en aiiroit pris )) copie. J'ai la lettre parlant de cet envoi ». J'^Jit. de Diî/hris.
VOUS verrez dans quarante jours présente au temple, et mis entre les mains du saint vieillard Siméon : « Cet enfant, dis-je, est établi pour la ruine et pour » la résurrection de plusieurs dans Israël (0 », nonseulement parmi les gentils, mais encore dans le peuple de Dieu et dans l'Eglise qui est le vrai Israël; « et pour être en butte aux contradictions; et votre » ame sera percée d'une épée » : et tout cela se fera, « afin que les pensées que plusieurs tiennent caj) chées dans leurs cœurs, soient découvertes ».
La religion est un sentiment composé de crainte et de joie : elle inspire de la terreur à l'homme, parce qu'il est pécheur; elle lui inspire de la joie, parce qu'il espère la rémission de ses péchés : elle lui inspire de la terreur , parce que Dieu est juste j et de la joie, parce qu'il est bon. Il faut que l'homme tremble et qu'il soit saisi de frayeur, lorsqu'il sent en lui-même tant de mauvaises inclinations; mais il faut qu'il se réjouisse et qu'il se console, quand il voit venir un Sauveur et un médecin pour le guérir. C'est pourquoi le Psalmiste chantoit : « Réjouissez- » vous devant Dieu avec tremblement (2) » : réjouissez-vous par rapport à lui , mais tremblez par rapport à vous; parce qu'encore que par lui-même il ne vous apporte que du bien , vos crimes et votre malice pourront peut-être l'obliger à vous faire du mal. C'est donc pour cette raison que Jésus-Christ est établi non-seulement pour la résurrection , mais encore pour la ruine de plusieurs en Israël. Et vous ne trouverez pas mauvais que j'anticipe ce discours prophétique du saint vieillard Siméon, pour vous (0 Luo. II. 34 , 35. — («) Ps.ii.w,
donner une idée parfaite du mystère de Jésus-Christ qui naît aujourd'hui.
Cétoit un des caractères du Messie promis à nos pères d'être tout ensemble, et un sujet de consolation, et un sujet de contradiction; une pierre fondamentale sur laquelle on doit s'appuyer , et une pierre d'achoppement et de scandale contre laquelle on se heurte et on se brise. Les deux princes des apôtres nous ont appris unanimement cette vérité. Saint Paul, dans l'épître aux Romains : « Cette 3) pierre, [dit-il,] sera pour vous une pierre de scan- » dale, et quiconque croit en lui ne sera point con- » fondu (0 ». Levoilà donc tout ensemble, et lefon^ dément de l'espérance, et le sujet des contradictions du genrehumain. Mais il faut encore écouter le prince des apôtres : « C'est ici, dit-il (2), la pierre de l'angle, 5) la pierre qui soutient et qui unit tout l'édifice; et » quiconque croit en celui qui est figuré par cette » pierre, ne sera point confondu». Mais c'est aussi une pierre d'achoppement et de scandale , qui fait tomber ou qui met en pièces tout ce qui se heurte contre elle. Mais il faut que les disciples se taisent quand le maître parle lui-même. C'est Jésus- Christ qui répond aux disciples de saint Jean-Baptiste ; « Bienheureux sont ceux, dit-il, à qui je ne suis pas » une occasion de scandale (3) ». Quoique je fasse tant de miracles, qui font voir au genre humain que je suis le fondement de son espérance , on est cependant trop heureux quand on ne trouve point en moi une occasion de se scandaliser : tant le genre humain est corrompu, tant les yeux sont foibles
(•) Rom. IX. 33. — (') /. Pzir. n. 6 , 7. — (3) Malih. xi. 6.
pour soutenir la lumière , tan t les cœurs sont rebelles à la vérité. Et pour porter cette vérité jusqu'au premier principe, c'est Dieu même qui est primitivement en ruine et en résurrection au genre humain ; car s'il est le sujet des plus grandes louanges, il est aussi en butte aux plus grands blasphèmes. Et cela c'est un effet comme naturel de sa grandeur ; parce qu'il faut nécessairement que la lumière qui éclaire les yeux sains, éblouisse et confonde les yeux malades. Et Dieu permet que le genre humain se partage sur son sujet, afin que ceux qui le servent, en voyant ceux qui le blasphèment, reconnoissent la grâce qui les discerne, et lui aient l'obligation de leur soumission. C'étoit donc en Jésus-Christ un caractère de divinité d'être en butte aux contradictions des hommes, d'être en ruine aux uns, et en résurrection aux autres. Et pour entrer plus profondément dans un si grand mystère , je trouve que Jésus-Christ est une occasion de contradiction et de scandale, dans les trois principaux endroits par lesquels il s'est déclaré notre Sauveur; dans l'état de sa personne, dans la prédication de sa doctrine, dans l'institution de ses sacremens. Qu'est-ce qui choque dans l'état de sa personne ?saprofonde humiliation. Qu'est-cequi choque dans sa prédication et dans sa doctrine? sa sévère et inexorable vérité. Qu'est-ce qui choque dans l'institution de ses sacremens? je le dirai pour notre confusion, c'est sa bonté et sa miséricorde même.
PREMIER POINT
« Au commencement le Verbe étoit ; et le Verbe » étoit en Dieu , et le Verbe étoit Dieu. Toutes
DE NOTRE SSIGNEUR. 34^
» choses ont été faites par lui (0 ». Ce n'est pas là ce qui scandalise les sages du monde : ils se persuadent facilement que Dieu fait tout par son Verbe, par sa parole , par sa raison. Les philosophes platoniciens, dit saint Augustin, admiroient cette parole, et ils y trouvoient de la grandeur : que le Verbe fût la lumière qui éclairoit tous les hommes qui venoient au monde ; que la vie fût en lui comme dans sa source, d'où elle se répandoit sur tout l'univers , et principalement sur toutes les créatures raisonnables. Ils étoient prêts à écrire en caractères d'or ces beaux commencemens de l'évangile de saint Jean (a). Si le christianisme n'eût eu à prêcher que ces grandes et augustes vérités, quelque inaccessible qu'en fût la hauteur, ces esprits , qui se piquoient d'être sublimes , se seroient fait un honneur de les croire et de les établir ; mais ce qui les a scandalisés, c'est la suite de cet évangile. if Le Verbe a été fait homme » ; et , ce qui paroît encore plus foible , « le Verbe a été fait chair (2) » : ils n'ont pu souffrir que ce Verbe, dont on leur donnoit une si grande idée, fût descendu si bas. La
(«) Joan. 1. I. — ('} lèid. i^.
(») Quod initium sancti Evangelii , cui nomen est secundùm Joannem , quidam Platonicus , sicut à sanctx) sene Simpliciaao , qui postea Mediolanensi ecclesiae pra;sedit episcopus , solebamus audire, aurcis littcris conficribcndum , et pcr omnes ccclesias ia locis eminentissimis proponendum esse dicebat. Scd ideo viluit sxtperbis Deus illc magisler, quia P^erbum cnro factuin est, et habitat^it in nobis : ut parum sit miseris quod aegrotant, nisi se in ipsâ etiam aegritudine exloUant, et de medicinù quâ sanari poteraut, erubescant. Non enim hoc faciunt ut erigantur, scd ut cadendo graviius afîligantur. S. Aug. de Civit. Dci , lib. x, cap. xxix , tont. vji, col. a65.
parole de la croix leur a été une folie encore plus grande. Le Verbe né d'une femme; le Verbe né dans une crèche , pour en venir enfin à la dernière humiliation du Verbe expirant sur une croix : c'est ce qui a révolté ces esprits superbes. Car ils ne vouloient point, comprendre que la première vérité qu il y eût à apprendre à l'homme , que son orgueil avoit perdu , étoit de s'humilier. Il falloit donc qu'un Dieu, qui venoit pour être le docteur du genre humain , nous apprît à nous abaisser , et que le premier pas qu'il falloit faire pour être chrétien , c'étoit d'être humble. Mais les hommes enflés de leur vaine science, n'étoient pas capables de faire un pas si nécessaire. « Autant qu'ils s'approchoient » de Dieu par leur intelligence , autant s'en éloi- » gnoient-ils par leur orgueil » : Quantum propinçua^erunt întelligentid , tantum superbid recesse^ runt , dit excellemment saint Augustin (0.
Mais , direz-vous , on leur prêchoit la résurrection de Jésus-Christ et son ascension triomphante dans les cieux : ils dévoient donc entendre que ce Verbe , que cette Parole , que cette Sagesse incarnée étoit quelque chose de grand. Il est vrai : mais tout le fond de ces grands mystères étoit toujours un Dieu fait homme ; c'étoit un homme qu'on élevoit si haut ; c'étoit une chair humaine et un corps humain qu'on plaçoit au plus haut des cieux. C'est ce qui leur paroissoit indigne de Dieu ; et quelque ^ haut qu'il montât après s'être si fort abaissé, ils ne trouvoient pas que ce fût un remède à la dégradation qu'ils s'imaginoient dans la personne du Verbe
(i) Contra JuUan. lih. iv, cap. m, tom. x, coL SgS;
fait chair. C'est par-là que cette personne adorable leur devint méprisable et odieuse : méprisable, parce qu elle s'étoit abaissée ; odieuse , parce qu'elle les obligeoit de s'abaisser à son exemple. C'est ainsi qu'il a été établi pour la ruine de plusieurs : Positus in ruinam. Mais en même temps il est aussi la résurrection de plusieurs ; parce que pourvu qu'on veuille imiter ses humiliations , on apprendra de lui à s'élever de la poussière. Humiliez-vous donc , âmes chrétiennes, si vous voulez vous relever avec Jésus- Christ.
Mais, ô malheur ! les chrétiens ont autant de peine à apprendre cette humble leçon , qu'en ont eu les sages et les grands du monde. Loin d'imiter Jésus- Christ, dont la naissance a été si humble, chacun oublie la bassesse de la sienne. Cet homme qui s'est élevé par son industrie , et peut-être par ses crimes, ne veut pas ,se souvenir dans quelle pauvreté il étoit né. Mais ceux qui sont nés quelque chose dans l'ordre du monde , songent-ils bien quel est le fond de leur naissance? combien elle a étéfoible, combien impuissante et destituée par elle-même de tout secours? Se souviennent-ils de ce que disoit, en la personne d'un roi , le divin auteur du livre de la Sagesse? « Je suis venu au monde en gémissant » coDiime les autres (0 ». De quoi donc se peut vanter l'homme qui vient au monde ; puisqu'il y vient en pleurant , et que la nature ne lui inspire point d'autres pressentiniens dans cet état, que celui qu'il a de ses misères? Entrons donc dans de profonds sentimens de notre bassesse j et descendons avec
(0 Sap. vu. 3.
348 8UK LA NATIVITÉ
Jésus-Christ , si nous voulons monter avec lui. « Il » est monte', dit saint Paul (0, au plus haut des » cieux , parce qu'il est auparavant descendu au » plus profond des abîmes ». Ne descendons pas seulement avec lui dans une humble reconnoissance des infirmite's et des bassesses de notre nature ; descendons jusqu'aux enfers , en confessant que c'est de là qu'il nous a tires : et non-seulement des enfers où étoient les âmes pieuses avant sa venue , ou des prisons souterraines où étoient les âmes imparfaites qui avoient autrefois été incrédules ; mais du fond même des enfers où les impies, où Caïn , où le mauvais riche étoient tourmentés avec les démons. C'est jusque-là qu'il nous faut descendre, jusque dans ces brasiers ardens , jusque dans ce chao§ horrible et dans ces ténèbres éternelles; puisque c'est là que nous serions sans sa grâce. Anéantissons à son exemple tout ce que nous sommes. Car considérons, mes bien-aimés, qu'est-ce qu'il a anéanti en luimême. « Comme il étoit , dit saint Paul (2) , dans la » forme et la nature de Dieu , il n'a pas cru que ce « fût à lui un attentat de se porter pour égal à » Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la 5) forme d'esclave, ayant été fait semblable aux » hommes ». Ce n'est donc pas seulement la forme d'esclave qu'il a comme anéantie en lui-même ; mais il a anéanti autant qu'il a pu, jusqu'à la forme de Dieu , en la cachant sous la forme d'esclave , et suspendant, pour ainsi parler, son action toute-puis-' santé et l'effusion de sa gloire; poussant l'obéissance jusqu'à la mort , et jusqu'à la mort de la
(0 Ephes. IV. 9, 10. — (») Philip. 11. 6, 7.
DE WOTRE SEIGNEUR. 349
croix (0; la poussant jusqu'au tombeau, et ne commençant à se relever que lorsqu'il fut parvenu à la dernière extre'mite' de la bassesse. Ne songeons donc à nous relever non plus que lui , que lorsque nous aurons goûté son ignominie dans toute son étendue , et que nous aurons bu tout le calice de ses humiliations. Alors il ne nous sera pas en ruine , mais en résurrection , en consolation et en joie.
SECOND POINT
Mais pour nous jeter dans ces profondeurs, laissons-nous confondre par la vérité de sa doctrine. C'est la seconde source des contradictions qu'il a eu à essuyer sur la terre. Il n'a eu à y trouver que des pécheurs; et il sembloit que des pécheurs ne dévoient non plus s'opposer à un Sauveur , que des malades à un médecin. Mais c'est qu'ils étoient pécheurs, et cependant qu'ils n'étoient pas humbles. Toutefois qu'y avoit-il de plus convenable à un pécheur que l'humilité , et l'humble aveu de ses fautes? c'est ce que Jésus-Christ n'a pu trouver parmi les hommes. Il a trouvé des pharisiens pleins de rapines , d'impuretés et de corruption : il a trouvé des docteurs de la loi , qui sous prétexte d'observer les plus petits commandcmens avec une exactitude surprenante , violoient les plus grands. Et ce qui les a soulevés contre le Fils de Dieu , c'est ce qu'il a dit lui-même en un mot : « Je suis venu au monde, » comme la lumière; et les hommes ont mieux aimé » les ténèbres que la lumière , parce que leurs œu- » vres étoient mauvaises (2) ».
(•) PlùUp. H. 8. — W Joan. m. 19.
35o SUR LA NATIVITÉ
Cest pourquoi Jésus a été, plus que Moïse, plus que Jérémie, plus que tous les autres prophètes, un objet de contradiction, de murmure et de scandale à tout le peuple. « G*est un prophète, ce n'en j) est pas un : c'est le Christ; le Christ peut-il venir » de Nazareth ? peut-il venir quelque chose de boa » de Galilée (0? Quand le Christ viendra, on ne 5) saura d'où il vient (2) j mais nous savons d'où vient » celui-ci (3). C'est un blasphémateur et un impie qui » se fait égal à Dieu (4) , qui enseigne à violer le » jour du sabbat (5). C'est un samaritain et un schis- 3) matique (6) ; c'est un rebelle et un séditieux , qui 3) empêche de payer le tribut à César (7) ; c'est un » homme de plaisir et de bonne chère, qui aime 5) les grands repas des publicains et des pécheurs (8) ; » il est possédé du malin esprit, et c'est en son nom 3) qu'il délivre les possédés (9) ». En un mot, c'est un trompeur, c'est un imposteur j ce qui enfermoit le comble de tous les outrages, et ce qui fait aussi qu'on lui préfère un voleur de grand chemin et un assassin. Lequel des prophètes a été en butte à de plus étranges contradictions? Il le falloit ainsi, puisque portant aux hommes plus près que n'avoit fait aucun des prophètes, et avec un éclat plus vif , la vérité qui les condamnoit , il falloit qu'il soulevât contre lui tous les esprits jusqu'aux derniers excès ; c'est pourquoi la rébellion n'a jamais été portée plus loin. Il fait des miracles que jamais personne n'avoit faits , et il ne laissoit aucune excuse à l'infidé-
0) Joan. VII. 40, 4r. — (>) Ibid. a;. — (3) Ibid. ix. 29. — (4) Ibid, X. 33. - (5) Ibid. IX. 16. — (6) Ibid. vui. 48. — (7) Luc, juwii. a. — (8) Matth. XI. 19. — (9) Ibid. xii. 34.
DK NOTRE SEIGNEUR. 35t
lite des hommes. Mais plus la conviction étoit manifeste , plus le soulèvement devoit être brutal et insensé. Car voyez jusqu'où ils portent leur fureur ; il avoit ressuscité un mort de quatre jours en présence de tout le peuple : et non-seulement c'est ce qui les détermine à le faire mourir , mais ils veulent faire mourir avec lui celui qu'il avoit ressuscité, afin d'ensevelir dans un même oubli , et le miracle et celui qui en étoit l'auteur, et celui qui en étoit le sujet; parce qu'encore qu'ilssussent bien que Dieu, qui avoit fait un si grand miracle , pouvoit bien le réitérer quand il voudroit, ils osoient bien espérer qu'il nelevoudroit pas faire, ni renverser si souvent les lois de la nature. Voilà jusqu'où ils poussent leurs complots; et jamais la vérité n'avoit été plus en butte aux contradictions , parce que jamais elle n'avoit été plus claire , ni plus convaincante, ni, pour ainsi parler, plus souveraine. C'est donc alors que les pensées , que plusieurs tenoient cachées dans leurs cœurs, furent découvertes. Et quelle fut la noire pensée qui fut alors découverte ? que l'homme ne peut souffrir la vérité; qu'il aime mieux ne pas voir son péché pour avoir occasion d'y demeurer , que de le voir et le reconnoître pour être guéri : et en un mot que le plus grand ennemi qu'ait l'homme, c'est l'homme même. Voilà cette secrète et profonde pensée du genre humain , qui devoit être révélée à la présence de Jésus-Christ et à sa lumière. Ut rêvelenturex rnullis cordibus co^italiones.
Prenez donc garde , mes Frères , de ne pas imiter ces furieux. Tu t'enfonces dans le crime, malheureux pécheur ; et à mesure que tu t'y enfonces les
lumières de ta conscience s'éteignent; et cette parole de Jësus-Christ s'accomplit encore : « Vous vou- 3} lez me faire mourir, parce que ma parole ne prend » point en vous (0 ». Les lumières de ta conscience, et cette secrète persécution qu'elle te fait dans ton cœur, ne t'émeuvent pas; pour cela tu les veux éteindre : les vérités de l'Evangile te sont un scandale ; tu commences à les combattre , non point par raison, car tu n'en as point, et « les témoignages de » Dieu sont trop croyables (2) » ; mais par paresse , par aveuglement , par fureur. Il n'y a plus devant tes yeux et dans le fond de ton cœur qu'une petite lumière ; et sa foiblesse fait voir qu'elle n'est plus en toi que pour un p>eu de temps : Adhuc modicum lumen in vobis est (5) : « La lumière est encore en )) vous pour un peu de temps ». Au reste, mon cher Frère, c'est Jésus-Christ qui te luit encore, qui te parle encore par ce foible sentiment : marche donc à la faveur de cette lumière , de peur que les ténèbres ne t'enveloppent : et celui qui marche dans les ténèbres ne sait oii il va (4) ; il choppe à chaque pas, à chaque pas il se heurte contre la pierre , et toug les chemins sont pour lui des précipices.
TROISIÈME POINT
Mais ce qu'il y a ici de plus étrange , c'est que le dernier sujet du scandale qui a souleva le monde contre Jésus-Christ , c'est sa bonté. Si dans le temps de sa passion et dans tout le coui-s de sa vie , on a poussé les outrages jusqu'à la dernière extrémité; c'est à cause « qu'il se livroit à l'injustice », comme
{}) Joan. Tin. 37. — W Ps. xcu. 7. — C) Joan. xu. 35. — (4) Uid.
dit
dit Tapôtre saint Pierre (0; qu'il se laissoit frapper impune'ment, comme un agneau innocent se laisse tondre, et se laisse même mener à l'autel , pour y être égorgé comme une victime: c'est que s'il fait des miracles, c'est pour faire du bien à ses ennemis, et non pas pour empêcher le mal qu'ils lui vouloient faire. C'est de là qu'est venu le grand scandale que le monde a vu arriver dans Israël , à l'occasion de Jésus-Christ. Mais voici , dans le vrai Israël et dans l'Eglise de Dieu , le grand scandale. Parce que, dans l'institution de ses sacremens, Jésus-Christ n'a point voulu donner de bornes à ses bontés, les chrétiens n'en donnent point à leurs crimes. On a reproché au Sauveur l'efficace toute-puissante de son baptême , où tous les crimes étoient également expiés ; et JuHen l'Apostat a bien osé dire que c'étoit inviter le monde à faire mal (2) : mais la clémence du Sauveur ne s'en tient pas là. Novatien et ses sectateurs en ont eu honte : ils ont tâché de renfermer la miséricorde du Sauveur dans le baptême, ôtant tout remède à ceux qui n'avoient pas profité de celui-là. L'Eglise les a condamnés , et la miséricorde qu elle prêche est si grande , qu'elle ouvre encore une entrée pour le salut à ceux qui ont violé la sainteté du baptême , et souillé le temple de Dieu en eux-mêmes. Hestreignons-nous donc du moins, et ne donnons qu'une seule fois la pénitence , comme on faisoit dans les premiers temps. Non, mes Frères, la miséricorde de Jésus-Christ va encore plus loin : il n'a pomt mis de bornes à la rémission des péchés. 11 a dit , sans
(«) /. Petr. II. 23. — (2) j4pud. S. Cyril. Alex. lib. vu. conir. Jul tom. VI, p. •i!\S.
Bossu ET. XI. 28
restriction : « Tout ce que vous remettrez , tout ce » que vous délierez (0 ». Il a dit à tous ses ministres, en la personne de saint Pierre -, « Vous pardonnerez » non - seulement sept fois, mais jusqu'à sept fois M septante fois C^) ». C'est que le prix de son sang est infini : c'est que l'efficace de sa mort n'a point de bornes : et c'est là aussi le grand scandale qui paro^t tous les jours dans Israël : on dit, je pécherai encore, parce que j'espère faire pénitence. Que ce discours est insensé ! sans doute faire pénitence, ce n'est autre chose que se repentir. Quand on croit qu'on se repentira de quelque action, c'est une raison pour ne la pas faire. Si vous faites cela , dit-on tous les jours , vous vous en repentirez. Mais à l'égard de Dieu , le repentir devient l'objet de notre espérance, et on ne craint point de pécher, parce qu'on espère de se repentir un jour. Il falloit donc encore que cette absurde pensée fût révélée à la venue de Jésus- Christ : TJt re\>elentur cogitationes . Mais , chrétien , tu n'y penses pas quand tu dis que tu feras pénitence et que tu te repentiras , et que tu fais servir ce repentir futur à ta licence : tu renverses la nature , tu introduis un prodige dans le monde. C'est en effet que ton repentir ne sera pas un repentir véritable , mais une erreur dont tu te flatteras dans ton crime. Tremblez donc , tremblez , mes Frères , et craignez qu'en abusant de l'esprit de la pénitence pour vous autoriser dans vos péchés^ vous ne commettiez à la fin ce péché contre le Saint-Esprit , qui ne se remet ni en ce monde ni en l'autre. Car enfin , s'il est véritable qu'il n'y a point de péché que le CO Matth. XVI. 29 i efxviii. 18. — C»J Ibid. aa.
DE KOTRE SEIGNEUR. 355
sang de Jesus-Chiist ne puisse effacer, et que sa miséricorde ne puisse remettre 5 il n'est pas moins véritable qu'il y en aura un qui ne sera jamais remis : et comme vous ne savez pas si ce ne sera point le premier que vous commettrez, et qu'il y a au contraire grand sujet de craindre que Dieu se lassera de vous pardonner, puisque toujours vous abusez de son pardon , craignez tout ce que fera une bonté rebutée, qui changera en supplices toutes les grâces qu'elle vous a faites. Venez contempler tous les mystères du Sauveur : regardez l'endroit par oii ils vous peuvent tourner à ruine, et celui par où ils vous peuvent être en consolation et en joie : et au lieu de regarder sa bonté comme un titre pour TolTenser plus facilement, regardez-la comme un motif le plus pressant pour enflammer votre amour ; afin que passant vos jours dans les consolations qui accompagnent la rémission des péchés, vous arriviez au bienheureux séjour , d'où le péché et les larmes seront éternellement bannies : c'est la grâce que je vous souhaite avec la bénédiction du Père , du Fils et du Saint-Esprit : ainsi soit-il.
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